Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. -- Surprise
du prince Eugène, qui ne s'attendait pas à être attaqué avant
la fin d'avril. -- Il se replie sur la Livenza avec les deux
divisions qu'il avait sous la main, et parvient à y réunir une
partie de son armée. -- L'avant-garde du général Sahuc est
enlevée à Pordenone. -- L'armée demande la bataille à grands
cris. -- Le prince Eugène entraîné par ses soldats, se décide
à combattre avant d'avoir rallié toutes ses forces, et sur un
terrain mal choisi. -- Bataille de Sacile perdue le 16 avril.
-- Retraite sur l'Adige. -- Soulèvement du Tyrol. -- L'armée
française concentrée derrière l'Adige, s'y réorganise sous la
direction du général Macdonald, donné pour conseiller au prince
Eugène. -- La nouvelle des événements de Ratisbonne oblige
l'archiduc Jean à battre en retraite. -- Le prince Eugène le
poursuit l'épée dans les reins. -- Passage de la Piave de vive
force, et pertes considérables des Autrichiens. -- Événements
en Pologne. -- Hostilités imprévues en Pologne comme en Bavière
et en Italie. -- Joseph Poniatowski livre sous les murs de
Varsovie un combat opiniâtre aux Autrichiens. -- Il abandonne
cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur
la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de
nombreux échecs. -- Mouvements insurrectionnels en Allemagne.
-- Désertion du major Schill. -- Conduite de Napoléon après les
événements de Ratisbonne. -- Son inquiétude en apprenant les
nouvelles d'Italie, que le prince Eugène tarde trop long-temps
à lui faire connaître. -- Il s'avance néanmoins en Bavière,
certain de tout réparer par une marche rapide sur Vienne. --
Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohême,
et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche
par la ligne du Danube. -- Marche admirablement combinée.
-- Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. -- L'archiduc
Charles, voulant repasser de la Bohême en Autriche, et rejoindre
le général Hiller et l'archiduc Louis derrière la Traun, est
prévenu à Lintz par Masséna. -- Épouvantable combat d'Ébersberg.
-- L'archiduc Charles n'ayant pu arriver à temps ni à Lintz,
ni à Krems, les corps autrichiens qui défendaient la haute
Autriche sont obligés de repasser le Danube à Krems, et de
découvrir Vienne. -- Arrivée de Napoléon sous cette capitale le
10 mai, un mois après l'ouverture des hostilités. -- Entrée des
Français à Vienne à la suite d'une résistance fort courte de
la part des Autrichiens. -- Effet de cet événement en Europe.
-- Vues de Napoléon pour achever la destruction des armées
ennemies. -- Manière dont il échelonne ses corps pour empêcher
une tentative des archiducs sur ses derrières, et pour préparer
une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer
une bataille décisive. -- Nécessité de passer le Danube pour
joindre l'archiduc Charles, qui est campé vis-à-vis de Vienne.
-- Préparatifs de ce difficile passage. -- Dans cet intervalle
l'armée d'Italie dégagée par les progrès de l'armée d'Allemagne
a repris l'offensive, et marché en avant. -- L'archiduc Jean
repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moitié, et
dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie.
-- Évacuation du Tyrol et soumission momentanée de cette
province. -- Napoléon prend la résolution définitive de passer
le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. --
Difficulté de cette opération en présence d'une armée ennemie
de cent mille hommes. -- Choix de l'île de Lobau, située au
milieu du Danube, pour diminuer la difficulté du passage. --
Ponts jetés sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. --
Pont jeté sur le petit bras le 20. -- L'armée commence à passer.
-- À peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient
à sa rencontre. -- Bataille d'Essling, l'une des plus terribles
du siècle. -- Le passage plusieurs fois interrompu par une crue
subite du Danube, est définitivement rendu impossible par la
rupture totale du grand pont. -- L'armée française privée d'une
moitié de ses forces et dépourvue de munitions, soutient le 21
et le 22 mai une lutte héroïque, pour n'être pas jetée dans
le Danube. -- Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. -- Conduite
mémorable de Masséna. -- Après quarante heures d'efforts
impuissants, l'archiduc Charles désespérant de jeter l'armée
française dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans
l'île de Lobau. -- Caractère de cette épouvantable bataille.
-- Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activité de
Napoléon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling.
-- Efforts de ce dernier pour rétablir les ponts et faire
repasser l'armée française sur la rive droite du Danube. --
Heureux emploi des marins de la garde. -- Napoléon s'occupe de
créer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer à lui les
armées d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par
une bataille générale. -- Marche heureuse du prince Eugène,
de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande armée sur
le Danube. -- Position que Napoléon fait prendre au prince
Eugène sur la Raab, dans le double but de l'attirer à lui et
d'éloigner l'archiduc Jean. -- Rencontre du prince Eugène avec
l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab
remportée le 14 juin. -- Prise de Raab. -- Jonction définitive
du prince Eugène, de Macdonald et de Marmont avec la grande
armée. -- Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. --
Précautions de Napoléon relativement à ces diverses contrées.
-- Inaction des Russes. -- Napoléon, en possession des armées
d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du
Danube qu'il a fait construire, songe enfin à livrer la bataille
générale qu'il projette depuis long-temps. -- Prodigieux travaux
exécutés dans l'île de Lobau pendant le mois de juin. -- Ponts
fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit
bras. -- Vastes approvisionnements et puissantes fortifications
qui convertissent l'île de Lobau en une véritable forteresse.
-- Scène extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6
juillet. -- Débouché subit de l'armée française au delà du
Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. --
L'armée autrichienne repliée sur la position de Wagram, s'y
défend contre une attaque de l'armée d'Italie. -- Échauffourée
d'un moment dans la soirée du 5. -- Plan des deux généraux pour
la bataille du lendemain. -- Journée du 6 juillet, et bataille
mémorable de Wagram, la plus grande qui eût encore été livrée
dans les temps anciens et modernes. -- Attaque redoutable contre
la gauche de l'armée française. -- Promptitude de Napoléon à
reporter ses forces de droite à gauche, malgré la vaste étendue
du champ de bataille. -- Le centre des Autrichiens, attaqué avec
cent bouches à feu et deux divisions de l'armée d'Italie sous
le général Macdonald, est enfoncé. -- Enlèvement du plateau de
Wagram par le maréchal Davout. -- Pertes presque égales des
deux côtés, mais résultats décisifs en faveur des Français. --
Retraite décousue des Autrichiens. -- Poursuite jusqu'à Znaïm
et combat sous les murs de cette ville. -- Les Autrichiens ne
pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes.
-- Armistice de Znaïm et ouverture à Altenbourg de négociations
pour la paix. -- Nouveaux préparatifs militaires de Napoléon
pour appuyer les négociations d'Altenbourg. -- Beau campement de
ses armées au centre de la monarchie autrichienne. -- Caractère
de la campagne de 1809.
[Note en marge: Premières opérations en Italie.]
Les Autrichiens avaient eu l'intention d'assaillir les armées
françaises dispersées des bords de la Vistule aux bords du Tage, et
malgré leurs lenteurs ordinaires ils auraient réussi peut-être, si
Napoléon, arrivant à l'improviste, n'avait déjoué par sa présence, sa
promptitude et sa vigueur ce dangereux projet de surprise. En cinq
jours de combat il avait frappé leur principal rassemblement, et en
avait rejeté les fragments désunis sur les deux rives du Danube. Mais
s'il avait suppléé à tout ce qui manquait encore à ses armées par
son activité, son énergie, son coup d'oeil supérieur, il ne pouvait
en être ainsi là où il ne se trouvait pas, et il ne se trouvait ni
en Italie, où marchait l'archiduc Jean avec les huitième et neuvième
corps, ni en Pologne, où marchait l'archiduc Ferdinand avec le
septième.
[Note en marge: Plan de campagne de l'archiduc Jean.]
En Italie le début de la campagne n'avait pas été heureux, et
ce début aurait certainement exercé une fâcheuse influence sur
l'ensemble des événements, si nos succès avaient été moins grands
entre Landshut et Ratisbonne. Là, en effet, l'esprit téméraire
et inconséquent de l'archiduc Jean opposé à l'esprit sage mais
inexpérimenté du prince Eugène, avait triomphé un moment de la
bravoure de nos soldats. L'archiduc Jean, suivant la coutume de
ceux qui commandent dans une contrée, aurait voulu tout y attirer,
et convertir l'Italie en théâtre principal de la guerre. Mais comme
il ne pouvait pas faire que le Danube cessât d'être pour Napoléon
la route directe de Vienne, il ne pouvait pas faire non plus que
le gros des forces autrichiennes fût sur le Tagliamento, au lieu
d'être sur le Danube. Jaloux de son frère l'archiduc Charles, entouré
d'un état-major jaloux de l'état-major général, il avait élevé
plus d'une contestation sur le plan à suivre. Il voulait d'abord
entrer directement dans le Tyrol par le Pusther-Thal en passant des
sources de la Drave aux sources de l'Adige (voir la carte nº 31),
descendre par Brixen et Trente sur Vérone, et faire tomber ainsi
toutes les défenses avancées des Français, en se portant d'un trait
sur la ligne de l'Adige par la route des montagnes, que lui ouvrait
l'insurrection des Tyroliens. N'ayant pas la crainte de trouver sur
le plateau de Rivoli le général Bonaparte ou l'intrépide Masséna,
pouvant compter sur le concours ardent des Tyroliens, il avait
d'excellents motifs pour adopter un tel projet, qui entre autres
avantages avait celui de le tenir à portée de la Bavière, et en
mesure de prendre part aux opérations sur le Danube. Mais comme il
arrive toujours des plans débattus entre autorités rivales, celui-ci
fit place à un plan moyen, qui consistait à envahir le Tyrol par
un corps détaché, et la haute Italie par le gros de l'armée. C'est
d'après ces vues que furent distribuées les forces destinées à opérer
en Italie. Le huitième corps se réunit à Villach en Carinthie, sous
les ordres du général Chasteler auquel il était d'abord destiné; le
neuvième à Laybach en Carniole, sous le comte Ignace Giulay, ban
de Croatie. Le général Chasteler, connaissant bien le Tyrol, fut
détaché du huitième corps avec une douzaine de mille hommes, et
chargé d'opérer par le Pusther-Thal, en s'avançant par les montagnes
de l'est à l'ouest, pendant que le gros de l'armée suivrait dans la
plaine la même direction. Le général Chasteler avec une douzaine
de mille hommes et le concours des Tyroliens avait assez de forces
contre les Bavarois, qui étaient à peine cinq ou six mille dans le
Tyrol. Tandis qu'il cheminerait par Lienz et Brunecken sur Brixen,
les huitième et neuvième corps, partant l'un de Villach, l'autre de
Laybach, devaient déboucher sur Udine. Ces deux corps présentaient,
en y comprenant l'artillerie, une masse d'environ 48 mille hommes
de troupes excellentes. Une vingtaine de mille hommes de landwehr,
bien habillés, animés d'un bon esprit, mais peu instruits,
devaient rester à la frontière, la garder, la couvrir d'ouvrages de
campagne, et former avec leurs bataillons les meilleurs une réserve
à la disposition de l'armée agissante. Un détachement de 7 à 8
mille hommes, auquel devait se réunir l'insurrection de Croatie,
était chargé d'observer la Dalmatie, d'où l'on craignait que le
général Marmont ne parvînt à déboucher. Toutefois comme on espérait
surprendre les Français en Frioul aussi bien qu'en Bavière, et comme
on savait également que la complaisance de famille, non moins grande
dans la cour de Napoléon que dans les cours les plus vieilles de
l'Europe, avait valu au prince Eugène le commandement de l'armée
d'Italie, à l'exclusion de Masséna le chef naturel de cette armée, on
se flattait d'être bientôt sur l'Adige, même sur le Pô, et de tenir
le général Marmont enfermé en Dalmatie. Une sommation était déjà
préparée pour ce dernier, et on croyait n'avoir d'autre difficulté
avec lui que celle de débattre et de signer une capitulation.
[Note en marge: Intelligences secrètes préparées en Italie pour y
seconder les mouvements des armées autrichiennes.]
Ce n'était pas seulement sur la force des armes que l'on se fiait
pour s'avancer victorieusement en Italie, mais aussi sur des
menées secrètes, pratiquées depuis les montagnes du Tyrol jusqu'au
détroit de Messine. Les Autrichiens étaient soutenus dans leur
téméraire tentative par la persuasion que l'Europe entière, comme
la France, était déjà lasse du pouvoir de Napoléon, opinion qu'ils
avaient puisée dans les événements d'Espagne, et ils avaient compté
non-seulement sur le Tyrol, dévoué de tout temps à l'Autriche, mais
sur les anciens États vénitiens qui gémissaient encore de leur ruine
récente, sur le Piémont devenu malgré lui province française, sur les
États de l'Église, les uns convertis en départements de l'Empire,
les autres témoins de l'esclavage du pape, enfin sur le royaume de
Naples privé de ses antiques souverains, séparé de la Sicile, et
désirant recouvrer sa dynastie et son territoire. De nombreuses
intelligences avaient été préparées dans tous ces pays, soit auprès
des nobles mécontents du régime d'égalité introduit par les Français,
soit auprès des prêtres regrettant la suprématie de l'Église, ou
déplorant l'outrageante oppression du saint-père. Cependant, bien
que la domination française fût désagréable aux Italiens à titre
de domination étrangère, bien qu'elle leur coûtât beaucoup de sang
et d'argent, elle avait pour le plus grand nombre d'entre eux des
mérites qu'ils ne méconnaissaient pas, et que les souffrances de
la guerre ne leur avaient pas fait oublier entièrement. On ne
pouvait donc pas remuer les Italiens aussi facilement que les
Tyroliens, mais quant à ceux-ci leur impatience de voir reparaître
le drapeau autrichien était extrême. Rien ne peut donner une idée
de l'attachement qu'ils portaient alors à l'Autriche. Ces simples
montagnards, habitués au gouvernement tout paternel de la maison
de Habsbourg, avaient en 1806 passé avec horreur sous le joug de
la Bavière, qui était pour eux un voisin détesté. Celle-ci ne se
sentant pas aimée de ses nouveaux sujets, leur avait rendu haine
pour haine, et les avait traités avec une dureté qui n'avait fait
qu'exalter leur ressentiment. Aussi n'avaient-ils cessé d'envoyer à
Vienne de nombreux émissaires, promettant de se soulever au premier
signal, et offrant par leurs relations avec les Grisons et les
Suisses d'opérer un mouvement, qui se communiquerait bientôt à la
Souabe d'un côté, au Piémont de l'autre. Ils avaient même contribué
par leur ardeur à tromper la cour de Vienne, et à lui persuader
qu'il n'existait dans toute l'Europe que des Tyroliens ou des
Espagnols impatients de secouer le joug du nouvel Attila. Un employé
fort actif du département des affaires étrangères à Vienne, M. de
Hormayer, tenant dans ses mains le fil de ces intrigues tyroliennes,
allemandes et italiennes, avait été chargé d'accompagner l'archiduc
Jean, pour faire jouer à côté de lui les ressorts secrets de la
politique, tandis que le prince ferait jouer les ressorts découverts
de la guerre. On avait naturellement mis les Anglais de moitié dans
ces espérances et ces menées, et ils avaient promis de coopérer
activement avec les Autrichiens, dès que ceux-ci, envahissant la
Lombardie jusqu'à Pavie, auraient ouvert le littoral de l'Adriatique
de Trieste à Ancône.
[Note en marge: Commencement des hostilités en Tyrol et en Frioul.]
Tout était prêt pour agir en Carinthie le même jour qu'en Bavière,
c'est-à-dire le 10 avril. Ce jour, en effet, tandis que les
avant-gardes de l'archiduc Charles franchissaient l'Inn, les
avant-gardes de l'archiduc Jean se présentaient aux débouchés des
Alpes Carniques et Juliennes, sans aucune déclaration préalable
de guerre. On avait cru y suppléer en envoyant aux avant-postes
français, vers la Ponteba, un trompette porteur d'une déclaration de
l'archiduc Jean, dans laquelle ce prince disait qu'il entrait en
Italie, et qu'on eût à le laisser passer, sans quoi il emploierait
la force. Une demi-heure après, des détachements de cavalerie et
d'infanterie légère s'étaient précipités sur nos avant-postes, et en
avaient même enlevé quelques-uns. Apportant encore moins de forme
à l'égard des Bavarois, possesseurs du Tyrol, le général Chasteler
avait dès la veille, c'est-à-dire le 9 avril, envahi la contrée
montagneuse qu'on appelle le Pusther-Thal, et qui sépare la Carinthie
du Tyrol italien.
[Note en marge: Routes par lesquelles les Autrichiens débouchent en
Italie.]
Deux grandes routes (voir la carte nº 31) s'ouvraient devant les
Autrichiens pour envahir le Frioul: celle qui, venant de Vienne à
travers la Carinthie, descend des Alpes Carniques sur le Tagliamento,
et conduit par Villach, Tarvis, la Ponteba, sur Osopo; celle qui,
venant de la Carniole, descend des Alpes Juliennes sur l'Isonzo,
qu'elle franchit entre Gorice et Gradisca, et tombe sur Palma-Nova
ou Udine. Napoléon s'était précautionné sur l'une et l'autre route
contre les invasions autrichiennes, en construisant sur la première
le fort d'Osopo, sur la seconde l'importante place de Palma-Nova.
Mais ce fort et cette place, très-suffisants pour servir d'appuis à
une armée, ne pouvaient pas la suppléer; c'était une difficulté, et
non un obstacle invincible. Les troupes du prince Eugène n'étant pas
encore rassemblées, il était facile de défiler sous le canon d'Osopo
et de Palma-Nova, de les bloquer et de passer outre.
Néanmoins l'archiduc Jean ne voulut se servir ni de l'une ni
de l'autre de ces deux routes, bien que, dans son espérance de
surprendre l'armée française, il ne dût craindre de sérieux obstacle
sur aucune des deux. Il préféra une route intermédiaire, celle
qui, passant par les sources de l'Isonzo, débouchait par Cividale
sur Udine. Elle était difficile surtout pour une armée nombreuse,
chargée d'un gros matériel, mais à cause de cela elle lui semblait
devoir être moins défendue que les deux autres. Il s'y engagea donc
avec le gros de son armée, composé des huitième et neuvième corps,
et n'envoya que deux avant-gardes sur les routes de Carinthie et de
Carniole. Un habile officier, le colonel Wockmann, dut avec quelques
bataillons et quelques escadrons s'ouvrir la Ponteba, en y faisant
la guerre de montagnes contre nos avant-postes, tandis que le
général Gavassini, passant l'Isonzo avec un détachement au-dessus de
Gradisca, marcherait sur Udine, point commun où allaient converger
les diverses parties de l'armée autrichienne.
Toutes ces combinaisons étaient superflues, car le prince Eugène, ne
s'attendant pas à être attaqué avant la fin d'avril, n'avait sous la
main que la division Seras devant Udine, et la division Broussier
devant la Ponteba. Quant à lui, il était occupé à faire de sa
personne la revue de ses avant-postes, obéissant en cela à un conseil
de Napoléon, qui lui avait recommandé de visiter les lieux où bientôt
il aurait à livrer des batailles. Les Autrichiens n'eurent donc que
de simples avant-postes à refouler, sur toutes les routes où ils se
présentèrent. Le 10, le colonel Wockmann replia jusqu'à Portès les
avant-gardes de la division Broussier; le général Gavassini franchit
l'Isonzo sans difficulté, et le corps principal déboucha avec moins
de difficulté encore sur Udine, où se trouvait une seule division
française.
[Note en marge: Conduite du prince Eugène surpris par la soudaine
apparition des Autrichiens.]
[Note en marge: Mouvement rétrograde du prince Eugène.]
Le prince Eugène, surpris par cette soudaine apparition, et peu
habitué au commandement, quoique déjà très-habitué à la guerre sous
son père adoptif, fut vivement ému d'une situation si nouvelle
pour lui. Des huit divisions qui composaient son armée, il n'avait
auprès de lui que les deux divisions françaises Seras et Broussier.
Il avait un peu en arrière, entre la Livenza et le Tagliamento,
les divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division
italienne Severoli, et plus loin, près de l'Adige, la division
française Lamarque, la division italienne Rusca, plus les dragons qui
constituaient le fonds de sa cavalerie. Quant à sa sixième division
française, celle de Miollis, elle se trouvait encore fort en arrière,
retenue qu'elle était par la situation de Rome et de Florence. Dans
une telle occurrence le prince Eugène n'avait qu'une détermination à
prendre, c'était de se concentrer rapidement, en rétrogradant vers
la masse de ses forces. Quelque désagréable que fût au début un
mouvement rétrograde, il fallait s'y résoudre avec promptitude, ne
devant jamais être tenue pour déplaisante la résolution qui vous mène
à un bon résultat. Il est vrai que pour braver certaines apparences
passagères, il faut un général renommé, tandis que le prince Eugène
était jeune, et sans autre gloire que l'amour mérité de son père
adoptif. Il se décida donc à rétrograder, mais avec un regret qui
devait bientôt lui être fatal, en l'empêchant de pousser jusqu'où
il fallait son mouvement de concentration. Il ordonna aux divisions
Seras et Broussier de repasser le Tagliamento, de se porter jusqu'à
la Livenza, où devaient arriver, en hâtant le pas, les divisions
Grenier, Barbou, Severoli, Lamarque et Grouchy. Le général Seras
n'eut qu'à rétrograder sans combattre. Le général Broussier eut à
livrer des combats fort vifs au colonel Wockmann, qui lui disputa
très-habilement les vallées du haut Tagliamento; mais il se retira
en jonchant de morts le terrain qu'il abandonnait. Heureusement les
Autrichiens, quoiqu'ils voulussent nous surprendre, ne marchaient pas
avec toute la vitesse possible. Ils mirent quatre jours à se rendre
de la frontière au Tagliamento, ce qui nous laissait, pour opérer
notre concentration, un temps dont un général expérimenté aurait pu
mieux profiter que ne le fit le prince Eugène.
[Note en marge: Surprise et enlèvement de l'avant-garde commandée par
le général Sahuc.]
En repassant le Tagliamento pour gagner la Livenza, il rallia les
divisions françaises Grenier et Barbou, ainsi que la division
italienne Severoli, puis il s'arrêta entre Pordenone et Sacile,
n'étant que très-mollement poursuivi par les Autrichiens. Arrivé
là il eut le tort de laisser à Pordenone, trop loin de lui et de
tout soutien, une forte arrière-garde, composée de deux bataillons
du 35e, et d'un régiment de cavalerie légère, sous les ordres du
général Sahuc. Ce général ne montra pas ici la vigilance qu'il
faut à l'avant-garde quand on marche en avant, à l'arrière-garde
quand on se retire; il eut le tort, au lieu de battre la campagne
pour éclairer l'armée, de ne pas même éclairer sa propre troupe,
et de s'enfermer avec elle dans Pordenone[18]. Les Autrichiens,
avertis de la présence d'une arrière-garde française à Pordenone, se
portèrent en avant avec un détachement d'infanterie et une troupe
considérable de cavalerie, sous la conduite du chef d'état-major
Nugent, officier fort intelligent, et membre fort exalté du parti de
la guerre. Avec sa cavalerie il enveloppa complétement Pordenone,
coupant toutes les communications entre ce point et Sacile; avec
son infanterie il attaqua Pordenone même, et y surprit les troupes
françaises endormies et mal gardées. Celles-ci, attaquées avant
d'avoir pu se mettre en défense, furent obligées de se retirer en
toute hâte, et de chercher leur salut dans une fuite précipitée. Mais
au lieu de trouver le chemin ouvert en quittant Pordenone, elles y
rencontrèrent une nombreuse cavalerie qui les assaillit dans tous les
sens. Nos hussards essayèrent de se faire jour en chargeant au galop;
quelques-uns s'échappèrent, les autres furent sabrés ou pris. Quant
à l'infanterie, elle ne chercha son salut que dans une vaillante
résistance. Les deux bataillons du 35e, vieux régiment d'Italie, se
formèrent en carré, et reçurent les cavaliers autrichiens de manière
à les rebuter, si leur nombre eût été moins grand. Ils en abattirent
plusieurs centaines à coups de fusil, et jonchèrent la terre de
cadavres d'hommes et de chevaux. Mais bientôt, les cartouches leur
manquant, ils n'eurent plus que la pointe de leurs baïonnettes contre
une cavalerie qui était la meilleure de l'Autriche. Cinq cents de nos
malheureux soldats expièrent en tombant sous le sabre des Autrichiens
l'incurie de leur général. Les autres furent faits prisonniers.
[Note 18: L'irritation de Napoléon dans cette circonstance fut telle
qu'il écrivit plusieurs lettres au prince Eugène, et voulut faire
poursuivre le général Sahuc; il le voulut surtout après la bataille
de Raab, où ce général ne racheta pas la faute de Pordenone. Le
général Sahuc, écrivit-il, est de ceux qui _ont assez de la guerre_.
Malheureusement le nombre s'en augmentait tous les jours par la faute
de Napoléon.]
Cette fâcheuse aventure irrita beaucoup l'armée française, et diminua
sa confiance dans le général en chef. Par contre, elle augmenta
l'ardeur des troupes autrichiennes, qui, pour la première fois
depuis long-temps, voyaient les Français reculer devant elles, et
commençaient à n'être pas sans espérance de les vaincre.
Ce que le prince Eugène aurait eu de mieux à faire en cette
circonstance, puisqu'il avait pris le parti de la retraite, c'eût été
de persister à se retirer, jusqu'à ce qu'il trouvât une ligne solide
à défendre, et toutes ses forces réunies derrière cette ligne. Alors
il aurait obtenu le dédommagement de quelques jours d'une attitude
fâcheuse, et donné un sens fort honorable à son mouvement rétrograde.
Mais il était jeune, plein d'honneur et de susceptibilité. Les propos
des soldats, qui avaient conservé tout l'orgueil de la vieille armée
d'Italie, lui déchiraient le coeur. Bien qu'ils aimassent le jeune
prince, fils de leur ancien général, ils jugeaient, discernaient
son inexpérience, s'en plaignaient tout haut, ne ménageaient pas
davantage les généraux placés sous lui, et demandaient qu'on les
menât à un ennemi qui avait l'insolence de les poursuivre, et
devant lequel ils n'étaient pas accoutumés à fuir. Aux propos des
soldats se joignait le désespoir des habitants, qui étaient d'anciens
sujets vénitiens rattachés pour la plupart à la France, effrayés
de l'approche de l'armée autrichienne, et suppliant qu'on ne les
livrât pas à sa vengeance. Eugène assembla ses généraux, qu'il trouva
déconcertés comme lui; car ils avaient pris sous Napoléon l'habitude
de se battre héroïquement, mais non celle de commander. Ils étaient
prêts à se faire tuer, mais point à donner un avis sur une question
aussi grave que celle de savoir s'il fallait livrer bataille. Ce
qu'il y avait de plus sage évidemment, c'était de continuer à se
retirer jusqu'à ce qu'on eût rallié ses forces et trouvé un terrain
avantageux pour combattre. En allant jusqu'à la Piave, on aurait
rallié successivement cinq divisions d'infanterie française et une
d'infanterie italienne, plus deux belles divisions de dragons, et la
garde royale lombarde, qui était une bonne troupe. Enfin on aurait
rencontré dans la Piave même une ligne excellente à défendre. Mais
Eugène n'avait ni assez d'expérience, ni assez de réputation pour
braver patiemment les propos de l'armée. Piqué du silence de ses
généraux et de l'indiscrétion de ses soldats, il résolut de s'arrêter
en avant de la Livenza, entre Sacile et Pordenone, sur un terrain
qu'il ne connaissait pas, qui ne présentait aucune circonstance
avantageuse, et sur lequel ses troupes n'avaient pas eu encore le
temps de se concentrer.
[Note en marge: Le prince Eugène excité par les propos de l'armée, se
décide à livrer bataille devant Sacile.]
[Note en marge: Description du terrain entre Pordenone et Sacile.]