[Note en marge: Dispositions ordonnées par Napoléon pour s'approcher

de Vienne.]

Ce n'était pas avec de la cavalerie qu'on pouvait prendre Vienne,

et il fallait par conséquent y amener de l'infanterie. Le maréchal

Lannes dut y marcher dès le 9 mai avec l'infanterie des généraux

Oudinot et Demont. Le maréchal Masséna dut les suivre immédiatement,

tandis que le gros de la cavalerie longerait le Danube, pour en

observer les bords, déjouer toute tentative de passage de la part

de l'ennemi, et se garder enfin contre la masse de troupes réunie

sur l'autre rive. La cavalerie légère fut répandue entre Mautern,

Tulln, Klosterneubourg, conformément aux sinuosités du fleuve autour

du pied du Kahlenberg. Les cuirassiers furent cantonnés en arrière

entre Saint-Polten et Sieghardskirchen. Ces précautions prises à

notre gauche, le général Bruyère à notre droite dut avec sa cavalerie

légère, et un millier d'hommes de l'infanterie allemande, remonter

par Lilienfeld sur la route d'Italie, pour désarmer les montagnes

de la Styrie, et veiller sur les mouvements de l'archiduc Jean.

Napoléon suivit Lannes et Masséna, avec la garde et une partie des

cuirassiers. Le maréchal Davout, déjà rendu de Passau à Lintz, eut

ordre de se transporter de Lintz à Mölk, de Mölk à Saint-Polten, afin

de résister devant Krems aux tentatives de passage qui pourraient

être essayées sur nos derrières, ou bien de marcher sur Vienne, si

nous avions une grande bataille à livrer sous les murs de cette

capitale. Pourtant comme Passau et Lintz importaient presque autant

que Krems, le général Dupas dut rester à Passau, en attendant

l'arrivée du maréchal Bernadotte, et le général Vandamme, avec les

Wurtembergeois, fut chargé de garder Lintz. Napoléon prit en même

temps les plus grands soins pour l'arrivée de ses convois par le

Danube. Il leur ménagea partout, sur la rive que nous occupions, des

ports pour s'y reposer, s'y abriter, y prendre langue. Ces convois,

composés des bateaux recueillis sur le Danube et ses affluents,

portaient du biscuit, des munitions, des hommes fatigués. Outre les

points de Passau, de Lintz, déjà militairement occupés, Napoléon fit

établir des postes fortifiés à Ips, Waldsée, Mölk et Mautern. Là ses

convois devaient reprendre la route de terre par Saint-Polten, parce

qu'elle était la plus courte et la seule sûre, le Danube au delà

coulant trop près des Autrichiens et trop loin des Français. Enfin

ne pensant pas qu'il suffit, pour se garder, d'interdire le passage

du Danube, mais jugeant au contraire que le meilleur moyen d'assurer

ses derrières c'était d'avoir la faculté de passer le fleuve, afin de

donner à l'ennemi les inquiétudes que nous avions pour nous-mêmes,

et de l'obliger ainsi à disséminer ses forces, Napoléon prescrivit

l'établissement de deux ponts de bateaux, l'un à Lintz, l'autre à

Krems, avec les matériaux qu'on parviendrait à se procurer.

Après avoir vaqué à ces soins, Napoléon, arrivé le 8 à Saint-Polten,

fit marcher le 9 sur Vienne par Sieghardskirchen et Schoenbrunn.

Lannes et Bessières s'avançaient en première ligne, Masséna en

seconde, la garde et les cuirassiers en troisième. Le maréchal Davout

venait après eux, laissant derrière lui les postes que nous avons

indiqués à gauche sur le Danube, à droite sur les routes d'Italie.

[Note en marge: Apparition de l'armée française sous les murs de

Vienne.]

Le 9 au soir le général Oudinot coucha à Sieghardskirchen. Le 10

mai au matin la brigade Conroux du corps d'Oudinot déboucha par la

route de Schoenbrunn devant le faubourg de Maria-Hilf, un mois juste

après l'ouverture des hostilités. Cette marche offensive, à la fois

si savante et si rapide, était digne de celle de 1805 dans les mêmes

lieux, de celle de 1806 à travers la Prusse, et n'avait rien dans

l'histoire qui lui fût supérieur. Il était dix heures du matin.

Napoléon était accouru à cheval pour diriger lui-même les opérations

contre la capitale de l'Autriche, qu'il voulait prendre tout de

suite, mais prendre sans la détruire. Ici comme à Madrid, il avait

mille raisons de se faire ouvrir les portes de la ville, sans les

enfoncer par le fer et la flamme.

[Note en marge: Description de cette capitale.]

L'archiduc Charles ayant perdu du temps en détours inutiles, n'était

pas le 10 au matin à portée de secourir Vienne. Néanmoins cette

capitale pouvait être défendue. Nous avons décrit ailleurs sa forme

et ses fortifications. Nous ne ferons que les rappeler ici. Le centre

de Vienne, c'est-à-dire l'ancienne ville, est revêtu d'une belle et

régulière fortification, celle qui en 1683 résista aux Turcs. Depuis,

l'augmentation non interrompue de la population a donné naissance à

plusieurs magnifiques faubourgs, dont chacun est aussi grand que la

ville principale. Ces faubourgs sont couverts eux-mêmes par un mur

terrassé, de peu de relief, en zigzag, dépourvu d'ouvrages avancés,

mais capable de tenir plusieurs jours. Enfin il y avait à Vienne

ce que Napoléon avait toujours considéré comme le moyen le plus

puissant de défense, des bois, que les Alpes et le Danube y versent

en prodigieuse quantité. On pouvait donc s'y retrancher, et avec un

peuple fort animé contre l'étranger, comme les Viennois l'étaient

dans le moment, trouver facilement de nombreux travailleurs.

L'arsenal de Vienne contenait 500 bouches à feu. La Hongrie pouvait

y faire refluer des quantités immenses de vivres, et grâce à cet

ensemble de moyens, il était possible de rendre la résistance assez

longue pour que les archiducs arrivassent avant la reddition. On

ne comprend donc pas qu'ayant affaire à Napoléon, ce conquérant

de capitales si redoutable, les Autrichiens n'eussent pas songé à

défendre Vienne.

[Note en marge: Grande faute de l'archiduc Charles de n'avoir pas mis

Vienne en état de défense.]

On a beaucoup parlé des fautes de l'archiduc Charles dans cette

campagne. Celle de n'avoir pas mis Vienne en état de défense est

certainement la plus grave. Le général Hiller et l'archiduc Louis,

enfermés dans l'enceinte de cette capitale, derrière tous les

ouvrages qu'on eût pu réparer ou élever, auraient rendu Vienne

imprenable. Les armées d'Italie et de Bohême, ralliées ensuite sous

ses murs, n'y auraient pas été faciles à battre. Gagner en rase

campagne une grande bataille contre Napoléon était sans doute une

prétention téméraire, surtout s'il fallait arriver à cette action

décisive par de hardies et savantes manoeuvres. Mais accepter à la

tête de toutes les forces de la monarchie autrichienne, et adossé

aux murs de la capitale, une bataille défensive, c'était préparer à

Napoléon le seul échec contre lequel pût échouer alors sa fortune

toute-puissante.

Au lieu de cela, on n'avait rien préparé à Vienne pour s'y défendre,

soit imprévoyance, soit répugnance de recourir à de telles

précautions, ou crainte de convertir la capitale en un champ de

bataille. On n'avait pas songé à garantir les faubourgs au moyen

de la muraille terrassée qui les environne, et on s'était contenté

d'armer de ses canons la vieille place forte, qui ne pouvait s'en

servir qu'en tirant sur les faubourgs. Pour tous défenseurs on avait

ameuté quelques gens du bas peuple, aux mains desquels on avait

mis des fusils, et qui ajoutaient tout au plus deux à trois mille

forcenés à la garnison. Celle-ci commandée par l'archiduc Maximilien

se composait de quelques bataillons de landwehr, de quelques dépôts,

d'un détachement du corps de Hiller, faisant ensemble 11 ou 12 mille

hommes. Le jeune chef de cette garnison, ardent mais inexpérimenté,

n'avait point étudié les côtés forts ou faibles du poste important

qu'il avait à garder, et tout son patriotisme s'était épuisé en

proclamations aussi violentes que stériles.

[Note en marge: Arrivée de la cavalerie de Colbert et de l'infanterie

de Conroux devant le faubourg de Maria-Hilf.]

[Note en marge: Enlèvement du faubourg de Maria-Hilf.]

À peine la cavalerie de Colbert et l'infanterie du général Conroux

(division Tharreau) eurent-elles paru à la porte du faubourg de

Maria-Hilf, fermée par une grille, qu'une sorte de tumulte populaire

éclata dans les rues environnantes. (Voir la carte nº 48.) On avait

trompé cette population en lui disant que les Français étaient

battus, que l'archiduc Charles était vainqueur; que si ce dernier se

trouvait encore en Bohême, c'était par suite de manoeuvres habiles;

que sans doute Napoléon pourrait détacher une division sur Vienne

pour menacer la capitale, mais que cette division serait bientôt

accablée par le retour de l'archiduc Charles victorieux; qu'il

fallait donc résister à une tentative de ce genre, si elle avait

lieu, car elle ne pourrait être qu'une témérité et une insolence de

l'ennemi. Aussi la populace se mit-elle à courir les rues en poussant

des cris de fureur, plus effrayants du reste pour les habitants

paisibles que pour les Français eux-mêmes. Les maisons, les boutiques

furent fermées immédiatement. Un parlementaire ayant été envoyé à

l'état-major de la place, il fut assailli et blessé. Son cheval fut

pris, et employé à promener en triomphe un garçon boucher qui avait

commis cette violation du droit des gens. Pendant ce temps la colonne

du général Tharreau était arrêtée aux grilles du faubourg, attendant

qu'on les ouvrît. Tout à coup un officier français, le capitaine

Roidot, escalade la grille, et le sabre à la main oblige le gardien

à livrer les clefs. Nos colonnes entrent alors, la cavalerie Colbert

au galop, l'infanterie de Conroux au pas de charge. On arrive ainsi

en refoulant la garnison jusqu'à la vieille ville, dont l'enceinte

est retranchée et armée. À peine est-on parvenu à l'esplanade qui

sépare les faubourgs de la ville, que l'artillerie des remparts vomit

la mitraille. Quelques-uns de nos hommes sont blessés, et parmi eux

le général Tharreau. On investit la place sur tous les points, on la

somme, et pour unique réponse on reçoit une grêle de boulets qui ne

causent de dommages qu'aux belles habitations des faubourgs.

[Note en marge: Établissement du quartier général impérial à

Schoenbrunn.]

Cependant Napoléon voyant que, même en brusquant l'attaque, on

n'en finirait pas en un jour, alla s'établir à Schoenbrunn, pour y

attendre l'arrivée du gros de l'armée. Il nomma gouverneur de Vienne

le général Andréossy, qui avait été son ambassadeur en Autriche, et

qui connaissait cette capitale autant qu'il en était connu. Napoléon

voulait indiquer par là que son intention n'était pas de recourir

à la rigueur, car on n'aurait pas choisi pour ce rôle un homme qui

avait vécu plusieurs années au milieu de la population viennoise.

Napoléon ajouta à cette nomination une proclamation rassurante, pour

rappeler l'excellente conduite de l'armée française en 1805, et

promettre d'aussi bons traitements si on se conduisait envers les

Français de manière à les mériter.

[Note en marge: Le gouvernement de Vienne confié au général

Andréossy.]

Sur-le-champ le général Andréossy se transporta dans les faubourgs,

organisa dans chacun d'eux des municipalités composées des principaux

habitants, forma une garde bourgeoise chargée de maintenir l'ordre,

et chercha à établir des communications avec la vieille ville, dans

l'intention de mettre un terme à une défense qui ne pouvait être

désastreuse que pour les Viennois eux-mêmes. Le feu ayant continué

et causé quelques dommages, une députation des faubourgs proposa de

se rendre auprès de l'archiduc Maximilien pour réclamer la cessation

d'une résistance imprudente. Avant de tenter une pareille démarche,

cette députation alla voir Napoléon et recueillir de sa bouche les

paroles rassurantes qu'il importait de faire parvenir aux habitants

de la ville fortifiée. Elle pénétra ensuite dans l'intérieur de

Vienne le 11 mai au matin. La réponse à cette démarche conciliante

fut une nouvelle canonnade. Napoléon ne se contenant plus résolut

d'employer le fer et le feu, de façon toutefois à épargner autant que

possible aux malheureux faubourgs les suites d'un combat qui allait

se passer entre l'ancienne et la nouvelle ville.

[Note en marge: Nécessité d'enlever Vienne de vive force, et choix du

point d'attaque.]

Nos troupes étaient arrivées par Sieghardskirchen et Schoenbrunn

devant le faubourg de Maria-Hilf. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.)

Napoléon chercha un autre point d'attaque. Il fit à cheval avec

Masséna le tour de la place, par le midi, et se porta du côté de

l'est à l'endroit où elle se joint au Danube. Là un bras secondaire,

détaché du grand bras du fleuve, la longe en fournissant de l'eau à

ses fossés, et la sépare de la fameuse promenade du Prater. De ce

côté on pouvait établir des batteries qui, en accablant la ville

fortifiée, ne devaient attirer le feu que sur des habitations

très-clair-semées, et sur les îles du fleuve. De plus, en opérant le

passage de ce bras, on s'emparait du Prater, et en remontant un peu

au nord-est (voir plus particulièrement la carte nº 49) on isolait

Vienne du grand pont du Thabor, qui conduit à la rive gauche. On la

séparait ainsi de tout secours extérieur; on enlevait à l'archiduc

Charles la possibilité d'y rentrer; on ôtait enfin à ses défenseurs

le courage de s'y renfermer, car ils avaient la certitude d'y être

pris jusqu'au dernier. L'archiduc Maximilien en particulier ne

pouvait se résigner à y rester, étant sûr de devenir notre prisonnier

sous quarante-huit heures.

[Note en marge: Établissement de batteries incendiaires contre la

ville fortifiée.]

Napoléon ordonna sur-le-champ à des nageurs de la division Boudet

de se jeter dans le bras du Danube qu'il s'agissait de franchir, et

d'aller chercher quelques nacelles à la rive gauche. Ils le firent

sous la conduite d'un brave aide de camp du général Boudet, le nommé

Sigaldi, qui fut des premiers à se précipiter dans le fleuve. Ils

ramenèrent ces nacelles sous les coups de fusil des avant-postes

ennemis, et fournirent ainsi à deux compagnies de voltigeurs le moyen

de se transporter sur l'autre rive. Elles s'emparèrent du petit

pavillon de Lusthaus, situé dans le Prater, et dont on pouvait se

servir comme d'un poste retranché. Elles en chassèrent les grenadiers

autrichiens, et s'y établirent, de façon que ce pavillon devint

la tête du pont qu'on se hâta de jeter avec des bateaux recueillis

dans les environs. En même temps Napoléon fit mettre en batterie

sur le bord que nous occupions quinze bouches à feu, qui battaient

la rive opposée, et prenaient en écharpe l'avenue par laquelle on

aboutissait au pavillon de Lusthaus. On avait ainsi le moyen de

secourir les deux compagnies de voltigeurs, en attendant que le pont

achevé permît à des forces plus nombreuses d'aller les rejoindre. On

construisit aussi, et simultanément, une batterie de vingt obusiers,

à l'extrémité du faubourg de Landstrass, près du bras que l'on venait

de franchir. (Voir encore la carte nº 49.)

À neuf heures du soir, après une nouvelle sommation, et tandis que

le travail du passage continuait, on commença sur la ville fortifiée

un feu dévastateur. En quelques heures 1,800 obus furent lancés

sur cette malheureuse ville. Les rues y sont étroites, les maisons

hautes, la population accumulée, comme dans toutes les enceintes

fortifiées où l'espace manque, et bientôt l'incendie éclata de toutes

parts. Le bas peuple vociférait dans les rues, la classe aisée et

paisible, partagée entre deux terreurs, celle de l'étranger et

celle de la multitude, ne savait que désirer. Au même instant on

apprenait à l'état-major de la place le passage commencé du petit

bras du Danube. Il fallait empêcher cette tentative, dont le succès

rendait tout secours impossible, et condamnait à devenir prisonniers

tous ceux qui défendraient Vienne. Deux bataillons de grenadiers

furent pendant la nuit dirigés sur le pavillon de Lusthaus, pour

enlever ce point d'appui au pont préparé par les Français. Mais les

voltigeurs de Boudet se tenaient sur leurs gardes. Établis dans ce

pavillon de Lusthaus, couverts par des abatis, ils attendirent les

deux bataillons, et les accueillirent par des décharges meurtrières

exécutées à bout portant. En même temps l'artillerie, placée sur la

rive que nous occupions, ouvrit un feu de mitraille sur le flanc de

ces deux bataillons, et les mit en déroute. Ils rebroussèrent chemin

vers le haut du Prater.

[Note en marge: L'archiduc Maximilien, craignant d'être fait

prisonnier, évacue Vienne et la livre aux Français.]

Dès ce moment le passage du bras et l'investissement de Vienne

étaient assurés. L'archiduc Maximilien, effrayé par la perspective

de devenir prisonnier, sortit le 12 au matin de cette capitale si

maladroitement compromise. Il emmena en se retirant la meilleure

partie de la garnison, et ne laissa au général O'Reilly, chargé de le

remplacer, qu'un ramassis de mauvaises troupes, avec quelques gens

du peuple qu'on avait eu l'imprudence d'armer. Après avoir passé le

Danube il détruisit le pont du Thabor. Le général O'Reilly n'avait

plus qu'une conduite à tenir, s'il ne voulait pas faire inutilement

incendier la ville, c'était de capituler. Dans la matinée du 12,

il demanda la suspension du feu, qui fut accordée, et il signa la

reddition, qui garantissait pour les personnes et les propriétés un

respect que Napoléon se piquait d'observer et dont il ne se fût point

écarté, la ville n'eût-elle fait aucune condition. Il fut convenu

que le lendemain 13 mai les Français entreraient dans Vienne. Ils y

entrèrent effectivement au milieu de la soumission générale, et des

derniers frémissements d'un peuple qu'on avait vainement agité, sans

prendre les moyens véritables d'utiliser son patriotisme.

[Note en marge: Situation de Napoléon maître de Vienne.]

[Note en marge: Nécessité de passer le Danube devant l'ennemi,

résultant de l'occupation de Vienne.]

Ainsi en trente-trois jours, Napoléon, surpris par des hostilités

soudaines, avait d'un premier coup de sa redoutable épée coupé en

deux la masse des armées autrichiennes à Ratisbonne, et enfoncé d'un

second coup les portes de Vienne. Il était établi maintenant au sein

de cette capitale, maître des principales ressources de la monarchie.

Mais tout n'était pas fini, il s'en fallait, ni en Autriche ni en

Allemagne, et il avait encore à déployer beaucoup de vigueur et de

génie pour écraser les ennemis de tout genre qu'il avait suscités

contre lui. Sans doute les archiducs ne pouvaient plus lui présenter

à la tête de 140 mille hommes une bataille défensive sous Vienne,

et c'était certainement un important résultat que d'avoir empêché

une telle concentration de forces sur un tel point d'appui. Mais il

restait une grande et décisive difficulté à vaincre, l'une des plus

grandes qui se puissent rencontrer à la guerre, c'était de passer

un fleuve immense devant l'ennemi, et de livrer bataille ce fleuve

à dos. Cette difficulté, Napoléon n'avait pu la prévenir, et elle

résultait forcément de la nature des choses. Il avait dû prendre, en

effet, en quittant Ratisbonne, la route qui était la plus courte, qui

tenait les archiducs isolés les uns des autres, et qui le rapprochait

lui-même du prince Eugène en cas de nouveaux malheurs en Italie. Il

avait dû par conséquent suivre la rive droite du Danube (voir la

carte nº 14) en abandonnant la rive gauche aux Autrichiens, sauf à

leur ôter, pour se les assurer à lui-même, les moyens de passer d'un

bord à l'autre. Maintenant parvenu à Vienne, en descendant ce fleuve,

il allait avoir devant lui l'archiduc Charles, renforcé des restes du

général Hiller et de l'archiduc Louis, mais affaibli par la nécessité

de laisser des forces sur ses derrières, et pouvant néanmoins

présenter 100 mille hommes en ligne lorsqu'on traverserait le Danube

pour aller le combattre. En 1805, les Autrichiens, par suite des

événements d'Ulm, n'étaient arrivés à Vienne qu'avec des débris,

et ils avaient à Olmutz la grande armée russe. Il était dès lors

naturel qu'ils s'éloignassent, et qu'ils allassent à quarante lieues

de la capitale se réunir à l'armée russe, pour tenter à Austerlitz

la fortune des armes. Mais cette fois ayant vis-à-vis de Vienne le

gros de leurs forces, sans aucun secours à espérer plus loin, ils

n'avaient qu'une conduite à tenir, c'était de constituer Napoléon en

violation des règles de la guerre, en le réduisant à passer le Danube

devant eux, et à livrer bataille ce fleuve à dos. Ce n'était plus à

Austerlitz, c'était là, vis-à-vis de Vienne, sur la rive gauche du

Danube, entre Essling, Aspern, Wagram, noms à jamais immortels, que

devait se décider le destin de l'une des plus grandes guerres des

temps modernes. On verra plus tard tout ce que fit Napoléon pour

conjurer les difficultés de cette opération gigantesque, car les

règles qu'il s'agissait de violer avaient été posées à des époques

où l'on avait eu à franchir des fleuves de 100 ou 150 toises, avec

des armées de 30 à 40 mille hommes. Cette fois il s'agissait d'un

cours d'eau de 500 toises, et d'armées de 150 mille hommes chacune,

passant avec 5 ou 600 bouches à feu, devant des forces pareilles qui

les attendaient pour les précipiter dans un abîme. Mais le génie qui

avait vaincu les Alpes, savait comment vaincre le Danube, quelque

large et impétueux que fût ce fleuve. Cependant, avant de s'occuper

d'une pareille opération, il avait beaucoup de soins préalables à

prendre, et non moins urgents que celui d'aller sur l'autre rive du

Danube achever la destruction de ses ennemis.

[Note en marge: Soins auxquels Napoléon est obligé de se livrer avant

de songer à passer le Danube.]

D'abord il fallait s'établir solidement à Vienne, s'y établir de

manière à profiter des grandes ressources de cette capitale, de

manière à n'avoir pas d'inquiétude pour ses communications, de

manière surtout à rallier le prince Eugène, en empêchant l'archiduc

Jean de rejoindre l'archiduc Charles. Il importait en effet que les

deux armées belligérantes d'Italie étant amenées sous Vienne par le

mouvement imprimé aux opérations, la jonction de l'une fût ménagée à

Napoléon, sans procurer la jonction de l'autre à l'archiduc Charles.

C'était là un difficile problème qui fut admirablement résolu, après

des alternatives dont bientôt on verra la suite sanglante.

[Note en marge: Distribution des forces françaises depuis Ratisbonne

jusqu'à Vienne.]

Napoléon était entré à Vienne avec les troupes des généraux

Saint-Hilaire, Demont et Oudinot, sous le maréchal Lannes, avec les

quatre divisions Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, Legrand, sous le

maréchal Masséna, avec la garde et la réserve de cavalerie. Obligé de

faire face à l'ennemi, soit devant Vienne, au moment où il faudrait

passer le Danube, soit plus haut, à Krems par exemple, si l'archiduc

s'y présentait pour essayer une tentative sur nos derrières (voir la

carte nº 14), il disposa le corps du maréchal Davout de façon que

celui-ci pût en une journée se porter tout entier ou sur Krems, ou

sur Vienne. Dans ce but, il lui assigna Saint-Polten pour quartier

général, une division devant être répandue de Mautern à Mölk, les

deux autres concentrées à Saint-Polten même. Les 30 mille hommes du

maréchal Davout pouvaient ainsi, en se réunissant sur le Danube vers

Mautern ou Mölk, résister à quelque tentative de passage que ce fût,

et si cette tentative était faite avec des moyens considérables,

donner le temps à l'armée de revenir de Vienne sur le point menacé.

Ils pouvaient également, rendus en une journée à Vienne, porter

l'armée principale à 90 mille hommes au moins, force suffisante pour

livrer à l'archiduc Charles une bataille décisive au delà du Danube.

[Note en marge: Position de Vandamme à Lintz, et de Bernadotte à

Passau.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 36 段