Ces discours adressés à des coeurs exaspérés y pénétrèrent avec une

incroyable promptitude, et en peu de temps on amena à Constantinople

une révolution dans la politique extérieure, tout aussi étrange que

celles qui avaient eu lieu dans la politique intérieure. Tandis

qu'un an auparavant les Turcs, entourant les Français de leurs

acclamations, élevaient sous leur direction de formidables batteries

contre les Anglais, et lançaient à ces derniers des boulets rouges

et des cris de haine, on les voyait maintenant prodiguer l'outrage

aux Français, au point que ceux-ci ne pouvaient se montrer dans les

rues de Constantinople sans y être insultés, et que les Anglais y

étaient appelés par les voeux de la population entière. L'Autriche,

attentive à tous ces mouvements d'un peuple ardent et fanatique,

avertit les Anglais du succès de ses menées, et fit venir M. Adair

aux Dardanelles. Il y mouilla sur une frégate anglaise, et n'eut pas

longtemps à attendre la permission de paraître à Constantinople.

L'invitation de s'y rendre lui ayant été adressée sur les instances

de la diplomatie autrichienne, il y vint, et, après quelques

pourparlers, la paix conclue avec l'Angleterre fut signée dans les

premiers jours de janvier 1809. Dès cet instant la Porte fut à la

disposition de la nouvelle coalition, prête à faire tout ce que lui

inspireraient pour leur cause commune l'Autriche et l'Angleterre.

[Note en marge: Efforts moins heureux de la diplomatie autrichienne à

Saint-Pétersbourg.]

[Note en marge: Langage de l'Autriche auprès de l'empereur Alexandre.]

Les menées de l'Autriche n'étaient pas moins actives à

Saint-Pétersbourg qu'à Constantinople, mais elles ne pouvaient

pas y avoir le même succès. La cour de Vienne avait choisi pour

la représenter en cette circonstance le prince de Schwarzenberg,

brave militaire, peu exercé aux finesses de la diplomatie, mais

capable d'imposer par sa loyauté, et de donner le change sur les

véritables intentions de sa cour, qui lui étaient à peine connues.

Il avait mission d'affirmer que les intentions de l'Autriche étaient

droites et désintéressées, qu'elle ne voulait rien entreprendre, que

son unique préoccupation au contraire était de se défendre contre

des entreprises semblables à celles de Bayonne, que si l'empereur

Alexandre voulait revenir à une meilleure appréciation des intérêts

européens et russes, il trouverait en elle une amie sûre, nullement

jalouse, et ne prétendant lui disputer aucun agrandissement

compatible avec l'équilibre du monde. M. de Schwarzenberg était

chargé surtout de faire valoir le grand argument du moment, la

perfidie commise envers l'Espagne, laquelle ne permettait plus à

personne de rester allié du cabinet français sans un vrai déshonneur.

À cet égard, M. de Schwarzenberg, qui était un parfait honnête

homme, devait chercher à éveiller tout ce qu'il y avait d'honorable

susceptibilité dans le coeur de l'empereur Alexandre. Enfin, s'il

parvenait à se faire écouter, il devait, assure-t-on[6], offrir la

main de l'héritier de l'empire d'Autriche pour la grande-duchesse

Anne, ce qui ne pouvait rencontrer aucun obstacle de la part de

l'impératrice mère, et ce qui aurait rétabli l'intimité entre les

deux cours impériales.

[Note 6: La mission du prince de Schwarzenberg, qui eut à cette

époque une grande importance, fut entièrement connue du cabinet

français par les confidences de l'empereur Alexandre à M. de

Caulaincourt.]

[Note en marge: Nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre à

l'égard de Napoléon.]

L'empereur Alexandre, à cette époque, n'était déjà plus sincère dans

ses relations avec Napoléon, bien qu'il l'eût été dans les premiers

temps, lorsque l'enthousiasme de projets chimériques le portait à

tout approuver chez son allié. Alors il avait sincèrement admiré

le génie et la personne de Napoléon, qui valaient la peine d'être

admirés, et l'intérêt aidant l'enthousiasme, il était devenu un allié

tout à fait cordial. L'illusion des grands projets avait disparu

depuis qu'il ne s'agissait plus de Constantinople, mais seulement de

Bucharest et de Jassy. C'était sans doute un intérêt bien suffisant

pour la Russie que la conquête des provinces du Danube, laquelle

n'est pas même encore accomplie aujourd'hui; toutefois cet intérêt

plus positif, moins éblouissant, laissait Alexandre plus calme, et

le rendait soucieux sur les moyens d'exécution. Il avait semblé dans

l'origine qu'il suffirait du consentement de Napoléon pour obtenir

les provinces du Danube; mais au moment de réaliser ce voeu, les

difficultés pratiques se montraient beaucoup plus sérieuses qu'on

ne l'avait imaginé d'abord. Si Napoléon, soumettant rapidement

l'Espagne, faisant subir aux Anglais quelque éclatant désastre, avait

empêché l'Autriche de concevoir même une pensée de résistance; si

les Turcs dès lors n'avaient eu qu'à souscrire à ce qu'on aurait

décidé de leurs provinces, l'empereur Alexandre aurait pu conserver,

à défaut de l'enthousiasme inspiré par ses premiers projets, la

ferveur d'une alliance qui lui rapportait de si sûrs et si prompts

avantages. Mais quelque grand que fût le génie de Napoléon, quelque

grandes que fussent ses ressources, il s'était créé de telles

difficultés, qu'il avait fait naître chez ses ennemis de toute sorte

le courage de l'attaquer de nouveau. De son côté la Russie n'avait

pas eu en Finlande tous les succès sur lesquels on avait compté, tant

à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. Ce vaste empire, dont l'avenir est

immense, mais dont le présent est loin d'égaler l'avenir, véritable

Hercule au berceau, n'avait jamais pu envoyer plus d'une quarantaine

de mille hommes effectifs en Finlande, pendant la campagne d'été,

et il avait employé la belle saison à y faire contre les Suédois

un genre de guerre qui convenait peu à sa grandeur. Cette guerre

de Suède, en un mot, pas plus morale dans son principe que celle

d'Espagne, n'avait pas eu de succès plus décisifs, et les deux

empereurs, quoique fort supérieurs à leurs ennemis, n'avaient

cependant pas obtenu de la fortune de faveurs enivrantes. Aussi

l'empereur Alexandre n'était-il nullement enivré. Il trouvait que

ce que Napoléon lui abandonnait il fallait encore le conquérir par

de pénibles efforts, et le désenchantement toujours si prompt chez

lui le gagnait déjà sensiblement. Il jugeait Napoléon encore assez

puissant pour qu'il n'y eût aucune sûreté à se brouiller avec lui;

mais il ne le jugeait plus assez victorieux pour qu'il y eût le même

avantage à être son allié, ni surtout assez pur pour qu'il y eût le

même honneur. Et comme d'ailleurs il n'aurait probablement pas obtenu

de l'Autriche et de l'Angleterre les conquêtes qui continuaient à

être sa passion dominante, c'est-à-dire les provinces du Danube,

comme une nouvelle révolution dans ses amitiés l'aurait déshonoré, il

était résolu à persister dans l'alliance française, mais en tirant

de cette alliance le plus grand profit payé par le moindre retour

possible[7].

[Note 7: Ceux qui ont dépeint Alexandre comme toujours faux avec

Napoléon se sont trompés autant que ceux qui l'ont représenté comme

toujours sincère. Il fut sincère tant que durèrent son engouement

et la fortune prodigieuse de Napoléon. Il le fut moins quand à la

conquête de l'empire turc succéda dans ses rêves la conquête de la

Valachie et de la Moldavie, quand surtout Napoléon lui apparut moins

irrésistible et moins constamment heureux. Le calcul remplaça alors

l'enthousiasme pour faire place plus tard à un sentiment pire encore.

Mais, il faut l'avouer, Napoléon s'était attiré ce changement, et

il est difficile de prononcer une condamnation morale contre l'un

ou contre l'autre. Les entretiens secrets d'Alexandre avec M. de

Caulaincourt, que celui-ci mettait une scrupuleuse exactitude à

rapporter, révèlent ces changements successifs avec une vérité

frappante, même à travers toutes les flatteries dont Alexandre

accompagnait ses discours. Le changement se produisait avec une

naïveté qui prouve que l'homme le plus fin (et Alexandre l'était

beaucoup) a bien de la peine à cacher la vérité. Napoléon lui-même,

quoique de loin, ne pouvait pas s'y tromper, et tout prouve en effet

qu'il ne s'y trompa guère.]

[Date en marge: Fév. 1809.]

[Note en marge: Déplaisir que cause à l'empereur Alexandre une

nouvelle guerre de la France avec l'Autriche.]

[Note en marge: Résolution adoptée par Alexandre de tout faire pour

empêcher cette guerre.]

Dans une telle disposition cette guerre de la France avec l'Autriche

devait être pour Alexandre la circonstance la plus inopportune et la

plus inquiétante, car elle allait rendre plus difficile la conquête

des provinces turques, exiger un effort coûteux s'il fallait aider

Napoléon par l'envoi d'une armée en Gallicie, ajouter une nouvelle

guerre aux quatre qu'on avait déjà, contre les Suédois, les Anglais,

les Persans, les Turcs. Cette guerre allait en outre placer la Russie

en contradiction encore plus choquante avec ses antécédents, car elle

pouvait l'exposer à combattre dans les champs d'Austerlitz pour les

Français contre les Autrichiens, et fournir de nouveaux griefs à

l'aristocratie russe, qui blâmait l'intimité avec la France. Enfin,

heureuse ou malheureuse, elle devait amener un résultat également

fâcheux: car heureuse, elle pouvait inspirer à Napoléon la funeste

pensée de détruire l'Autriche, et de supprimer ainsi toute puissance

intermédiaire entre le Rhin et le Niémen; malheureuse, elle devait

rendre ridicule, dangereuse, et infructueuse au moins, l'alliance

contractée avec la France, au grand scandale de toute la vieille

Europe. Il n'y a pas de pire position que celle de ne pouvoir

souhaiter ni le succès ni l'insuccès d'une guerre, et ce qu'on a

de mieux à faire alors c'est de chercher à l'empêcher. C'était en

effet ce qu'Alexandre était résolu à essayer par tous les moyens

imaginables.

[Note en marge: Langage d'Alexandre à M. de Caulaincourt.]

M. de Romanzoff était revenu à Saint-Pétersbourg séduit par les

procédés de Napoléon, autant que M. de Caulaincourt l'était par

ceux d'Alexandre. Mais les deux souverains étaient assez supérieurs

à leurs ministres pour échapper aux séductions qui trompaient ces

derniers. Alexandre se laissa raconter les merveilles de Paris et les

attentions dont Napoléon avait comblé M. de Romanzoff, tout comme

Napoléon se laissait raconter les aimables prévenances dont M. de

Caulaincourt était chaque jour l'objet; mais il ne dévia d'aucune de

ses résolutions. Il arrêta d'accord avec M. de Romanzoff son langage

et sa conduite envers la France, et eut avec M. de Caulaincourt

plusieurs entretiens fort importants. Il ne lui dissimula presque

rien de ce qu'il pensait de la situation; il en parla impartialement

pour Napoléon, modestement pour lui-même.

Il convint que la guerre de la Finlande n'avait pas été bien

conduite, mais il exprima le regret que Napoléon de son côté n'eût

pas obtenu contre les Anglais de succès plus décisifs; il parut

même penser que les Anglais après tout avaient seuls gagné quelque

chose à l'entreprise sur l'Espagne, puisqu'ils allaient avoir les

colonies espagnoles à leur disposition, ce qui valait bien la

conquête, fort douteuse du reste, de Lisbonne et de Cadix pour les

Français. Il exprima tout le chagrin qu'il éprouverait d'avoir

à combattre les anciens alliés à côté desquels il se trouvait à

Austerlitz, les embarras que cette singulière situation lui causerait

à Saint-Pétersbourg, dans la haute société et même dans la nation; il

avoua la difficulté qu'il aurait de réunir, outre une nouvelle armée

en Finlande, des troupes d'observation le long de la Baltique, une

grande armée conquérante contre la Turquie, et une armée auxiliaire

des Français contre l'Autriche, difficulté non-seulement militaire

mais surtout financière. Il alla enfin dans ses confidences jusqu'à

déclarer que le succès même de la nouvelle guerre lui inspirait des

soucis, car il verrait avec alarme disparaître l'Autriche, et ne se

prêterait pas à ce qu'on la remplaçât par une Pologne. Il déclara que

la paix lui était nécessaire à lui, mais qu'il la croyait nécessaire

aussi à Napoléon; car, disait-il, il ne lui échappait pas que la

France commençait à la désirer, et à changer de sentiment envers

son glorieux souverain. C'étaient là tout autant de raisons pour

qu'on le laissât agir en liberté envers l'Autriche, et faire tout

ce qu'il pourrait pour empêcher une guerre dont la pensée seule lui

était souverainement désagréable. Malheureusement, ajoutait-il,

il était loin de croire avec Napoléon qu'il suffît de menacer, de

remettre des _ultimatum_ au nom des deux plus grandes puissances de

l'univers, pour arrêter des gens effarés, dominés par la haine et la

terreur, chez lesquels il y avait, avec beaucoup d'exagération de

langage, une part de crainte sincère dont il fallait tenir compte.

En conséquence il demandait qu'on lui permît de les rassurer et de

les intimider tout à la fois, de les rassurer en niant positivement

le projet prétendu de les traiter comme l'Espagne, de les intimider

en leur montrant les suites funestes qu'entraînerait pour eux une

nouvelle guerre. Alexandre se refusa en outre, comme l'aurait voulu

Napoléon, à confier la conduite de cette affaire aux deux ministres

de Russie et de France à Vienne. Napoléon, tout en souhaitant la

paix, croyait que ces deux ministres seraient plus péremptoires, et

dès lors plus écoutés. Alexandre au contraire croyait qu'ils iraient

droit à la guerre.--Nos ministres brouilleront tout, dit-il à M. de

Caulaincourt. Qu'on me laisse agir et parler, et si la guerre peut

être évitée, je l'éviterai; si elle ne le peut pas, j'agirai, quand

elle sera devenue inévitable, loyalement et franchement.--

Il n'y avait donc qu'à le laisser agir, puisqu'en définitive ses

vues étant toutes pacifiques, concordaient exactement avec celles de

Napoléon, qui désirait ardemment éviter la guerre. Il le désirait à

tel point qu'il avait secrètement autorisé Alexandre à promettre

non-seulement la double garantie de la Russie et de la France pour

l'intégrité des États autrichiens, mais l'évacuation complète du

territoire de la Confédération du Rhin, ce qui signifiait qu'il n'y

aurait plus un soldat français en Allemagne.

[Note en marge: Efforts de l'empereur Alexandre auprès de l'Autriche

pour la détourner de faire la guerre.]

Alexandre, tenant sa parole, s'exprima avec la plus entière franchise

devant M. de Schwarzenberg. Peu maître de son embarras quand le

ministre autrichien[8] lui reprocha de se faire le complice de

l'indigne conduite tenue à Bayonne, il ne se laissa point toucher par

l'appel fait à ses sentiments en faveur de la cause européenne, et

opposant à la politique autrichienne tous les mensonges, toutes les

dissimulations dont elle s'était rendue coupable depuis deux ans,

car elle n'avait cessé de parler de paix quand elle préparait la

guerre, il finit par déclarer qu'il avait des engagements formels,

pris dans le seul intérêt de son empire, et auxquels il n'entendait

pas manquer; que si on avait la folie de rompre on serait écrasé

par Napoléon, mais qu'on obligerait aussi la Russie à intervenir,

parce que l'ayant promis, elle tiendrait parole, et unirait ses

troupes aux troupes françaises; que cet affranchissement de l'Europe

dont on parlait sans cesse, on ne l'amènerait pas; qu'on ne ferait

en déterminant un nouvel effort de celui qu'on appelait un colosse

écrasant, que de le rendre plus écrasant encore; que l'unique

résultat qu'on obtiendrait serait de donner à l'Angleterre, autre

colosse écrasant sur les mers, le moyen d'éloigner la paix dont

on avait un si urgent besoin; que quant à lui la paix était tout

ce qu'il voulait (les provinces danubiennes comprises, aurait-il

pu ajouter); qu'il fallait enfin qu'on y arrivât; qu'il tiendrait

pour ennemi quiconque en éloignerait le moment, et qu'il emploierait

contre celui-là, quel qu'il fût, toutes les forces de son empire.

Alexandre écarta toute insinuation relativement à une alliance de

famille avec l'Autriche, car il n'aurait pas commis l'inconvenance

de donner à un archiduc une princesse qu'il avait presque promise à

Napoléon.

[Note 8: M. de Schwarzenberg se vantait d'avoir fait baisser les

yeux à Alexandre lorsqu'il lui avait rappelé qu'il se rendait le

complice d'une odieuse spoliation en secondant l'auteur de la guerre

d'Espagne.]

[Note en marge: Surprise de M. de Schwarzenberg en entendant le

langage de l'empereur Alexandre.]

Le ministre autrichien fut atterré par ces franches déclarations.

La société de Saint-Pétersbourg, moins ardente assurément que celle

de Vienne, lui avait cependant fait espérer un autre résultat. Il

avait trouvé tout le monde du parti européen contre la France, bien

qu'on n'osât point parler ouvertement, par crainte de contrarier

l'empereur. Il avait de plus acquis la certitude que dans la famille

impériale on éprouvait les mêmes sentiments, et il s'était flatté de

rencontrer un meilleur accueil auprès de l'empereur. Un ambassadeur

plus expérimenté aurait vu que sous des sentiments très-réels,

partagés à un certain degré par Alexandre lui-même, il y avait les

intérêts, qui étaient liés en ce moment à ceux de la France; que si

l'aristocratie russe et la famille impériale obéissaient à un caprice

en se permettant le langage qui allait le mieux à leurs préjugés,

l'empereur et son cabinet avaient une autre conduite à tenir, et

que s'ils pouvaient acquérir un beau territoire tandis que Napoléon

détruirait les Bourbons, leur rôle était naturellement indiqué,

c'était de laisser dire les gens de cour et les femmes, et de faire

les affaires de l'empire, en tâchant de gagner dans ce bouleversement

les bords si désirés du Danube.

[Note en marge: Armements de la Russie en vue de la guerre prochaine.]

L'excellent prince de Schwarzenberg, ne comprenant rien à ces

contradictions apparentes, remplissait Saint-Pétersbourg de ses

lamentations. Il écrivit à sa cour des dépêches qui auraient dû

la retenir, si elle avait pu être arrêtée encore sur la pente qui

l'entraînait. Alexandre, voyant qu'il avait produit une certaine

impression sur le représentant de l'Autriche, se plut à espérer que

celui-ci gagnerait peut-être quelque chose auprès de sa cour, mais

sans toutefois y compter, et il fit ses préparatifs pour une guerre

prochaine. Il avait à coeur de terminer au plus tôt la guerre de

Finlande. Il envoya un renfort qui portait à 60 mille hommes environ

les forces agissantes dans cette province. Il ordonna de marcher sur

le centre de la Suède à travers la mer gelée. Une colonne devait

contourner le golfe de Bothnie pour se diriger par Uleaborg sur

Tornea et Umea. Une seconde devait traverser sur la glace le golfe de

Bothnie en partant de Wasa, pour donner la main à la première sous

Umea. La troisième, qui était la principale, devait cheminer aussi

sur la glace, et marcher par les îles d'Aland sur Stockholm. La garde

et deux divisions étaient destinées à rester entre Saint-Pétersbourg,

Revel et Riga, pour y veiller aux tentatives des Anglais contre le

littoral de la Baltique. Quatre divisions d'infanterie et une de

cavalerie, formant 60 mille hommes, avaient mission d'entrer en

Gallicie pour y tenir la balance des événements, bien plus que pour

y seconder les armées françaises. Enfin il était naturel que les

plus grands efforts de la Russie se dirigeassent vers la Turquie,

car si Alexandre voulait être modérateur en Occident, il voulait

être conquérant en Orient, et il avait envoyé huit divisions sur le

bas Danube, dont une de réserve formée de troisièmes bataillons.

Celle-ci devait suivre une direction moyenne entre la Transylvanie

et la Valachie, de façon à pouvoir, ou seconder l'armée d'invasion

qui marchait contre les Turcs, ou se rabattre sur l'armée de

Gallicie, afin d'y concourir d'une manière quelconque aux événements

qui surgiraient de ce côté. Cette division était comptée à M. de

Caulaincourt comme une de celles qui étaient consacrées au service

de l'alliance. L'ensemble des troupes agissant dans cette direction

s'élevait à 120 mille hommes environ. Ainsi, terminer la conquête

de la Finlande, tenir tête aux Anglais, conquérir les bouches du

Danube, modérer les événements d'Allemagne, furent les divers

emplois auxquels Alexandre consacra les 280 mille hommes de troupes

actives dont il pouvait disposer. S'il ne faisait pas davantage,

il l'imputait à ses finances, de l'état desquelles il se plaignait

constamment à M. de Caulaincourt, parlant sans cesse des cinq guerres

qu'il allait avoir sur les bras, et quoique toujours fier dans son

attitude, devenant presque humble quand il s'agissait d'argent, et

demandant qu'on l'aidât à contracter des emprunts soit en France soit

en Hollande.

[Note en marge: L'attitude de la Russie, loin de décourager

l'Autriche, ne sert qu'à précipiter les événements.]

La conduite de la Russie déconcerta beaucoup le cabinet de Vienne,

qui s'était attendu à la trouver moins contraire à ses vues, parce

qu'il avait jugé du cabinet par le langage de la noblesse russe dans

les cercles de Saint-Pétersbourg. Toutefois, bien qu'il regardât la

mission du prince de Schwarzenberg comme avortée, il se flatta que ce

cabinet ne résisterait pas long-temps à l'opinion de la nation, et

surtout à un premier succès des armées autrichiennes; il se persuada

que ce premier succès qui devait, disait-on, entraîner l'Allemagne,

entraînerait aussi le continent tout entier, et qu'il suffirait de

donner le signal, de le donner heureusement, pour être suivi. Les

60 mille hommes destinés à la Gallicie furent considérés comme un

simple corps d'observation, auquel il suffirait d'opposer des forces

très-inférieures, chargées également d'observer plutôt que d'agir. On

ne prit donc ni le langage, ni les démonstrations armées de la Russie

comme un argument contre la guerre, et on se décida au contraire à

tout précipiter, de manière à remporter sur les troupes françaises,

encore disséminées de Magdebourg à Ulm, ce premier succès qui devait

entraîner toutes les puissances. On était dans une de ces situations

où, ne pouvant plus reculer, on prend chaque circonstance, même

décourageante, pour une raison d'avancer.

[Date en marge: Mars 1809.]

[Note en marge: Époque choisie et plan de campagne adopté pour la

prochaine guerre.]

Les préparatifs de guerre, les allées et venues de la diplomatie,

ayant rempli le mois de février et une partie du mois de mars, on

voulait être sur le théâtre des opérations au commencement d'avril,

c'est-à-dire aux premiers jours où la guerre est possible en

Autriche, car c'est à peine s'il devait y avoir alors de l'herbe sur

le sol. On se fixa donc à Vienne sur le plan de campagne à adopter.

D'abord il fut établi qu'on ne ferait agir vers l'Italie et vers la

Gallicie que les moindres forces de l'empire. On résolut d'envoyer

sous l'archiduc Jean une cinquantaine de mille hommes, pour seconder

l'insurrection du Tyrol, et occuper par leur présence les forces

des Français en Italie. On y ajouta huit à dix mille hommes pour

batailler avec le général Marmont en Dalmatie. On destina l'archiduc

Ferdinand avec 40 mille hommes à contenir l'armée saxo-polonaise,

réunie sous Varsovie, et à observer les Russes qui s'avançaient en

Gallicie.

[Note en marge: Composition et direction de la principale masse des

forces autrichiennes.]

La principale masse, celle qui contenait les troupes les meilleures,

les plus nombreuses, devait agir en Allemagne, par le haut Danube,

et tenter l'entreprise hardie de surprendre les Français avant leur

concentration. C'était l'archiduc Charles qui devait la commander

comme généralissime, et qui l'avait organisée comme ministre de

la guerre. Il n'y avait par conséquent rien négligé. Elle était

d'environ 200 mille hommes, forte surtout en infanterie, que

l'archiduc s'était appliqué à rendre excellente, forte aussi en

artillerie, qui avait toujours été très-bonne en Autriche, mais moins

bien pourvue en cavalerie, que l'archiduc Charles n'avait point

augmentée, et qui au surplus sans être nombreuse était aussi brave

que bien exercée. Elle était divisée en six corps d'armée et en deux

corps de réserve, répartis en Bohême et Haute-Autriche. C'était un

total de 300 mille hommes de troupes actives, en y comprenant les

troupes destinées à opérer en Italie et en Gallicie. Derrière cette

masse principale, la réserve ainsi que l'insurrection hongroise

devaient couvrir Vienne, et Vienne perdue, s'enfoncer en Hongrie,

pour y recueillir les restes de l'armée active, et y prolonger la

guerre. Cette seconde portion, forte de plus de 200 mille hommes de

milices peu aguerries, mais déjà passablement instruites, portait au

delà de 500 mille hommes les ressources de l'Autriche, qui n'avait

jamais fait un pareil déploiement de forces.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 36 段