dispositions beaucoup meilleures. En Saxe, bien que nous eussions
rendu à la maison régnante la Pologne et un titre royal, on disait
que le roi pour ses intérêts personnels trahissait la cause de
l'Allemagne, et écrasait ses sujets d'impôts et de levées de troupes,
car la conscription était déjà une plaie européenne qu'on imputait
partout à Napoléon. En Westphalie, où un jeune prince de la maison
Bonaparte avait remplacé la vieille maison de Hesse, et faisait par
l'éclat de son luxe bien plus que par la sagesse de son gouvernement
un contraste singulier avec cette maison de tout temps fort avare,
on éprouvait la haine la plus vive. En Bavière, en Wurtemberg, dans
le pays de Bade, où les princes avaient gagné des agrandissements
de titres et de territoires que les peuples payaient en logements
de troupes, en conscriptions et en impôts, on se plaignait tout
haut de souverains qui sacrifiaient leur pays à leur ambition
personnelle. Chez tous ces peuples le sentiment de l'indépendance
nationale éveillait le sentiment de la liberté, et on parlait de
s'affranchir de princes qui ne savaient pas s'affranchir de Napoléon.
On allait plus loin, et déjà quelques esprits plus ardents formaient
des sociétés secrètes pour délivrer l'Europe de son oppresseur,
les nations de leurs gouvernements absolus. Un phénomène effrayant
commençait même à se produire: certains esprits s'enflammant à la
flamme générale, nourrissaient secrètement, ainsi qu'on le verra
bientôt, l'affreuse pensée de l'assassinat contre Napoléon, que
l'admiration et la haine du monde dépeignaient à tous les yeux comme
la cause unique des événements du siècle.
[Note en marge: Insurrection longuement préparée en Tyrol.]
En Tyrol, où subsistait un vieil attachement héréditaire pour la
maison d'Autriche, on supportait avec impatience le joug de la
Bavière. On montrait hardiment cette impatience, on s'assemblait
chez les aubergistes, principaux personnages de ces montagnes comme
de celles de Suisse, et on y préparait une insurrection générale
pour le jour des premières hostilités. De nombreux émissaires, sans
se cacher des autorités bavaroises qui étaient trop faibles pour
se faire respecter, allaient chaque jour annoncer ces dispositions
à Vienne. Ce n'était là, il est vrai, qu'un premier élan de coeur
chez tous les peuples allemands. Il fallait encore pour eux bien
des souffrances, et pour les Français bien des revers, avant qu'ils
osassent s'insurger contre le prétendu Attila. Mais si l'Autriche
levait son étendard, et si elle avait un premier succès, nul doute
que l'insurrection ne pût bientôt devenir générale en Allemagne, et
que nos alliés eux-mêmes ne fissent une éclatante défection.
[Note en marge: Encouragements que l'Autriche trouve dans l'état de
l'Allemagne.]
Ces faits transmis et exagérés naturellement à Vienne, y avaient
porté l'exaltation au comble. On se disait que le temps était enfin
venu d'agir, et de ne plus laisser passer les occasions comme on
l'avait fait en 1807; que la circonstance de l'insurrection espagnole
négligée, on ne la retrouverait plus; que le moment était d'autant
plus favorable que Napoléon n'avait pas 80 mille hommes de troupes en
Allemagne (ce qui était fort inexact), dispersés depuis la Baltique
jusque sur le haut Danube; que l'Italie elle-même s'était dégarnie
pour la Catalogne; que la conscription se levait avec la plus grande
difficulté; que le tyran de l'Europe l'était aussi de la France,
car il était obligé pour contenir ses concitoyens, devenus d'abord
ses sujets, puis ses esclaves, de frapper jusqu'à ses meilleurs
serviteurs (allusion à MM. de Talleyrand et Fouché qu'on disait
disgraciés). On ajoutait que Napoléon ne pourrait pas remplacer les
vieilles troupes envoyées au delà des Pyrénées, qu'on le saisirait
au dépourvu, qu'au premier signal les États allemands ses alliés
se détacheraient de lui, que les États allemands ses ennemis se
soulèveraient avec enthousiasme, que la Prusse s'ébranlerait
jusqu'au dernier homme; que l'empereur Alexandre lui-même, engagé
dans une politique condamnée par la nation russe, abandonnerait au
premier revers une alliance qu'il avait adoptée parce qu'elle était
puissante, non parce qu'elle lui était agréable; qu'en un mot il
fallait seulement donner le signal, que ce signal donné le monde
entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut
universel.
À ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons
beaucoup moins sérieuses. On prétendait que ce n'était pas seulement
pour se relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus
tôt, car la ruine de la maison de Habsbourg était résolue, après
celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Français voulait,
disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les
trônes de l'Europe des dynasties de sa création. On citait avec une
singulière insistance un propos insignifiant que Napoléon, sous les
murs de Madrid, avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une
sorte d'affectation à leur faire attendre le retour de son frère
Joseph.--Si vous ne le voulez pas pour roi, leur avait-il dit, je
n'entends pas vous l'imposer, j'ai un autre trône à lui donner; et,
quant à vous, je vous traiterai en pays conquis.--C'était là un
propos de circonstance tenu pour produire un effet d'un moment; et
si Napoléon songeait vraiment à un autre trône que celui d'Espagne
en proférant ces paroles, il songeait tout au plus au trône de
Naples, que Joseph lui avait redemandé avec de vives instances, et
dont Murat, malade alors, n'avait pas encore pris possession. Mais
cet autre trône n'était, à en croire la haute société de Vienne, que
le trône d'Autriche. Il fallait donc, ou périr honteusement en se
soumettant, ou périr glorieusement en résistant, avec chance au moins
de se sauver. Il n'y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et
il fallait prendre son parti, le prendre surtout au plus tôt. Vienne
enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1806.
[Note en marge: Préparatifs militaires de l'Autriche, et influence
morale de ces préparatifs.]
[Note en marge: Création de la landwehr.]
[Note en marge: Forces de l'Autriche prêtes à entrer en ligne.]
À cette impulsion naissant de ressentiments accumulés, s'en
joignait une autre qui naissait des armements eux-mêmes, poussés
si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en
servir ou y renoncer. L'Autriche, après ses revers militaires,
avait naturellement songé à en rechercher la cause et à y porter
remède. En conséquence, elle avait confié le ministère de la
guerre à l'archiduc Charles, avec mission de réorganiser l'armée
autrichienne, de telle sorte qu'à la première occasion favorable
on pût recommencer la lutte contre la France avec plus de chance
de succès. Ce prince, s'appliquant consciencieusement à remplir sa
tâche, avait d'abord accru les cadres en complétant les troisièmes
bataillons de chaque régiment, de manière à les rendre propres à
devenir bataillons de guerre. Il avait ensuite imaginé la landwehr,
espèce de milice imitée de nos gardes nationales, qui était composée
de la noblesse et du peuple, l'une servant de cadre à l'autre, et
appelée à se réunir dans certains points déterminés pour y former
des corps de réserve. On instruisait cette milice fort activement,
et chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant
l'uniforme et les moustaches, affectant les allures militaires que
Napoléon obligeait toute l'Europe à se donner, manoeuvraient dans les
villes d'Autriche, sous la direction de vieux nobles retirés depuis
longtemps des armées, mais prêts à y rentrer pour le service d'une
dynastie à laquelle ils étaient dévoués. Les étrangers qui avaient
connu autrefois l'Autriche si tranquille, si mécontente de la guerre,
en la voyant aujourd'hui si agitée, si belliqueuse, ne pouvaient
plus la reconnaître. On venait de tenir la diète de Hongrie, et de
lui demander ce qu'on appelait l'insurrection, espèce de levée en
masse, composée surtout de cavalerie, et indépendante des régiments
réguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La diète avait
voté cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour
en payer la dépense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler
ces préparatifs, et on les accélérait même, comme pour une guerre qui
devait éclater au printemps, c'est-à-dire sous deux ou trois mois.
On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que
l'archiduc Charles avait mis trois années à organiser, sur 200 mille
hommes de troupes de réserve, comprenant ce que la landwehr contenait
de plus militaire, et enfin sur une force qu'il était impossible
d'évaluer, celle de l'insurrection hongroise. Déjà on avait
commencé à réunir les régiments en Carinthie, en Haute-Autriche, en
Bohême, pour procéder à la formation des corps d'armée. On attelait
l'artillerie, et on la faisait passer en plein jour à travers la
ville de Vienne, précédée ou suivie des régiments d'infanterie, au
milieu des acclamations du peuple de la capitale. On exécutait des
travaux considérables dans trois places qui devaient entrer dans le
plan des opérations. Ces places étaient celles d'Enns, au confluent
du Danube et de l'Ens, avec un pont à Mauthausen, pour couvrir Vienne
contre une invasion venue de la Bavière: celle de Bruck sur la Muhr,
pour couvrir Vienne contre une invasion venue d'Italie: enfin, celle
de Comorn, pour préparer une grande place de dépôt en cas de retraite
en Hongrie, indiquant par là qu'on voulait pousser la guerre à
outrance, et ne pas regarder la lutte comme finie après la perte de
Vienne. On armait publiquement cette dernière ville, et on hissait
les canons sur ses remparts.
[Note en marge: Dispositions personnelles de la famille impériale.]
Le langage adopté pour expliquer à soi et aux autres une telle
conduite tenue en pleine paix, c'est que la destruction de la maison
d'Espagne présageait une tentative prochaine contre la maison
d'Autriche; qu'on devait donc être prêt pour le mois de mars ou
d'avril; qu'on allait être attaqué infailliblement, et qu'avec une
telle certitude il ne fallait pas se laisser prévenir, mais prévenir
un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui qui tirerait
le premier coup de canon, que le véritable agresseur serait aux yeux
des honnêtes gens l'auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de
la population croyait à ces discours avec une bonne foi parfaite;
la cour y croyait peu ou pas du tout, bien que le détrônement
des Bourbons l'eût sérieusement alarmée; mais elle était surtout
exaspérée de ses revers, et après l'occasion manquée de la guerre
de Pologne, elle craignait de laisser échapper celle de la guerre
d'Espagne. Toute la noblesse était de cet avis, mue à la fois par
de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions
de l'aristocratie allemande. D'ailleurs les nombreux agents de
l'Angleterre, réintroduits officieusement à Vienne, l'excitaient à
qui mieux mieux. Les archiducs n'étaient pas les moins vifs dans
cette sorte de croisade, excepté toutefois le principal, le plus
responsable d'entre eux, l'archiduc Charles, qui, destiné à commander
en chef, frémissait non à l'idée des boulets, car il n'y avait
pas un soldat plus brave que lui, mais à l'idée de se retrouver
encore en face du vainqueur du Tagliamento, jouant contre lui le
sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage, il préparait
la guerre sans la désirer. Pour piquer son courage, on l'appelait
d'un nom emprunté aux événements d'Espagne, celui de _Prince de la
paix_. L'empereur François, toujours sensé, mais peu énergique,
s'abandonnait à un entraînement qu'il blâmait, se contentant de
lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu'il laissait
commettre, surtout quand ces fautes étaient l'oeuvre de ses frères.
Récemment uni, depuis son veuvage, à une princesse de la maison
de Modène, laquelle était la plus imbue des préjugés autrichiens,
il avait l'avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son
intérieur de famille d'accord tout entier avec la tendance à laquelle
il cédait, et de voir ainsi tous ses proches, excepté lui-même,
approuvant ce qui allait prévaloir. Cela suffisait à son repos et à
son caractère.
[Note en marge: La cour d'Autriche, dominée par l'entraînement
général, se décide pour la guerre.]
Ainsi, toujours armant, parlant, s'exaltant les uns les autres depuis
plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient
l'Autriche en étaient venus à un état d'hostilité ouverte, et il
leur fallait absolument prendre une résolution. Au surplus, le
brusque retour de Napoléon à Paris, l'appel adressé aux princes de
la Confédération du Rhin, les mouvements de troupes françaises vers
le Haut-Palatinat et la Bavière, donnaient à penser que la France
elle-même se préparait à la guerre par laquelle on avait espéré
la surprendre. Ainsi, en voulant se prémunir contre un danger qui
n'existait pas, on l'avait créé. On aurait pu sans doute s'expliquer
avec Napoléon, et on en aurait trouvé le moyen dans l'offre de
garantie faite à Paris par la diplomatie russe et française. Mais
ce genre de dénoûment était usé, car il avait déjà servi après
Tilsit à se tirer d'un semblable mauvais pas. Il était difficile
de sortir encore une fois d'une pareille position par un nouveau
simulacre de réconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti
de la guerre ou celui du désarmement immédiat; car, outre qu'on ne
pouvait plus trouver d'explications spécieuses pour des préparatifs
aussi avancés, il devenait impossible d'en supporter la dépense.
Mais en face de l'Allemagne, de l'Angleterre, de soi-même, se dire
tout à coup rassuré après avoir paru si alarmé, abandonner ceux
qu'on nommait les héroïques Espagnols, laisser perdre encore ce
qu'on était convenu d'appeler la plus belle des occasions, était
impossible. Il fallait vaincre ou périr les armes à la main, et
d'ailleurs on avait, disait-on, bien des chances pour soi: l'armée
autrichienne réorganisée et plus florissante que jamais; l'Allemagne
exaspérée faisant des voeux ardents, et au premier succès prête à
passer des voeux au concours le plus actif; l'Angleterre offrant ses
subsides; la Russie chancelante; la France commençant à penser ce que
pensait l'Europe, et devant donner moins d'appui au conquérant qui
pour ravager le monde l'épuisait elle-même; l'armée française enfin
dispersée de l'Oder au Tage, des montagnes de la Bohême à celles de
la Sierra-Morena, décimée par dix-huit ans de guerres incessantes,
et faiblement recrutée par de jeunes soldats qu'on arrachait au
désespoir de leurs familles, dans un âge qui était à peine celui de
l'adolescence. Sous l'empire de ces mille raisons, un jour, sans
savoir comment, on se trouva entraîné avec tout le monde par la
passion générale, et la guerre fut décidée. On ordonna de réunir cinq
corps d'armée en Bohême, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie,
un en Gallicie. L'archiduc Charles devait en être le généralissime.
Les efforts de la diplomatie se joignirent à ceux de l'administration
militaire pour préparer un autre moyen de guerre, celui des alliances.
[Note en marge: Efforts de la diplomatie autrichienne auprès des
cours de l'Europe pour les entraîner à la guerre.]
On renoua avec l'Angleterre des relations qui n'avaient été que
fictivement rompues; on accepta les subsides qu'elle offrait
à pleines mains, et on continua l'oeuvre déjà commencée de sa
réconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d'essayer une
tentative auprès de l'empereur Alexandre pour le ramener à ce qu'on
appelait l'intérêt de l'Europe, et son intérêt bien entendu à lui.
[Note en marge: Situation des choses à Constantinople.]
La diplomatie autrichienne avait beaucoup à faire à Constantinople:
éloigner les Turcs de la France, les rapprocher de l'Angleterre, les
disposer à se jeter sur la Russie si celle-ci continuait à marcher
avec Napoléon, ou à la laisser en paix si elle rompait avec lui, de
manière qu'on n'eût affaire qu'à l'ennemi commun de l'Europe, était
une politique fort bien calculée, et qui méritait d'être suivie
avec activité. Du reste, les révolutions continuelles de la cour de
Turquie prêtaient à toutes les intrigues extérieures.
[Note en marge: Mustapha-Baraïctar en voulant replacer Sélim sur
le trône, entraîne la perte de ce prince, et provoque une nouvelle
révolution dans le sérail.]
[Note en marge: Élévation au trône du jeune sultan Mahmoud.]
[Note en marge: Mort de Mustapha-Baraïctar.]
Depuis la chute du sultan Sélim, de nouvelles catastrophes avaient
ensanglanté le sérail, et donné à la Turquie l'apparence d'un empire
qui, au milieu de ses convulsions intérieures, s'affaisse sur
lui-même. Le fameux pacha de Rutschuk, Mustapha-Baraïctar, soit
qu'il fût, comme il le prétendait, attaché à son maître Sélim, soit
qu'il fût offensé qu'une faction fanatique, composée de janissaires
et d'ulémas, eût donné le sceptre sans le consulter, était venu se
placer à Andrinople à la tête d'une armée dévouée. De là il avait
paru gouverner l'empire, car tous les pachas lui avaient adressé
des députés, ou s'étaient rendus auprès de lui en personne, pour
s'informer de ses volontés, et le nouveau sultan lui-même, Mustapha,
avait envoyé des ambassadeurs à son camp, comme pour se mettre à
sa discrétion. Ainsi, sous prétexte de conférer sur le sort de
l'empire, Mustapha-Baraïctar en disposait. Bientôt il était venu
camper sous les murs de Constantinople, et un jour enfin il avait
marché sur le sérail pour replacer sur le trône Sélim, qui vivait
enfermé avec les femmes et gardé par les eunuques. Mais, au moment
où il allait exécuter ce projet, on avait jeté à ses pieds la tête
de son maître infortuné, prince le meilleur qui depuis longtemps
eût régné à Constantinople. Baraïctar, pour venger Sélim, avait
déposé Mustapha après un règne de courte durée. À défaut d'autre, il
avait été obligé de prendre le frère de Mustapha lui-même, Mahmoud,
âgé de vingt-quatre ans, prince qui ne manquait pas de qualités,
et qui avait contracté auprès de Sélim prisonnier le goût de la
civilisation européenne. Cette révolution opérée, Mustapha-Baraïctar
avait gouverné l'empire pendant quelques mois, avec une autorité
absolue, sous le nom du jeune sultan. Mais une nouvelle révolte de
janissaires avait fait cesser ce despotisme en ajoutant catastrophes
sur catastrophes. Baraïctar, surpris par les janissaires avant qu'il
eût pu regagner le sérail, s'était caché dans un souterrain de son
palais en flammes, et il y avait péri sous les cendres et les ruines.
Mahmoud, qui joignait à de l'esprit quelque hardiesse, une certaine
astuce, n'avait pas été étranger à cette dernière révolution. Délivré
d'un maître insolent, il avait entrepris de gouverner lui-même son
empire chancelant, et il l'essayait au moment même où la France et
l'Autriche allaient se mesurer encore une fois sur les bords du
Danube. Attirer les Turcs à elle pour en disposer à sa convenance,
était, comme nous venons de le dire, d'une grande importance pour
l'Autriche, car elle pouvait ou jeter un ennemi de plus sur les bras
des Russes si ceux-ci continuaient à rester alliés de la France, ou
les débarrasser de cet ennemi incommode s'ils consentaient à s'unir à
ce qu'on appelait la cause européenne.
[Note en marge: La seule insinuation de céder les provinces du Danube
soulève tous les Turcs.]
[Note en marge: Avantages que la diplomatie autrichienne tire des
ouvertures faites par la France à Constantinople.]
La chose devenait facile depuis la nouvelle position de la France
à l'égard des Turcs. Il lui était en effet impossible, unie comme
elle l'était avec la Russie, de rester en confiance avec eux. Pour
colorer le changement survenu après Tilsit, elle avait d'abord pris
pour excuse la chute de son excellent ami Sélim. À cela le sultan
Mustapha avait répondu que ce changement ne devait en rien refroidir
la France, car la Porte restait sa meilleure amie. Napoléon avait
alors répliqué que, puisqu'il en était ainsi, il s'occuperait de
ménager une bonne paix entre les Russes et les Turcs, mais il
n'avait pas osé parler des conditions. Pourtant les Russes insistant,
soit avant, soit après Erfurt, pour qu'on terminât avec les Turcs, et
qu'on leur demandât les provinces du Danube; les Turcs, de leur côté,
se plaignant auprès de la France de ce qu'elle ne leur procurait
point la paix promise, Napoléon, toujours courant de Bayonne à
Paris, de Paris à Erfurt, d'Erfurt à Madrid, avait, pour occuper un
peu les uns et les autres, fini par insinuer aux Turcs, avec les
démonstrations du regret le plus vif, qu'ils n'étaient plus capables
de défendre la Valachie et la Moldavie, qu'ils feraient bien d'y
renoncer, de s'assurer à ce prix une paix solide, et de concentrer
toutes leurs ressources dans les provinces qui tenaient fortement
à l'empire; que si à ce prix ils voulaient terminer une guerre qui
menaçait de leur devenir funeste, il promettait de leur procurer un
arrangement immédiat, et de garantir au nom de la France l'intégrité
de l'empire ottoman. Rien ne peut donner une idée de la révolution
qui se fit dans les esprits à cette ouverture de la diplomatie
française. Bien qu'on y eût mis de grands ménagements, et qu'on
n'eût dit que ce qu'on ne pouvait pas s'empêcher de dire après les
engagements contractés avec la Russie, le courroux du sultan Mahmoud,
du divan, des ulémas, des janissaires, fut au comble, et cette simple
insinuation avait agité si fort le ministère turc, que l'émotion se
communiqua comme l'éclair à la nation tout entière. Sur-le-champ on
parla d'armer 300 mille hommes, de lever même le peuple ottoman en
masse, et de sacrifier jusqu'au dernier disciple du prophète plutôt
que de céder. On ne voulut point voir dans la France une amie, qui,
à son coeur défendant, faisait connaître à des alliés qu'elle aimait
une nécessité douloureuse; on s'obstina à ne voir en elle qu'une amie
perfide qui trahissait ses anciens alliés pour les livrer à un voisin
insatiable. Assistant au spectacle de ces vicissitudes avec une
extrême impatience d'en profiter, l'Autriche, qui avait interprété
l'entrevue d'Erfurt comme elle devait l'être, affirma aux Turcs que
le secret de cette fameuse entrevue n'était autre que le sacrifice
des bouches du Danube, promises aux Russes par les Français; que pour
s'assurer l'indulgence de la Russie dans les affaires d'Espagne, la
France lui livrait la Porte, et qu'ainsi, après avoir trahi ses amis
les Espagnols, elle cherchait à se le faire pardonner en trahissant
ses amis les Turcs, et se tirait d'embarras en accumulant trahison
sur trahison. À ces noires peintures l'Autriche ajouta le récit fort
inexact de ce qui se passait en Espagne, y montra les Français battus
par des paysans insurgés, surtout par les armées de l'Angleterre; et
comme les musulmans ont pour la victoire un respect superstitieux,
elle produisit sur eux la plus décisive des impressions en
représentant Napoléon jugé par le résultat, c'est-à-dire condamné
par Dieu même. De toutes ces allégations l'Autriche tira auprès des
Turcs la conclusion que la Porte devait s'éloigner de la France, se
rapprocher de l'Angleterre, effacer le souvenir du passage récent des
Dardanelles par l'amiral Duckworth, s'appuyer enfin sur les armées
autrichiennes et anglaises pour résister à l'ambition d'un voisin
formidable, et à la trahison d'un ami perfide.
[Note en marge: Révolution dans la politique turque: éloignement pour
les Français, et rapprochement avec les Anglais.]
[Note en marge: La paix étant signée entre la porte et l'Angleterre
par les soins de l'Autriche, la Turquie se trouve à la disposition de
la nouvelle coalition.]