halte, et de reprendre l'offensive sur tous les points. Il avait,
en rétrogradant jusque-là, réuni aux divisions Broussier et Seras
les divisions Grenier, Barbou, Severoli, qu'il avait rencontrées
en avant de la Livenza. Ces cinq divisions pouvaient présenter une
force d'environ 36 mille hommes: les uns, vieux soldats de l'armée
d'Italie; les autres, soldats jeunes mais instruits, et composant les
quatrièmes bataillons des armées de Naples et de Dalmatie. La force
des Autrichiens au contraire s'élevait à 45 mille hommes environ de
leurs meilleures troupes. La disproportion était donc très-grande.
Il est vrai que le prince Eugène comptait sur un renfort de dix
mille fantassins et cavaliers, que devaient lui amener les généraux
Lamarque et Grouchy, actuellement en route pour le rejoindre. Mais
cette adjonction n'était pas certaine, et de plus le terrain était
fort peu favorable. À notre droite nous avions, entre Tamai, Palse,
Porcia, des villages, des clôtures, un sol inondé, de nombreux
canaux, fortement occupés par les Autrichiens. Au centre, le terrain
se relevant formait une arête qui courait droit devant nous, et sur
laquelle avait été pratiquée la route de Sacile à Pordenone. Nous
possédions sur cette route le village de Fontana-Fredda, vis-à-vis
celui de Pordenone, enlevé le matin par les Autrichiens. Enfin à
notre gauche, au versant de cette arête, le terrain s'étendait en
plaine jusqu'au pied des Alpes. Deux villages s'y apercevaient,
celui de Roveredo, occupé par les Français, celui de Cordenons, où
bivouaquaient les Autrichiens. Ainsi à droite un sol coupé et hérissé
d'obstacles, au centre une grande routé allant perpendiculairement
de notre ligne à celle de l'ennemi, à gauche une plaine: tel était
le terrain à disputer. Il s'offrait à la vérité une circonstance
favorable, qu'il aurait fallu deviner, comme Napoléon savait le faire
d'après les moindres indices, c'était la séparation des Autrichiens
en deux masses, l'une formée du huitième corps, et placée dans les
villages de Tamai, de Porcia, de Palse, derrière les obstacles de
terrain qui étaient à notre droite; l'autre formée du neuvième corps
et de la cavalerie établie dans la plaine à gauche, à Cordenons. Or,
de Cordenons à Pordenone il y avait plus d'une lieue d'un espace
mal gardé et mal défendu. Cette circonstance aperçue, il aurait
fallu laisser les divisions Seras et Severoli, attaquer à notre
droite Tamai, Palse, Porcia, et y attirer les Autrichiens; puis
avec les divisions Grenier et Barbou, qui étaient au centre sur la
grande route, avec la division Broussier, qui était à gauche dans la
plaine, former une masse de 24 mille hommes, marcher par la grande
route de Fontana-Fredda sur Pordenone, investir ce dernier bourg, le
séparer de Cordenons, où était le neuvième corps, et couper ainsi
l'armée autrichienne en deux: une fois cela fait, on aurait eu bon
marché du huitième corps engagé avec notre droite, et d'autant mieux
qu'il se serait enfoncé plus avant dans les terrains difficiles qui
composaient cette partie du champ de bataille.
[Note en marge: Bataille de Sacile, livrée le 16 avril.]
[Note en marge: Plan de cette bataille.]
Malheureusement le prince Eugène avec son chef d'état-major
Charpentier, mettant autant d'irréflexion à arrêter le plan de la
bataille qu'à la résoudre, ordonnèrent tout le contraire de ce
que conseillaient le terrain et la position de l'ennemi. Sans même
reconnaître ni l'un ni l'autre, ils décidèrent que le lendemain
16 avril, à la pointe du jour, les généraux Seras et Severoli
partiraient de Tamai pour se porter sur Palse et Porcia, qu'ils
chercheraient à enlever à tout prix; qu'au centre, sur la grande
route, la division Grenier s'établirait en avant de Fontana-Fredda,
mais sans agir offensivement, jusqu'au moment où les généraux Seras
et Severoli auraient emporté les nombreux et difficiles obstacles
qu'ils avaient à vaincre; qu'à gauche le général Broussier, venant
se serrer au général Grenier à travers la plaine de Roveredo,
garderait la même expectative; qu'enfin en arrière le général Barbou
appuierait la ligne française: plan vicieux, qui laissait aux
Autrichiens le loisir de rectifier leur position, pendant que notre
droite s'épuiserait contre des obstacles tout matériels, et que notre
centre, notre gauche, notre arrière-garde, perdraient leur temps à ne
rien faire. C'est ainsi, et avec cette intelligence, qu'on prodigue
bien souvent le sang si précieux des soldats, et qu'on joue le sort
des empires! C'est ainsi que rois et républiques confient, les uns à
des fils ou à des frères incapables, les autres à des favoris de la
multitude tout aussi incapables, la vie des hommes et le salut des
États! Le prince Eugène était un brave officier, plein de modestie et
de dévouement, propre un jour à bien conduire une division, mais non
à commander une armée, ni surtout à diriger une campagne.
Nos soldats ne sachant pas où on les menait, mais satisfaits de
combattre un ennemi qu'ils n'avaient pas l'habitude de craindre,
marchèrent résolument au feu le 16 avril au matin, jour de dimanche.
Les Français sous Seras, les Italiens sous Severoli, se jetèrent
bravement sur Palse et Porcia, et enlevèrent les premiers obstacles
qui leur étaient opposés. L'archiduc Jean était en ce moment à la
messe avec tout son état-major. Ce prince, quoiqu'il eût à la fois
plus d'expérience et plus de prétentions que le modeste prince
Eugène, ne montra pas ici plus de jugement que son adversaire, car
après avoir surpris les Français la veille à Pordenone, il s'exposait
à être surpris au même endroit. Il monta immédiatement à cheval avec
son état-major, courut en avant de Pordenone, et voyant devant lui,
sur la route de Fontana-Fredda, le général Grenier à notre centre, le
général Broussier à notre gauche, former des masses que le terrain
découvert rendait plus apparentes, s'imagina que nous allions replier
notre gauche sur notre centre, notre centre sur notre droite, ne tira
de ce qu'il croyait voir que l'inspiration de rabattre le neuvième
corps de Cordenons sur Fontana-Fredda, pour nous empêcher d'exécuter
le mouvement qu'il supposait, laissa du reste l'espace toujours
ouvert entre Cordenons et Pordenone, et ne parut point s'inquiéter de
son huitième corps, occupé à se débattre avec les généraux Seras et
Severoli, au milieu des terrains accidentés qui étaient entre Tamai,
Palse et Porcia.
[Note en marge: Lutte acharnée dans les villages de Palse et de
Porcia.]
[Note en marge: Attaque repoussée du 9e corps autrichien sur notre
gauche.]
[Note en marge: Une menace des Autrichiens sur Sacile détermine la
retraite des Français.]
C'est là en effet qu'eut lieu sous la direction de deux généraux
en chef peu clairvoyants, et entre des soldats d'une extrême
vaillance, une lutte sanglante et acharnée. Le huitième corps
autrichien, beaucoup plus nombreux que les divisions Seras et
Severoli, n'entendait pas leur abandonner le terrain dont elles
avaient conquis une partie. Le général Colloredo se jeta sur elles
avec une division autrichienne, leur enleva sous un feu meurtrier
Porcia et Palse, et rétablit ainsi le combat. Le général Seras, qui
s'était ménagé une réserve, se mit à sa tête, la porta en avant,
et rentra dans les villages perdus, en y ramenant à la fois les
Français et les Italiens. On s'établit dans ces malheureux villages,
théâtre de tant de fureurs. Alors les Autrichiens, profitant des
moindres obstacles, se défendant de maison à maison, de clôture à
clôture, opposèrent à nos soldats une résistance dont ils n'avaient
pas donné l'exemple depuis Marengo. Le général Grenier, condamné à
l'inaction sur la grande route de Fontana-Fredda à Pordenone, détacha
deux bataillons à sa droite, pour aider à la conquête définitive de
Porcia. Le général Barbou en envoya deux de l'arrière-garde sur les
mêmes points. Ces renforts compensaient sans doute l'infériorité
de notre droite par rapport au huitième corps qu'elle avait à
combattre; mais, sur ce terrain semé d'obstacles qu'il était aussi
difficile de perdre que de conquérir, ils ne décidaient rien, notre
gauche et notre centre demeurant immobiles. De part et d'autre on
combattait avec acharnement, lorsque le neuvième corps, en s'avançant
obliquement de Cordenons sur Fontana-Fredda, joignit la division
Broussier, qui formait notre gauche. Le général Broussier avait
disposé en échelons les 9e, 84e et 92e de ligne, superbes régiments
à quatre bataillons, dont sa division était composée. Il attendit
avec sang-froid l'infanterie ennemie, et la fusillant de très-près
avec une extrême justesse, renversa presque une ligne entière; puis
la superbe cavalerie autrichienne ayant profité de la plaine pour
le charger, il la reçut en carré, couvrit la terre de ses morts,
et toute brave qu'elle était, la renvoya dégoûtée de pareilles
tentatives. Cependant le neuvième corps, fort nombreux, débordait
notre gauche, et semblait menacer en arrière de Fontana-Fredda le
bourg de Sacile, où se trouvait le principal pont sur la Livenza. Ce
pont occupé, notre communication la plus importante était perdue, et
il ne nous restait plus pour nous retirer que de mauvais ponts sur la
partie inférieure de la Livenza. Le prince Eugène, qui n'était résolu
qu'au feu, s'alarma pour ses communications, et, bien que la lutte
fût encore incertaine, ordonna la retraite, avec aussi peu de motifs
qu'il en avait eu pour ordonner la bataille.
Nos soldats, après avoir tué autant de monde qu'ils en avaient perdu,
se retirèrent vers la Livenza, désolés du rôle humiliant qu'on leur
faisait jouer. Notre droite se dirigea sur le pont de Brugnera,
qu'elle put gagner sans désordre, le sol fort difficile de ce côté
ne se prêtant guère à la poursuite, et les Autrichiens étant épuisés
par la terrible lutte qu'ils y avaient soutenue. Tout l'effort de
l'ennemi pendant ce mouvement rétrograde porta sur notre gauche, qui
se retirait sur un terrain découvert. La division Broussier par
sa superbe attitude sauva l'armée, tantôt attendant l'infanterie
ennemie pour la fusiller à bout portant, tantôt recevant en carré la
cavalerie qu'elle arrêtait avec ses baïonnettes. Lorsque notre centre
et notre arrière-garde eurent défilé par Sacile, elle y entra la
dernière, laissant les ennemis eux-mêmes remplis d'admiration pour sa
belle conduite.
[Note en marge: Désordre de la retraite.]
[Note en marge: Arrivée du général Macdonald à l'armée d'Italie.]
[Note en marge: Distribution de l'armée d'Italie en trois
commandements.]
Jusque-là nous n'avions perdu que des morts, des blessés, de
l'artillerie démontée, et peu de prisonniers. Mais dans la nuit
le prince Eugène ayant cru devoir pousser la retraite jusqu'à
Conegliano, pour se couvrir le plus tôt possible de la Piave, le
mauvais temps, l'encombrement des voitures d'artillerie et des
bagages, leur croisement avec les troupes, produisirent un désordre
fâcheux. Les soldats, peu surveillés par leurs chefs au milieu de
cette confusion, se répandirent dans les maisons, au risque d'y
être faits prisonniers. L'armée qui sur le champ de bataille avait
perdu environ trois mille et quelques cents hommes, perte à peu près
égale à celle des Autrichiens, perdit encore trois mille hommes en
soldats pris ou égarés. Bientôt le désordre s'augmentant par suite
d'un temps effroyable qui fit déborder les rivières et rendit les
routes impraticables, on arriva derrière la Piave dans un état
qui n'honorait point cette armée d'Italie, jadis si admirable.
Heureusement les Autrichiens, peu accoutumés à la vaincre, pressés
de jouir de leur victoire, et retardés par le temps qui rendait
leur poursuite aussi difficile que notre retraite, restèrent
plusieurs jours sans attaquer le prince Eugène. Ils lui laissèrent
ainsi le loisir de se remettre de sa défaite, et d'en arrêter les
conséquences. Il avait été rejoint en route, mais trop tard, par
la division d'infanterie Lamarque et par la division de cavalerie
Grouchy. Il lui arriva en outre, ce qui dans le moment valait mieux
qu'un renfort, un général, l'illustre Macdonald, un des meilleurs
officiers de la révolution, bien qu'il eût perdu la bataille de
la Trebbia. Ses liaisons avec Moreau l'avaient condamné à vivre
pendant plusieurs années dans une sorte de disgrâce, et à languir
dans l'inaction, tandis que ses pareils d'âge ou de services,
quelques-uns même ses inférieurs, obtenaient des fortunes brillantes.
Le grand besoin qu'on avait de généraux et d'officiers, par suite
de guerres continues, obligeait de revenir à beaucoup de ceux qu'on
avait négligés. N'ayant pas voulu envoyer Masséna en Italie à cause
du prince Eugène, qu'il craignait de réduire à un rôle secondaire,
Napoléon s'était prêté à ce qu'on lui envoyât le général Macdonald,
pour lui servir de guide et de soutien. Le général Macdonald, l'un
des hommes les plus intrépides qui aient paru dans nos armées,
expérimenté, manoeuvrier, froid, sachant se faire obéir, fut reçu
avec confiance par les soldats, avec déplaisir par quelques généraux,
qui voyaient à regret une main ferme prête à s'appesantir sur eux,
et qui de plus, le croyant dans la disgrâce, craignaient qu'il n'y
eût peu d'avantage à rendre des services sous ses ordres. Le général
Lamarque notamment, qui se distinguait à l'armée par un esprit
remuant, murmura tout haut, en disant que l'Empereur n'envoyait
le général Macdonald en Italie que pour le perdre, et que ceux qui
serviraient sous lui seraient exposés à partager son sort. Il n'y
eut pas jusqu'à la tenue militaire du général Macdonald, fidèle au
costume des premiers temps de la révolution, qui ne devînt un sujet
de railleries inconvenantes de la part de jeunes officiers sur
lesquels la mode avait déjà repris son empire. Mais il n'y avait
pas à railler avec un homme du caractère du général Macdonald, et
il ramena bientôt à la soumission ceux qui étaient tentés de s'en
écarter. Toutefois le prince Eugène ne voulant pas se donner un
tuteur trop visible dans la personne de cet officier, n'en fit
point son chef d'état-major, et se contenta, pour lui créer une
place convenable, de distribuer son armée en trois commandements,
un de gauche, un du centre, un de droite. Celui de droite, le plus
considérable et le plus important des trois, composé des divisions
Broussier et Lamarque et des dragons de Pully, fut confié au général
Macdonald. Celui du centre fut attribué au général Grenier. Il
comprenait la division Grenier, qui passa sous le commandement du
général Pacthod, et la division Durutte, qui contenait une partie
de la division Barbou. Le reste de cette dernière division avait
été jeté comme garnison dans Venise. Le commandement de gauche fut
conféré au général Baraguey-d'Hilliers: il se composait des Italiens
et de quelques Français mêlés à eux pour leur donner l'exemple. Avec
la division Seras, la garde italienne, les dragons de Grouchy, le
prince Eugène se forma une réserve d'une dizaine de mille hommes.
Le total de son armée s'éleva à 60 mille hommes, dont le général
Macdonald eut à lui seul 17 mille. Celui-ci put ainsi exercer une
véritable influence sur les événements, sans aucune apparence de
commandement en chef. Mais le prince Eugène, qui était aussi modeste
que sage, ne manqua pas de le consulter dans toutes les occasions
importantes, et n'eut qu'à se louer de ses conseils[19]. Le général
Macdonald fit prévaloir la résolution de se retirer lentement, et en
marchant vers l'Adige, où l'on devait trouver la force de reprendre
l'offensive, de s'y transporter avec une meilleure tenue. On se
rendit en effet sur l'Adige, on s'y reposa, on s'y remit en ordre, et
on y devint bientôt plus digne de l'armée d'Italie dont on avait un
instant compromis le nom glorieux.
[Note 19: C'est d'après des documents authentiques que je donne
ces détails, et pleinement assuré de leur rigoureuse vérité. La
correspondance du prince Eugène, celle de Napoléon, des mémoires
manuscrits fort précieux du maréchal Macdonald, révèlent d'une
manière encore plus circonstanciée tout ce que je rapporte ici de la
campagne d'Italie en 1809.]
[Note en marge: Insurrection du Tyrol.]
Les choses se passaient plus mal encore dans la région montagneuse
qui dominait les plaines de la haute Italie, où les Autrichiens
obtenaient, dans le Tyrol, des avantages plus marqués que dans le
Frioul. Le général Chasteler avait franchi la frontière un jour
plus tôt, c'est-à-dire le 9 avril, et passant de Carinthie en
Tyrol s'était porté à Lientz. (Voir la carte nº 31.) Quoiqu'il fût
convenu avec les secrets meneurs de l'insurrection tyrolienne qu'ils
attendraient le 12 ou le 13 avril pour agir, ils n'avaient pu se
contenir, et avaient éclaté dès le 11. Le motif, il est vrai, de
cette explosion prématurée était fort naturel. Les Bavarois, dans
l'impossibilité de disputer le Tyrol aux forces autrichiennes,
avaient cherché à s'aider des obstacles locaux en détruisant
les ponts, ce que les habitants n'avaient pas voulu souffrir,
afin de conserver à leurs montagnes ces indispensables moyens de
communication. Ils s'étaient donc tous insurgés à la fois, avec une
spontanéité qui n'appartient qu'à la passion la plus vive. Dans
toutes les vallées du Tyrol italien, de Lientz à Brixen, de Meran
à Brixen, enfin depuis Brixen jusqu'à Rivoli, ce n'avait été qu'un
élan, qu'un cri, au milieu de ces hautes et belles montagnes. Au
revers de la grande chaîne du Brenner, dans le Tyrol allemand, le
soulèvement avait été aussi prompt que général. Dans cette contrée,
comme en Suisse, les aubergistes, qui vivent des relations avec
les étrangers, étant les plus riches et les plus éclairés, un
personnage de cette profession, le nommé André Hofer, avait pris
sur ses compatriotes un ascendant irrésistible. Quelques anciens
militaires du pays, formés au service d'Autriche, étaient également
les agents les plus actifs de la révolte. Parmi eux un major Teimer
s'était particulièrement distingué. La France ayant exigé la réunion
sur l'Isar de toute l'armée bavaroise, il n'était resté en Tyrol
qu'environ 5 mille Bavarois, répandus sur les deux versants du
Brenner, de Brixen à Inspruck. En fait de troupes françaises, il
s'y trouvait, en deux colonnes, un rassemblement d'environ 4 mille
conscrits, allant d'Italie en Allemagne recruter les divisions Boudet
et Molitor, les cuirassiers Espagne, et les chasseurs de Marulaz.
C'étaient des soldats qui n'avaient jamais vu le feu, qui étaient
renfermés dans des cadres provisoires de marche, et commandés par des
officiers de dépôt, la plupart vieux ou fatigués. Plus de 20 mille
montagnards intrépides, enthousiastes, tireurs redoutables, joints à
42 mille Autrichiens, ayant à combattre 4 à 5 mille Bavarois et 3 à 4
mille conscrits français, ne pouvaient pas rencontrer une résistance
bien longue.
En effet, à l'approche du général autrichien Chasteler tous les
postes bavarois furent enlevés de Lientz à Brunecken. Ceux qui
avaient pu se sauver s'étant réunis dans la plaine humide de
Sterzing, à l'extrémité du Tyrol italien, vers le pied du Brenner,
y furent assaillis par André Hofer et un nombreux rassemblement du
Meran. Enveloppés de tous côtés, attaqués avec fureur, ils finirent
par mettre bas les armes, et la guerre étant une guerre nationale,
presque une guerre de race, les excès contraires au droit des gens
se multiplièrent bientôt d'une manière affligeante. De part et
d'autre on égorgea des prisonniers, sans qu'on sût d'où était venu
le premier tort. Les Tyroliens pour s'excuser disaient qu'on avait
brûlé leurs chaumières, tué des femmes, des vieillards, des enfants.
Les Bavarois répondaient qu'on avait assassiné leurs prisonniers, et
qu'ils n'avaient fait que se défendre. Quoi qu'il en soit, d'atroces
vengeances furent exercées après la défaite de Sterzing. Dès lors
le Tyrol italien fut entièrement délivré jusqu'à Roveredo, où se
trouvait le général français Baraguey-d'Hilliers avec une division
italienne.
Dans ce même moment la longue file des recrues françaises, s'étendant
de Vérone à Inspruck, se vit coupée en deux par l'insurrection.
Partie se replia sur Vérone, où elle fut hors de tout danger, et
partie se jeta au delà du Brenner, se flattant de rencontrer à
Inspruck les avant-postes français. Elle marcha suivie en queue
par Chasteler et André Hofer, qui passaient le Brenner pour venir
opérer la délivrance du Tyrol allemand. Mais au nord comme au midi du
Brenner, sur l'Inn comme sur l'Adige, le soulèvement était violent
et général. Les postes bavarois, assaillis partout en même temps,
furent les uns pris ou égorgés, les autres refoulés dans Inspruck,
contraints de se rendre, et de livrer Inspruck, le vieux centre de
la domination autrichienne. Les Français arrivant sous Inspruck à
l'instant où la ville passait à l'ennemi, poursuivis par les bandes
victorieuses du Tyrol italien et par la petite armée du général
Chasteler, ne pouvaient pas se défendre, formés surtout et commandés
comme ils l'étaient. Ils furent donc forcés de capituler, au nombre
d'environ trois mille, ce qui était doublement fâcheux; car outre
l'échec moral pour nos armes, il y avait privation pour plusieurs
corps d'un recrutement indispensable. Nous eûmes de plus à déplorer,
à l'égard de quelques-uns de ces malheureux Français confondus avec
les Bavarois, des traitements barbares, qui attirèrent de la part de
Napoléon de terribles représailles sur le général Chasteler.
Celui-ci trouvant le Tyrol allemand délivré, crut devoir retourner
avec André Hofer vers le Tyrol italien, pour concourir aux
opérations de l'archiduc Jean. Revenu par le Brenner sur Trente, il
se présenta avec toute la levée en masse du Tyrol et sept ou huit
mille Autrichiens devant la position du général Baraguey-d'Hilliers.
Le général français tourné par les vallées latérales ne put garder
Trente, et se replia sur Roveredo. Tourné de nouveau, il fut obligé
de se replier sur Rivoli, où appuyé à l'armée d'Italie, qui était
occupée à se réorganiser, il n'avait plus d'entreprises sérieuses à
craindre. Ainsi en une vingtaine de jours les deux Tyrols comme le
Frioul avaient passé aux mains de l'ennemi.
[Note en marge: Mouvements insurrectionnels en Allemagne.]
Ce n'était pas seulement, en Italie, en Tyrol, en Bavière, que l'on
combattait dans ce moment, c'était dans tout le nord de l'Europe, où
la déclaration de guerre de l'Autriche avait remué tous les coeurs,
inspiré de folles espérances, et fait éclater des voeux prématurés;
car bien que Napoléon eût déjà commis de grandes fautes, il n'avait
pas commis encore celles qui devaient le perdre, et jusqu'ici son
puissant génie était plus fort que la haine des peuples soulevés
contre son ambition. Dans l'Allemagne entière on était, comme on l'a
vu, indigné contre les princes attachés à son char par la crainte ou
par l'intérêt, et, quoique la domination française portât cachée dans
ses flancs la civilisation moderne, on repoussait des biens qui se
présentaient sous la forme de l'invasion étrangère.
En Bavière, une vieille antipathie de voisinage à l'égard de
l'Autriche avait beaucoup atténué ces sentiments. Mais en Souabe,
dans les provinces anciennement autrichiennes, en Franconie,
dans les petits États arrachés à la douce autorité des princes
ecclésiastiques, en Saxe même, où l'adjonction d'une couronne
polonaise ne flattait que la famille régnante, en Hesse, où régnait
Jérôme Napoléon, la haine, contenue d'abord, commençait à éclater à
la nouvelle de l'audacieuse entreprise de l'Autriche. À mesure qu'on
s'éloignait du Rhin et de la main de la France, la hardiesse devenait
plus grande, et se changeait en manifestations hostiles. Déjà des
bandes d'insurgés étaient descendues des montagnes de la Hesse sur
les bords de l'Elbe, et s'étaient montrées jusqu'aux portes de
Magdebourg, semblant attendre une soudaine apparition du côté de la
Prusse, de laquelle on espérait un patriotique et vigoureux effort.
Dans toute la Prusse, en effet, l'exaspération était au comble. Aux
souffrances générales des Allemands se joignaient dans ce pays des
souffrances toutes personnelles à la nation prussienne. Ces fameuses
batailles où avait péri l'indépendance de l'Allemagne, c'était elle
qui les avait perdues. Elle avait vu démembrer la monarchie du grand
Frédéric, et pour un moment éclipser sa gloire; et, si elle était
sensible aux peines matérielles autant qu'aux peines morales, elle
avait, dans d'écrasantes contributions militaires à payer, la preuve
cuisante de la domination étrangère. Aussi l'audace avait-elle été
poussée en Prusse plus loin que partout ailleurs. Un convoi français
d'artillerie, venant des bords de la Vistule pour se renfermer dans
Magdebourg, avait été assailli, insulté, accablé de traitements
indignes. À Berlin, on avait annoncé tout haut la guerre d'Autriche
avant qu'elle fût déclarée; on avait également annoncé dès ses débuts
qu'elle serait heureuse, que le monde entier s'y joindrait, que si le
roi Frédéric-Guillaume, abattu, démoralisé, refusait de s'y associer,
on courrait malgré lui au-devant des armées autrichiennes. L'audace
avait même été poussée à ce point que lors des premières opérations,
sans en attendre le résultat, le commandant de Berlin avait donné
pour mot d'ordre à la garnison: _Charles et Ratisbonne_.
[Note en marge: Révolte et désertion du major Schill.]