cours de cette même journée, et dans la journée du lendemain 24, que
Napoléon arrêta toutes ses dispositions. D'abord le 22, en quittant
Landshut pour se porter à Eckmühl, il avait déjà dirigé le maréchal
Bessières avec la cavalerie légère du général Marulaz et une portion
de la cavalerie allemande au delà de Landshut, afin de poursuivre à
outrance les deux corps battus du général Hiller et de l'archiduc
Louis. Il y avait ajouté la division de Wrède, et, pour plus de
sûreté encore, la division Molitor, l'une des meilleures et des mieux
commandées de l'armée française. Grâce à ce dernier appui, il était
assuré que tout retour offensif de l'ennemi serait énergiquement
repoussé. Le lendemain 23, pendant que l'on canonnait Ratisbonne
pour y entrer de vive force, il avait voulu que la ligne du Danube
fût occupée par l'un de ses plus intrépides lieutenants, par Masséna
lui-même, afin que ce dernier suivît toujours le bord du fleuve,
et pût empêcher toute réunion des archiducs, qu'ils cherchassent
à passer de Bohême en Bavière, ou de Bavière en Bohême. (Voir la
carte nº 14.) Napoléon ordonna au maréchal Masséna de descendre sur
Straubing avec les divisions Boudet, Legrand et Carra Saint-Cyr,
et pour le dédommager du détournement de celle de Molitor, il lui
adjoignit l'une des divisions d'Oudinot, la division Claparède. Ainsi
deux colonnes devaient poursuivre les Autrichiens sur la droite du
Danube: celle du maréchal Bessières, chargée de marcher par le
centre de la Bavière et de talonner fortement le général Hiller et
l'archiduc Louis au passage de tous les affluents du Danube; celle du
maréchal Masséna, chargée de longer ce fleuve et d'occuper avant les
archiducs les passages importants de Straubing, Passau, Lintz, qui
formaient les points de communication entre la Bavière et la Bohême.
[Note en marge: Mouvement ordonné au corps du maréchal Davout, pour
observer l'archiduc Charles en Bohème.]
[Note en marge: Rôle assigné à la division Dupas et au corps saxon
dans la marche générale de l'armée.]
[Note en marge: Napoléon marche avec Lannes entre Bessières et
Masséna.]
Ces précautions prises sur son front et sur sa droite, Napoléon
disposa du corps du maréchal Davout pour garder sa gauche et ses
derrières, contre un retour offensif de l'archiduc Charles, au cas
que ce prince fût tenté de nous attaquer en flanc ou en queue.
Napoléon rendit à ce maréchal les belles divisions Gudin et Morand,
qu'il lui avait empruntées momentanément pour l'affaire d'Abensberg,
et lui ôta la division Saint-Hilaire, destinée avec les deux
divisions du général Oudinot à former le corps du maréchal Lannes.
Les trois divisions Friant, Morand, Gudin, habituées à servir avec
le maréchal Davout depuis le camp de Boulogne, toujours restées hors
de France depuis cette époque, composaient une véritable famille
sous les yeux d'un père, inflexible mais dévoué à ses enfants, et
offraient le modèle accompli de l'infanterie propre à la grande
guerre. Elles ne pillaient pas, ne manquaient de rien parce qu'elles
ne pillaient pas, n'avaient jamais un homme en arrière, ne reculaient
jamais non plus, et enfonçaient tout ennemi, quel qu'il fût, qui se
rencontrait sur leur passage. Avec la cavalerie légère du général
Montbrun, et malgré leurs pertes, elles comptaient encore 29 ou
30 mille hommes. Napoléon ordonna au maréchal Davout de quitter
Ratisbonne le 24, de marcher sur les traces de l'archiduc Charles
jusqu'aux frontières de la Bohême, de chercher à savoir s'il les
avait franchies, puis cette certitude acquise, de rejoindre le
Danube, d'en descendre le cours sur la rive droite, tandis que le
général Montbrun descendrait par la rive gauche avec sa cavalerie
légère, furetant sans cesse le Böhmer-Wald, longue chaîne de
montagnes boisées, qui sépare la Bohême de la Bavière. Le maréchal
Davout devait donc, une fois bien renseigné sur les mouvements de
l'archiduc Charles, suivre la marche générale de l'armée en longeant
le Danube derrière le maréchal Masséna, occuper Straubing quand le
maréchal Masséna marcherait sur Passau, occuper Passau quand celui-ci
se porterait sur Lintz. Le général Dupas avec une division française
de 4 à 5 mille hommes, et les contingents des petits princes, en tout
10 mille hommes, eut ordre de se rendre immédiatement à Ratisbonne,
afin d'y remplacer le maréchal Davout, quand celui-ci quitterait
cette ville pour descendre le Danube. Il devait le suivre à son
tour, et le remplacer à Straubing, à Passau, à Lintz, là même où
le maréchal Davout aurait remplacé le maréchal Masséna. Enfin le
prince Bernadotte avec les Saxons avait ordre de quitter Dresde,
que ne menaçait aucun ennemi, de remonter la Saxe, de traverser le
Haut-Palatinat, d'entrer à Ratisbonne, pour y remplacer la division
Dupas. Le Danube ne pouvait ainsi manquer d'être bien gardé, puisque
les deux meilleurs corps de l'armée, ceux des maréchaux Masséna
et Davout, escortés de deux corps alliés, devaient en suivre le
cours, tandis que par le centre de la Bavière, une forte avant-garde
sous le maréchal Bessières talonnerait les corps de Hiller et de
l'archiduc Louis. Napoléon résolut de marcher lui-même avec la belle
division Saint-Hilaire, avec la division Demont, avec la moitié
disponible du corps d'Oudinot, avec la garde qui venait d'arriver,
avec les quatorze régiments de cuirassiers, et d'escorter Bessières
par Landshut, pour appuyer ce dernier s'il rencontrait quelque
difficulté de la part des corps de Hiller et de l'archiduc Louis,
ou pour se rabattre sur le bord du fleuve si l'archiduc Charles
tentait de le repasser sur notre flanc ou nos derrières. Pour
compléter cet ensemble de précautions, Napoléon jeta les Bavarois
sur sa droite, avec mission d'occuper Munich, d'y ramener leur roi,
de refouler la division Jellachich, qui, comme on s'en souvient,
avait été détachée du corps de Hiller, de la pousser de Munich sur
Salzbourg, de pénétrer ensuite dans le Tyrol, pour replacer ce pays
sous la domination de la maison de Bavière. Cette dernière mesure,
en rappelant les Bavarois chez eux, avait l'avantage d'éclairer la
marche de l'armée du côté de l'Italie, et de la mettre en garde
contre toute tentative de l'archiduc Jean. Les corps longeant le
Danube eurent l'ordre d'arrêter les bateaux, de les amener à la
rive droite, d'en composer des convois pour transporter les vivres,
les munitions, les malades, les recrues, de préparer sur tous les
points des fours, des farines, du biscuit, de mettre enfin en état
de défense Straubing, Passau, Lintz, de manière à pouvoir garder
le fleuve avec peu de forces quand on en aurait franchi les divers
échelons.
[Note en marge: Soins de Napoléon pour réparer les pertes que ses
corps avaient essuyées.]
Napoléon s'occupa ensuite de procurer à ses corps les renforts
dont ils avaient besoin, soit pour réparer leurs pertes, soit pour
compléter leur effectif projeté. D'une part, ils s'étaient fort
affaiblis par les combats de cette première période, car si nous
avions enlevé 50 ou 60 mille hommes aux Autrichiens, nous en avions
bien perdu 12 ou 15 mille, dont un tiers seulement devait reparaître
dans les rangs; d'autre part, les corps étaient entrés en action
avant d'avoir reçu le complément de leur effectif. Les vieilles
divisions, depuis longtemps organisées, comme celles du maréchal
Davout, comme les quatre moins anciennes du maréchal Masséna, comme
la division Saint-Hilaire, n'avaient pas reçu de leurs dépôts les
conscrits qui leur étaient dus; et les nouveaux corps, comme celui
d'Oudinot, formé de quatrièmes bataillons, étaient loin de posséder
tous leurs cadres. Beaucoup de ces quatrièmes bataillons n'avaient
effectivement que deux, trois ou quatre compagnies, sur six qui leur
étaient destinées. Enfin les recrues venant d'Italie pour les corps
qui avaient leurs dépôts dans cette contrée, avaient été arrêtées
en Tyrol, et il fallait les remplacer par d'autres. Napoléon donna
les ordres nécessaires pour que les conscrits tirés des dépôts, les
compagnies qui manquaient encore aux quatrièmes bataillons, fussent
promptement acheminés sur cette route si bien jalonnée de la
Bavière, et pour que la cavalerie reçût les chevaux dont elle avait
surtout besoin. Napoléon venait d'être rejoint par les grenadiers,
chasseurs, fusiliers et tirailleurs de sa garde. Il réitéra ses
ordres pour la prompte organisation des quatre régiments de conscrits
de cette garde, et du nouveau détachement d'artillerie qui devait en
porter les bouches à feu au nombre de soixante. Il écrivit en même
temps aux rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, pour leur annoncer
ses éclatants succès, et faire appel à leur zèle dans le recrutement
de leurs corps. Il écrivit à son frère Jérôme, à son frère Louis,
pour presser la réunion de leurs troupes, afin de pourvoir à la
sûreté de l'Allemagne contre les mouvements insurrectionnels qui
éclataient de toute part. Il ordonna qu'on fît expliquer le roi de
Prusse sur la singulière aventure du major Schill, et en annonçant
ses victoires à M. de Caulaincourt, il ne lui envoya pas de lettre
pour l'empereur Alexandre, désirant marquer à ce prince, par un
pareil silence, ce qu'il pensait de la sincérité de son concours.
Il défendit en outre à notre ambassadeur d'écouter aucune parole
relative au sort futur de l'Autriche, et aux conditions de paix qui
pourraient être la suite de succès si rapides.
[Note en marge: Départ de Napoléon pour Landshut.]
Tandis que ses corps cheminaient devant lui, Napoléon était resté
à Ratisbonne pour expédier les ordres nombreux qu'exigeaient la
conduite de si grandes opérations et le gouvernement de l'empire,
qu'il ne négligeait pas quoique absent. Entré le 23 avril au
soir dans Ratisbonne, il y passa les journées du 24 et du 25,
et il partit le 26 pour Landshut, afin de rejoindre l'armée et
de la diriger en personne. Ayant trouvé sur la route la garde et
les cuirassiers, il marcha avec ces belles troupes à la suite de
Bessières et de Lannes, qui s'avançaient, comme nous l'avons dit, par
le centre de la Bavière, tandis qu'à droite les Bavarois longeaient
le pied des Alpes Tyroliennes, et qu'à gauche Masséna en tête, Davout
en queue, suivis de Dupas et de Bernadotte, descendaient le Danube.
[Note en marge: Marche des généraux autrichiens après les événements
de Ratisbonne.]
Pendant ce temps, les généraux autrichiens adoptaient à peu près le
plan de retraite que leur avait prêté Napoléon. L'archiduc Charles,
rejeté avec environ quatre-vingt mille hommes dans le Haut-Palatinat,
n'avait, dans le fait, d'autre parti à prendre que de se retirer
par la Bohême, de traverser cette province le plus vite possible,
de repasser le Danube soit à Lintz, soit à Krems, de s'y rallier au
général Hiller et à l'archiduc Louis, et même, s'il le pouvait, d'y
amener l'archiduc Jean par le Tyrol insurgé. Le général Hiller et
l'archiduc Louis, rejetés par Landshut au delà de l'Isar en Bavière,
avec environ 40 mille hommes, n'avaient, de leur côté, pas mieux à
faire que de disputer les lignes de l'Inn, de la Traun, de l'Ens,
affluents du Danube, de retarder ainsi la marche de Napoléon, et de
donner aux archiducs Charles et Jean le temps de se réunir à eux,
pour couvrir Vienne avec toutes les forces de la monarchie. C'est,
en effet, le plan qu'adopta l'archiduc Charles, et qu'il prescrivit
à ses frères, ce qui achevait de justifier complétement la marche
de Napoléon le long du Danube, puisqu'elle le plaçait sur le
chemin direct de Vienne, entre tous les archiducs, de manière à les
isoler les uns des autres, et à les devancer sur tous les points de
concentration.
[Note en marge: Le prince Charles s'arrête à la position de Cham
avant de se réfugier en Bohême.]
[Note en marge: Retraite définitive de l'archiduc Charles en Bohême.]
Conformément au plan arrêté, l'archiduc Charles se hâta en quittant
Ratisbonne de venir prendre position à Cham, à l'entrée des défilés
de la Bohême. Il s'établit entre les deux routes de Furth et de
Roetz, qui mènent à Pilsen, ayant le corps de Rosenberg à gauche,
celui de Hohenzollern à droite, celui de Kollowrath au milieu, le
prince Jean de Liechtenstein en arrière avec les grenadiers et les
cuirassiers, et enfin le corps de Bellegarde détaché au couvent de
Schoenthal. Cette position de Cham était très-forte, et valait la
peine d'être disputée, si on était vivement poursuivi. Le prince
Charles y attendit son matériel, ses traînards, ses égarés, résolu
à se défendre avec les quatre-vingt mille hommes qui lui restaient,
s'il était de nouveau attaqué par les Français. Le maréchal Davout
l'y suivit par Nittenau, non point dans l'intention de lui livrer
bataille, mais dans celle d'observer sa marche et de connaître
ses projets. Voulant toutefois, sans engager le combat, conserver
l'ascendant des armes, il refoula brusquement les avant-postes
autrichiens jusque près de Cham, et se présenta dans l'attitude d'un
ennemi prêt à en venir aux mains. Soit que l'archiduc ne voulût pas
courir la chance d'une nouvelle bataille, soit qu'il crût avoir
assez attendu, il décampa, laissant au maréchal Davout bien des
voitures, bien des malades, bien des traînards que celui-ci fit
prisonniers. Le projet étant de se retirer, il eût mieux valu le
faire plus tôt, car, parti le 24 au matin des environs de Ratisbonne,
le généralissime autrichien resta en position à Cham jusqu'au 28, et
perdit ainsi deux jours sur quatre, ce qui était fâcheux, puisque
son premier intérêt était d'atteindre le pont de Lintz, par lequel
il pouvait se réunir aux corps de Hiller et de l'archiduc Louis. La
route intérieure de Bohême formant un arc, par Pilsen, Budweis, Lintz
(voir la carte nº 14), il avait à décrire un long circuit, tandis que
Napoléon, suivant les bords du Danube, marchait directement au point
si important de Lintz, par une route superbe, et avec le secours du
fleuve qui transportait une partie de ses plus lourds fardeaux. Le
prince autrichien aurait donc bien fait de se hâter, au risque de
laisser beaucoup de monde en arrière, car il valait encore mieux
arriver moins fort au rendez-vous de Lintz, que de ne pas y arriver
du tout.
Quoi qu'il en soit, l'archiduc Charles se retira en Bohême; décidé
à ramasser en chemin tout ce qu'il trouverait de renforts, et à
regagner la rive droite du Danube le plus tôt possible. Se doutant
néanmoins qu'il ne réussirait pas à marcher assez vite, il envoya
le général Klenau avec neuf bataillons, le général Stutterheim
avec quelques troupes légères, pour aller, par les chemins les
plus courts, détruire, si on ne pouvait les occuper, les ponts de
Passau et de Lintz sur le Danube. Ces précautions prises, ne pouvant
s'empêcher de céder au découragement à la vue d'une guerre qui
commençait si mal, il proposa à l'empereur d'Autriche de faire, sous
prétexte d'un échange de prisonniers, une démarche pacifique auprès
de Napoléon. L'empereur François, qui avait consenti à la guerre sans
y être conduit par une conviction bien arrêtée, et qui voyait à quel
point son frère le généralissime était déjà découragé, ne se refusa
point à cette démarche pacifique, pas plus qu'il ne s'était refusé à
la guerre, mais en demandant toutefois qu'on ne montrât pas trop de
faiblesse au début même des hostilités. En conséquence, l'archiduc
Charles fit rédiger par son chef d'état-major, Grünn, une lettre dans
laquelle, félicitant l'empereur Napoléon de son arrivée au quartier
général français, ce dont il avait pu s'apercevoir, disait-il
avec modestie, à la tournure des événements, il lui proposait un
échange de prisonniers, pour adoucir les maux de la guerre, heureux,
ajoutait-il, si dès le commencement des hostilités on pouvait leur
imprimer un caractère moins violent et moins acerbe. Il continua
ensuite sa marche à travers la Bohême, après avoir enjoint à son
frère Jean de passer en Bavière, et à son frère Louis et à son
lieutenant Hiller de disputer fortement cette contrée aux Français,
pour donner le temps à toutes les forces autrichiennes d'opérer leur
jonction derrière la Traun, aux environs de Lintz.
Le maréchal Davout, dès qu'il vit l'archiduc Charles s'enfoncer en
Bohême, rebroussa aussitôt chemin, revint sur Ratisbonne, repassa
le Danube, et commença de descendre ce fleuve par la rive droite,
en se faisant éclairer sur la rive gauche par le général Montbrun.
Il s'achemina sur Passau à la suite du maréchal Masséna, qui
devait s'acheminer sur Lintz, et se fit remplacer à Ratisbonne par
le général Dupas avec dix mille hommes, moitié Allemands, moitié
Français.
[Note en marge: Retour offensif du général Hiller et de l'archiduc
Louis contre le maréchal Bessières.]
Tandis que l'archiduc Charles donnait à sa retraite la direction
que nous venons d'indiquer, le général Hiller et l'archiduc Louis,
même avant d'avoir reçu l'ordre de disputer pas à pas le sol de la
Bavière, s'y étaient décidés, et croyant que Napoléon s'attachait
à poursuivre l'archiduc Charles, ils avaient résolu un mouvement
offensif contre l'avant-garde du maréchal Bessières, afin d'attirer
l'ennemi à eux et de dégager le généralissime. La résolution était
honorable et bien entendue, car ils pouvaient surprendre Bessières
avant qu'il fût joint par le renfort que lui envoyait Napoléon, et
dans cet état de confiance imprudente qu'inspire souvent la victoire.
[Note en marge: Combat de Neumarkt et fermeté du général Molitor dans
cette occasion.]
Les deux généraux autrichiens avaient encore, en comprenant dans
leur effectif les restes de la réserve de Kienmayer et la division
Jellachich, environ 50 mille hommes. Le général Jellachich était
vers Munich, avec ordre de se retirer sur Salzbourg. Privés de son
concours, et rejoints par un régiment de Mitrowski et quelques
hussards de Stipsicz, ils devaient posséder de 38 à 40 mille soldats.
Marchant sur le maréchal Bessières qui en avait à peine 13 ou 14
mille, et qui s'avançait avec une extrême témérité, ils pouvaient
l'accabler. En effet, le 24 au matin, avant que l'archiduc Charles
eût définitivement opéré son mouvement de retraite vers la Bohême,
et pendant que le maréchal Bessières pénétrait au delà de l'Isar,
ayant la cavalerie légère de Marulaz en tête de sa colonne, les
Bavarois du général de Wrède au centre, l'infanterie de Molitor à
l'arrière-garde, les deux généraux autrichiens se reportèrent en
avant, avec l'intention de rejeter l'avant-garde des Français dans
les marécages de la Roth, près de Neumarkt. Ils se présentèrent en
trois colonnes, et rencontrèrent d'abord la cavalerie de Marulaz,
qui les chargea plusieurs fois avec une rare bravoure, mais qui ne
pouvait obtenir de succès sérieux contre une masse de 30 mille hommes
marchant résolûment. La cavalerie de Marulaz refoulée, le général de
Wrède eut son tour, et dut résister avec six ou sept mille hommes
d'infanterie à plus de trente mille. Les Bavarois n'étaient pas
indignes de se mesurer avec les Autrichiens, quoiqu'ils leur fussent
inférieurs, et ils se montraient assez animés dans cette guerre.
Mais il leur était impossible de tenir contre la masse qui allait
les presser en tête et sur les flancs. Ils n'avaient pour unique
retraite, à travers le pays humide et boisé qui borde la petite
rivière de la Roth, qu'un pont de chevalets faible et tremblant,
incapable de porter les fortes masses qui le traversaient à pas
précipités. Derrière était située la ville de Neumarkt, où Bessières
était à table, pendant que son avant-garde, refoulée sur son centre,
courait le danger d'être culbutée. Heureusement le général Molitor,
officier d'infanterie formé à l'école du Rhin et le premier des
lieutenants généraux de ce temps, arrivait suivi de sa division. Il
avait reconnu le danger et en avait fait part au maréchal Bessières,
qui, voyant là une affaire d'infanterie, eut la sage modestie de
le laisser agir. Le général Molitor passa sur-le-champ le pont de
la Roth avec ses quatre régiments, et apercevant sur la gauche une
hauteur boisée d'où l'on pouvait protéger la retraite, il se hâta
de l'occuper avec le 2e de ligne, en précipitant du haut en bas une
troupe autrichienne qui la défendait. Puis il rangea à droite les 16e
et 37e régiments dans une position avantageuse pour se servir de leur
feu. En ce moment, la cavalerie légère refoulée repassait la Roth
après avoir essuyé des pertes, et le général bavarois de Wrède était
aux prises avec l'ennemi acharné à détruire un de ses bataillons.
Mais tout à coup l'attitude de la division Molitor calma l'ardeur
des Autrichiens. Les feux roulants et bien ajustés des 16e et 37e de
ligne, la forte position du 2e les arrêtèrent, et, bon gré, mal gré,
ils laissèrent les Bavarois repasser tranquillement la Roth. Les 16e
et 37e régiments défilèrent ensuite, protégés par le 2e, qui eut avec
les Autrichiens un engagement terrible. Ce brave régiment était si
obstiné à lutter que le général Molitor eut grand'peine à le ramener
en arrière. Avant de repasser le pont, il chargea plusieurs fois à la
baïonnette, et força ainsi les Autrichiens à lui laisser opérer sa
retraite, qu'il exécuta le dernier avec un aplomb admiré des ennemis
eux-mêmes.
Cette affaire coûta quelques centaines d'hommes aux Bavarois, et
quelques chevaux au général Marulaz. Elle eût pu devenir fâcheuse
pour l'avant-garde tout entière, sans la prévoyance de Napoléon,
qui avait ménagé au maréchal Bessières l'appui du général Molitor.
Toutefois, bien qu'arrêtés sur les bords de la Roth, le général
Hiller et l'archiduc Louis n'auraient pas renoncé à leur mouvement
offensif, s'ils n'avaient appris dans la nuit toute l'étendue des
désastres du généralissime, ainsi que sa retraite en Bohême, et
s'ils n'avaient reconnu la nécessité de se retirer de leur côté, car
Napoléon ne pouvait manquer de fondre bientôt sur eux avec des masses
écrasantes. Ils résolurent donc de se replier sur l'Inn, et de l'Inn
sur la Traun, qu'ils avaient l'espérance de défendre mieux que l'Inn,
parce qu'ils devaient avoir plus de temps pour s'y asseoir, et que
d'ailleurs ils avaient quelque chance d'y trouver l'un des archiducs,
ou Charles ou Jean.
[Note en marge: Marche générale de l'armée sur l'Inn.]
Napoléon arriva sur ces entrefaites, suivi de la garde et des
cuirassiers, précédé par Lannes avec les troupes des généraux
Saint-Hilaire, Demont, Oudinot. Il reporta en avant le maréchal
Bessières, et imprima à la poursuite la vigueur d'un torrent qui a
rompu ses digues. Tout le monde de la droite à la gauche marcha sur
l'Inn (voir la carte nº 14), les Bavarois se dirigeant par Munich
et Wasserbourg sur Salzbourg, le maréchal Lannes par Mühldorf sur
Burghausen, le maréchal Bessières par Neumarkt sur Braunau. Appuyant
ce mouvement le long du Danube, le maréchal Masséna pénétrait
dans Passau, qu'il enlevait brusquement aux Autrichiens, lesquels
n'avaient pas eu plus que les Bavarois la prévoyance de s'y établir
solidement.
Le 28 et le 29 avril, dix jours après les premières hostilités, on
était parvenu sur tous les points à la ligne de l'Inn, et on était
occupé sur chaque route à rétablir les ponts, que les Autrichiens
avaient détruits ou brûlés jusqu'au niveau des eaux, quand ils en
avaient eu le temps. Napoléon entré le 28 à Burghausen fut obligé
d'y attendre pendant deux jours le rétablissement du pont qui était
d'une grande importance, et qui avait été complétement incendié.
Ayant reçu la lettre pacifique de l'archiduc Charles, il la renvoya à
M. de Champagny, qui suivait le quartier général, et lui ordonna de
n'y pas répondre. Plein de confiance dans le résultat de la campagne,
ne prévoyant pas toutes les difficultés qu'il pourrait rencontrer
plus tard; il croyait tenir dans ses mains le destin de la maison
d'Autriche, et ne voulait pas se laisser arrêter dans ses ambitieuses
pensées par un mouvement de générosité irréfléchie. Il prescrivit
donc le silence, du moins pour le moment, se réservant de répondre
plus tard suivant les circonstances.
[Date en marge: Mai 1809.]
[Note en marge: Trajet de l'Inn à la Traun.]
[Note en marge: Ordre à Masséna de marcher sur la Traun.]
[Note en marge: Formidable position d'Ébersberg au confluent de la
Traun et du Danube.]