Cependant il était possible que le danger se présentât plus loin

en arrière, c'est-à-dire à Lintz et même à Passau. Quoiqu'il fût

moins probable de voir l'archiduc Charles s'y diriger, à cause de la

distance, Napoléon laissa le général Vandamme à Lintz, avec 10 mille

Wurtembergeois, en lui donnant la mission de rétablir le pont de

cette ville, d'y créer des têtes de pont, et de faire de continuelles

reconnaissances en Bohême. Il plaça en outre au point si important

de Passau le maréchal Bernadotte, qui arrivait avec les Saxons.

Ce maréchal, devenu prince de Ponte-Corvo, à titre de parent de

l'Empereur (il avait épousé une soeur de la reine d'Espagne), était

pourtant mécontent de son sort, ne se trouvait pas à la tête des

Saxons placé d'une manière digne de lui, et envoyait sur ces troupes

des renseignements extrêmement défavorables, même injustes, car si

elles ne valaient pas des troupes françaises, et si elles éprouvaient

surtout les sentiments qui travaillaient déjà le coeur des Allemands,

il n'en était pas moins vrai que devant des Autrichiens elles

pouvaient se tenir en bataille, et remplir leur devoir aussi bien

que les Bavarois et les Wurtembergeois. Avec quelques Français pour

les soutenir et leur donner l'exemple, elles devaient presque valoir

ces Français eux-mêmes. Aussi pour satisfaire le prince Bernadotte,

dont les plaintes l'importunaient, Napoléon fit-il deux parts de

la division Dupas, et laissant les troupes allemandes des petits

princes à Ratisbonne sous le général Rouyer, il dirigea sur Passau

la brigade française sous le général Dupas lui-même. Le maréchal

Bernadotte avait donc sur ce point 4 mille Français, 15 à 16 mille

Saxons, ce qui lui composait un corps excellent de 20 mille hommes

environ. Ainsi avec 6 mille Allemands à Ratisbonne, 20 mille Saxons

et Français à Passau, 10 mille Wurtembergeois à Lintz, et 30 mille

Français, vieux soldats, à Saint-Polten, Napoléon était gardé d'une

manière infaillible sur ses derrières, en conservant les moyens de

livrer bataille sur son front. (Voir la carte nº 14.)

[Note en marge: Grands travaux ordonnés à Passau, Lintz, Mölk,

Gottweit.]

Il n'entendait pas du reste consacrer toujours autant de troupes

à la garde de ses communications, et il se proposait, lorsque les

Bavarois auraient soumis le Tyrol, et que les Autrichiens auraient

évacué l'Italie, d'amener encore plus de forces au point décisif,

c'est-à-dire sous Vienne. C'est par ce motif qu'il prescrivit à

Ratisbonne, à Passau, à Lintz, à Mölk, à l'abbaye de Gottweit près

Mautern, des travaux immenses, et tels qu'un très-faible corps avec

beaucoup d'artillerie pût s'y défendre plusieurs jours de suite. À

Ratisbonne il y avait peu à faire, puisqu'il existait un pont de

pierre, et qu'il suffisait de rendre la muraille qui enveloppait

la place de meilleure défense. Mais à Passau, situé au confluent

du Danube et de l'Inn, il ordonna des travaux fort importants, qui

devaient être le commencement de ceux qu'il voulait exiger plus tard

de la Bavière, afin qu'elle eût en cet endroit une place de premier

ordre contre l'Autriche. Il décida qu'on y construirait des ponts

sur le Danube et sur l'Inn, avec double tête de pont sur l'un et

l'autre fleuve, avec un camp retranché pour 80 mille hommes, avec

des fours pour 100 mille rations par jour, avec un approvisionnement

considérable de grains et de munitions, et des hôpitaux fort vastes.

Ce surcroît de précautions autour de Passau avait pour objet de

procurer, en cas de mouvement rétrograde, un appui solide à l'armée,

derrière les deux lignes du Danube et de l'Inn, car ce capitaine,

qui, dans la politique, avait l'imprudence de ne jamais supposer

la mauvaise fortune, la supposait toujours à la guerre, et se

précautionnait admirablement contre elle. À Lintz, autre débouché de

la Bohême, il ordonna également un pont avec double tête de pont,

des fours, des amas de vivres, des hôpitaux. À la belle abbaye de

Mölk, qui n'était pas l'un des débouchés de la Bohême, mais qui

dominait avantageusement le Danube, et contenait de vastes bâtiments,

il prescrivit de construire, avec du bois et des ouvrages en terre,

une petite place armée de seize bouches à feu, et que 1,200 hommes

pouvaient très-bien défendre. Elle devait aussi contenir un hôpital

pour plusieurs milliers de malades. Il décida l'établissement d'un

semblable poste à l'abbaye de Gottweit, vis-à-vis de Krems, dans

une position élevée, d'où l'on découvrait tout ce qui se passait à

plusieurs lieues sur l'une et l'autre rive du Danube. Enfin à Krems

même, un pont dut être établi au moyen de bateaux ramassés le long

du fleuve, avec double tête de pont, de façon à pouvoir interdire le

passage à l'ennemi en le conservant libre pour notre propre usage.

Par ce système de savantes précautions, Napoléon avait tous les bords

du Danube gardés de la meilleure manière, puisqu'ils l'étaient à la

fois défensivement et offensivement, puisqu'en interdisant à l'ennemi

de passer on pouvait passer soi-même, et le tenir ainsi dans de

continuelles inquiétudes. De plus on avait, en cas de retraite, une

suite d'échelons, sur une route jalonnée de magasins et d'hôpitaux,

vers lesquels auraient été dirigés d'avance les blessés et les

malades. On avait enfin une suite de ports pour les convois par eau,

et un ensemble d'ouvrages sur la ligne de communication, que peu

d'hommes suffisaient à défendre, ce qui permettait d'amener de sa

queue à sa tête, ou de sa tête à sa queue, une rapide concentration

pour les jours de grandes batailles. Voilà ce que peut la vigilance

du génie pour assurer les opérations les plus difficiles et les plus

délicates.

[Note en marge: Précautions de Napoléon du côté des Alpes.]

Il fallait à ces précautions sur le fleuve, c'est-à-dire à gauche,

ajouter quelques précautions dans les montagnes, c'est-à-dire à

droite, contre l'agitation qui s'étendait depuis le Tyrol jusqu'à

la Styrie. (Voir la carte nº 31.) Napoléon avait d'abord chargé le

maréchal Lefebvre de soumettre le Tyrol avec 24 mille Bavarois,

après en avoir laissé 6 mille à Munich. Cette oeuvre terminée, les

Bavarois devaient se porter à Passau, et y remplacer les Saxons, qui

pourraient dès lors se rendre à Vienne. Plus près de lui en Styrie,

Napoléon avait déjà envoyé le général Bruyère avec un millier de

chevaux sur la route d'Italie, par Lilienfeld. Il confia la mission

d'observer cette route à son aide de camp Lauriston, en lui donnant,

outre ces mille chevaux du général Bruyère, deux à trois mille

fantassins badois, bons soldats, lesquels parlant allemand, étaient

propres à persuader le pays autant qu'à l'intimider, et à le ramener

au calme par la promesse de bons traitements. Le général Lauriston

devait remonter jusqu'à Mariazell, et regagner Vienne par Neustadt.

[Note en marge: Mesures pour assurer la jonction du prince Eugène

avec Napoléon, et empêcher celle de l'archiduc Jean avec l'archiduc

Charles.]

Un autre avantage de ce mouvement était d'éclairer les routes

d'Italie par lesquelles il fallait s'attendre à voir bientôt paraître

l'archiduc Jean. Ce prince n'étant venu se réunir à l'archiduc

Charles, ni à Lintz, ni à Krems, ne pouvait le rejoindre qu'aux

environs de Vienne, à travers la Carinthie, la Styrie et la Hongrie,

par Klagenfurth, Grätz et Oedenbourg. (Voir la carte nº 31.) Napoléon

avait deux choses à faire à son égard: la première, de l'empêcher de

tomber à l'improviste sur Vienne, en débouchant brusquement par la

route de Léoben et Neustadt (voir la carte nº 32); la seconde, de le

contraindre à décrire le plus grand détour possible pour se réunir

à l'archiduc Charles, de l'obliger, par exemple, à passer par Güns,

Raab et Komorn, plutôt que par Oedenbourg et Presbourg, car plus

le cercle qu'il parcourrait serait grand, plus Napoléon aurait de

chances de rallier à lui son armée d'Italie, et d'empêcher l'archiduc

Charles de rallier la sienne, le jour de la bataille décisive. C'est

en étendant habilement ses postes autour de lui, au moyen de sa

nombreuse cavalerie, que Napoléon atteignit ce double but.

[Note en marge: Distribution de la cavalerie en réseau autour de la

Hongrie pour empêcher la jonction des archiducs.]

Ainsi tandis que le général Lauriston devait venir par Mariazell

s'établir à Neustadt, route directe d'Italie, le général Montbrun,

enlevé au maréchal Davout qui n'en avait plus besoin, fut placé

en reconnaissance avec deux brigades de cavalerie légère à Bruck,

plusieurs marches au delà de Neustadt, sur la même route. (Voir la

carte nº 32.) Le général Colbert, avec des troupes de la même arme,

fut cantonné de Neustadt à Oedenbourg, le général Marulaz le long du

Danube jusqu'à Presbourg et au-dessous, les uns et les autres ayant

ordre d'être toujours en reconnaissance autour du lac de Neusiedel,

pour s'éclairer du côté de la Hongrie. Derrière eux la grosse

cavalerie fut cantonnée depuis Haimbourg jusqu'à Baaden, avec ordre

de les soutenir au besoin. Grâce à ce réseau si bien tendu, rien ne

pouvait paraître sans qu'on en fût immédiatement averti, et en même

temps l'archiduc Jean était forcé de décrire un très-grand cercle,

et de joindre le Danube plutôt à Komorn qu'à Presbourg, ce qui

diminuait ses chances de coopérer à la grande bataille préparée sous

les murs de Vienne.

[Note en marge: Suite des événements en Italie et en Pologne.]

[Note en marge: Situation de l'armée d'Italie après sa retraite et sa

réorganisation sur l'Adige.]

[Note en marge: Retraite précipitée de l'archiduc Jean à la nouvelle

des événements de Ratisbonne.]

Pendant que Napoléon, impatient de la livrer, disposait tout pour en

assurer le succès, les armées qui, en Italie et en Pologne, devaient

de près ou de loin concourir à ses combinaisons, étaient, comme

lui, occupées à marcher et à combattre. Les Autrichiens arrivés si

fièrement, quoique si lentement, jusqu'à l'Adige, s'étaient arrêtés

devant cette limite, n'osant pas l'attaquer, d'abord à cause de

sa force naturelle, puis à cause de l'armée d'Italie qui s'était

réorganisée et renforcée, et enfin à cause de l'incertitude qui

régnait à cette époque sur les événements d'Allemagne. Il était

tout simple qu'avant d'essayer au delà de l'Adige une opération

extrêmement hasardeuse, l'archiduc Jean voulût savoir si son frère

le généralissime avait été heureux ou malheureux sur le Danube. Le

prince Eugène, inspiré par le général Macdonald, avait profité de ce

retard pour reprendre haleine, et pour familiariser avec la vue de

l'ennemi, non pas ses soldats, qui n'en avaient pas besoin, mais

lui-même et ses lieutenants, intimidés par la défaite de Sacile.

Il s'était appliqué, dans ce but, à faire sur le haut Adige de

fréquentes reconnaissances, qui avaient souvent tourné en véritables

combats. Ce prince commençait effectivement à se remettre, lorsque

le 1er mai, dans une de ces reconnaissances, le général Macdonald

aperçut à l'horizon une immense quantité de charrois paraissant

rétrograder vers le Frioul. À cette date on ne savait rien encore au

quartier général du prince Eugène des événements de Ratisbonne, et

on était inquiet pour l'Allemagne autant que pour l'Italie. Mais le

général Macdonald ne pouvant attribuer un pareil mouvement qu'à des

défaites que les Autrichiens auraient essuyées en Bavière, poussa

son cheval au galop vers le prince Eugène, et lui prenant la main:

Victoire en Allemagne, lui dit-il, c'est le moment de marcher en

avant!--Le prince, charmé, lui serra la main à son tour. Tous deux

coururent aux avant-postes, reconnurent de leurs yeux, et apprirent

bientôt par tous les rapports que les Autrichiens battaient en

retraite. Ainsi se faisait sentir à distance la puissante impulsion

de Napoléon. Sa marche victorieuse en Bavière obligeait l'archiduc

Jean à rebrousser chemin, et à retourner en Frioul. Le prince

autrichien aurait bien voulu traverser les Alpes, pour porter secours

à ses frères, en se rendant sur le Danube, mais[23] il n'osa point

tenter une telle hardiesse, car s'il pouvait à la vérité tomber dans

le flanc de Napoléon, ce qui eût été un grand avantage dans le

cas où tous les archiducs auraient convergé vers le même point, il

s'exposait aussi à tomber seul dans ses mains, et à y être étouffé.

Dans cette situation, l'archiduc Jean se hâta de rétrograder, avec

la pensée tout au plus de paraître à temps sous les murs de Vienne,

et plus probablement avec celle de rejoindre son frère au-dessous

de cette capitale, par la Styrie et la Hongrie. Quoi qu'il en soit,

l'armée autrichienne battit en retraite à partir du 1er mai, et le

prince Eugène, qui n'avait pas autre chose à faire qu'à la suivre, se

mit aussitôt à ses trousses, pour lui causer le plus de mal possible.

Mais à l'instant même le moral des Autrichiens allait perdre tout

ce qu'allait gagner celui des Français. Les Autrichiens n'ayant

désormais d'autre but en définitive que d'évacuer le pays, devaient

le disputer avec peu d'énergie, et les Français, voulant se venger de

leurs échecs, devaient au contraire attaquer avec plus de hardiesse

et de vivacité. Dès les premières marches, en effet, on vit ceux-ci

se battre mieux que ceux-là, et chaque soir de nombreux prisonniers,

des bagages considérables étaient amenés dans les lignes des

Français, tandis qu'on n'en amenait aucun dans celles des Autrichiens.

[Note 23: Le général Mayer, officier attaché à l'état-major de

l'archiduc Jean, dévoué comme de juste à sa gloire, et beaucoup

moins à celle de l'archiduc Charles, a prétendu, dans un récit dont

nous avons déjà parlé, que l'archiduc Jean voulait passer à travers

les Alpes, et se jeter en Bavière, mais qu'il en fut empêché par la

précipitation du général Chasteler à abandonner le Tyrol italien.

D'après ce récit, le général Chasteler, se hâtant trop de courir

dans le Tyrol allemand pour y tenir tête aux Bavarois, aurait livré

à l'armée française d'Italie la route des Alpes, et rendu impossible

le mouvement de l'archiduc Jean vers l'archiduc Charles. Je dois

dire que rien ne justifie cette assertion, inspirée par le zèle

d'un lieutenant pour la renommée de son chef, et que tout prouve

au contraire que l'archiduc Jean, en apprenant les événements de

Ratisbonne, ne songea qu'à se retirer vers la Hongrie, pour n'être

pas débordé par le mouvement de Napoléon sur Vienne.]

[Note en marge: Poursuite des Autrichiens par l'armée d'Italie.]

Le prince Eugène, conservant l'organisation que nous avons déjà

décrite, en trois corps et une réserve, marcha, Macdonald à droite

dans la plaine, Grenier au centre sur la grande route du Frioul,

Baraguey-d'Hilliers à gauche le long des montagnes, la réserve

en arrière, le tout formant environ 60 mille hommes. Les dragons

de Grouchy et de Pully galopaient en tête, pour prendre les

détachements ou les convois mal gardés. Les routes étaient encore

mauvaises, les ponts détruits, et la marche moins rapide qu'on ne

l'aurait désiré.

[Note en marge: Le prince Eugène passe la Piave de vive force.]

On s'avança sur le revers méridional des Alpes (voir la carte nº 31),

de l'Adige à la Brenta, de la Brenta à la Piave, comme Napoléon sur

le revers septentrional, de l'Isar à l'Inn, de l'Inn à la Traun, et

à peu près dans le même temps. Le 7 mai au soir, on était au bord

de la Piave, dont l'ennemi avait coupé tous les ponts. On résolut

de la traverser à gué, et de se précipiter sur les Autrichiens, qui

semblaient faire une halte, apparemment pour donner à leurs bagages

le temps de défiler. Le lendemain, les dragons de Grouchy et de

Pully passèrent avec une avant-garde d'infanterie, et fondirent sur

les Autrichiens. Ceux-ci furent d'abord repoussés, mais, comme ils

avaient leurs bagages à défendre, ils résolurent de résister, et se

reportèrent en masse sur l'avant-garde du prince Eugène, qui, se

trouvant de sa personne aux avant-postes, vit bientôt avec effroi

sa cavalerie et son infanterie refoulées en désordre sur la Piave.

L'armée n'avait pas encore franchi la rivière, et celles de nos

troupes qui avaient passé les premières pouvaient essuyer un grave

échec. Heureusement la droite, sous le général Macdonald, arrivait

en toute hâte. Celui-ci la fit entrer hardiment dans le fleuve, et

prendre position au delà. Puis vint le général Grenier, et on marcha

tous ensemble sur les Autrichiens, qui furent promptement culbutés,

et laissèrent dans nos mains beaucoup de canons, de bagages, 2,500

morts ou blessés, plus un nombre à peu près égal de prisonniers. On

en avait déjà ramassé 2 mille de l'Adige à la Piave. C'était donc

près de 7 mille soldats enlevés en quelques jours à l'archiduc Jean.

[Note en marge: Les Autrichiens repassent les Alpes Carniques et

Juliennes.]

Le 9 mai on entra dans Conegliano; le 10 on arriva devant le

Tagliamento, qu'on franchit au gué de Valvassone. La cavalerie fut

envoyée à droite vers Udine pour débloquer Palma-Nova; le gros de

l'armée marcha à gauche, en remontant le Tagliamento vers San-Daniele

et Osopo. Les Autrichiens, parvenus aux gorges des Alpes Carniques

par lesquelles ils avaient débouché, furent contraints de disputer

encore le terrain pour sauver leurs bagages, et firent une nouvelle

perte de 1,500 hommes tués, blessés ou prisonniers. Les 11 et 12 mai,

au moment où Napoléon occupait Vienne, il ne restait plus d'ennemis

en Italie. L'archiduc Jean, qui avait pénétré dans cette contrée avec

environ 48 mille hommes, en sortait avec 30 mille tout au plus. La

confiance qu'il avait éprouvée en débutant l'avait abandonné, pour

passer tout entière au coeur de son jeune adversaire.

[Note en marge: Distribution que l'archiduc Jean fait de ses forces

en quittant l'Italie.]

Le prince autrichien, rejeté au delà des Alpes, fit une nouvelle

répartition de ses forces. Il détacha de Villach sur Laybach, par la

routé transversale qui va de la Carinthie à la Carniole, le ban de

Croatie, Ignace Giulay, avec quelques bataillons de ligne, dix-huit

escadrons, plusieurs batteries, en lui donnant mission de lever

l'insurrection croate, d'appuyer ensuite le général Stoïchevich,

qui était opposé au général Marmont, et de couvrir ainsi Laybach

contre les armées françaises d'Italie et de Dalmatie. Ce détachement

fait, l'archiduc Jean ne conservait qu'environ 20 mille hommes.

Sa résolution était ou de se porter par Villach sur Lilienfeld et

Saint-Polten, afin de coopérer à la jonction tant projetée des

archiducs, ou, s'il n'en était plus temps, de rallier à lui les

généraux Chasteler et Jellachich par Léoben, de se diriger avec eux

de Léoben sur Grätz, pour se réunir en Hongrie à la grande armée

autrichienne, et concourir à la défense de la monarchie, suivant des

vues qu'il devait concerter avec le généralissime. Mais il était

vivement poursuivi par le prince Eugène victorieux, et il allait

rencontrer le réseau de cavalerie tendu par Napoléon de Bruck à

Presbourg.

[Note en marge: Le prince Eugène, imitant l'archiduc Jean, se divise

en deux masses, l'une marchant par Laybach, l'autre par Klagenfurth.]

La marche de l'archiduc Jean commandait en quelque sorte celle du

prince Eugène. Celui-ci était obligé de veiller à la fois sur les

mouvements de l'archiduc Jean et sur ceux du ban de Croatie, pour

que le premier se joignît le plus tard possible et avec le moins de

forces à l'archiduc Charles, pour que le second n'empêchât pas la

jonction du général Marmont avec l'armée française d'Italie. Il était

difficile de pourvoir aux diverses exigences de cette situation,

si on continuait de marcher en une seule masse, car, quelque vite

et bien qu'on manoeuvrât, il se pouvait que, si l'on se dirigeait

immédiatement sur Vienne pour renforcer Napoléon, l'archiduc Jean

et Giulay réunis accablassent le général Marmont, et que si, au

contraire, on faisait un détour vers Laybach pour appuyer le général

Marmont, l'archiduc Jean, libre de courir sur Presbourg, vînt jeter

dans la balance le poids décisif de l'armée autrichienne d'Italie.

Dans ce doute, le prince Eugène prit un parti moyen qui convenait

assez aux circonstances. Il donna au général Macdonald 15 ou 16

mille hommes de troupes excellentes, qui devaient suivre la route de

Laybach, débloquer Palma-Nova, occuper Trieste, rallier le général

Marmont, former avec celui-ci 26 à 27 mille hommes, et avec cette

force très-respectable rejoindre par Grätz l'armée d'Italie sur la

route de Vienne. Quant à lui, il s'en réserva 30 à 32 mille, et prit

la route qui devait le conduire le plus directement vers Napoléon.

Ce plan offrait néanmoins des inconvénients, car l'archiduc Jean,

s'il eût été un vrai général, aurait pu, en manoeuvrant entre ces

divers corps, les battre les uns après les autres. Mais ce prince

spirituel concevait à la guerre une foule d'idées, et n'en suivait

aucune résolûment. De plus, il avait des troupes démoralisées, et

peu capables de ces mouvements rapides, qui supposent de la part

des soldats autant de confiance dans le général, que de dévouement

à ses desseins. Le plan du prince Eugène ne présentait donc pas les

inconvénients qu'il aurait pu avoir en face d'un autre adversaire.

Ces deux portions de l'armée d'Italie se séparèrent le 14 mai, pour

ne plus se revoir que dans les plaines de Wagram.

[Note en marge: Marche du général Marmont pour rejoindre l'armée

d'Italie.]

Dans ce moment, le général Marmont, avec 10 ou 11 mille hommes de

vieilles troupes, envoyées en Illyrie après Austerlitz, traversait

les pays montueux de la Croatie, pour se rendre par la Carniole dans

la Styrie, et rejoindre la grande armée d'Allemagne. Il conduisait

entre ses colonnes un convoi de vivres porté sur des chevaux du pays,

qui devaient se charger de ses malades et de ses blessés, quand ils

se seraient déchargés des grains consommés par l'armée. Après avoir

dispersé les bandes du général Stoïchevich, il s'avançait prudemment

à travers une sorte d'obscurité, ne sachant quelle rencontre il

allait faire entre les armées françaises et autrichiennes, qui

pouvaient les unes et les autres s'offrir à lui à l'improviste, en

amies ou ennemies, et en nombre bien supérieur. Il se comportait dans

cette marche difficile avec sagesse et fermeté, cherchant à avoir des

nouvelles du général Macdonald, qui de son côté cherchait à avoir des

siennes, sans qu'ils parvinssent ni l'un ni l'autre à s'en procurer.

[Note en marge: Événements dans le Tyrol.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 36 段