Ces événements survenus en Italie en avaient amené de semblables

dans le Tyrol. Le général Chasteler, attiré du Tyrol italien dans le

Tyrol allemand par le danger des Autrichiens sur le Danube, avait

couru à Inspruck, et d'Inspruck à Kufstein. Il avait poussé quelques

avant-postes sur la route de Salzbourg par Lofen et Reichenthal. Un

autre corps autrichien, celui du général Jellachich, qu'on a vu au

début de la campagne marcher latéralement au corps de Hiller, avait

suivi, en se retirant comme en avançant, la route qui longe le pied

des montagnes. Il s'était replié sur Salzbourg, de Salzbourg sur

Léoben, après avoir défendu contre la division de Wrède les postes

de Luegpass et d'Optenau. Les troupes réunies de Jellachich et de

Chasteler s'élevaient de 16 à 17 mille hommes sans les Tyroliens,

et, bien commandées, résolues à s'enfermer dans les montagnes,

elles auraient pu créer sur notre droite et sur nos derrières une

fâcheuse diversion. Mais elles avaient reçu pour instruction de se

joindre aux masses agissantes; elles étaient divisées en plusieurs

corps indépendants les uns des autres, s'entendaient mal avec les

Tyroliens, et ne pouvaient pas dès lors se rendre fort redoutables.

Le maréchal Lefebvre, après avoir refoulé dans la vallée de l'Ens

supérieur (voir la carte nº 31) le corps de Jellachich, en lui

opposant la division de Wrède, ramena cette division à lui, revint

sur le fort de Kufstein qui était bien défendu par une garnison

bavaroise, le débloqua, et, faisant remonter de Rosenheim sur

Kufstein la division Deroy, s'enfonça avec ces deux divisions dans le

Tyrol allemand, qu'il avait mission de soumettre. Ce vieil officier,

peu capable de conduire une grande opération, était excellent pour

livrer avec vigueur et intelligence une suite de petits combats. Il

repoussa partout les avant-postes autrichiens, et enfin, le 13 mai,

rencontra le général Chasteler dans la position de Worgel. Celui-ci

s'était retranché sur des hauteurs, ayant derrière des ouvrages

les troupes autrichiennes, et au loin sur ses ailes les Tyroliens

insurgés, qui tiraillaient avec une grande justesse, et roulaient

d'énormes rochers. Le vieux Lefebvre, après avoir essayé vers ses

deux ailes d'un combat de tirailleurs désavantageux pour ses troupes,

aborda de front l'ennemi, enleva sous un feu terrible les positions

de Chasteler, prit environ trois mille hommes, dispersa la nuée

des insurgés, et mit les Autrichiens dans une déroute complète.

Puis brûlant quelques villages tyroliens sur son passage, il se

porta sous Inspruck, qu'on offrit de lui livrer moyennant certaines

conditions. Il parvint à y entrer sans rien accorder, grâce au

désaccord des Tyroliens, qui voulaient, les uns se rendre, les autres

résister à outrance. Maître d'Inspruck, il pouvait se croire assuré

de la soumission du Tyrol. Mais l'aubergiste Hofer et le major

Teimer se retirèrent vers les cimes inaccessibles qui séparent le

Tyrol allemand du Tyrol italien, prêts à en descendre de nouveau si

l'occasion redevenait favorable. Le général Chasteler avec sa troupe

fort réduite, le général Jellachich avec la sienne, fort réduite

aussi, se mirent en marche pour se retirer furtivement vers la

Hongrie, en coupant transversalement la route qui mène du Frioul à

Vienne, exposés à rencontrer dans ce périlleux trajet ou la tête ou

la queue de l'armée du prince Eugène.

[Note en marge: Événements en Pologne.]

Ainsi, après un premier revers en Italie et une vive commotion en

Tyrol, tout réussissait au gré du conquérant, dont la fortune, un

moment ébranlée, se relevait par la puissance de son génie. La

situation ne s'était pas moins améliorée en Pologne. Le prince Joseph

Poniatowski venait de tenir dans ces contrées une conduite aussi

habile qu'heureuse. Ayant livré avec Varsovie la rive gauche de la

Vistule aux Autrichiens, il s'était promis de leur faire expier cet

avantage dès qu'ils voudraient passer sur la rive droite, dont il

s'était réservé la possession. Quelques corps autrichiens ayant en

effet voulu franchir la Vistule, il les avait surpris et détruits.

Puis, tandis que l'archiduc Ferdinand, pressé de recueillir des

triomphes faciles, continuait à descendre la gauche de la Vistule,

de Varsovie à Thorn, et sommait inutilement cette dernière place,

le prince Poniatowski remontait la droite du fleuve, se portait sur

Cracovie pour conquérir cette vieille métropole de la nationalité

polonaise, et venait lever en Gallicie l'étendard de l'insurrection.

Là aussi les coeurs battaient secrètement pour l'indépendance de

la Pologne, et une vive émotion avait éclaté à l'aspect du héros

polonais. Si les Russes, plus zélés ou plus expéditifs, avaient

secondé le brave Poniatowski, en traversant la Vistule à Sandomir ou

à Cracovie, ils auraient coupé la retraite à l'archiduc Ferdinand,

et celui-ci n'eût jamais repassé la frontière qu'il avait si

témérairement franchie.

[Note en marge: Satisfait de la marche des choses, Napoléon songe à

passer le Danube pour terminer la guerre par une bataille décisive.]

Tels étaient en Italie, en Autriche, en Pologne, les événements

jusqu'au 15 ou 18 mai. L'occupation de Vienne, à la suite des

foudroyantes opérations de Ratisbonne, avait rendu à la fortune

de Napoléon tout son ascendant. L'Allemagne, quoique en secret

frémissante, se contenait mieux qu'au début de la guerre: le major

Schill, obligé d'abandonner le haut Elbe et de se réfugier vers le

littoral de la Baltique, trouvait partout des coeurs amis, mais

nulle part des bras prêts à le seconder: la Prusse, intimidée par

les nouvelles du Danube, d'abord niées, puis admises, faisait

courir après le major Schill, et adressait au cabinet français

des protestations d'amitié et de dévouement. Napoléon ayant bien

assuré son établissement à Vienne, habilement jalonné sa route par

la présence des Allemands des petits princes à Ratisbonne, des

Saxons à Passau, des Wurtembergeois à Lintz, du corps de Davout à

Saint-Polten, voulait en finir en passant le Danube pour se jeter

sur l'archiduc Charles, qui était venu se placer en face de lui avec

sa principale armée. Pouvant s'adjoindre le maréchal Davout, et se

procurer ainsi 90 mille combattants, il avait le moyen de terminer la

guerre, sans attendre ni le prince Eugène, ni le général Macdonald,

ni le général Marmont. L'archiduc Charles renforcé de quelques

bataillons recueillis à travers la Bohême, des restes du général

Hiller et de l'archiduc Louis, ne pouvait pas lui opposer plus de 100

mille hommes. Il n'y avait pas là de quoi l'intimider. Franchir le

Danube devant cette armée était donc toujours la difficulté à vaincre

pour terminer la guerre.

[Note en marge: Raisons de passer le Danube à Vienne même, ni

au-dessus, ni au-dessous de cette capitale.]

Mais comment franchir un tel fleuve, en pareille saison, avec de si

grandes masses, et contre d'autres masses non moins considérables?

C'est sur quoi Napoléon méditait sans cesse. D'abord fallait-il

passer sous Vienne? Cette première question était résolue dans son

esprit. (Voir la carte nº 32.) Revenir en arrière, à Krems par

exemple, pour dérober à l'ennemi l'opération du passage, était

impossible, car Vienne, frémissante et dévouée à la maison impériale,

eût appelé à l'instant l'archiduc Charles, à moins d'être contenue

par une force qui aurait manqué le jour de la bataille décisive.

Napoléon eût donc couru la chance de perdre à la fois la capitale,

les ressources qu'elle contenait, ses moyens de communication avec

le prince Eugène, et l'ascendant moral des armes. Descendre plus

bas était moins praticable encore, car au danger de s'absenter de

Vienne s'en serait joint un plus grave, celui d'allonger sa ligne

d'opération, de se créer par conséquent un point de plus à garder,

et de se priver de 25 à 30 mille hommes, indispensables pour livrer

bataille. Vienne était donc le point forcé du passage. Les deux

adversaires y étaient attachés, Napoléon par les raisons que nous

venons de dire, l'archiduc Charles par la présence de Napoléon.

Mais on pouvait passer une lieue au-dessus, ou une lieue au-dessous,

sans manquer aux graves considérations qui précèdent. Les officiers

du génie avaient reconnu le Danube depuis Klosterneubourg, point

où ce fleuve sort des montagnes pour s'épancher dans la magnifique

plaine de Vienne, jusqu'aux environs de Presbourg. (Voir les cartes

n{os} 32 et 48.) Ils avaient constaté une grande diversité dans

les difficultés du passage. Devant Vienne et un peu au-dessous le

Danube s'étendait, se divisait en une multitude de bras, devenait

dès lors plus large, mais moins rapide et moins profond. Plus bas

qu'Ebersdorf, en approchant de Presbourg, il s'encaissait de nouveau,

devenait moins large, moins coupé, mais plus profond et plus rapide,

et bordé de rives escarpées, ce qui était un sérieux inconvénient

pour l'établissement des ponts.

[Note en marge: Raisons qui décident Napoléon pour le passage à

travers l'île de Lobau.]

Napoléon choisit pour son opération la partie du Danube la plus

voisine de Vienne, aimant mieux rencontrer le fleuve large que

rapide et profond, et surtout le rencontrer partagé en plusieurs

bras et semé d'îles, car il trouvait ainsi la difficulté amoindrie,

comme il arrive d'un fardeau qu'on rend maniable en le divisant.

Napoléon songea particulièrement à se servir des îles qui forment la

séparation des bras, pour s'aider à passer. Si, par exemple, il s'en

présentait une assez considérable pour contenir une nombreuse armée,

dans laquelle on pourrait descendre en sûreté à l'abri des regards

et des boulets des Autrichiens, et après laquelle il n'y aurait

plus qu'un faible bras à traverser pour déboucher devant l'ennemi,

la difficulté du passage devait en être fort diminuée. Fallût-il

pour y aborder franchir la plus forte masse des eaux du Danube, ce

qui était inévitable, si on voulait n'avoir plus qu'un faible bras

à passer devant l'ennemi, il valait la peine de le tenter, puisque

la partie la plus périlleuse de l'opération s'exécuterait sous la

protection de cette île, de ses bois et de sa profondeur. Il y en

avait deux dans ces conditions, celle de Schwarze-Laken, vis-à-vis

de Nussdorf, au-dessus de Vienne, et celle de Lobau, à deux lieues

au-dessous, vis-à-vis d'Enzersdorf. (Voir la carte nº 48.) Napoléon

jeta les yeux sur l'une et l'autre, et voulut doubler ses chances,

en essayant de se servir de toutes les deux. Mais la tentative faite

sur la première, plutôt à titre de démonstration que d'entreprise

sérieuse, échoua, parce qu'elle fut exécutée avec trop peu de moyens

et trop peu de vigilance. Le général Saint-Hilaire y envoya 500

hommes et un chef de bataillon, sans avoir pris garde à une jetée qui

liait cette île de Schwarze-Laken avec la rive gauche qu'occupaient

les Autrichiens. Nos 500 hommes, transportés à l'aide de barques,

et se croyant couverts par le petit bras qui restait à traverser,

tinrent bon contre la fusillade et la canonnade, mais furent bientôt

assaillis inopinément par plusieurs bataillons qui avaient passé sur

la petite jetée. Après une résistance héroïque, ne pouvant repasser

le grand bras, ils furent tués ou pris. Il y avait à cet échec une

compensation, c'était d'attirer l'attention de l'ennemi sur le

point de Nussdorf, et de l'éloigner de l'île de Lobau, par laquelle

Napoléon était résolu de faire sa principale tentative de passage.

[Note en marge: Description de l'île de Lobau.]

L'île de Lobau dont il s'agit, île à jamais célèbre par les

événements prodigieux dont elle devint le théâtre, était on ne

peut pas plus heureusement conformée pour les projets de Napoléon.

(Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Elle était en partie boisée, et

présentait dans sa longueur un rideau continu de beaux arbres entre

l'ennemi et nous. Elle était fort vaste, car elle avait une lieue de

longueur et une lieue et demie de largeur, d'où il résultait que,

même en se trouvant dans le milieu, on était garanti des boulets

autrichiens. Une fois arrivé dans l'île de Lobau, on n'avait plus à

franchir qu'un bras de 60 toises, difficulté grande encore, qui ne

dépassait pas toutefois les proportions ordinaires. Mais il fallait

se transporter dans cette île avec une nombreuse armée, et pour cela

traverser le grand Danube, composé de deux bras immenses, l'un de

240 toises, l'autre de 120, séparés par un banc de sable. Un pont à

jeter sur une telle masse d'eau courante était une opération des plus

difficiles; mais comme on devait l'entreprendre à l'improviste, avant

que les Autrichiens pussent s'en apercevoir, en faisant avec des

barques une brusque invasion dans l'île de Lobau, l'établissement

de ce pont devenait praticable, puisqu'il ne devait pas avoir lieu

devant l'ennemi. Il ne s'agissait de construire devant l'ennemi que

le dernier pont, sur le bras de 60 toises, qui séparait la Lobau de

la rive gauche. L'opération ainsi divisée avait chance de réussir.

Il restait une seule difficulté vraiment grave, celle de la réunion

des matériaux. Il fallait en effet soixante-dix à quatre-vingts

bateaux de forte dimension, plusieurs milliers de madriers, et

surtout de puissantes amarres, pour retenir le pont contre un courant

extrêmement rapide. Or les Autrichiens auxquels il était facile de

prévoir que le passage du Danube serait l'opération importante de

la guerre, n'avaient en quittant Vienne montré de la prévoyance

que relativement à cet objet. Ils avaient brûlé ou coulé à fond la

plupart des gros bateaux, et fait descendre sur Presbourg ceux qu'ils

n'avaient pas détruits. Les bois abondaient, mais les gros cordages

étaient rares. En un mot, on manquait presque absolument des moyens

de s'amarrer. Les ponts qui existaient auparavant devant Vienne,

étaient des ponts de pilotis, et n'avaient par conséquent jamais

exigé d'amarres, comme les ponts de bateaux. Il eût fallu ou planter

des pilotis pour y attacher les bateaux, ce qui aurait été long, et

ce que l'ennemi aurait aperçu, ou se procurer de fortes ancres. Or

sur cette partie du Danube les fortes ancres n'étaient pas à l'usage

de la navigation, et on ne pouvait en obtenir que très-difficilement.

Ce n'était qu'à Presbourg ou Komorn qu'on en aurait trouvé un nombre

suffisant. Néanmoins Napoléon s'efforça de suppléer par divers

moyens au matériel qui lui manquait, et fut fort aidé dans ses

efforts par les généraux Bertrand et Pernetti, l'un du génie, l'autre

de l'artillerie.

[Note en marge: Efforts de Napoléon pour suppléer aux moyens de

passage qui lui manquent.]

[Note en marge: Raisons qui décident Napoléon à précipiter le passage

du Danube.]

Quant aux bateaux, on en découvrit quelques-uns dans Vienne, car

ceux qui descendaient le Danube en convois étaient en général d'un

échantillon qui ne convenait pas, ou bien avaient été retenus

pour les ponts de Passau, de Lintz et de Krems. On en retira un

certain nombre de dessous l'eau, qu'on eut soin de relever et de

réparer. On s'en procura de cette manière environ quatre-vingt-dix,

les uns destinés à porter le pont, les autres à conduire les

matériaux jusqu'au lieu où ils devaient être employés. À force de

recherches dans cette grande ville, on découvrit des cordages, car

la navigation d'un fleuve comme le Danube devait toujours en exiger

un approvisionnement assez considérable. On se procura des madriers

par le sciage des bois, dont la contrée abondait. Enfin quant aux

ancres on aurait pu en faire fabriquer dans les forges de Styrie, non

loin de Vienne; mais cette fabrication eût entraîné une assez grande

perte de temps, et Napoléon croyant avoir sous la main les forces

nécessaires pour battre l'archiduc Charles, voulait en finir aussi

vite que la prudence le permettrait. En conséquence il imagina de

suppléer aux ancres en jetant dans le fleuve des poids très-lourds,

comme des canons de gros calibre trouvés dans l'Arsenal de Vienne,

ou bien des caisses remplies de boulets. Si le fleuve ne venait pas

à croître subitement, ainsi qu'il arrive quand les chaleurs sont

précoces, ce moyen pouvait suffire. On s'y fia, et on disposa à

l'avance les poids qui devaient remplacer les ancres, pour n'avoir

plus au dernier moment que la peine de les jeter dans le fleuve.

[Note en marge: Concentration des forces françaises sur Vienne.]

Tout étant prêt vers les 16 et 17 mai à Vienne, on fit descendre les

matériaux à la hauteur de l'île de Lobau vis-à-vis d'Ébersdorf. (Voir

les cartes n{os} 48 et 49.) En même temps les ordres de concentration

furent donnés aux troupes qui allaient combattre au delà du Danube.

Toute la cavalerie, sauf une division de chasseurs laissée en

observation sur la frontière de Hongrie, fut ramenée de Presbourg et

d'Oedenbourg sur Vienne. Dans le nombre des régiments rappelés se

trouvaient les quatorze régiments de cuirassiers. Le maréchal Davout,

qui devait d'abord venir avec son corps tout entier sur Vienne,

reçut ordre d'y conduire deux divisions seulement, celles de Friant

et Gudin, et de répartir la division Morand entre Mölk, Mautern et

Saint-Polten, pour s'opposer aux tentatives du corps de Kollowrath,

que l'archiduc Charles avait placé à Lintz. Avec les corps de Lannes

et de Masséna, avec la garde, la réserve de cavalerie, et les deux

tiers du corps du maréchal Davout, Napoléon pouvait mettre environ 80

mille hommes en ligne contre les Autrichiens, et c'était assez, car

l'archiduc Charles était hors d'état d'en réunir plus de 90 mille.

[Note en marge: Commencement du passage le 18 mai au matin.]

[Note en marge: Construction du grand pont sur le bras principal du

Danube.]

[Note en marge: Établissement du second pont sur le petit bras du

Danube.]

[Note en marge: Description du champ de bataille d'Essling.]

Le matériel de passage et les troupes destinées à combattre furent

amenés du 18 au 19 mai vers la petite ville d'Ébersdorf. Le corps de

Masséna avait été acheminé le premier sur ce point, et notamment la

meilleure de ses divisions, celle de Molitor. Dès le 18 l'opération

commença sous les yeux de Napoléon, qui avait quitté Schoenbrunn pour

établir son quartier général à Ébersdorf. La division Molitor fut

placée dans des barques, et transportée successivement à travers les

deux grands bras du Danube dans l'île de Lobau. (Voir la carte nº

49.) Quelques avant-postes autrichiens en occupaient la partie qui

fait face à Ébersdorf. Le général Molitor les refoula, et ne dépassa

point le milieu de l'île, afin de ne pas donner à l'ennemi l'idée

d'une entreprise sérieuse. Il se contenta de disposer ses troupes

derrière un petit canal, large à peine de douze à quinze toises,

facile à passer à gué, et qui ne coule à travers l'île de Lobau que

dans le cas de très-hautes eaux. Pendant qu'il opérait ainsi, le

général d'artillerie Pernetti travaillait à l'établissement du grand

pont. On y employa près de soixante-dix bateaux de fort échantillon,

pour franchir les deux grands bras, qui, sur ce point, forment la

presque totalité du fleuve. Il fallut s'y prendre à plusieurs fois

pour amarrer les bateaux que le courant entraînait sans cesse.

Malheureusement ce courant devenait à chaque instant plus rapide, par

suite d'une crue dont les progrès étaient menaçants. Enfin à force de

plonger, à défaut d'ancres, d'énormes poids dans le fleuve, on finit

par fixer les bateaux, et on put établir avec des madriers le tablier

du pont. Toute la journée du 19 et la moitié de celle du 20 furent

employées à terminer ce vaste ouvrage. Ceci fait, le passage dans

l'île de Lobau était assuré, à moins d'accidents extraordinaires.

On se hâta de jeter un pont de chevalets sur le petit canal de douze

ou quinze toises qui traverse par le milieu la grande île de Lobau,

et qui, bien qu'il fût habituellement à sec, se remplissait déjà

sous l'influence de la crue des eaux. La division Boudet, l'une des

quatre de Masséna, passa sur-le-champ et alla rejoindre celle de

Molitor. Puis vinrent la division de cavalerie légère de Lasalle,

et plusieurs trains d'artillerie. C'était assez pour balayer l'île

de Lobau, ce que le général Molitor exécuta promptement. Il ramassa

quelques prisonniers. On traversa l'île dans toute sa largeur, et

on arriva au dernier bras, qui avait 60 toises, à peu près comme

la Seine sous Paris en temps ordinaire. Ce n'était plus dès lors

qu'une opération praticable, même en face de l'ennemi, si toutefois

il ne se jetait pas en masse sur les troupes qui l'exécuteraient.

Mais évidemment l'archiduc Charles n'était pas encore prévenu,

et jusqu'ici on n'avait affaire qu'à une avant-garde. Le général

Molitor avait trouvé un point des plus favorables au passage, et

le signala à l'Empereur, qui en approuva complétement le choix:

c'était un rentrant que formait vers nous le bras à traverser (voir

la carte nº 49), de manière qu'en plaçant de l'artillerie à droite

et à gauche, on pouvait couvrir de tant de mitraille le terrain sur

lequel on devait descendre, que l'ennemi serait dans l'impossibilité

d'y rester. C'est ce qui fut fait sur-le-champ, et ce qui d'ailleurs

n'était pas même nécessaire, car il n'y avait sur le rentrant, dont

on allait se servir pour déboucher, que quelques tirailleurs. Le

lieutenant-colonel Aubry, appartenant à l'artillerie, fut chargé

d'entreprendre dans cette après-midi du 20 l'établissement du dernier

pont. Pour celui-ci on avait réservé l'équipage de pontons pris à

Landshut, et transporté sur des haquets. Un aide de camp du maréchal

Masséna, M. de Sainte-Croix, un aide de camp du maréchal Bessières,

M. Baudus, se jetèrent dans des barques avec deux cents voltigeurs,

refoulèrent les tirailleurs autrichiens, et attachèrent le câble sur

lequel le pont devait s'appuyer. Quinze pontons suffirent, la largeur

de l'eau n'étant sur ce point que de 54 toises, et en trois heures

la communication fut établie. Immédiatement après le général Lasalle

passa sur la rive gauche avec quatre régiments de cavalerie, et il

fut suivi par les voltigeurs des divisions Molitor et Boudet. Le pont

franchi, on trouvait un petit bois qui s'étendait de gauche à droite,

et venait aboutir aux deux côtés du rentrant formé par le fleuve. On

fouilla ce bois, et on en chassa quelques détachements autrichiens

qui l'occupaient. Au delà du bois le terrain s'élargissait, et on

rencontrait à gauche le village d'Aspern, à droite celui d'Essling,

lieux immortels dans l'histoire des hommes, qui rappellent sans

doute pour l'humanité des souvenirs lugubres, mais qui rappellent

aussi pour les deux nations française et autrichienne des souvenirs

à jamais glorieux. Une sorte de fossé peu profond, rempli d'eau

seulement quand le fleuve déborde, s'étendait de l'un à l'autre de

ces deux villages. La cavalerie pouvait le traverser, car c'était

plutôt une dépression du terrain qu'un fossé véritable. Le général

Lasalle le franchit au galop avec sa cavalerie, dispersa les

avant-postes ennemis, et balaya cette plaine dite le Marchfeld, qui,

par une pente douce de deux à trois lieues, s'élève insensiblement

jusqu'à des hauteurs portant d'autres noms immortels, ceux de

Neusiedel et de Wagram.

[Note en marge: Passage de notre avant-garde dans l'après-midi du 20

mai.]

Par cette journée de printemps, chaude et pure, mais tirant sur

sa fin, on ne pouvait apercevoir dans l'obscurité qu'une forte

avant-garde de cavalerie. Cette avant-garde fit mine de se jeter sur

le général Lasalle, qui se retira, repassa l'espèce de fossé que nous

venons de décrire, et évita ainsi un engagement inutile. Quelques

centaines de nos voltigeurs embusqués dans le pli du terrain reçurent

la cavalerie autrichienne par un feu à bout portant, couvrirent le

sol de ses blessés, et l'obligèrent à se retirer. Ainsi commença le

20 mai au soir la sanglante bataille d'Essling!

[Note en marge: Quelques craintes pour la sûreté du passage.]

Le Danube était franchi, et si les Autrichiens, dont on avait vu

les avant-gardes, se présentaient le lendemain, on avait, à moins

de mécomptes imprévus, la certitude de déboucher et de se déployer,

avant qu'ils pussent faire effort pour culbuter l'armée française

dans le fleuve. Un accident toutefois n'était pas impossible.

En effet, dans cette après-midi du 20, pendant qu'on passait le

petit bras devant l'ennemi, le grand pont établi sur les deux bras

principaux venait d'être rompu par l'enlèvement de quelques bateaux,

qui attachés non à des ancres, mais à de grands poids, avaient cédé

à la violence du courant. Une crue subite de trois pieds, provenant

de la fonte précoce des neiges dans les Alpes, avait produit cet

accident, et pouvait le produire encore. La cavalerie légère du

général Marulaz s'était vue coupée en deux par la rupture du pont.

Une portion était parvenue jusque dans l'île de Lobau, tandis que

l'autre était restée à Ébersdorf. Heureusement les généraux Bertrand

et Pernetti s'étant mis à l'ouvrage avec une extrême activité, le

grand pont fut rétabli dans la nuit.

[Note en marge: Incertitudes de Napoléon produites par l'état peu

rassurant du grand pont.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 36 段