Il y avait à Berlin un officier fort connu sous le nom de major

Schill, qui en 1806 et 1807 avait heureusement fait la guerre de

partisans contre nous pendant les siéges de Dantzig, de Colberg,

de Stralsund. Il était à la tête de quelque cavalerie, et faisait

partie de la garnison de Berlin. Sa vaillance très-vantée, sa

haine publique contre les Français, l'avaient rendu l'idole du

peuple. C'était lui qui devait, disait-on, lever l'étendard de la

révolte, au nom du patriotisme allemand, et donner la main à un

prince de la maison de Brunswick, au duc de Brunswick-Oels, qui

en ce moment courait la Saxe et la Silésie, embauchant partout

les officiers prussiens oisifs, et les attirant en Bohême pour y

former des guérillas germaniques. Le fanatisme des Espagnols s'était

ainsi communiqué à toutes les têtes, et on croyait pouvoir faire

des lents et paisibles Allemands des coureurs d'aventures, agiles

comme les contrebandiers de la Péninsule. Un soir, au milieu de

cette exaltation universelle, on apprit tout à coup que le major

Schill, qui depuis quelques jours passait des revues de son corps,

et les continuait jusqu'à une heure fort avancée, avait disparu à

la tête de 500 chevaux composant la cavalerie de la garnison. On le

disait en marche sur l'Elbe, pour se joindre à un vaste soulèvement

de la Hesse, et se porter ensuite au-devant des Autrichiens qui

s'avançaient sur la Saxe. Cet événement, comme il fallait s'y

attendre, produisit une sensation extraordinaire, tout le monde

s'obstinant à croire que le gouvernement prussien en était complice.

On se trompait cependant, et c'était tout simplement la passion

nationale qui éclatait malgré lui. Les ministres éperdus accoururent

chez l'ambassadeur de France, protestant de leurs sincères regrets,

déclarant qu'ils étaient étrangers à une conduite aussi folle que

criminelle, affirmant avec vérité que le roi n'y était pour rien, et

annonçant que la plus grande rigueur allait être déployée envers les

hommes qui compromettaient contre son gré le gouvernement de leur

patrie. Mais tandis qu'ils parlaient ainsi, l'infanterie elle-même,

imitant la conduite de la cavalerie, donna de semblables preuves

d'insubordination, et des compagnies entières s'échappèrent à la

suite du major Schill. Malheureusement on ne pouvait courir après ces

insurgés qu'avec de la cavalerie, et le major Schill avait emmené

toute celle qu'on avait à Berlin. Il fallait donc attendre qu'on

eût des troupes assez sages, assez bien commandées, pour obéir aux

ordres de leur gouvernement, quels qu'ils fussent, car ce n'est pas à

l'armée à décider de la politique extérieure d'un pays, pas plus que

de sa politique intérieure. Mais, en attendant, ces actes étranges

allaient produire en Allemagne une sensation générale, que les

éclatants succès de Napoléon pouvaient seuls apaiser.

[Note en marge: Événements militaires en Pologne.]

[Note en marge: Force de l'armée polonaise.]

[Note en marge: Nullité du concours des Russes.]

Sur la Vistule se passaient des événements qui n'avaient pas moins

de gravité. Le septième corps autrichien, commandé par l'archiduc

Ferdinand, et fort de 37 à 38 mille hommes, marchait sur Varsovie

en descendant la Vistule. Formé dans la Gallicie, il n'avait que

peu de chemin à faire pour envahir la Pologne, étant d'ailleurs

parti de très-bonne heure, ainsi que tous les corps autrichiens.

Ses opérations comme celles d'Allemagne et d'Italie, avaient

commencé le 10 avril. Le prince Joseph Poniatowski, ce héros

longtemps endormi dans la mollesse, et, à l'exemple de beaucoup de

ses compatriotes, retenu inactif aux pieds des belles femmes de

son pays, venait de se réveiller au bruit des armes françaises,

et avait embrassé, comme on s'en souvient, la cause de la France,

qu'il croyait avec raison celle de la Pologne, si la Pologne pouvait

renaître. Il commandait l'armée polonaise. Napoléon, tout occupé de

préparer les grands coups qu'il voulait porter lui-même à la maison

d'Autriche, avait eu peu de temps à consacrer à cette armée. Tout

ce qu'on avait pu réunir de troupes régulières se bornait à une

quinzaine de mille hommes, et à un petit détachement saxon resté à

Varsovie. Napoléon ne s'était guère inquiété de cette infériorité

de forces en Pologne, comptant tout décider lui-même à Vienne,

et bien qu'il ne se fit pas grande illusion sur le concours des

Russes, croyant toutefois que leur présence sur les frontières

du grand-duché suffirait pour paralyser le corps autrichien de

l'archiduc Ferdinand. Mais le concours des Russes était encore plus

nul qu'il ne l'avait supposé. L'empereur Alexandre avait eu soin,

en observant autant que la décence l'exigeait le traité d'alliance,

d'envoyer ses principales forces en Finlande et en Moldavie, pour

finir la conquête de l'une, et commencer la conquête de l'autre. Il

n'avait donc destiné à la guerre d'Autriche qu'une soixantaine de

mille hommes, qui en ce moment étaient à peine réunis, par diverses

raisons, la plupart assez fondées, mais faciles à mal interpréter.

D'abord la Russie, comme Napoléon lui-même, n'avait pas cru à des

hostilités aussi prochaines, et elle ne s'était pas assez hâtée

dans ses préparatifs. Ensuite son administration qui avait eu tant

de peine à faire arriver en Finlande, et dans un intérêt éminemment

russe, des forces suffisantes, n'avait pas eu le secret d'être

plus active pour un intérêt exclusivement français. La saison, en

outre, avait été affreuse, et des pluies diluviennes avaient rendu

presque impraticables les vastes espaces qui séparaient le Niémen

de la Vistule. Enfin l'empereur et M. de Romanzoff, déjà refroidis

à l'égard de l'alliance française, étaient néanmoins les seuls à

la vouloir, et ils avaient toutes les volontés à vaincre pour se

faire obéir, lorsqu'il s'agissait de prêter secours à Napoléon. Il

s'était même établi des correspondances entre les officiers russes et

autrichiens, pour exprimer à ceux-ci toutes sortes de sympathie, et

le voeu le plus vif de marcher non pas contre eux, mais avec eux.

Il était en effet difficile d'obtenir que des Russes marchassent

contre des Autrichiens, et avec les Français, afin de contribuer au

rétablissement de la Pologne. Il est vrai que le prix de ce concours

c'était la Finlande, la Moldavie et la Valachie, et que si le

sacrifice était grand, la récompense était grande aussi! Au surplus,

le secours des Russes ne pressait pas, tant que Napoléon restait

vainqueur sur le Danube; et le plus fâcheux inconvénient de cette

insuffisance de concours c'était la défiance qui en devait résulter

entre les deux empereurs et les deux empires.

[Note en marge: Mouvement des Autrichiens sur Varsovie.]

C'est ce qui explique comment le prince Poniatowski, qui était fondé

à espérer, sinon l'assistance directe de 60 mille Russes, au moins

leur assistance indirecte (et il est certain que s'ils se fussent

portés sur la Gallicie, ils y auraient retenu les Autrichiens), se

trouva, le 10 avril, avoir sur les bras l'archiduc Ferdinand, comme

Napoléon avait l'archiduc Charles, et le prince Eugène l'archiduc

Jean. L'archiduc Ferdinand, descendant en effet la Vistule, dont les

sources sont placées entre la Silésie et la Gallicie, au revers de

la Moravie, s'avança par la rive gauche de ce fleuve sur Varsovie,

en prodiguant aux habitants les protestations les plus amicales.

Conformément au langage adopté, on venait, disait-il, délivrer tous

les peuples, les Polonais comme les autres, d'une domination presque

aussi onéreuse à ses amis qu'à ses ennemis.

Ce n'étaient pas les Polonais qu'il était facile de tromper avec de

pareils discours. Ils sentaient trop que les anciens copartageants

de leur patrie ne pouvaient pas en être les libérateurs, que la

France seule pouvait être une amie, amie plus ou moins secourable

sans doute, mais sincère, parce qu'il était impossible qu'elle ne

le fût pas. Aussi le prince Poniatowski s'avança-t-il résolument

avec une douzaine de mille hommes au-devant de l'archiduc Ferdinand.

C'étaient ces mêmes Polonais qui avaient fait leurs premières armes

avec nous en 1807, et qui joignant à leur bravoure naturelle, à leur

patriotisme ardent, un commencement d'éducation militaire reçue à

notre école, composaient déjà une troupe excellente à opposer aux

Autrichiens. Malheureusement ils étaient par rapport à ceux-ci en

nombre tellement disproportionné, qu'on ne pouvait guère espérer

de leur part qu'une défensive honorable et énergique, mais point

victorieuse. Le prince Poniatowski, après quelques escarmouches de

cavalerie, résolut de disputer les approches de Varsovie avec le

gros de ses troupes. Le 19, jour même où le maréchal Davout livrait

le combat de Tengen, le prince polonais s'arrêta à la position de

Raszyn, position formée, comme toutes celles qu'on peut défendre

avantageusement dans son pays, de bois entre-coupés de marécages.

Pendant huit heures il disputa ces bois et ces marécages avec douze

mille Polonais contre trente mille Autrichiens, perdit environ douze

ou quinze cents hommes morts ou blessés, mais en détruisit beaucoup

plus à l'ennemi, et craignant d'être devancé sur Varsovie, il

rétrograda vers cette capitale.

[Note en marge: Combat opiniâtre aux environs de Varsovie.]

[Note en marge: Évacuation de Varsovie par suite d'une capitulation

avec les Autrichiens.]

Fallait-il la défendre, privée qu'elle était de moyens de

résistance, et l'exposer ainsi à une infaillible destruction? ou bien

valait-il mieux l'évacuer à la suite d'une convention qui adoucirait

les conditions de l'occupation ennemie, et qui permettrait de se

retirer intact dans des positions plus faciles à conserver? Telle

était la grave et douloureuse question que le prince Poniatowski

eut à résoudre, après le combat de Raszyn. Les Polonais les plus

énergiques voulaient une défense opiniâtre, sans tenir aucun

compte des conséquences. Les masses inoffensives avaient peur d'un

bouleversement. Les patriotes les plus éclairés, et pas les moins

braves, voulaient qu'on allât, entre Modlin et Sierock, dans le

triangle de la Narew et de la Vistule (voir la carte nº 37), derrière

de forts ouvrages construits par ordre de Napoléon, chercher un

point d'appui invincible, avec la retraite assurée des marécages

de Pultusk, et qu'on sauvât ainsi la capitale en la remettant

temporairement dans les mains de l'ennemi. Il est rare qu'un pareil

sacrifice soit sage: il l'était cette fois, et le résultat le prouva

depuis. Le prince Poniatowski, plein de douleur, livra Varsovie,

après avoir stipulé des conditions honorables. Il se porta sur la

rive droite de la Vistule entre Modlin et Sierock, avec le projet de

se jeter sur tous les corps qui oseraient passer le fleuve devant

lui, et la ferme résolution de défendre par des combats de détail la

patrie infortunée qu'il ne pouvait plus défendre par des batailles

rangées. Son attitude, son noble langage en faisant ce sacrifice,

étaient de nature à exalter plutôt qu'à refroidir le zèle des

Polonais. Aussi ne manquèrent-ils pas d'accourir auprès de lui, pour

l'aider à recouvrer la capitale qu'il venait de céder momentanément

aux Autrichiens.

[Note en marge: Comment les nouvelles venues des diverses parties du

théâtre de la guerre affectent Napoléon.]

Ainsi en Italie, nous étions repliés sur l'Adige; en Tyrol, nous

étions assaillis de toutes parts; en Allemagne, nous étions menacés,

outragés par des peuples irrités; en Pologne, nos alliés perdaient

la capitale, que leur avait rendue le traité de Tilsit. Toutes ces

nouvelles vinrent surprendre et médiocrement émouvoir Napoléon

triomphant à Ratisbonne. Il avait peu compté sur le concours des

Russes, et tenait seulement à prouver à l'Europe qu'ils étaient avec

lui et non avec les Autrichiens, ce que la marche de leur armée, si

lente qu'elle fût, ne permettait pas de révoquer en doute. Quant au

grand-duché de Varsovie, il savait qu'à Vienne il ferait ou déferait

de nouveau tous les États de sa dernière création, et que peu

importait qu'ils restassent debout ou fussent renversés pendant sa

marche victorieuse sur cette capitale. Mais les événements d'Italie

l'avaient un peu plus affecté, parce qu'ils découvraient son flanc

droit, parce qu'ils exposaient ses États d'Italie aux souffrances de

la guerre, parce qu'enfin ils portaient atteinte à la jeune renommée

de son fils adoptif, qu'il chérissait tendrement. Une circonstance

particulière avait presque converti son déplaisir en irritation.

Le prince Eugène, redoutant plus son père adoptif que l'opinion du

monde, avait à peine osé lui rendre compte de ses revers, et s'était

borné à lui écrire: _Mon père, j'ai besoin de votre indulgence_.

_Craignant votre blâme si je reculais, j'ai accepté la bataille,

et je l'ai perdue._--Pas une explication n'avait suivi ces courtes

paroles pour dire où en étaient les choses, et ce silence s'était

prolongé pendant plusieurs jours, ce qui avait fort embarrassé

Napoléon, qui ne savait quelles étaient ses pertes, quels étaient

les progrès de l'ennemi en Italie, quels dangers pouvaient menacer

son flanc droit pendant sa marche sur Vienne.--Soyez vaincu, avait

répondu Napoléon dans plusieurs lettres, soyez vaincu, soit; j'aurais

dû m'y attendre en nommant général un jeune homme sans expérience,

tandis que je n'ai pas voulu que des princes de Bavière, de Saxe, et

de Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation! Vos pertes,

je vous enverrai de quoi les réparer; les avantages de l'ennemi,

je saurai les neutraliser; mais pour cela il faudrait que je fusse

instruit, et je ne sais rien. Je suis réduit à chercher dans les

bulletins étrangers la vérité que vous devriez m'apprendre. Je fais

ce que je n'ai jamais fait, ce qui doit répugner par-dessus tout à

un sage capitaine, je marche mes ailes en l'air, ne sachant ce qui

se passe sur mes flancs. Heureusement je puis tout braver, grâce aux

coups que j'ai frappés; mais il est cruel d'être tenu dans une telle

ignorance!--Napoléon ajoutait ces belles paroles, que nous citons

textuellement parce qu'elles importent à la gloire du plus grand

de ses lieutenants, à Masséna: «La guerre est un jeu sérieux dans

lequel on compromet sa réputation, ses troupes et son pays. Quand on

est raisonnable, on doit se sentir, et connaître si l'on est fait ou

non pour le métier. Je sais qu'en Italie vous affectez de beaucoup

mépriser Masséna[20]. Si je l'eusse envoyé, cela ne serait point

arrivé. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut vous

prosterner tous, et s'il a des défauts il faut les oublier, car tous

les hommes en ont. En vous confiant mon armée d'Italie, j'ai fait une

faute. J'aurais dû envoyer Masséna et vous donner le commandement de

la cavalerie sous ses ordres. Le prince royal de Bavière commande

bien une division sous le duc de Dantzig!..... Je pense que si les

circonstances deviennent pressantes, vous devez écrire au roi de

Naples de venir à l'armée; vous lui remettrez le commandement, et

vous vous rangerez sous ses ordres. Il est tout simple que vous

ayez moins d'expérience de la guerre qu'un homme qui la fait depuis

dix-huit ans!» (Burghausen, le 30 avril 1809.)

[Note 20: Ces paroles sont une allusion aux propos habituels que

tenait à cette époque une jeunesse, brillante mais légère, accourue,

à la suite de la restauration du trône, sur les champs de bataille et

dans les antichambres de Napoléon, se montrant aussi brave sur les

uns, qu'élégante dans les autres, et médisant volontiers des vieux

généraux de la révolution, et de Masséna en particulier. Ce dernier

joignait à beaucoup d'esprit naturel un caractère simple mais rude

et peu facile. La jeune cour de Milan, craignant qu'on ne l'envoyât

commander l'armée d'Italie, s'exprimait très-défavorablement sur

son compte. La même chose s'était passée à la cour de Naples, où il

n'avait pu rester.]

Napoléon, sachant bien que toutes les illusions de ses ennemis, tout

leur courage tomberaient à la foudroyante nouvelle des événements de

Ratisbonne, résolut, en se portant vigoureusement en avant, d'arrêter

d'abord, puis d'obliger à rétrograder les forces qui agissaient sur

ses flancs ou sur ses derrières. Alors comme en 1805, fondre sur

Vienne était la manière la plus sûre de briser toutes les coalitions,

nées ou à naître.

[Note en marge: Grande question qui se présente à résoudre après que

Napoléon est devenu maître de Ratisbonne et du cours du Danube.]

[Note en marge: Motifs qui décident Napoléon à ne pas suivre

l'archiduc Charles en Bohême, et à marcher droit sur Vienne par les

bords du Danube.]

Cependant il se présentait l'une de ces graves questions, desquelles

dépend le sort des empires, et qui ne sont faites que pour les

grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de Frédéric, de

Napoléon: fallait-il suivre impétueusement la large voie qui mène

sur Vienne, celle du Danube (voir la carte nº 14), laissant sur sa

gauche l'archiduc Charles en Bohême, poursuivant devant soi les

débris du général Hiller et de l'archiduc Louis, ramenant enfin

sur sa droite l'archiduc Jean en arrière, par l'impulsion d'une

marche victorieuse sur la capitale? ou bien fallait-il laisser à

Bessières le soin de refouler avec sa cavalerie et l'infanterie de

Molitor les restes du général Hiller et de l'archiduc Louis sur

l'Inn, en se jetant soi en Bohême à la suite du prince Charles,

en s'acharnant à le poursuivre, et en tâchant de frapper dans

sa personne, et non dans Vienne, la monarchie autrichienne[21]?

Napoléon y pensa (sa correspondance en fait foi); mais s'il était

d'un grand capitaine comme lui de peser toutes les alternatives, il

était aussi d'un grand capitaine comme lui de ne pas hésiter après

avoir réfléchi, et de marcher au véritable but, qui était Vienne.

En effet il avait bien, en s'attachant à poursuivre immédiatement

l'archiduc Charles à travers la Bohême, la chance d'augmenter la

désorganisation de la principale armée autrichienne, d'en amener plus

vite la dissolution, et d'empêcher que, reconstituée plus tard, elle

ne vînt, couverte par le Danube, lui disputer l'empire d'Autriche,

dans les sanglantes journées d'Essling et de Wagram. Cela est

certain, et les panégyristes de l'archiduc Charles en ont conclu que

Napoléon sacrifia tout à la vanité d'entrer à Vienne. Mais c'est là

un faux jugement porté sans tenir compte de la réalité des choses.

Il est bien vrai que la principale armée autrichienne, rejetée

par Ratisbonne au delà du Danube, était profondément ébranlée, et

qu'un nouveau coup pouvait en achever la destruction. Mais la jeune

armée de Napoléon, quoique exaltée par le succès, était harassée de

cinq jours de combats. Il n'y avait de capable de supporter cette

prolongation de fatigue que le corps du maréchal Davout, et il

était épuisé lui-même, car c'est sur lui qu'avait pesé le poids de

ces cinq journées. Le reste était exténué. Il fallait donc avec 50

mille hommes environ poursuivre les 80 mille hommes de l'archiduc

Charles, qui quoi qu'on fît aurait deux jours au moins d'avance,

qui trouverait quelques vivres sur les routes déjà épuisées de la

Bohême, tandis que les Français n'y trouveraient plus une miette

de pain, qui perdrait sans doute dans sa retraite précipitée des

traînards et des malades, mais qui n'en sauverait pas moins les deux

tiers de son monde, et après avoir entraîné Napoléon à sa suite,

reviendrait infailliblement par Lintz sur le Danube, repasserait

ce fleuve, rallierait à lui les 40 mille hommes du corps de Hiller

et de l'archiduc Louis, les 10 ou 12 mille de Chasteler, les 40

mille de l'archiduc Jean, et aurait ainsi sur la véritable ligne

de communication les 140 mille hommes les meilleurs de l'armée

autrichienne: supposition qui n'a rien de chimérique, puisque plus

tard les archiducs, quoique séparés par Napoléon resté sur le Danube,

ne cessèrent de rêver leur réunion, l'un devant venir de la Bohème

par Lintz, l'autre de l'Italie par Inspruck et Salzbourg. Il est

donc évident que si Napoléon avait voulu poursuivre l'archiduc en

Bohême il aurait laissé vacante la route du milieu, c'est-à-dire

celle du Danube, que dès lors la réunion des archiducs eût été

certaine, et que ces princes en agissant avec un peu de hardiesse

auraient pu revenir sur l'Isar, même sur le haut Danube, couper la

retraite des Français en opposant 140 mille hommes réunis à Napoléon,

qui n'avait déjà plus ce nombre de soldats après les cinq jours de

combats qu'il venait de livrer. Longer les bords du Danube, suivre

ainsi la ligne la plus courte pour aller à Vienne, car les routes

de la Bohême décrivent par Ratisbonne, Pilsen, Budweis, Lintz, un

grand arc dont le Danube est la corde; se tenir sur cette route qui

était non-seulement la plus courte, mais la plus centrale; séparer en

l'occupant l'archiduc qui était en Bohême des archiducs qui étaient

en Bavière et en Italie; bien garder enfin en restant sur cette

route ce qu'un général a de plus précieux, c'est-à-dire sa ligne de

communication, celle où il a ses malades, ses munitions, ses vivres,

ses recrues, la possibilité de se retirer en cas de revers, était

donc la seule résolution sage, la seule digne du génie de Napoléon,

celle enfin qu'il adopta sans aucune hésitation.

[Note 21: Le général Grünn, principal officier d'état-major de

l'archiduc Charles, et officier de beaucoup d'esprit, a plusieurs

fois traité cette thèse, dans des lettres et des écrits anonymes

publiés en Allemagne, mais toujours au profit de son chef, et

dans l'intention de placer sa conduite bien au-dessus de celle de

Napoléon. Nous croyons ses raisons extrêmement faibles, et détruites

par celles que nous présentons dans ce récit.]

[Note en marge: Précautions de Napoléon en marchant sur Vienne, entre

plusieurs armées autrichiennes.]

Son parti une fois pris de suivre le Danube et de marcher droit

sur Vienne, Napoléon employa les moyens les plus convenables pour

l'exécution de ses desseins. Le plan des Autrichiens ne lui était

pas connu; tout ce qu'il en savait, c'est que la majeure partie

d'entre eux, sous la conduite de l'archiduc Charles, se trouvaient

rejetés sur la gauche du Danube par Ratisbonne (voir la carte nº

14), et que la moindre partie, sous le général Hiller et l'archiduc

Louis, étaient par Landshut refoulés sur la droite du fleuve au delà

de l'Isar. Il en conclut dès lors que tout en marchant en avant, et

en poursuivant l'épée dans les reins la portion qui se retirait par

Landshut sur la rive droite du Danube, il fallait prendre de grandes

précautions à l'égard de celle qui se retirait sur la rive gauche,

c'est-à-dire en Bohême, qui était de beaucoup la plus considérable,

et qu'on allait avoir toujours sur son flanc ou sur ses derrières.

Il fallait en veillant sur tout ce qu'elle pourrait tenter contre la

sûreté de l'armée, porter en avant une masse assez puissante pour

accabler le général Hiller et l'archiduc Louis, assez rapide pour

les prévenir aux divers passages du Danube, et empêcher ainsi les

deux armées ennemies de se réunir en avant de Vienne pour la couvrir.

C'est d'après cette double condition que Napoléon calcula tous ses

mouvements, avec une prévoyance admirable, et un art dont aucun

capitaine ni ancien ni moderne n'a jamais donné l'exemple.

[Note en marge: Marche de Bessières par le centre de la Bavière, à la

suite du général Hiller et de l'archiduc Louis.]

[Note en marge: Marche de Masséna le long du Danube pour prévenir les

archiducs sur tous les points de passage.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 36 段