composant la masse principale, destinés à agir en Allemagne,
et à frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, réputé la
cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait,
disait-on, l'autorité des généraux, avait été privé de son influence
au profit du généralissime, sans qu'il dût en résulter beaucoup
plus d'unité dans le commandement, car il n'y a d'unité que là où
règne une volonté énergique dirigée par un esprit ferme. L'archiduc,
quoique un prince sage, éclairé, brave, et le meilleur capitaine de
l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractère nécessaire
pour assurer l'unité du commandement, et le tiraillement qui n'allait
plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de
lui, entre les officiers influents de son état-major. Restait, il
est vrai, l'avantage d'établir ce tiraillement, quel qu'il fût, plus
près du champ de bataille, et cet avantage n'était certainement pas à
dédaigner.
[Note en marge: Deux plans en discussion dans l'état-major
autrichien.]
Deux avis partageaient en ce moment l'état-major de l'archiduc
Charles au sujet du meilleur plan à suivre. L'un consistait à
prendre la Bohême pour point de départ (voir la carte nº 28), et,
supposant les Français encore dispersés en Saxe, en Franconie, dans
le Haut-Palatinat, à déboucher sur Bayreuth, c'est-à-dire sur le
centre de l'Allemagne, à les battre en détail, et à soulever les
populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt
succès. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et
Wurzbourg jusqu'aux portes même de Mayence, avait l'avantage de les
mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le désordre
dans les cantonnements des Français, et la plus vive émotion en
Allemagne. Mais, par cela même qu'il était hardi, il supposait dans
l'exécution un caractère que n'ont en général que les capitaines
supérieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont
heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne,
ni ailleurs, excepté en France. Ce plan supposait en outre un degré
d'avancement dans les préparatifs militaires de l'Autriche, que son
administration, plus laborieuse qu'expéditive, n'était pas encore
parvenue à leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient
se rassembler en Bohême, y étaient concentrés dans les premiers
jours de mars. Les troisièmes bataillons manquaient à beaucoup de
régiments, et les charrois d'artillerie n'étaient point arrivés.
Ce plan, destiné à surprendre les Français, eût été bon sans doute
si on les eût surpris en effet, et si la hardiesse d'exécution eût
répondu à la hardiesse de conception; mais dans le cas où on ne les
aurait pas surpris assez complétement, il pouvait devenir funeste,
car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube,
de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'armée autrichienne était
exposée à les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le
Danube, dispersant tous les détachements qu'elle avait laissés en
Bavière, et peut-être même coupant sa ligne d'opération. Avec un
général si fécond en manoeuvres imprévues que l'était Napoléon, cette
dernière chance était fort à redouter.
Le second plan, plus modeste, plus sûr, consistait à prendre la
route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Français devaient
naturellement arriver, à cause de la facilité des communications le
long de ce grand fleuve, à leur faire face sur cette route avec la
masse énorme de deux cent mille hommes, et à profiter de ce qu'on
était plus préparé qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les
battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la
victoire. Ce plan ne donnait lieu à aucune de ces combinaisons
soudaines de Napoléon, qui ordinairement déjouaient tous les calculs,
et n'exposait à aucune chance que celle du champ de bataille,
toujours assez périlleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.
[Note en marge: Motif qui décide la préférence en faveur du second
plan.]
[Note en marge: Les corps autrichiens brusquement reportés de la
Bohème vers la Bavière.]
Les deux plans dont il s'agit furent long-temps débattus entre
deux officiers de l'état-major de l'archiduc Charles, le général
Meyer et le général Grünn, et divisèrent les militaires les plus
éclairés de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille
circonstance, on laissa à l'événement le soin de décider la question,
et on prit son parti quand les espions répandus au milieu des troupes
françaises eurent révélé la marche du général Oudinot sur Ulm, du
maréchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop
tard pour que la bonne chance se réalisât au lieu de la mauvaise, et
qu'en débouchant par la Bohême sur Bayreuth on aurait les Français
dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc
brusquement la résolution de reporter vers la Haute-Autriche les
corps qui devaient dans l'origine se réunir en Bohême. Seulement,
on fit encore ce qu'on fait quand la direction est médiocre, on
conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopté
qu'en réduisant la masse principale des forces qui aurait dû être
consacrée à son exécution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes
fut laissée en Bohême sous les généraux Bellegarde et Kollowrath, et
environ 150 mille furent portés en Haute-Autriche, pour être dirigés
à travers la Bavière sur Ratisbonne, à la rencontre des Français. Le
premier de ces rassemblements devait déboucher par le Haut-Palatinat
sur Bamberg, en étendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte
nº 28.) Le second devait envahir la Bavière, remonter le Danube en
étendant sa droite sur Ratisbonne, de manière que les deux masses,
mises en communication le long du fleuve, pussent se réunir au
besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'échouer dans cette
réunion. On s'avança de la sorte à cheval sur le Danube, suspendu
pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'espérance d'agir
avant les Français, et de se garantir contre leur marche de flanc
par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohême
dans la Bavière. Le général Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le
premier plan, fut envoyé de l'état-major de l'archiduc Charles à
celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont
on n'avait pas voulu en Allemagne, et le général Grünn, qui avait
soutenu le second, resta seul auprès de l'archiduc Charles, comme son
principal conseiller.
En conséquence de ce nouveau système, le premier corps qui s'était
formé à Saatz sous le lieutenant général Bellegarde, le second corps
qui s'était formé à Pilsen sous le général d'artillerie Kollowrath,
conservèrent les mêmes points de rassemblement, et eurent ordre de
déboucher avec cinquante mille hommes par l'extrême frontière de la
Bohême sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte
nº 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis,
qui s'étaient formés à Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de
réserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'était formé à Iglau,
et qui était composé de grenadiers et de cuirassiers, reçurent ordre
de passer de Bohême en Autriche par la route de Budweis à Lintz, de
franchir le Danube sur le pont de cette dernière ville, et d'être
rendus devant l'Inn, frontière de la Bavière, vers les premiers jours
d'avril. Ils devaient s'y trouver réunis au corps du lieutenant
général Hiller, formé à Wels sur la Traun, et au second corps de
réserve du général Kienmayer, formé à Enns sur l'Ens. Ces six corps
devaient marcher ensemble sur la Bavière, la droite au Danube,
tendant ainsi à rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde
et de Kollowrath. Le signal des premières hostilités était également
donné pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi
bien qu'en Bavière et en Bohême.
[Note en marge: Communication ordonnée à M. de Metternich pour tenir
lieu de déclaration de guerre.]
Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort
au delà des bornes permises, continuer à parler de paix lorsqu'on
mettait les armées en marche, et qu'on leur expédiait l'ordre de
franchir les frontières sous une quinzaine de jours. C'eût été trop
imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient
ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune déclaration
préalable. D'ailleurs on n'était pas tellement assuré de la victoire
qu'on osât transgresser ainsi les règles du droit des gens, dans
l'espérance de les violer impunément. En conséquence, on ordonna à M.
de Metternich de faire au cabinet français une déclaration préalable,
qui servît de transition entre le langage de la paix et le fait même
de la guerre.
Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se présenta à Paris chez
le ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, et lui déclara
au nom de sa cour, que l'arrivée subite de l'empereur Napoléon à
Paris, l'invitation adressée aux princes de la Confédération de
réunir leurs contingents, certains articles de journaux, divers
mouvements des troupes françaises, la décidaient à faire sortir
ses armées du pied de paix où elles avaient été tenues jusque-là,
mais qu'elle n'adoptait cette résolution que parce qu'elle y était
forcée par la conduite du gouvernement français, et que du reste elle
prenait ces précautions indispensables sans se départir encore de ses
intentions pacifiques.
[Note en marge: Réponse de M. de Champagny à la communication de M.
de Metternich.]
M. de Champagny répondit à cette communication avec froideur et
incrédulité, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre
datait de six mois, que depuis six mois en effet on se préparait en
Autriche pour de prochaines hostilités, que l'empereur Napoléon ne
s'y était pas trompé, et que de son côté il s'était mis en mesure;
que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient être
sincères, car lorsque les Français occupaient la Silésie avec des
armées formidables, l'Autriche ne s'était pas crue menacée, tandis
qu'à présent que la plus grande partie des troupes françaises avaient
passé en Espagne, elle affectait les plus vives inquiétudes; que
ce ne pouvait être là un langage de bonne foi; qu'évidemment la
politique anglaise l'avait emporté à Vienne, qu'on s'y croyait prêt,
et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour
agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait à
imputer qu'à soi les conséquences de la guerre, si ces conséquences
étaient désastreuses.
M. de Metternich, amené à s'expliquer davantage, se plaignit alors
et du silence observé à son égard par l'empereur Napoléon, et de
l'ignorance dans laquelle on avait laissé l'Autriche pendant les
négociations d'Erfurt. Il sembla attribuer uniquement à un défaut
d'explications amicales le malentendu qui menaçait d'aboutir à la
guerre. M. de Champagny répliqua avec hauteur que l'Empereur ne
parlait plus à un ambassadeur que la cour d'Autriche trompait, ou
qui trompait la cour de France, car rien de ce qu'il avait promis
n'avait été tenu, ni la suspension des préparatifs militaires, ni
la reconnaissance du roi Joseph, ni le retour à des dispositions
pacifiques; que les explications étaient donc inutiles avec
le représentant d'une cour sur les paroles de laquelle on ne
pouvait plus compter; que ce n'était pas la personne de M. de
Metternich qu'on traitait aussi froidement, mais le représentant
d'un gouvernement infidèle à toutes ses promesses; que l'Autriche
avait sauvé les Anglais en passant l'Inn en 1805, lorsque Napoléon
s'apprêtait à franchir le détroit de Calais; qu'elle venait de les
sauver encore une fois en empêchant Napoléon de les poursuivre en
personne jusqu'à la Corogne; qu'elle avait ainsi à deux reprises
empêché le triomphe de la France sur sa rivale, et le rétablissement
d'une paix solide, nécessaire à l'univers; qu'elle en porterait la
peine, et qu'elle ne trouverait cette fois Napoléon ni moins prompt,
ni moins préparé, ni moins terrible que jadis.
Après quelques autres plaintes de la même nature, les deux ministres
se quittèrent sans aucune ouverture qui permît d'espérer une chance
de paix, M. de Metternich paraissant déplorer la guerre, car son
esprit lui en faisait prévoir les conséquences funestes, et sa
situation à Paris lui faisait regretter le séjour de cette capitale;
M. de Champagny ne paraissant pas craindre une nouvelle lutte,
montrant de plus l'irritation d'un sujet dévoué qui ne trouvait
jamais aucun tort à son maître[9].
[Note 9: Ce n'est point sans des documents positifs que nous
retraçons cet entretien, car il fut transcrit à l'instant même sous
forme de demandes et réponses par M. de Champagny, et communiqué à
l'Empereur. Il existe aux archives des affaires étrangères.]
[Note en marge: Napoléon désabusé, et n'espérant plus la paix, fait
toutes ses dispositions pour une guerre immédiate.]
Napoléon, quoique porté à croire à la paix par le désir qu'il
avait de la conserver, ne put désormais plus y croire après la
communication que M. de Metternich venait de faire au ministre
des relations extérieures. Aussi fut-il saisi de cette ardeur
extraordinaire qui s'emparait de lui quand les événements
s'aggravaient, et dans les journées des 3 et 4 mars il donna ses
ordres avec une activité sans égale. Le désir et l'espérance de la
paix n'avaient point agi sur lui comme sur les âmes faibles, et ne
l'avaient point induit à ralentir ou à négliger ses préparatifs. Il
s'était comporté au contraire comme les âmes fortes, qui tout en se
livrant au plaisir d'espérer ce qui leur plaît, se conduisent en
vue de ce qui leur déplaît. Dans la persuasion où il était d'abord
que l'Autriche ne pourrait pas agir avant la fin d'avril ou le
commencement de mai, il avait assigné comme points de rassemblement:
Augsbourg pour le général Oudinot, Metz pour les divisions Carra
Saint-Cyr et Legrand, Strasbourg pour les divisions Boudet et
Molitor, Wurzbourg pour le maréchal Davout. Il avait choisi ces
points parce que dans ses profondes combinaisons ils convenaient
mieux pour la réunion de tous les éléments qui devaient concourir
à ses nouvelles créations. Sur-le-champ il en choisit d'autres
plus rapprochés de l'ennemi, et il accéléra tous les envois
d'hommes et de matériel vers ces nouveaux points. Ulm fut désigné
pour le rassemblement des quatre divisions Boudet, Molitor, Carra
Saint-Cyr et Legrand. Les deux premières, déjà en route de Lyon
sur Strasbourg, eurent ordre de se détourner vers Béfort, et de se
rendre droit à Ulm, en traversant la forêt Noire par la route la
plus courte. Les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand eurent ordre
de ne point s'arrêter à Metz, et de marcher par Strasbourg à Ulm
sans perdre un instant. Les renforts, les envois de matériel, furent
immédiatement dirigés sur la ligne qu'elles devaient suivre, de
manière à les joindre en route, et à les compléter chemin faisant.
Très-heureusement ces troupes étaient assez vieilles pour que leur
organisation n'eût pas à souffrir d'une semblable précipitation. Le
corps d'Oudinot, en marche déjà sur Augsbourg, n'était pas dans des
conditions aussi bonnes. D'une réunion accidentelle de grenadiers
et de voltigeurs, il avait dû passer à une formation de quatrièmes
bataillons. L'Empereur fit partir dix jours plus tôt les grenadiers
et voltigeurs sortis de la garde pour fournir les deux compagnies
d'élite de ces quatrièmes bataillons, et les fusiliers tirés des
dépôts pour en fournir les quatre compagnies du centre. Mais c'est
tout au plus si on pouvait espérer qu'à l'ouverture des hostilités
ce corps aurait ses bataillons à quatre compagnies au lieu de six,
qu'il serait de deux divisions au lieu de trois, de 20 mille hommes
au lieu de 30 mille. De plus il devait se former presque en présence
de l'ennemi. Mais l'esprit militaire du temps, l'expérience des
officiers, des soldats, des généraux, la chaleur qui animait et
soutenait tout le monde devaient suppléer à ce qui manquait.
Pour le corps du maréchal Davout, appelé encore armée du Rhin,
Napoléon ne changea pas le point de rassemblement. Il y dirigea en
toute hâte les renforts destinés à compléter les trois premiers
bataillons de guerre, et les détachements qui devaient servir de
premiers éléments à la composition des quatrièmes bataillons.
Chacune des divisions de cavalerie et d'infanterie ayant à passer
par Wurzbourg devait y trouver le matériel et le personnel qui
lui appartenaient. Il ordonna seulement au maréchal Davout, dont
le quartier général était à Wurzbourg, de porter sur-le-champ ses
divisions dans le Haut-Palatinat, de manière à en avoir bientôt une
à Bayreuth, une à Bamberg, une à Nuremberg, une à Ratisbonne, afin
de faire face aux troupes autrichiennes de Bohême. Napoléon était si
pressé, que pour hâter le départ des recrues il eut recours à une
mesure fort irrégulière et qui, sous une autre administration que la
sienne, aurait eu de graves inconvénients et eût amené de singulières
confusions. Certains dépôts abondaient en conscrits instruits et
habillés, tandis que d'autres en manquaient. Il ordonna de faire
partir les conscrits déjà prêts pour les régiments qui en avaient
besoin, qu'ils appartinssent ou non à ces régiments. On devait
seulement avoir soin quand ils seraient arrivés au corps de changer
les boutons de leurs habits, pour qu'ils portassent les numéros
des régiments dans lesquels on les versait. Napoléon employa en
outre la précaution de ne pas faire connaître aux chefs des dépôts
la destination des conscrits qu'on leur demandait, de peur que, ne
s'intéressant plus à eux, ils ne leur donnassent des équipements de
rebut. Il prescrivit la même disposition pour la cavalerie légère.
Il fit partir tout ce qu'il y avait de chasseurs et de hussards déjà
formés, sans s'inquiéter davantage de les envoyer aux régiments
auxquels ils appartenaient, ordonnant seulement d'observer le plus
possible dans l'incorporation les ressemblances d'uniforme. Cependant
comme on ne pouvait pas mêler des hussards à des chasseurs, à cause
de l'extrême différence de l'équipement, et qu'il y avait plus de
hussards qu'on ne pouvait en employer, il en composa des escadrons de
guides, destinés à servir dans l'état-major de chaque corps d'armée,
afin d'épargner à la cavalerie légère le service des escortes, qui la
condamne à de nombreux détachements et à une fâcheuse dissémination.
Nous donnons ces détails dans l'intention de faire comprendre à quels
expédients Napoléon était réduit pour avoir envoyé ses principales
ressources en Espagne. Après avoir vaqué à ces divers soins, il
s'occupa d'organiser les cinquièmes bataillons. Il destinait ces
derniers, comme nous l'avons dit, outre leur rôle naturel de dépôts,
à former des réserves, soit pour garantir les côtes des tentatives
de l'Angleterre, soit pour rendre disponibles un certain nombre de
quatrièmes bataillons actuellement employés au camp de Boulogne,
soit enfin pour parer aux diverses éventualités de la guerre. Ayant
déjà demandé 80 mille hommes sur la conscription de 1810, il en
voulut lever encore 30 mille, pour porter l'effectif des cinquièmes
bataillons à 1,200 hommes au moins, et de plus il résolut de prendre
sur les conscriptions passées, malgré les appels réitérés qu'on
venait de leur faire, 10 mille hommes robustes pour sa garde. Il
prescrivit que ceux des cinquièmes bataillons qui seraient formés
les premiers fussent réunis en demi-brigades provisoires, de deux,
trois ou quatre bataillons chacune, à Pontivy, Paris, Boulogne,
Gand, Metz, Mayence, Strasbourg, Milan. Quant aux 10 mille conscrits
appelés sur les classes antérieures, il voulut les employer à donner
un développement tout nouveau à la garde impériale. Il avait aux
régiments de grenadiers et de chasseurs composant la vieille garde,
ajouté en 1807 deux régiments de fusiliers, qui avaient très-bien
servi. Il venait d'imaginer les tirailleurs, il imagina encore les
conscrits, en variant les noms suivant les circonstances de chaque
création. Il se décida donc à créer quatre régiments de tirailleurs,
quatre de conscrits, ce qui devait porter à 20 mille hommes au moins
l'infanterie de la garde, et à 25 mille le corps tout entier, en
y comprenant sa magnifique cavalerie, et son artillerie accrue de
48 bouches à feu. Bientôt les jeunes soldats devaient y égaler les
vieux en esprit militaire, et avoir de plus la supériorité de la
force physique, apanage ordinaire de la jeunesse. Aucune conception
n'attestait mieux la profonde connaissance que Napoléon avait des
armées, et l'inépuisable fécondité de son génie organisateur. En
outre il disposa tout pour faire venir en poste la vieille garde de
Bayonne à Paris, de Paris à Strasbourg.
[Note en marge: Réunion des contingents de la Confédération du Rhin.]
Il n'avait adressé qu'un avis aux princes de la Confédération du
Rhin. À partir du 2 mars il leur intima des ordres, comme chef
de cette Confédération. Il demanda à la Bavière 40 mille hommes,
afin d'en avoir 30 mille, qu'il plaça sous le commandement du
vieux maréchal Lefebvre, qui savait l'allemand, et qui au feu
était toujours digne de la grande armée. Le roi de Bavière aurait
désiré que son fils[10] commandât les troupes bavaroises, Napoléon
ne le voulut pas.--Il faut, lui dit-il, que votre armée se batte
sérieusement dans cette campagne, car il s'agit de conserver et
d'étendre même les agrandissements que la Bavière a reçus. Votre
fils, quand il aura fait avec nous six ou sept campagnes, pourra
commander. En attendant, qu'il vienne à mon état-major; il y sera
accueilli avec tous les égards qui lui sont dus, et il y apprendra
_notre métier_.--Par transaction, Napoléon accorda à ce jeune prince
le commandement de l'une des divisions bavaroises. Napoléon fixa
Munich, Landshut, Straubing, comme points de rassemblement de ces
trois divisions, assez en arrière de l'Inn pour qu'elles ne fussent
pas surprises par les Autrichiens, assez en avant du Lech et du
Danube pour couvrir nos rassemblements. (Voir la carte nº 14.)
Il demanda au roi de Wurtemberg 12 mille hommes, qui devaient se
réunir à Neresheim, et servir sous les ordres du général Vandamme,
au choix duquel le roi de Wurtemberg résistait, mais que Napoléon
lui imposa en écrivant ces propres paroles:--Je connais les défauts
du général Vandamme, mais c'est un véritable homme de guerre,
et dans ce difficile métier il faut savoir pardonner beaucoup
aux grandes qualités.--Napoléon réclama du grand-duc de Bade une
division de 8 à 10 mille hommes, et une de pareille force du duc
de Hesse-Darmstadt. Elles devaient se réunir vers la fin de mars à
Pforzheim et à Mergentheim. Quant aux moindres princes, les ducs de
Wurzbourg, de Nassau, de Saxe, il en exigea une division composée de
leurs contingents agglomérés, laquelle devait rejoindre à Wurzbourg
le quartier général du maréchal Davout. Il demanda au roi de Saxe
20 mille Saxons en avant de Dresde, 25 mille Polonais en avant de
Varsovie. Ces contingents formaient ensemble 110 à 115 mille hommes,
en réalité 100, dont 80 mille Allemands et 20 mille Polonais. Le
maréchal Bernadotte, venant des villes anséatiques avec la division
française Dupas, était chargé de prendre les Saxons sous son
commandement, et de rejoindre ensuite la grande armée sur le Danube.
Les Polonais couverts par le voisinage des Russes suffisaient pour
garder Varsovie. Les événements de la guerre pouvant amener l'abandon
momentané de Dresde et de Munich, Napoléon fit dire aux deux
souverains qui régnaient dans ces deux capitales, de se tenir prêts à
quitter leur résidence, pour se porter au centre de la Confédération,
leur offrant, si un court voyage en France leur plaisait, de mettre
à leur disposition toutes les habitations impériales magnifiquement
desservies. Il fit ordonner en outre à son frère Jérôme de réunir
20 mille Hessois, et à son frère Louis 20 mille Hollandais, double
force sur laquelle il comptait peu, parce que le premier administrait
sans économie son nouveau royaume, et que le second au contraire
administrait le sien avec toute la parcimonie hollandaise.
[Note 10: Celui que nous avons vu roi de nos jours, et amené par les
événements à abdiquer la couronne pour se vouer au culte des arts,
auxquels il a rendu dans son pays de grands services.]