Il s'agissait de savoir comment on emploierait les 200 mille hommes,

composant la masse principale, destinés à agir en Allemagne,

et à frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, réputé la

cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait,

disait-on, l'autorité des généraux, avait été privé de son influence

au profit du généralissime, sans qu'il dût en résulter beaucoup

plus d'unité dans le commandement, car il n'y a d'unité que là où

règne une volonté énergique dirigée par un esprit ferme. L'archiduc,

quoique un prince sage, éclairé, brave, et le meilleur capitaine de

l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractère nécessaire

pour assurer l'unité du commandement, et le tiraillement qui n'allait

plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de

lui, entre les officiers influents de son état-major. Restait, il

est vrai, l'avantage d'établir ce tiraillement, quel qu'il fût, plus

près du champ de bataille, et cet avantage n'était certainement pas à

dédaigner.

[Note en marge: Deux plans en discussion dans l'état-major

autrichien.]

Deux avis partageaient en ce moment l'état-major de l'archiduc

Charles au sujet du meilleur plan à suivre. L'un consistait à

prendre la Bohême pour point de départ (voir la carte nº 28), et,

supposant les Français encore dispersés en Saxe, en Franconie, dans

le Haut-Palatinat, à déboucher sur Bayreuth, c'est-à-dire sur le

centre de l'Allemagne, à les battre en détail, et à soulever les

populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt

succès. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et

Wurzbourg jusqu'aux portes même de Mayence, avait l'avantage de les

mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le désordre

dans les cantonnements des Français, et la plus vive émotion en

Allemagne. Mais, par cela même qu'il était hardi, il supposait dans

l'exécution un caractère que n'ont en général que les capitaines

supérieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont

heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne,

ni ailleurs, excepté en France. Ce plan supposait en outre un degré

d'avancement dans les préparatifs militaires de l'Autriche, que son

administration, plus laborieuse qu'expéditive, n'était pas encore

parvenue à leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient

se rassembler en Bohême, y étaient concentrés dans les premiers

jours de mars. Les troisièmes bataillons manquaient à beaucoup de

régiments, et les charrois d'artillerie n'étaient point arrivés.

Ce plan, destiné à surprendre les Français, eût été bon sans doute

si on les eût surpris en effet, et si la hardiesse d'exécution eût

répondu à la hardiesse de conception; mais dans le cas où on ne les

aurait pas surpris assez complétement, il pouvait devenir funeste,

car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube,

de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'armée autrichienne était

exposée à les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le

Danube, dispersant tous les détachements qu'elle avait laissés en

Bavière, et peut-être même coupant sa ligne d'opération. Avec un

général si fécond en manoeuvres imprévues que l'était Napoléon, cette

dernière chance était fort à redouter.

Le second plan, plus modeste, plus sûr, consistait à prendre la

route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Français devaient

naturellement arriver, à cause de la facilité des communications le

long de ce grand fleuve, à leur faire face sur cette route avec la

masse énorme de deux cent mille hommes, et à profiter de ce qu'on

était plus préparé qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les

battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la

victoire. Ce plan ne donnait lieu à aucune de ces combinaisons

soudaines de Napoléon, qui ordinairement déjouaient tous les calculs,

et n'exposait à aucune chance que celle du champ de bataille,

toujours assez périlleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.

[Note en marge: Motif qui décide la préférence en faveur du second

plan.]

[Note en marge: Les corps autrichiens brusquement reportés de la

Bohème vers la Bavière.]

Les deux plans dont il s'agit furent long-temps débattus entre

deux officiers de l'état-major de l'archiduc Charles, le général

Meyer et le général Grünn, et divisèrent les militaires les plus

éclairés de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille

circonstance, on laissa à l'événement le soin de décider la question,

et on prit son parti quand les espions répandus au milieu des troupes

françaises eurent révélé la marche du général Oudinot sur Ulm, du

maréchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop

tard pour que la bonne chance se réalisât au lieu de la mauvaise, et

qu'en débouchant par la Bohême sur Bayreuth on aurait les Français

dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc

brusquement la résolution de reporter vers la Haute-Autriche les

corps qui devaient dans l'origine se réunir en Bohême. Seulement,

on fit encore ce qu'on fait quand la direction est médiocre, on

conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopté

qu'en réduisant la masse principale des forces qui aurait dû être

consacrée à son exécution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes

fut laissée en Bohême sous les généraux Bellegarde et Kollowrath, et

environ 150 mille furent portés en Haute-Autriche, pour être dirigés

à travers la Bavière sur Ratisbonne, à la rencontre des Français. Le

premier de ces rassemblements devait déboucher par le Haut-Palatinat

sur Bamberg, en étendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte

nº 28.) Le second devait envahir la Bavière, remonter le Danube en

étendant sa droite sur Ratisbonne, de manière que les deux masses,

mises en communication le long du fleuve, pussent se réunir au

besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'échouer dans cette

réunion. On s'avança de la sorte à cheval sur le Danube, suspendu

pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'espérance d'agir

avant les Français, et de se garantir contre leur marche de flanc

par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohême

dans la Bavière. Le général Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le

premier plan, fut envoyé de l'état-major de l'archiduc Charles à

celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont

on n'avait pas voulu en Allemagne, et le général Grünn, qui avait

soutenu le second, resta seul auprès de l'archiduc Charles, comme son

principal conseiller.

En conséquence de ce nouveau système, le premier corps qui s'était

formé à Saatz sous le lieutenant général Bellegarde, le second corps

qui s'était formé à Pilsen sous le général d'artillerie Kollowrath,

conservèrent les mêmes points de rassemblement, et eurent ordre de

déboucher avec cinquante mille hommes par l'extrême frontière de la

Bohême sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte

nº 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis,

qui s'étaient formés à Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de

réserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'était formé à Iglau,

et qui était composé de grenadiers et de cuirassiers, reçurent ordre

de passer de Bohême en Autriche par la route de Budweis à Lintz, de

franchir le Danube sur le pont de cette dernière ville, et d'être

rendus devant l'Inn, frontière de la Bavière, vers les premiers jours

d'avril. Ils devaient s'y trouver réunis au corps du lieutenant

général Hiller, formé à Wels sur la Traun, et au second corps de

réserve du général Kienmayer, formé à Enns sur l'Ens. Ces six corps

devaient marcher ensemble sur la Bavière, la droite au Danube,

tendant ainsi à rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde

et de Kollowrath. Le signal des premières hostilités était également

donné pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi

bien qu'en Bavière et en Bohême.

[Note en marge: Communication ordonnée à M. de Metternich pour tenir

lieu de déclaration de guerre.]

Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort

au delà des bornes permises, continuer à parler de paix lorsqu'on

mettait les armées en marche, et qu'on leur expédiait l'ordre de

franchir les frontières sous une quinzaine de jours. C'eût été trop

imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient

ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune déclaration

préalable. D'ailleurs on n'était pas tellement assuré de la victoire

qu'on osât transgresser ainsi les règles du droit des gens, dans

l'espérance de les violer impunément. En conséquence, on ordonna à M.

de Metternich de faire au cabinet français une déclaration préalable,

qui servît de transition entre le langage de la paix et le fait même

de la guerre.

Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se présenta à Paris chez

le ministre des affaires étrangères, M. de Champagny, et lui déclara

au nom de sa cour, que l'arrivée subite de l'empereur Napoléon à

Paris, l'invitation adressée aux princes de la Confédération de

réunir leurs contingents, certains articles de journaux, divers

mouvements des troupes françaises, la décidaient à faire sortir

ses armées du pied de paix où elles avaient été tenues jusque-là,

mais qu'elle n'adoptait cette résolution que parce qu'elle y était

forcée par la conduite du gouvernement français, et que du reste elle

prenait ces précautions indispensables sans se départir encore de ses

intentions pacifiques.

[Note en marge: Réponse de M. de Champagny à la communication de M.

de Metternich.]

M. de Champagny répondit à cette communication avec froideur et

incrédulité, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre

datait de six mois, que depuis six mois en effet on se préparait en

Autriche pour de prochaines hostilités, que l'empereur Napoléon ne

s'y était pas trompé, et que de son côté il s'était mis en mesure;

que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient être

sincères, car lorsque les Français occupaient la Silésie avec des

armées formidables, l'Autriche ne s'était pas crue menacée, tandis

qu'à présent que la plus grande partie des troupes françaises avaient

passé en Espagne, elle affectait les plus vives inquiétudes; que

ce ne pouvait être là un langage de bonne foi; qu'évidemment la

politique anglaise l'avait emporté à Vienne, qu'on s'y croyait prêt,

et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour

agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait à

imputer qu'à soi les conséquences de la guerre, si ces conséquences

étaient désastreuses.

M. de Metternich, amené à s'expliquer davantage, se plaignit alors

et du silence observé à son égard par l'empereur Napoléon, et de

l'ignorance dans laquelle on avait laissé l'Autriche pendant les

négociations d'Erfurt. Il sembla attribuer uniquement à un défaut

d'explications amicales le malentendu qui menaçait d'aboutir à la

guerre. M. de Champagny répliqua avec hauteur que l'Empereur ne

parlait plus à un ambassadeur que la cour d'Autriche trompait, ou

qui trompait la cour de France, car rien de ce qu'il avait promis

n'avait été tenu, ni la suspension des préparatifs militaires, ni

la reconnaissance du roi Joseph, ni le retour à des dispositions

pacifiques; que les explications étaient donc inutiles avec

le représentant d'une cour sur les paroles de laquelle on ne

pouvait plus compter; que ce n'était pas la personne de M. de

Metternich qu'on traitait aussi froidement, mais le représentant

d'un gouvernement infidèle à toutes ses promesses; que l'Autriche

avait sauvé les Anglais en passant l'Inn en 1805, lorsque Napoléon

s'apprêtait à franchir le détroit de Calais; qu'elle venait de les

sauver encore une fois en empêchant Napoléon de les poursuivre en

personne jusqu'à la Corogne; qu'elle avait ainsi à deux reprises

empêché le triomphe de la France sur sa rivale, et le rétablissement

d'une paix solide, nécessaire à l'univers; qu'elle en porterait la

peine, et qu'elle ne trouverait cette fois Napoléon ni moins prompt,

ni moins préparé, ni moins terrible que jadis.

Après quelques autres plaintes de la même nature, les deux ministres

se quittèrent sans aucune ouverture qui permît d'espérer une chance

de paix, M. de Metternich paraissant déplorer la guerre, car son

esprit lui en faisait prévoir les conséquences funestes, et sa

situation à Paris lui faisait regretter le séjour de cette capitale;

M. de Champagny ne paraissant pas craindre une nouvelle lutte,

montrant de plus l'irritation d'un sujet dévoué qui ne trouvait

jamais aucun tort à son maître[9].

[Note 9: Ce n'est point sans des documents positifs que nous

retraçons cet entretien, car il fut transcrit à l'instant même sous

forme de demandes et réponses par M. de Champagny, et communiqué à

l'Empereur. Il existe aux archives des affaires étrangères.]

[Note en marge: Napoléon désabusé, et n'espérant plus la paix, fait

toutes ses dispositions pour une guerre immédiate.]

Napoléon, quoique porté à croire à la paix par le désir qu'il

avait de la conserver, ne put désormais plus y croire après la

communication que M. de Metternich venait de faire au ministre

des relations extérieures. Aussi fut-il saisi de cette ardeur

extraordinaire qui s'emparait de lui quand les événements

s'aggravaient, et dans les journées des 3 et 4 mars il donna ses

ordres avec une activité sans égale. Le désir et l'espérance de la

paix n'avaient point agi sur lui comme sur les âmes faibles, et ne

l'avaient point induit à ralentir ou à négliger ses préparatifs. Il

s'était comporté au contraire comme les âmes fortes, qui tout en se

livrant au plaisir d'espérer ce qui leur plaît, se conduisent en

vue de ce qui leur déplaît. Dans la persuasion où il était d'abord

que l'Autriche ne pourrait pas agir avant la fin d'avril ou le

commencement de mai, il avait assigné comme points de rassemblement:

Augsbourg pour le général Oudinot, Metz pour les divisions Carra

Saint-Cyr et Legrand, Strasbourg pour les divisions Boudet et

Molitor, Wurzbourg pour le maréchal Davout. Il avait choisi ces

points parce que dans ses profondes combinaisons ils convenaient

mieux pour la réunion de tous les éléments qui devaient concourir

à ses nouvelles créations. Sur-le-champ il en choisit d'autres

plus rapprochés de l'ennemi, et il accéléra tous les envois

d'hommes et de matériel vers ces nouveaux points. Ulm fut désigné

pour le rassemblement des quatre divisions Boudet, Molitor, Carra

Saint-Cyr et Legrand. Les deux premières, déjà en route de Lyon

sur Strasbourg, eurent ordre de se détourner vers Béfort, et de se

rendre droit à Ulm, en traversant la forêt Noire par la route la

plus courte. Les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand eurent ordre

de ne point s'arrêter à Metz, et de marcher par Strasbourg à Ulm

sans perdre un instant. Les renforts, les envois de matériel, furent

immédiatement dirigés sur la ligne qu'elles devaient suivre, de

manière à les joindre en route, et à les compléter chemin faisant.

Très-heureusement ces troupes étaient assez vieilles pour que leur

organisation n'eût pas à souffrir d'une semblable précipitation. Le

corps d'Oudinot, en marche déjà sur Augsbourg, n'était pas dans des

conditions aussi bonnes. D'une réunion accidentelle de grenadiers

et de voltigeurs, il avait dû passer à une formation de quatrièmes

bataillons. L'Empereur fit partir dix jours plus tôt les grenadiers

et voltigeurs sortis de la garde pour fournir les deux compagnies

d'élite de ces quatrièmes bataillons, et les fusiliers tirés des

dépôts pour en fournir les quatre compagnies du centre. Mais c'est

tout au plus si on pouvait espérer qu'à l'ouverture des hostilités

ce corps aurait ses bataillons à quatre compagnies au lieu de six,

qu'il serait de deux divisions au lieu de trois, de 20 mille hommes

au lieu de 30 mille. De plus il devait se former presque en présence

de l'ennemi. Mais l'esprit militaire du temps, l'expérience des

officiers, des soldats, des généraux, la chaleur qui animait et

soutenait tout le monde devaient suppléer à ce qui manquait.

Pour le corps du maréchal Davout, appelé encore armée du Rhin,

Napoléon ne changea pas le point de rassemblement. Il y dirigea en

toute hâte les renforts destinés à compléter les trois premiers

bataillons de guerre, et les détachements qui devaient servir de

premiers éléments à la composition des quatrièmes bataillons.

Chacune des divisions de cavalerie et d'infanterie ayant à passer

par Wurzbourg devait y trouver le matériel et le personnel qui

lui appartenaient. Il ordonna seulement au maréchal Davout, dont

le quartier général était à Wurzbourg, de porter sur-le-champ ses

divisions dans le Haut-Palatinat, de manière à en avoir bientôt une

à Bayreuth, une à Bamberg, une à Nuremberg, une à Ratisbonne, afin

de faire face aux troupes autrichiennes de Bohême. Napoléon était si

pressé, que pour hâter le départ des recrues il eut recours à une

mesure fort irrégulière et qui, sous une autre administration que la

sienne, aurait eu de graves inconvénients et eût amené de singulières

confusions. Certains dépôts abondaient en conscrits instruits et

habillés, tandis que d'autres en manquaient. Il ordonna de faire

partir les conscrits déjà prêts pour les régiments qui en avaient

besoin, qu'ils appartinssent ou non à ces régiments. On devait

seulement avoir soin quand ils seraient arrivés au corps de changer

les boutons de leurs habits, pour qu'ils portassent les numéros

des régiments dans lesquels on les versait. Napoléon employa en

outre la précaution de ne pas faire connaître aux chefs des dépôts

la destination des conscrits qu'on leur demandait, de peur que, ne

s'intéressant plus à eux, ils ne leur donnassent des équipements de

rebut. Il prescrivit la même disposition pour la cavalerie légère.

Il fit partir tout ce qu'il y avait de chasseurs et de hussards déjà

formés, sans s'inquiéter davantage de les envoyer aux régiments

auxquels ils appartenaient, ordonnant seulement d'observer le plus

possible dans l'incorporation les ressemblances d'uniforme. Cependant

comme on ne pouvait pas mêler des hussards à des chasseurs, à cause

de l'extrême différence de l'équipement, et qu'il y avait plus de

hussards qu'on ne pouvait en employer, il en composa des escadrons de

guides, destinés à servir dans l'état-major de chaque corps d'armée,

afin d'épargner à la cavalerie légère le service des escortes, qui la

condamne à de nombreux détachements et à une fâcheuse dissémination.

Nous donnons ces détails dans l'intention de faire comprendre à quels

expédients Napoléon était réduit pour avoir envoyé ses principales

ressources en Espagne. Après avoir vaqué à ces divers soins, il

s'occupa d'organiser les cinquièmes bataillons. Il destinait ces

derniers, comme nous l'avons dit, outre leur rôle naturel de dépôts,

à former des réserves, soit pour garantir les côtes des tentatives

de l'Angleterre, soit pour rendre disponibles un certain nombre de

quatrièmes bataillons actuellement employés au camp de Boulogne,

soit enfin pour parer aux diverses éventualités de la guerre. Ayant

déjà demandé 80 mille hommes sur la conscription de 1810, il en

voulut lever encore 30 mille, pour porter l'effectif des cinquièmes

bataillons à 1,200 hommes au moins, et de plus il résolut de prendre

sur les conscriptions passées, malgré les appels réitérés qu'on

venait de leur faire, 10 mille hommes robustes pour sa garde. Il

prescrivit que ceux des cinquièmes bataillons qui seraient formés

les premiers fussent réunis en demi-brigades provisoires, de deux,

trois ou quatre bataillons chacune, à Pontivy, Paris, Boulogne,

Gand, Metz, Mayence, Strasbourg, Milan. Quant aux 10 mille conscrits

appelés sur les classes antérieures, il voulut les employer à donner

un développement tout nouveau à la garde impériale. Il avait aux

régiments de grenadiers et de chasseurs composant la vieille garde,

ajouté en 1807 deux régiments de fusiliers, qui avaient très-bien

servi. Il venait d'imaginer les tirailleurs, il imagina encore les

conscrits, en variant les noms suivant les circonstances de chaque

création. Il se décida donc à créer quatre régiments de tirailleurs,

quatre de conscrits, ce qui devait porter à 20 mille hommes au moins

l'infanterie de la garde, et à 25 mille le corps tout entier, en

y comprenant sa magnifique cavalerie, et son artillerie accrue de

48 bouches à feu. Bientôt les jeunes soldats devaient y égaler les

vieux en esprit militaire, et avoir de plus la supériorité de la

force physique, apanage ordinaire de la jeunesse. Aucune conception

n'attestait mieux la profonde connaissance que Napoléon avait des

armées, et l'inépuisable fécondité de son génie organisateur. En

outre il disposa tout pour faire venir en poste la vieille garde de

Bayonne à Paris, de Paris à Strasbourg.

[Note en marge: Réunion des contingents de la Confédération du Rhin.]

Il n'avait adressé qu'un avis aux princes de la Confédération du

Rhin. À partir du 2 mars il leur intima des ordres, comme chef

de cette Confédération. Il demanda à la Bavière 40 mille hommes,

afin d'en avoir 30 mille, qu'il plaça sous le commandement du

vieux maréchal Lefebvre, qui savait l'allemand, et qui au feu

était toujours digne de la grande armée. Le roi de Bavière aurait

désiré que son fils[10] commandât les troupes bavaroises, Napoléon

ne le voulut pas.--Il faut, lui dit-il, que votre armée se batte

sérieusement dans cette campagne, car il s'agit de conserver et

d'étendre même les agrandissements que la Bavière a reçus. Votre

fils, quand il aura fait avec nous six ou sept campagnes, pourra

commander. En attendant, qu'il vienne à mon état-major; il y sera

accueilli avec tous les égards qui lui sont dus, et il y apprendra

_notre métier_.--Par transaction, Napoléon accorda à ce jeune prince

le commandement de l'une des divisions bavaroises. Napoléon fixa

Munich, Landshut, Straubing, comme points de rassemblement de ces

trois divisions, assez en arrière de l'Inn pour qu'elles ne fussent

pas surprises par les Autrichiens, assez en avant du Lech et du

Danube pour couvrir nos rassemblements. (Voir la carte nº 14.)

Il demanda au roi de Wurtemberg 12 mille hommes, qui devaient se

réunir à Neresheim, et servir sous les ordres du général Vandamme,

au choix duquel le roi de Wurtemberg résistait, mais que Napoléon

lui imposa en écrivant ces propres paroles:--Je connais les défauts

du général Vandamme, mais c'est un véritable homme de guerre,

et dans ce difficile métier il faut savoir pardonner beaucoup

aux grandes qualités.--Napoléon réclama du grand-duc de Bade une

division de 8 à 10 mille hommes, et une de pareille force du duc

de Hesse-Darmstadt. Elles devaient se réunir vers la fin de mars à

Pforzheim et à Mergentheim. Quant aux moindres princes, les ducs de

Wurzbourg, de Nassau, de Saxe, il en exigea une division composée de

leurs contingents agglomérés, laquelle devait rejoindre à Wurzbourg

le quartier général du maréchal Davout. Il demanda au roi de Saxe

20 mille Saxons en avant de Dresde, 25 mille Polonais en avant de

Varsovie. Ces contingents formaient ensemble 110 à 115 mille hommes,

en réalité 100, dont 80 mille Allemands et 20 mille Polonais. Le

maréchal Bernadotte, venant des villes anséatiques avec la division

française Dupas, était chargé de prendre les Saxons sous son

commandement, et de rejoindre ensuite la grande armée sur le Danube.

Les Polonais couverts par le voisinage des Russes suffisaient pour

garder Varsovie. Les événements de la guerre pouvant amener l'abandon

momentané de Dresde et de Munich, Napoléon fit dire aux deux

souverains qui régnaient dans ces deux capitales, de se tenir prêts à

quitter leur résidence, pour se porter au centre de la Confédération,

leur offrant, si un court voyage en France leur plaisait, de mettre

à leur disposition toutes les habitations impériales magnifiquement

desservies. Il fit ordonner en outre à son frère Jérôme de réunir

20 mille Hessois, et à son frère Louis 20 mille Hollandais, double

force sur laquelle il comptait peu, parce que le premier administrait

sans économie son nouveau royaume, et que le second au contraire

administrait le sien avec toute la parcimonie hollandaise.

[Note 10: Celui que nous avons vu roi de nos jours, et amené par les

événements à abdiquer la couronne pour se vouer au culte des arts,

auxquels il a rendu dans son pays de grands services.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 36 段