Le maréchal Masséna étant entré à Passau, et le maréchal Davout

le suivant de près, tandis que l'armée entière était sur l'Inn de

Braunau à Salzbourg, il fallait marcher sur la Traun sans retard.

C'était la ligne essentielle à conquérir, car elle correspondait avec

le débouché de Lintz, par lequel l'archiduc Charles pouvait rejoindre

le général Hiller et l'archiduc Louis. Cette ligne conquise avant

que le généralissime autrichien y fût arrivé, il restait à celui-ci

une seconde et dernière chance de jonction en avant de Vienne,

c'était d'atteindre à temps le pont de Krems, et de venir se placer

à Saint-Polten pour couvrir la capitale. Napoléon résolut de lui

enlever tout de suite la première de ces deux chances, en se portant

sur Lintz d'une manière impétueuse. Étant parvenu avec tous ses corps

sur l'Inn, et en ayant rétabli les ponts le 30 avril, il ordonna le

mouvement général pour le 1er mai. Il prescrivit à Masséna de marcher

rapidement de Passau sur Efferding, d'Efferding sur Lintz, arrivé

là de s'emparer d'abord de la ville de Lintz, puis du pont sur le

Danube s'il n'était pas détruit, et, Lintz occupé, d'aller droit à

la Traun qui coule à deux lieues au-dessous. La Traun, qui est pour

les Autrichiens l'une des lignes les plus importantes à défendre

quand ils veulent arrêter une armée en marche sur Vienne, descend

des Alpes Noriques comme l'Ens, et va tomber dans le Danube un peu

après Lintz. Elle longe le pied d'un plateau qui s'étend jusqu'au

Danube, et sur lequel une armée peut se poster avantageusement, pour

s'opposer aux progrès d'une invasion. Aussi le pont sur le Danube,

celui qui servait de communication militaire entre la Bohême et la

Haute-Autriche, était-il placé non pas à Lintz même, mais au-dessous

du confluent de la Traun dans le Danube, c'est-à-dire à Mauthausen.

Il était ainsi couvert par la Traun, et par le plateau dont nous

venons de parler, au sommet duquel s'apercevaient la ville et le

château d'Ébersberg.

[Note en marge: Marche de toutes les colonnes de l'armée pour

seconder le mouvement de Masséna sur la Traun.]

Masséna eut donc le 1er mai l'ordre de se porter vivement de Passau

à Lintz, de Lintz à Ébersberg. Mais comme la difficulté pouvait être

grande si les 36 mille hommes restant aux deux généraux autrichiens

venaient se poster à Ébersberg, Napoléon voulait aborder la Traun

sur plusieurs points à la fois, à Ébersberg, à Wels et à Lambach. En

conséquence, il dirigea toutes ses colonnes de l'Inn sur la Traun,

de manière à y arriver le 3 mai au matin. Le général de Wrède ayant

avec sa division traversé Salzbourg, devait, après y avoir été

remplacé par le reste des Bavarois, s'acheminer par Straswalchen

sur Lambach au bord de la Traun. (Voir la carte nº 14.) Le maréchal

Lannes avec les troupes des généraux Oudinot, Saint-Hilaire, Demont,

devait se rendre à Wels, pour y passer la Traun, immédiatement

au-dessus d'Ébersberg. Enfin le maréchal Bessières avec la garde, les

cuirassiers et la cavalerie légère, devait, ou passer à Wels, ou se

rabattre sur Ébersberg, si on entendait sur ce point une canonnade

qui fît supposer une sérieuse résistance. Le major général Berthier

eut ordre de faire savoir, et fit savoir en effet à Masséna, que si

les obstacles étaient trop grands de son côté, il trouverait dans

le passage de la Traun opéré au-dessus de lui, soit à Wels, soit à

Lambach, un secours pour l'aider à les vaincre. Il lui fut toutefois

recommandé dans ces nouveaux ordres comme dans les précédents, de ne

rien négliger pour enlever promptement, non-seulement la ville de

Lintz et le pont qu'elle avait sur le Danube, mais encore le pont de

Mauthausen, placé, comme nous venons de le dire, au confluent de la

Traun, sous la protection du château d'Ébersberg[22].

[Note 22: J'analyse ici fidèlement les lettres de Napoléon et du

prince Berthier au maréchal Masséna, pour qu'on puisse bien apprécier

à quel point était motivé le combat d'Ébersberg, l'un des plus

terribles de nos longues guerres, et qui tout en faisant ressortir la

prodigieuse énergie de Masséna, lui fut cependant reproché comme une

inutile effusion de sang.]

Nos colonnes s'avancèrent dans l'ordre indiqué. Elles étaient toutes

le 1er mai au delà de l'Inn, après en avoir rétabli les ponts,

Masséna se dirigeant de Passau sur Efferding, Lannes et Bessières

de Burghausen et Braunau sur Ried. Ils recueillirent sur les routes

un nombre considérable de voitures et environ deux à trois mille

prisonniers. Masséna, qui marchait la gauche au Danube, rencontra

partout sur son chemin l'arrière-garde des corps de Hiller et de

l'archiduc Louis, et put apercevoir, de l'autre côté du fleuve, les

troupes de l'archiduc Charles, qui venaient à travers les défilés de

la Bohême occuper ou détruire le pont de Lintz. Il sentait donc à

chaque pas l'importance de devancer le généralissime soit, à Lintz,

soit à Ébersberg, bien moins pour conquérir ces points de passage que

pour les enlever à l'ennemi, et pour empêcher derrière la Traun la

réunion de toutes les forces de la monarchie autrichienne. (Voir la

carte nº 14.)

[Note en marge: Arrivée de Masséna à Lintz.]

[Note en marge: Son empressement à courir sur Ébersberg le 3 mai au

matin.]

Le 2 mai au soir Masséna échangea en avant d'Efferding quelques

coups de fusil avec l'arrière-garde du général Hiller, fit des

prisonniers, et s'apprêta à marcher le lendemain sur Lintz. Le 3

au matin il partit, précédé par la cavalerie légère de Marulaz, et

suivi de la division Claparède du corps d'Oudinot. Il parut devant

Lintz à la pointe du jour. Y entrer, culbuter quelques postes qui

se retiraient en hâte, s'emparer de la ville, ne fut que l'affaire

d'un instant. Les détachements de Klenau et de Stutterheim, dépêchés

par l'archiduc Charles pour occuper le passage, n'avaient pu que

détruire le pont de Lintz et en amener les bateaux à la rive gauche.

Masséna en possession de Lintz était donc assuré que ce pont du

Danube ne pouvait plus servir à la jonction des archiducs. Mais le

pont véritablement propre à la jonction était celui de Mauthausen,

situé à deux lieues au-dessous, et couvert, comme nous l'avons

dit, par la Traun. Tant qu'on n'était pas maître de celui-là, il

était possible que l'archiduc Charles s'en servît pour se réunir au

général Hiller et à l'archiduc Louis, et on ne savait pas en effet

si les détachements qu'on apercevait au delà du Danube étaient

les avant-gardes de la grande armée autrichienne, ou de simples

détachements sans soutien. Il était dix heures du matin. Masséna

n'hésita pas, traversa Lintz au pas de course, et se porta sur la

Traun, c'est-à-dire devant Ébersberg. La position s'offrit tout à

coup avec de formidables apparences.

[Note en marge: Aspect de la position d'Ébersberg.]

On voyait devant soi la Traun coulant de droite à gauche pour se

jeter à travers des îles boisées dans l'immense lit du Danube.

On apercevait sur cette rivière un pont d'une longueur de plus

de 200 toises, puis au delà un plateau escarpé, au-dessus duquel

s'élevait la petite ville d'Ébersberg, plus haut encore le château

fort d'Ébersberg, hérissé d'artillerie, et enfin soit en avant du

pont, soit sur l'escarpement du plateau, une masse de troupes qu'on

pouvait évaluer de 36 à 40 mille hommes. Il y avait là de quoi

modérer tout autre caractère que celui de Masséna et lui inspirer

l'idée d'attendre, surtout s'il faisait la réflexion fort simple qu'à

quelques lieues au-dessus d'Ébersberg plusieurs colonnes françaises

devaient, dans la journée ou le lendemain, opérer leur passage,

et tourner la position. Mais cette certitude n'empêchait pas que

peut-être dans la journée les archiducs ne se réunissent par le pont

de Mauthausen, si on le laissait en leur pouvoir. Il y avait donc un

intérêt véritable à le leur enlever sur-le-champ, en emportant la

ville et le château d'Ébersberg. Du reste, c'est avec son caractère,

encore plus qu'avec sa raison, qu'on se décide à la guerre, et

Masséna rencontrant l'ennemi qu'il n'avait pas eu encore l'occasion

de saisir corps à corps dans cette campagne, n'éprouva qu'un désir,

celui de se jeter sur lui, pour s'emparer d'une position jugée

décisive. Par ces motifs il ordonna l'attaque sur-le-champ.

[Note en marge: Combat d'Ébersberg.]

[Note en marge: Audacieuse attaque du général Cohorn sur le pont et

la ville d'Ébersberg.]

En avant du pont d'Ébersberg, se trouvaient autour du village de

Klein-Munchen des tirailleurs autrichiens, et quelques postes de

cavalerie légère. Le général Marulaz fit charger, et disperser à

coups de sabre, les uns et les autres. Les cavaliers repassèrent le

pont, les tirailleurs se logèrent dans les jardins et les maisons

de Klein-Munchen. La première brigade de Claparède, commandée par

l'intrépide Cohorn, marchait à la suite de la cavalerie légère de

Marulaz. Le général Cohorn, dont nous avons eu occasion de parler

déjà, descendant du célèbre ingénieur hollandais Cohorn, renfermait

dans un corps grêle et petit l'une des âmes les plus fougueuses

et les plus énergiques que Dieu ait jamais donnée à un homme de

guerre. Il était digne d'être l'exécuteur des impétueuses volontés

de Masséna. À peine arrivé sur les lieux, il court à la tête des

voltigeurs de sa brigade sur le village de Klein-Munchen, s'empare

d'abord des jardins, puis se jette dans les maisons, prend ou passe

par les armes tout ce qui les occupait, pousse au delà du village,

se porte à l'entrée du pont, qui était long, avons-nous dit, de deux

cents toises au moins, chargé de fascines incendiaires, et criblé des

feux de l'ennemi. Tout autre que le général Cohorn se serait arrêté,

pour attendre les ordres du maréchal Masséna; mais l'audacieux

général, l'épée à la main, s'engage le premier sur le pont, le

traverse au pas de course, fait tuer ou prendre ceux qui essaient de

lui en disputer le passage, laisse, il est vrai, sur les planches du

pont, beaucoup des siens, morts ou mourants, mais avance toujours,

et, le défilé franchi, lance ses colonnes d'attaque sur le plateau,

qui était couvert des masses de l'infanterie autrichienne. Cohorn,

sous une grêle de balles, gravit avec le même emportement la rampe

escarpée qui conduit à Ébersberg, pénètre dans la ville, débouche

sur une grande place que le château domine, et oblige enfin les

Autrichiens à se replier sur les hauteurs en arrière. Malheureusement

ils conservent le château et font pleuvoir du haut de ses murs un feu

destructeur sur la petite ville devenue notre conquête.

[Note en marge: Dispositions ordonnées par Masséna pour secourir le

général Cohorn.]

Pendant cette suite d'actes téméraires, Masséna, resté au pied de

la position, prend ses mesures pour appuyer Cohorn, qui n'avait eu

affaire jusqu'ici qu'à l'avant-garde des Autrichiens, et qui bientôt

devait les avoir tous sur les bras. Pour tenir tête à la formidable

artillerie du plateau, il amène les bouches à feu de tout le corps

d'armée, et les poste le plus avantageusement possible. Nos officiers

d'artillerie, toujours aussi intelligents qu'intrépides, essaient de

compenser par la justesse du tir et le bon choix des emplacements le

désavantage de la position. Une effroyable canonnade s'engage ainsi

d'une rive à l'autre de la Traun. Cela fait, Masséna lance à travers

le long défilé du pont les deux autres brigades de Claparède, celles

de Lesuire et de Ficatier, leur ordonnant de gravir le plateau pour

aller dans Ébersberg au secours du général Cohorn. Puis il dépêche

une foule d'aides de camp afin de hâter l'arrivée des divisions

Legrand, Carra Saint-Cyr et Boudet, dont on a grand besoin pour

sortir de cette redoutable aventure. Lui-même il se tient au milieu

des balles et des boulets pour donner ses ordres et pourvoir à tout.

[Note en marge: Lutte acharnée dans l'intérieur d'Ébersberg.]

Les deux brigades Lesuire et Ficatier arrivaient à propos, car

le général Hiller remarchant en avant, s'était jeté avec des

forces considérables sur Cohorn, et l'avait obligé de rentrer

dans Ébersberg, puis d'évacuer la grande place. Les Français la

reprennent, en chassent les Autrichiens de nouveau, et tentent de

s'emparer du château, dont ils approchent sans pouvoir y pénétrer.

Mais les Autrichiens, qui sentaient l'importance du poste, reviennent

plus nombreux, ce qui leur était facile, puisqu'ils étaient

trente-six mille contre sept ou huit mille, fondent en masse sur le

château, en éloignent les Français, s'introduisent dans la ville,

la traversent, et débouchent encore une fois sur la grande place.

Le brave Claparède avec ses lieutenants se réfugie alors dans les

maisons qui la bordent de trois côtés, s'y établit, et des fenêtres

fait pleuvoir sur l'ennemi une grêle de balles. On se dispute ces

maisons avec fureur, sous l'artillerie du château, qui tire sur les

Autrichiens comme sur les Français. Des obus mettent le feu à cette

malheureuse petite ville, qui bientôt devient si brûlante qu'on a

peine à y respirer.

[Note en marge: Arrivée de la division Legrand, et conquête

définitive de la position d'Ébersberg.]

Cet affreux massacre continue, et la fureur ayant égalisé les

courages, l'avantage va rester au nombre. Les Français vont être

précipités dans la Traun, et punis de leur audace, quand par bonheur

la division Legrand commence à paraître, précédée de son intrépide

général. Celui-ci, toujours calme et fier dans le danger, et portant

sur sa belle et mâle figure l'expression de ses qualités guerrières,

arrive à la tête de deux vieux régiments, le 26e d'infanterie

légère et le 18e de ligne. Il s'engage sur le pont encombré de

morts et de blessés. Pour y passer, il faut jeter dans la Traun une

foule de cadavres, peut-être des blessés respirant encore. Enfin

on le traverse, et au delà on rencontre un nouvel encombrement de

combattants refoulés qui se retirent, ou de blessés qu'on emporte.

Un officier cherchant à expliquer la position au général Legrand,

celui-ci l'interrompt brusquement: Je n'ai pas besoin de conseils,

lui dit-il, mais de place pour ma division.--On se range, et

il s'avance, l'un de ses régiments à droite, pour déborder les

Autrichiens qui avaient enveloppé Ébersberg extérieurement, un autre

au centre, par la grande rue de la ville. Tandis que plusieurs de ses

bataillons, formés en colonne d'attaque, refoulent les Autrichiens

qui entourent la ville, les autres la traversant par le milieu,

parviennent à déboucher sur la grande place, la font évacuer avec

leurs baïonnettes, et dégagent ainsi Claparède qui n'en pouvait

plus. Legrand s'attaque ensuite au château, et y monte sous un feu

meurtrier. Les portes étant fermées, il les fait abattre à coups

de hache par ses sapeurs, pénètre dans l'intérieur, et passe par

les armes tout ce qu'on y trouve. Dès ce moment Ébersberg est à

nous, mais c'est un monceau de ruines fumantes, d'où s'échappe une

odeur insupportable, celle des cadavres consumés par les flammes.

On se hâte de dépasser ce lieu aussi affreux à voir que difficile

à conquérir. On marche aux Autrichiens établis en bataille sur une

ligne de hauteurs en arrière. Ceux-ci, voyant de loin dans la plaine,

entre Lintz et Ébersberg, arriver les longues files des divisions

Carra Saint-Cyr et Boudet, voyant de plus à leur gauche une masse de

cavalerie française qui avait franchi la Traun à Wels, ne crurent

pas devoir prolonger cette lutte furieuse, et se retirèrent, nous

abandonnant ainsi le confluent de la Traun, et le débouché important

de Mauthausen. Du reste le pont établi en cet endroit avait disparu

comme à Lintz, les coureurs de l'archiduc Charles l'ayant détruit, et

en ayant envoyé les bateaux sur Krems.

[Note en marge: Résultats du combat d'Ébersberg.]

Cette cavalerie qu'on avait aperçue était un millier de chevaux, que

Lannes, après avoir passé la Traun à Wels sans difficulté, avait

dépêchés sous le général Durosnel, pour déborder la position des

Autrichiens. Il est donc certain que si Masséna avait pu deviner que

l'archiduc Charles ne serait point à Mauthausen avec son armée, et

qu'un peu au-dessus des passages déjà exécutés feraient tomber aussi

vite la position d'Ébersberg, il aurait dû épargner le sang versé

dans cette terrible attaque. Le champ de carnage était affreux, et la

ville d'Ébersberg tellement en flammes, qu'on ne pouvait en retirer

les blessés. Il avait même fallu, pour empêcher l'incendie de gagner

le pont, enlever la partie du tablier qui était aux deux extrémités,

de sorte que la communication se trouva interrompue pendant quelques

heures, entre les troupes qui avaient passé la Traun et celles qui

arrivaient à leur secours. Cette échauffourée nous coûta 17 cents

hommes tués, noyés, brûlés ou blessés. Les Autrichiens perdirent 3

mille hommes mis hors de combat, 4 mille prisonniers, beaucoup de

drapeaux et de canons. Ils s'en allèrent terrifiés par tant d'audace.

Nous avions donc de grands dédommagements de cette cruelle journée,

et l'effet moral en devait égaler l'effet matériel.

[Note en marge: Jugement de Napoléon sur l'affaire d'Ébersberg.]

Napoléon était accouru au galop, attiré par la violence de la

canonnade. Quoique fort habitué aux horreurs de la guerre, tous

ses sens furent révoltés à la fois par cet abominable spectacle,

que ne justifiait point assez la nécessité de combattre, et sans

l'admiration qu'il avait pour le génie guerrier de Masséna, sans le

cas qu'il faisait toujours de l'énergie, il aurait peut-être exprimé

un blâme contre ce qui venait de se passer. Il n'en fit rien, mais

ne voulut point séjourner dans Ébersberg, et s'établit en dehors au

milieu de sa garde.

[Note en marge: Marche tardive de l'archiduc Charles sur Lintz.]

L'archiduc Charles, malgré le projet fort arrêté de se réunir à ses

frères, derrière la Traun, par Lintz ou Mauthausen, n'avait ni marché

assez vite, ni assez bien calculé ses mouvements, pour arriver à

Lintz en temps utile. Il n'était qu'à Budweis en Bohême (voir la

carte nº 14), quand Masséna dépassait si impétueusement Lintz et

Ébersberg, et il ne lui restait plus que le débouché de Krems auquel

il pût atteindre. Le général Hiller et l'archiduc Louis allaient s'y

rendre par Enns, Amstetten, Saint-Polten, en continuant de détruire

tous les ponts sur les rivières qui coulent des Alpes Noriques dans

le Danube. Quant à l'archiduc Jean, il était encore moins probable

qu'il pût arriver assez tôt, qu'il osât même s'engager dans les

Alpes, en laissant à sa gauche le prince Eugène, et en s'exposant à

rencontrer à sa droite la grande armée de Napoléon, dans laquelle il

serait tombé comme dans un abîme. Il ne fallait donc guère compter

sur lui. Mais il suffisait pour ramener quelque chance heureuse, que

l'archiduc Charles donnât la main par Krems au général Hiller et à

l'archiduc Louis, qui opéraient leur retraite le long du Danube,

car après avoir employé beaucoup de temps à rallier des traînards,

à ramasser des landwehr, à incorporer les troisièmes bataillons des

régiments galliciens, il arrivait avec plus de 80 mille hommes, et

pouvait réuni à ses deux lieutenants, qui en avaient au moins 30

mille, se trouver avec 110 mille combattants à Saint-Polten. Il était

alors possible d'y disputer la victoire à Napoléon, et, si on la

gagnait, l'empire français, au lieu d'être renversé en 1814, l'eût

été en 1809.

[Note en marge: La Traun enlevée, Napoléon marche sur l'Ens.]

Napoléon, enchanté d'avoir enlevé aux archiducs la principale chance

de réunion en occupant Lintz et Mauthausen, se hâta de marcher sur

Krems, pour leur ôter cette dernière ressource, et atteindre Vienne,

avant qu'aucun obstacle pût lui en interdire l'entrée.

[Note en marge: L'armée traverse Amstetten sans coup férir.]

[Note en marge: Arrivée de l'armée française devant Saint-Polten.]

Après la Traun s'offrait l'Ens, qui coule parallèlement à cette

rivière, baignant dans son cours l'autre côté du plateau qu'on venait

de franchir. Mais tous les ponts étaient radicalement détruits sur

l'Ens, et il ne fallait pas moins de vingt-quatre ou de quarante-huit

heures pour les rétablir. C'était une contrariété fâcheuse, mais

inévitable. Quoique le 4 mai au matin Lannes se trouvât à Steyer

sur l'Ens avec les divisions Demont et Saint-Hilaire, que Bessières

occupât la ville d'Enns avec la cavalerie légère, le corps d'Oudinot

et une division de Masséna, il fallut attendre toute la journée

du 5, forcé qu'on était de reconstruire les ponts brûlés jusqu'à

fleur d'eau. On ne put traverser l'Ens que le 6 au matin, pour se

porter sur Amstetten. Bessières, avec la cavalerie et l'infanterie

d'Oudinot, passa le premier, bientôt suivi de Masséna, et rejoint

par Lannes qui vint se fondre avec la colonne principale, une

seule route restant désormais à l'armée entre le pied des Alpes

et le Danube. On entra le soir dans Amstetten sans coup férir. Le

lendemain l'armée continua sa marche sur Mölk, belle position sur

le Danube, que couronne la magnifique abbaye de Mölk. Napoléon y

établit son quartier général. Il ne restait plus qu'une journée

pour arriver à Krems, où se trouve le pont de Mautern, le dernier

par lequel l'archiduc Charles pût se réunir au général Hiller et à

l'archiduc Louis. On était déjà certain d'y parvenir sans obstacle,

car rien n'annonçait la présence d'une grande armée devant soi. Le

8 notre avant-garde se porta à Saint-Polten, position importante

et très-connue sur les flancs du Kahlenberg, qui est un contrefort

des Alpes, projeté jusqu'au Danube, et derrière lequel est située

Vienne. (Voir les cartes n{os} 14 et 32.) C'est là qu'aurait dû se

former le grand rassemblement des Autrichiens, si les archiducs

avaient eu le temps de se rejoindre, car à Saint-Polten se trouvent,

à l'abri d'une excellente position militaire, la réunion des routes

de Bohême, d'Italie, de Haute et Basse-Autriche, et enfin le débouché

sur Vienne, qui passe à travers les gorges du Kahlenberg. Mais on

n'apercevait que des arrière-gardes en retraite, les unes à notre

gauche se repliant vers le pont de Krems pour se mettre à couvert

derrière le Danube, les autres devant nous se repliant à travers le

Kahlenberg sur Vienne. Il était donc évident qu'on ne rencontrerait

pas une grande bataille à livrer en avant de la capitale, et qu'on

n'aurait plus qu'à braver les difficultés d'une attaque de vive

force, si Vienne était défendue. Ces difficultés pouvaient à la

vérité devenir fort embarrassantes, si l'archiduc Charles continuant

à descendre le Danube par la rive gauche, arrivait avant nous à la

hauteur de Vienne, y franchissait le Danube par le pont du Thabor,

et venait nous offrir la bataille adossé à cette grande ville.

Heureusement ce qui s'était passé ne le faisait guère craindre.

[Note en marge: Marche des généraux autrichiens sur Krems.]

[Note en marge: Le général Hiller et l'archiduc Louis passent sur la

rive gauche du Danube à Krems, abandonnant Vienne à elle-même.]

En effet l'archiduc Charles ayant perdu au moins deux jours à Cham,

quelques autres jours encore sur la route de Cham à Budweis, par le

désir, il est vrai, de rallier l'armée et de la renforcer, n'avait

atteint que le 3 mai au matin les environs de Budweis, au moment même

où Masséna enlevait Ébersberg. Dans l'espoir vague d'une jonction

à Lintz qui était cependant peu présumable, il s'était avancé de

Budweis sur Freystadt près du Danube (voir la carte nº 32) au lieu

de marcher droit sur Krems, ce qui lui aurait épargné un nouveau

détour et une nouvelle perte de temps. En s'approchant du Danube il

avait appris l'occupation de Lintz et de la Traun, reconnu dès lors

l'impossibilité de faire sa jonction par ce débouché, et avait repris

la route de l'intérieur de la Bohême par Zwoettel, en conservant

encore la fausse espérance d'arriver à Krems et à Saint-Polten

avant nous. Prévoyant toutefois le cas où il n'y arriverait pas, il

avait autorisé les deux généraux qui défendaient la rive droite à

repasser sur la rive gauche quand ils se sentiraient trop pressés,

sauf à détacher sur Vienne les forces nécessaires pour mettre cette

capitale à l'abri d'un coup de main. C'est effectivement ce que

venaient d'exécuter le général Hiller et l'archiduc Louis parvenus à

Saint-Polten. Craignant d'être attaqués par des forces supérieures

avant d'avoir atteint Vienne, et d'essuyer un nouvel échec semblable

à celui d'Ébersberg, ils avaient comme en 1805 repassé le Danube au

pont de Krems, détruit ce pont, replié tous les bateaux sur la rive

gauche, et envoyé seulement par la route directe de Saint-Polten un

fort détachement sur Vienne, afin de concourir à sa défense avec la

population et quelques dépôts.

Telles avaient été les résolutions des généraux autrichiens, que

le simple aspect des choses suffisait pour révéler, car, ainsi que

nous venons de le dire, on voyait à gauche de grosses masses de

troupes achever le passage du Danube vers Krems, et devant soi des

colonnes s'enfoncer dans les gorges du Kahlenberg pour prendre la

route de Vienne. Napoléon, conséquent dans son plan d'être sous les

murs de Vienne avant les archiducs, et d'ajouter à l'effet moral de

son entrée dans cette capitale, l'effet matériel de l'occupation

de ce grand dépôt, arrêta toutes les dispositions nécessaires pour

y arriver immédiatement. De l'abbaye de Mölk, où se trouvait son

quartier général, il ordonna les mesures suivantes.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 36 段