L'archiduc Charles avait franchi l'Isar à Landshut avec deux

corps, ceux de l'archiduc Louis et du prince de Hohenzollern. Il

était immédiatement suivi de ses deux corps de réserve, Jean de

Liechtenstein et Kienmayer. Il avait de plus à sa gauche occupé

Moosbourg avec le corps du général Hiller, et à sa droite occupé

Dingolfing avec le corps de Rosenberg. Il se trouvait donc au delà

de l'Isar avec les six corps d'armée destinés à opérer en Bavière,

et avec une masse d'environ 140 mille hommes. Il n'avait plus que

quelques pas à faire pour rencontrer les Français, car il n'y a

de l'Isar au Danube qu'une douzaine de lieues, et aucun cours

d'eau considérable. Mais pour franchir ces douze lieues il avait à

traverser de petites rivières, telles que l'Abens à gauche, la grosse

et la petite Laber à droite, des coteaux, des bois, des marais, pays

fourré, obscur, difficile. Il fallait beaucoup y penser avant de

s'engager dans cette région dangereuse, avec la chance de se heurter

à chaque instant contre l'armée française, toujours fort redoutable

quoique n'ayant pas encore Napoléon à sa tête. À gauche, l'archiduc

Charles avait Augsbourg et Ulm, à droite Ratisbonne. Tout ce qu'il

savait, c'est qu'il y avait des Français à Augsbourg et à Ulm, sans

pouvoir dire quels et combien, et d'autres Français à Ratisbonne,

ceux-ci mieux connus, car c'était le corps du maréchal Davout, dont

l'arrivée dans cette direction était depuis longtemps annoncée. Le

généralissime autrichien forma le projet de s'avancer droit devant

lui, à travers le pays qui s'étend de l'Isar au Danube, et d'aboutir

à ce dernier fleuve vers Neustadt et Kelheim, en suivant la double

chaussée qui de Landshut conduit à ces deux points. (Voir la carte

nº 46.) Arrivé à Neustadt et Kelheim, il devait se trouver entre les

deux rassemblements connus des Français, celui d'Augsbourg et celui

de Ratisbonne: il pouvait se rabattre sur ce dernier point, accabler

le maréchal Davout, enlever Ratisbonne, et donner la main au général

Bellegarde. Disposant alors de près de 200 mille hommes, il lui

devenait facile de marcher sur le Rhin à travers le Wurtemberg, en

balayant devant lui les Français surpris, battus avant d'avoir pu se

réunir. Mais il fallait franchir ce pays presque impénétrable avant

la concentration des Français et l'arrivée de Napoléon, et il était

déjà un peu tard pour réaliser ce projet ambitieux, fort approuvable

du reste, s'il était aussi bien exécuté qu'il était bien conçu.

[Note en marge: Difficultés que présente le pays entre Landshut et

Ratisbonne.]

En entrant dans cette région, l'archiduc Charles trouvait à sa gauche

l'Abens, courant directement vers le Danube, et s'y jetant près de

Neustadt, après avoir traversé Siegenbourg, Bibourg, Abensberg. (Voir

la carte nº 46.) À droite coulaient en passant sur son front la

petite et la grosse Laber, qu'il devait franchir vers leur source,

car elles naissent dans les environs pour aller se jeter dans le

Danube. Il devait s'avancer ainsi entre l'Abens qu'il côtoierait

par sa gauche, et les deux Laber qu'il franchirait par sa droite,

marchant à travers des bois, des marécages, pour aboutir au Danube

par deux chaussées, celle de Landshut à Neustadt, et celle de

Landshut à Kelheim. S'il ne voulait pas pousser jusqu'à Kelheim

et Neustadt, il pouvait se rendre à Ratisbonne par un chemin plus

court, en prenant à droite la chaussée dite d'Eckmühl, laquelle après

avoir franchi le lit marécageux de la grosse Laber à Eckmühl même,

s'élève à travers des gorges boisées, puis descend dans la plaine

de Ratisbonne, au milieu de laquelle on voit le Danube se déployer

et changer sa direction, car on sait qu'après avoir couru depuis sa

source au nord-est, il se dirige constamment à l'est après Ratisbonne.

[Note en marge: Dispositions de marche de l'archiduc Charles pour

s'avancer de l'Isar au Danube.]

L'archiduc Charles résolut de suivre le 17 les deux chaussées qui

de Landshut mènent à Neustadt et à Kelheim. Il assigna au général

Hiller la mission de marcher de Moosbourg à Mainbourg sur l'Abens,

pour se garder contre les Français qu'on savait être à Augsbourg,

tandis que la division Jellachich, placée plus à gauche, viendrait

de Munich à Freising joindre ce même corps de Hiller dont elle

dépendait. Un peu moins à gauche, l'archiduc Louis dut s'avancer

par la chaussée de Neustadt, traverser Pfeffenhausen, et côtoyer

également l'Abens, afin de veiller sur les Bavarois amoncelés dans la

forêt de Dürnbach. Au centre, et en suivant la chaussée de Landshut

à Kelheim par Rottenbourg, le corps de Hohenzollern, après avoir

passé les deux Laber, devait se diriger sur Kelheim suivi des deux

corps de réserve, tandis qu'à droite le corps de Rosenberg et la

brigade Vecsay essayeraient, par la route transversale d'Eckmühl, une

reconnaissance sur Ratisbonne.

Ainsi, avec deux corps à gauche, trois au centre, un sixième à

droite, et à des distances de vingt lieues, l'archiduc Charles

s'avança de l'Isar au Danube, à travers le pays accidenté que nous

venons de décrire, et qui est compris entre les points de Landshut,

Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Straubing. Il ordonna au lieutenant

général Bellegarde, qui avait débouché dans le Haut-Palatinat, de

pousser vivement la queue du maréchal Davout sur Ratisbonne, afin de

préparer la jonction générale de toutes les forces autrichiennes.

L'archiduc marcha le 17 avec mesure, et moins de lenteur que de

coutume, mais encore trop lentement pour les circonstances. Il

s'achemina sur Pfeffenhausen d'un côté, sur Rottenbourg de l'autre.

Le mauvais temps, les magasins ambulants qu'il attendait, son grand

équipage de pont, son matériel d'artillerie, traînés sur des routes

défoncées par les pluies, expliquaient cette lenteur, si elles ne la

justifiaient. On n'eut affaire pendant le trajet qu'à la cavalerie

légère bavaroise, avec laquelle on faisait le coup de sabre, n'ayant

plus à la ménager depuis qu'à Landshut on s'était battu contre les

Allemands de la Confédération du Rhin.

Le 18, l'archiduc Charles, toujours mal renseigné sur sa gauche,

ayant appris seulement que de ce côté il y avait des Bavarois

derrière l'Abens, et des Français vers Augsbourg, mais mieux informé

sur sa droite, où il savait que le maréchal Davout approchait de

Ratisbonne, acquit ainsi la conviction que les Français étaient

divisés en deux masses, et se confirma dans la pensée de se jeter

d'abord sur le maréchal Davout. Incertain encore s'il irait droit

à Kelheim au bord du Danube, pour descendre ensuite le long de ce

fleuve vers Ratisbonne, ou s'il irait tout de suite à Ratisbonne en

prenant la route transversale d'Eckmühl, il fit un pas de plus, les

corps de Hiller et de l'archiduc Louis formant sa gauche le long

de l'Abens, Hohenzollern et les deux corps de réserve formant son

centre autour de Rohr, Rosenberg formant sa droite vers Lancqwaid,

sur la grosse Laber, enfin la brigade Vecsay à l'extrémité de sa

ligne poussant des reconnaissances par Eckmühl et Egglofsheim sur

Ratisbonne. Le moment des événements les plus décisifs approchait,

car de toutes parts l'archiduc était entouré de Français et de

Bavarois, dans un pays d'une obscurité presque impénétrable, où

l'on pouvait tout à coup se trouver face à face avec l'ennemi.

Trois ou quatre cent mille hommes, Autrichiens, Français, Bavarois,

Wurtembergeois, Badois, Hessois, allaient se heurter dans cet espace

resserré, se heurter cinq jours de suite, avec un acharnement inouï,

l'avantage devant rester non pas seulement au plus brave, car on

était brave de part et d'autre, mais à celui qui saurait le mieux se

diriger au milieu de ce chaos de bois, de marécages, de coteaux et de

vallées.

[Note en marge: Situation des Français au moment de l'approche des

Autrichiens.]

Tandis que les Autrichiens, ayant ainsi l'avance sur les Français,

s'apprêtaient à les surprendre, ceux-ci heureusement avec leur

habitude de la guerre, avec leur assurance dans le danger, n'étaient

pas gens à se laisser déconcerter, même avant d'être en possession de

tous leurs avantages. Le champ de bataille sur lequel ils arrivaient

par le côté opposé, leur apparaissait en sens contraire, mais tout

aussi confus. À notre droite, et à la gauche des Autrichiens, le

maréchal Masséna concentré sur Ulm avec les divisions Boudet,

Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, marchait sur Augsbourg, pour y

rejoindre le corps d'Oudinot. Le maréchal Masséna, par ordre du

major général Berthier, avait pris le commandement de toutes ces

troupes, qui ne s'élevaient guère au delà de 55 à 60 mille hommes,

les renforts n'étant point arrivés. À vingt-cinq lieues de là,

vers Ratisbonne, par conséquent à notre gauche et à la droite des

Autrichiens, le maréchal Davout débouchait avec l'armée du Rhin,

composée des divisions Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire, des

cuirassiers Saint-Sulpice, de la cavalerie légère de Montbrun,

comptant environ 50 mille soldats, les meilleurs de l'armée. La

grosse cavalerie du général Espagne et celle du général Nansouty

l'avaient déjà quittée, la première pour joindre le corps d'Oudinot,

la seconde pour venir former la réserve de cavalerie. On voit que

la distribution en trois corps n'était pas encore effectuée, car la

division Saint-Hilaire aurait dû se trouver en ce moment avec le

général Oudinot, pour compléter le corps du maréchal Lannes, et le

maréchal Masséna n'aurait dû avoir que ses quatre divisions, avec les

Hessois et les Badois.

Enfin, entre ces deux masses, mais plus près de Ratisbonne que

d'Augsbourg, vers Kelheim et Neustadt, se trouvaient les Bavarois

couverts par l'Abens, et réfugiés dans la forêt de Dürnbach, au

nombre de 27 mille hommes. Les Wurtembergeois y arrivaient par

Ingolstadt au nombre de 12 mille. C'était donc une masse dispersée de

140 à 150 mille hommes, dont 100 mille Français, et environ 40 à 50

mille Allemands. La garde impériale n'était pas encore rendue sur les

lieux: les renforts présentaient sur les routes de la Souabe et du

Wurtemberg de longues colonnes d'hommes, de chevaux et de matériel.

[Note en marge: Embarras du major général Berthier en arrivant sur

les lieux.]

Le major général Berthier était resté long-temps à Strasbourg pour

veiller à l'organisation de l'armée, ne croyant pas que le moment fût

venu de la faire entrer en action. Le 11 avril, averti à Strasbourg

de la marche des Autrichiens vers l'Inn, il était parti pour se

rendre sur les bords du Danube, et était arrivé le 13 au matin à

Gmünd, le 13 au soir à Donauwerth. En route, au milieu des nouvelles

contradictoires qu'il recevait, il avait donné des ordres souvent

contraires, s'appliquant toujours à ramener les événements au plan de

Napoléon, qui consistait, comme nous l'avons dit, à réunir d'abord

l'armée sur Ratisbonne si on en avait le temps, ou sur Donauwerth

si les hostilités commençaient plus tôt qu'on ne l'avait supposé.

Parvenu le soir à Donauwerth, le major général avait appris que

le maréchal Davout occupait Ratisbonne, que le maréchal Masséna

et le général Oudinot étaient à Augsbourg, que les Autrichiens

avaient marché lentement, que le plan de Napoléon par conséquent

était toujours exécutable, et alors plaçant sous les ordres du

maréchal Davout tout ce qui était autour de Ratisbonne, sous ceux

du maréchal Masséna tout ce qui était autour d'Augsbourg, il avait

cru devoir opérer la concentration de l'armée sur Ratisbonne, et il

avait ordonné au général Oudinot de s'y acheminer. Mais recevant

tout à coup le 14 une dépêche de Paris, dépêche fort ambiguë, dans

laquelle Napoléon, prévoyant le mouvement anticipé des Autrichiens,

lui recommandait de tout réunir à Augsbourg, en laissant toutefois

le maréchal Davout sur Ratisbonne avec une partie de ses forces, il

contremanda le mouvement prescrit au général Oudinot, et il demeura

en présence de l'ennemi jusqu'au 17, avec l'armée partagée en deux

masses, l'une à Ratisbonne, l'autre à Augsbourg, les Bavarois entre

deux. Dans l'intervalle il s'occupa de mettre les corps en ordre,

mais n'osa pas prendre un parti avant l'arrivée de l'Empereur[11].

[Note 11: Certains historiens ont fort maltraité le major général

Berthier pour les ordres donnés pendant ces quelques jours. J'ai lu

ces ordres avec beaucoup de soin, je les ai comparés avec ceux de

Napoléon, jour par jour et heure par heure, et je n'ai pu reconnaître

la justice du blâme adressé au major général. Parti de Paris avec

la confidence du plan de Napoléon qui consistait à se concentrer

sur Ratisbonne, il voulut y procéder en ordonnant le 13 au général

Oudinot de marcher sur cette ville; mais recevant en route une

dépêche télégraphique de Napoléon qui lui ordonnait de tout reployer

sur le Lech et sur Augsbourg, en cas d'hostilités prématurées, et de

laisser dans tous les cas le maréchal Davout à Ratisbonne, il resta

dans cette position jusqu'à l'arrivée de l'Empereur. Cela prouve

une seule chose, la difficulté de diriger de loin les opérations

militaires, car de près Napoléon aurait ordonné à Berthier ce qu'il

ordonna effectivement dès qu'il arriva sur les lieux. Mais Berthier

pouvait-il prendre sur lui de donner l'ordre si hardi de concentrer

l'armée, par un double mouvement de flanc exécuté en présence de

l'ennemi? On ne saurait guère l'imaginer. Napoléon lui-même, simple

chef d'état-major au lieu d'être commandant en chef, ne l'aurait

probablement pas osé. Tout ce qu'on peut dire ici de l'un et de

l'autre, c'est que Berthier avait des ordres dont il n'osa pas

s'écarter, et que Napoléon était trop loin pour les modifier d'après

les faits qui étaient survenus. On fut surpris par les événements,

ce qui était la faute de la politique, bien plus que de la direction

imprimée aux opérations militaires.]

[Note en marge: Heureuse et soudaine arrivée de Napoléon sur le

théâtre de la guerre.]

Heureusement que Napoléon fut averti en temps utile de ce qui se

passait, grâce aux moyens de communication qu'il avait préparés à

l'avance. Le 12 au soir, en effet, il avait appris le passage de

l'Inn, était monté en voiture dans la nuit, avait séjourné le 15

quelques heures à Strasbourg, le 16 quelques heures à Stuttgard,

avait vu et rassuré, chemin faisant, les rois allemands ses alliés,

et était arrivé le 17 au matin à Donauwerth, assez à temps pour tout

réparer.

[Note en marge: Ses promptes déterminations au premier aspect des

lieux.]

Quoiqu'il ne lui fût pas moins difficile qu'à l'archiduc Charles

lui-même de pénétrer la vérité, au milieu de beaucoup de rapports

contradictoires, et dans un pays aussi couvert que celui où l'on

opérait, il avait appris par les Bavarois le passage des Autrichiens

à Landshut, et il devina avec sa perspicacité accoutumée que la

principale armée autrichienne venait donner contre le Danube, dans

l'espérance de passer entre les Français réunis à Augsbourg et les

Français réunis à Ratisbonne. Quelques instants lui ayant suffi pour

démêler cette vérité, il prit sa détermination avec une incroyable

promptitude.

Deux plans s'offraient en ce moment à lui. S'il avait pu tout savoir

très-exactement, ce qui n'arrive jamais à la guerre, s'il avait pu

deviner par exemple que l'archiduc allait se porter sur Ratisbonne

avec plusieurs corps mal liés entre eux, il n'aurait eu qu'à le

laisser marcher sur Ratisbonne, où le maréchal Davout avec 50 mille

soldats l'aurait arrêté pendant tout le temps nécessaire, et puis

avec la masse des forces réunies autour d'Augsbourg, avec Oudinot,

Molitor, Boudet, les Bavarois, les Wurtembergeois, c'est-à-dire avec

90 mille combattants, se jeter sur les derrières du généralissime

autrichien, le mettre entre deux feux, et prendre son armée jusqu'au

dernier homme. Toutefois c'eût été braver bien des chances, car

Napoléon aurait laissé à l'archiduc l'avantage de la position

concentrique, ce qui était contraire aux vrais principes de la

guerre, qu'il avait plus qu'aucun capitaine professés, illustrés

par d'immortels exemples. L'archiduc, en effet, placé entre les

deux masses de l'armée française, aurait pu les battre l'une après

l'autre, et leur faire essuyer à toutes deux ce que Napoléon fit

essuyer tant de fois à tant d'ennemis divers. D'ailleurs, pour un tel

plan, il aurait fallu en savoir plus que n'en savait Napoléon sur la

situation des choses, sur l'état moral et matériel des deux armées

autrichienne et française, sur ce qu'on pouvait craindre de l'une,

attendre de l'autre, enfin sur la marche de l'ennemi, car plus on

veut être hardi, plus il faut connaître à qui et à quoi on a affaire.

Aussi après avoir pensé un moment à ce plan[12], préféra-t-il le

second, qui était le plus sûr, c'était de profiter du temps qui lui

restait pour concentrer l'armée, en amenant le maréchal Davout de

Ratisbonne vers Neustadt, et en amenant d'Augsbourg vers le même

point le maréchal Masséna. Alors avec 140 à 150 mille hommes dans la

main, Napoléon était certain de tout accabler, quelles que fussent

les chances, car il n'y en a jamais de très-redoutables pour une

armée bien concentrée, qui peut opposer sa masse tout entière de

quelque côté qu'on l'aborde. Il préféra donc, dans l'ignorance où

il était de toutes choses, l'application des vrais principes aux

éventualités plus brillantes qui s'offraient à lui. Mais cette subite

concentration devant s'opérer par une double marche des maréchaux

Davout et Masséna, en face de l'ennemi, présentait aussi de graves

dangers. C'est à les surmonter que Napoléon appliqua tout son

génie, en exécutant l'une des plus belles opérations de sa longue et

prodigieuse carrière.

[Note 12: Ce fait ressort d'une conversation avec le duc de Rovigo,

qui la rapporte sans en pouvoir juger la portée, ne sachant ni les

événements qui se passaient, ni les ordres que Napoléon avait donnés.]

Arrivé le 17 à Donauwerth, sans garde, sans maison militaire, sans

chevaux, sans état-major, il donna immédiatement ses ordres, prenant

pour les transmettre les premiers officiers venus qu'il trouva sous

sa main, car le major général Berthier était en ce moment à Augsbourg.

[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Masséna.]

[Note en marge: Ordres de Napoléon au maréchal Davout.]

Il ordonna d'abord au maréchal Masséna de quitter Augsbourg le

lendemain matin 18, pour descendre par la route de Pfaffenhofen sur

l'Abens dans le flanc gauche des Autrichiens, se réservant ensuite de

diriger la marche de ce maréchal vers le Danube ou vers l'Isar, vers

Neustadt ou vers Landshut, suivant la position que l'armée occuperait

à son arrivée. (Voir la carte nº 46.) Il lui enjoignit de laisser

à Augsbourg un bon commandant, deux régiments allemands, tous les

hommes malingres ou fatigués, des vivres, des munitions, enfin de

quoi tenir quinze jours; de partir en semant le bruit d'une marche en

Tyrol, et puis de descendre vers le Danube en toute hâte, car jamais,

ajoutait l'Empereur, je n'ai eu plus besoin de votre dévouement.

La dépêche se terminait par ces mots: _Activité et vitesse_. Au

même instant il ordonna au maréchal Davout de quitter immédiatement

Ratisbonne en y laissant un régiment pour garder cette ville, de

remonter le Danube avec son corps d'armée, de cheminer avec prudence

mais avec résolution entre le fleuve et la masse des Autrichiens,

et de venir le joindre par Abach et Ober-Saal, aux environs

d'Abensberg, par où l'Abens se jette dans le Danube. Le maréchal

Davout, après ce qu'il avait déjà détaché de ses troupes pour

composer les autres corps, pouvait conserver environ cinquante mille

hommes, heureusement très-capables de se battre contre un nombre

quelconque d'Autrichiens. En les rapprochant de l'Abens derrière

lequel étaient cantonnés les Bavarois, et où l'on venait de diriger

les Wurtembergeois, les cuirassiers Nansouty et Espagne, la division

Demont composée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, le

grand parc d'artillerie, Napoléon allait avoir sous sa main environ

90 mille hommes, bien suffisants pour attendre Masséna qui devait

arriver avec quarante ou cinquante mille. Cette dernière réunion

opérée, il était en mesure de détruire la grande armée autrichienne,

quelque position qu'elle eût prise, quelque manoeuvre qu'elle eût

faite.

[Note en marge: Situation du maréchal Davout lorsqu'il reçoit les

ordres qui le concernent.]

Ces dispositions une fois arrêtées et communiquées à ceux qui

devaient les exécuter, Napoléon quitta Donauwerth pour Ingolstadt,

afin de se rapprocher du point de concentration qu'il venait

de choisir. Ses ordres expédiés à l'instant même n'avaient pas

grand chemin à faire pour parvenir à Augsbourg, et Masséna put

immédiatement s'occuper de ses préparatifs dans la seconde moitié

de la même journée, afin de partir le lendemain 18 au matin. Mais

la distance était plus que double de Donauwerth à Ratisbonne, et ce

n'est que fort avant dans la soirée que le maréchal Davout reçut

les ordres qui le concernaient. Ce maréchal était dans le moment

aux environs de Ratisbonne avec quatre divisions d'infanterie, une

division de cuirassiers, une division de cavalerie légère, le tout,

comme nous venons de le dire, formant à peu près cinquante mille

hommes. Les généraux Nansouty et Espagne avec la grosse cavalerie

et une portion de cavalerie légère, le général Demont avec les

quatrièmes bataillons et le grand parc avaient pris la gauche du

Danube.

Pour se concentrer autour de Ratisbonne, le maréchal Davout

avait eu plus d'une difficulté à vaincre. La division Friant, en

effet, dans son trajet de Bayreuth à Amberg, s'était trouvée un

instant aux prises avec les cinquante mille hommes du lieutenant

général Bellegarde. Elle avait bravement tenu tête à l'orage, en

repoussant énergiquement les avant-gardes des Autrichiens; et tandis

qu'elle leur résistait, le reste du corps, précédé de la division

Saint-Hilaire, s'était écoulé vers Ratisbonne, le long de la Wils

et de la Regen. La journée du 17, pendant laquelle Napoléon avait

expédié ses ordres, avait été employée tout entière à échanger

une vive canonnade avec les Autrichiens sous les murs mêmes de

Ratisbonne, pour donner au général Friant le temps de rejoindre.

La division Morand, occupant Stadt-am-hof au delà du Danube, au

confluent de la Regen, les avait arrêtés par sa superbe contenance,

et leur avait rendu force boulets. Les projectiles lancés des

hauteurs, enfilant les rues de Ratisbonne, nous avaient tué quelques

hommes parmi les troupes qui traversaient la ville pour passer le

Danube. Un obus était même venu éclater entre les jambes du cheval du

maréchal Davout, tuant ou blessant autour de lui les chevaux de ses

aides de camp. Les vieux soldats des divisions Morand, Gudin, Friant,

Saint-Hilaire, éprouvaient au plus haut degré les passions de l'armée

française, et ils étaient exaspérés. Un tirailleur français avait,

sous les yeux mêmes du maréchal, couru sur un tirailleur autrichien,

et après avoir bravé son coup de feu lui avait plongé son sabre dans

la poitrine.

[Note en marge: Mouvements du maréchal Davout à travers la ville de

Ratisbonne.]

Il fallait au maréchal Davout toute la journée du 18 pour achever

le ralliement de la division Friant, pour porter la totalité de ses

troupes sur la droite du Danube, pendant que la division Morand,

continuant de rester en bataille sous les murs de Ratisbonne,

contiendrait les Autrichiens de Bellegarde et couvrirait le passage

du fleuve. Les divisions Saint-Hilaire et Gudin passèrent dans cette

journée de la rive gauche sur la rive droite du Danube. La grosse

cavalerie Saint-Sulpice en fit autant, et la cavalerie légère, sous

le brave et intelligent Montbrun, exécuta des reconnaissances dans

tous les sens, sur Straubing, sur Eckmühl, sur Abach, pour avoir des

nouvelles de l'archiduc, car le maréchal Davout se trouvait entre

les cinquante mille hommes venus de Bohême, et la principale masse

autrichienne venant de Landshut par Eckmühl. Ces reconnaissances

avaient pour objet d'explorer toutes les routes de la rive droite,

par lesquelles le maréchal Davout se proposait de remonter le

Danube. Il aurait pu sans doute le remonter par la rive gauche, sur

laquelle les Autrichiens n'avaient pas encore pénétré, et qui était

couverte de nos détachements et de nos convois; mais les chemins y

étaient impraticables, et ils conduisaient assez loin du point de

concentration désigné par Napoléon, entre Ober-Saal et Abensberg.

Le maréchal Davout préféra suivre la rive droite, quoique exposée

à l'ennemi, parce que les communications y étaient praticables et

menaient plus directement au but. Il savait bien que l'archiduc

allait le côtoyer pendant cette marche, mais il avait des troupes si

fermes qu'il ne craignait pas d'être abordé, encore moins d'être jeté

au Danube; et il était certain que si on venait se heurter contre

elles, elles rendraient choc pour choc, et n'en rejoindraient pas

moins l'Empereur au rendez-vous indiqué.

[Note en marge: Savantes dispositions du maréchal Davout pour la

marche qu'il devait exécuter entre les Autrichiens et le Danube.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 36 段