l'Autriche ne s'en était point permis, il crut cependant utile de
rapprocher ses troupes du théâtre supposé de la guerre, ce qui devait
avoir le double avantage de les conduire sans fatigue vers les
points de concentration, et de donner à l'Autriche un avertissement
significatif, qui peut-être la ferait rentrer en elle-même, et
lui inspirerait de sages réflexions. En conséquence il ordonna à
la division Dupas de quitter les bords de la mer Baltique, pour
se rapprocher de Magdebourg. Il fit remplacer par les troupes
saxo-polonaises tout ce qu'il avait encore de détachements français
à Dantzig, Stettin, Custrin, Glogau. Il prescrivit au maréchal
Davout de s'acheminer de la Saxe vers la Franconie, de fixer son
quartier général à Wurzbourg, et de diriger sur Bayreuth l'une de
ses divisions. Il enjoignit au général Oudinot de se transporter,
avec le consentement du roi de Bavière, de Hanau à Augsbourg, aux
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand de se rendre des environs de
Paris aux environs de Metz, aux divisions Boudet et Molitor de
s'avancer de Lyon sur Strasbourg. Ces trois points de rassemblement,
Wurzbourg, Augsbourg, Strasbourg, devaient être pour l'Autriche
d'une haute signification. Il recommanda au prince Eugène, non de
faire camper ses troupes, ce que la saison ne comportait pas encore,
mais de réunir successivement vers le Frioul ses quatre premières
divisions, son matériel d'artillerie, sa cavalerie, de manière à
pouvoir présenter en vingt-quatre heures une cinquantaine de mille
hommes en bataille. Il renouvela l'ordre à Murat de reporter ses
forces vers Rome, afin de rendre disponible la division Miollis. Il
décida l'armement de toutes les places d'Italie, et l'achèvement
des travaux les plus urgents à Osopo, Palma-Nova, Venise, Mantoue,
Alexandrie. Enfin il envoya au général Marmont, qui commandait en
Dalmatie, l'ordre de concentrer son armée sur Zara, en ne laissant
aux bouches du Cattaro et dans quelques postes intéressants que les
garnisons indispensables; de construire à Zara un camp retranché qui
serait approvisionné pour un an, de s'y préparer ainsi ou à tenir
tête pendant plusieurs mois à des forces considérables, ou à marcher
en avant pour se joindre à l'armée d'Italie.
[Note en marge: Ordre au général Andréossy de quitter Vienne.]
À ces manifestations militaires qui ne constituaient pas encore des
actes offensifs, Napoléon ajouta une manifestation diplomatique:
il ordonna au général Andréossy, ambassadeur à Vienne, de quitter
cette capitale, non point en demandant ses passe-ports, ce qui
eût ressemblé à une déclaration de guerre, mais en alléguant un
congé anciennement sollicité, et récemment obtenu. Napoléon
trouvait dans ce rappel dissimulé, outre l'avantage de témoigner
son mécontentement, celui de supprimer une cause d'irritation entre
les deux cabinets, car le général Andréossy éprouvait pour la cour
de Vienne une haine que cette cour lui rendait. Il avait ordre de
parcourir en revenant tous les cantonnements autrichiens, pour être à
même de donner à son retour des renseignements précis sur les moyens
militaires de l'ennemi. Ces dispositions si actives, si prévoyantes,
prouvent du reste que Napoléon mettait à prévenir la guerre autant de
soin qu'à la préparer. Malheureusement sa politique ambitieuse lui
avait fait de la guerre une nécessité fatale, quand ses goûts ne lui
en faisaient plus un plaisir.
[Note en marge: Moyens financiers créés par Napoléon pour suffire à
la dépense de ses préparatifs militaires.]
À ces vastes préparatifs, il fallait adapter les moyens financiers.
On a déjà présenté l'affligeante remarque que la guerre d'Espagne, en
diminuant désastreusement les forces militaires de la France par leur
dispersion, diminuait à un degré égal ses ressources financières, par
la multiplication excessive des causes de dépense. Bien que la double
création de la caisse de service et du trésor de l'armée mît Napoléon
à l'abri de toute gêne actuelle, les ressources commençaient pourtant
à être moins abondantes, et il était facile d'en prévoir le terme,
comme celui de la puissance de la France, si on ne s'arrêtait bientôt
dans cette carrière d'entreprises exorbitantes.
[Note en marge: État des budgets.]
Les budgets maintenus rigoureusement dans les bornes assignées, ce
qui était facile, puisque les seuls excédants possibles provenant
de l'état de guerre étaient couverts par des prélèvements sur
le trésor de l'armée, tendaient à se liquider sans déficit. Les
exercices antérieurs à 1806, soldés au moyen des bons de la caisse
d'amortissement (lesquels n'étaient, comme on s'en souvient, qu'une
lente aliénation de biens nationaux), marchaient vers leur apurement
définitif. Ceux de 1806 et 1807, fixés à 730 millions pour les
dépenses générales, à 40 pour les dépenses départementales, ce qui
formait avec les 120 des frais de perception, un total de 890 ou 900
millions, n'inspiraient aucune inquiétude pour leur liquidation,
surtout les armées au delà du Rhin continuant à être payées sur
les contributions de la Prusse. Il n'en était pas de même pour
l'exercice 1808. Il avait été fixé comme les autres à 730 millions
de dépenses générales, 40 de dépenses spéciales, l'armée du Rhin
étant toujours payée jusqu'au 31 décembre par les contributions de
guerre. Mais si l'équilibre entre les besoins et les ressources
n'était pas rompu par l'élévation de la dépense, il allait l'être
par un mouvement rétrograde dans les recettes, jusqu'alors inconnu
sous le règne de Napoléon. Ce mouvement ne se faisait remarquer ni
dans les contributions indirectes, ni dans l'enregistrement, ce qui
aurait accusé une diminution de prospérité intérieure, mais dans les
douanes, et les aliénations de domaines nationaux. L'importation des
denrées exotiques avait été singulièrement réduite par les décrets
de Milan, et on était fondé à craindre une diminution de 25 millions
dans cette branche des revenus publics. Les à-compte dus et non
acquittés par les acquéreurs de domaines nationaux, les ventes de
ces domaines sensiblement ralenties, avaient encore privé le Trésor
d'une quinzaine de millions. Un excédant espéré et non obtenu sur le
budget de 1807, lequel cependant avait été porté en recette pour 3
à 4 millions en 1808, une insuffisance de quelques millions sur les
postes, sur les poudres et salpêtres, sur les recettes extérieures
d'Italie, élevaient le déficit total à 47 ou 48 millions pour l'année
1808, qui venait de se terminer.
[Note en marge: Déficit de 90 millions sur 1808.]
Ce n'était là qu'une partie de la difficulté. Les exercices
antérieurs de 1807, 1806, 1805, pouvaient être considérés comme en
équilibre à la condition de compter comme valeurs effectives des
valeurs bonnes sans doute, mais d'une réalisation éloignée, telles,
par exemple, que le débet des négociants réunis qui était encore de
18 ou 19 millions, l'emprunt pour l'Espagne, qu'on avait supposé de
25 millions, et qui n'avait pas été poussé au delà de 7 ou 8, les
encaisses à Bayonne qui n'avaient dû être que provisoires et qui
devenaient permanents comme la guerre au delà des Pyrénées, enfin
les avances pour les troupes russes et napolitaines, qui montaient
de 2 à 3 millions et n'avaient pas été remboursées. L'ensemble de
ces sommes faisait un total de rentrées arriérées d'une quarantaine
de millions, et constituait avec les 47 à 48 millions d'insuffisance
de recettes sur 1808, un déficit général d'environ 90 millions. Nous
devons ajouter que pour mettre les corps en état d'exécuter leurs
préparatifs de guerre, il avait fallu leur payer plus tôt que de
coutume les sommes restant dues sur 1808, d'où il résultait que cet
exercice était à la fois en arrière sur les recettes, et en avance
sur les dépenses, ce qui doublait la difficulté du moment.
[Note en marge: Ressources qu'offre la caisse de service.]
L'embarras du reste n'avait rien de sérieux pour le présent, car
la caisse de service et la caisse de l'armée étaient parfaitement
capables d'y suffire. On se souvient sans doute de la création de
la caisse de service imaginée par M. Mollien, et du principe de
cette création. Au lieu de charger ou la Banque, ou une compagnie
de financiers, d'escompter les obligations des receveurs généraux,
le Trésor avait institué une caisse, dans laquelle les receveurs
généraux étaient obligés de verser leurs fonds dès qu'ils les
recevaient, alors même que d'après les règlements ils ne les devaient
pas encore[5]. On leur en payait l'intérêt jusqu'au jour où l'impôt
que représentaient ces fonds était dû, et on les remboursait avec
leurs obligations échues. Cette opération avait dispensé d'escompter
les obligations. Toutefois comme il y en avait tous les ans pour
plus de 125 millions, qui n'étaient payables que dans les quatre ou
cinq premiers mois de l'année suivante, on n'aurait pas pu éviter
d'en escompter une partie, si Napoléon n'avait prêté au Trésor, au
nom du trésor de l'armée, 84 millions qui s'y trouvaient déposés. De
la sorte, la caisse avec les avances qu'elle obtenait des receveurs
généraux, avec les 84 millions qu'on lui avait prêtés, avait pu
s'abstenir d'escompter les 125 millions d'obligations échéant l'année
suivante, et celles-ci conservées en portefeuille avaient cessé de
figurer sur la place. Les capitalistes n'ayant plus la ressource
de ces obligations pour employer leurs capitaux, venaient prendre
les billets de la caisse de service, qui remplaçaient ainsi les
obligations, à beaucoup meilleur marché pour le Trésor, avec plus
d'ordre, avec l'avantage surtout d'avoir amené les comptables à
verser les fonds de l'impôt à l'instant même où ils les recevaient.
Cette caisse était parvenue à se procurer par là des ressources
considérables, et n'était pas embarrassée de faire face à une
insuffisance actuelle d'une cinquantaine, et même d'une centaine de
millions. S'il y avait, par exemple, pour 40 millions de valeurs
d'une rentrée différée sur les budgets antérieurs, la caisse y
pouvait suppléer moyennant un intérêt pendant la durée de cette
avance. S'il y avait 48 à 50 millions d'insuffisance de recette
sur 1808, elle pouvait encore y pourvoir, moyennant que l'on créât
bientôt une valeur correspondante. Napoléon n'y manqua pas en effet,
et il fit chercher, soit dans les domaines nationaux de France,
soit dans les domaines nationaux de Piémont et de Toscane, des biens
pour une cinquantaine de millions, dont l'aliénation, confiée à la
caisse d'amortissement, et exécutée avec lenteur, devait couvrir
la somme pour laquelle les recettes de 1808 restaient en arrière
des prévisions. Ainsi la caisse de service fournissait la ressource
immédiate, les biens nationaux de France et d'Italie la ressource
définitive, pour combler le déficit du budget de 1808.
[Note 5: Ceci pourra paraître obscur aux lecteurs qui ne se
rappellent pas ce qui a été dit dans les volumes précédents, ou qui
sont étrangers à la connaissance des finances. Ils se demanderont
comment les receveurs peuvent avoir à verser des fonds qu'ils
ne doivent pas encore. Voici l'explication de cette apparente
singularité. Les contributions directes, qui constituent en France la
principale branche du revenu public, sont dues par mois, c'est-à-dire
par douzièmes. Or certains contribuables payent six mois, un an à
l'avance, tandis que d'autres demeurent en retard. Les receveurs de
l'État balancent l'arriéré des uns par les avances des autres, et de
plus on les intéresse à l'exactitude des rentrées en leur donnant
à eux-mêmes, sous le nom de bonifications, deux ou trois mois de
délai, ce qui constitue pour eux une jouissance d'intérêts. C'est ce
qui explique comment ils pouvaient avoir en caisse des fonds qu'ils
ne devaient pas encore. Ce sont ces fonds qu'ils furent obligés de
verser à la caisse des services, moyennant l'intérêt jusqu'au jour où
ils les devraient.]
[Note en marge: Budget de 1809.]
[Note en marge: Situation du trésor de l'armée.]
Le budget de 1809 fut fixé au même chiffre que ceux de 1808 et 1807,
c'est-à-dire à 730 millions de dépenses générales, 40 de dépenses
départementales, ce qui faisait 890 avec les frais de perception.
Mais, en 1807 et 1808, les troupes au delà du Rhin avaient été payées
par le trésor de l'armée. Il fallait qu'il en fut de même en 1809.
Nous avons déjà dit que toutes les dépenses de nos armées d'Allemagne
étant soldées jusqu'au 31 décembre 1808, il restait environ 300
millions au trésor de l'armée, dont 20 millions provenant de la
guerre d'Autriche, 280 de la guerre de Prusse. Depuis, Napoléon avait
réduit la contribution de la Prusse de 20 millions, à la demande
de l'empereur Alexandre: diverses rectifications avaient relevé
d'autres produits, et l'actif total du trésor de l'armée se trouvait
fixé définitivement en janvier 1809, à 292 millions, dont 84 prêtés
au Trésor et représentés par pareille somme de rentes, 10 millions
en excellents immeubles provenant de la liquidation des négociants
réunis, 24 en espèces ou en recouvrement, 64 échéant dans l'année
1809, 106 dans les années 1810 et 1811, et 3 ou 4 prêtés à diverses
personnes que Napoléon avait désiré secourir. C'étaient donc des
valeurs, ou bien placées, ou liquides, ou prochainement recouvrables.
Les 24 millions en espèces ou en recouvrement, joints aux 64
millions échéant en 1809, constituaient une ressource immédiate
de 88 millions, sur laquelle Napoléon avait déjà fait certaines
dispositions. Il avait donné récemment 4 millions en gratifications
à certains corps, payé 1 million aux villes qui avaient fêté
l'armée, prêté 800,000 francs à la ville de Bordeaux, 2,500,000 aux
propriétaires de vignobles de la Gironde, 8 millions à la ville
de Paris, 1 million à l'Université. Il avait en outre consacré 1
million à seconder les expéditions maritimes, 10 millions à acquérir
le canal du Midi, 12 millions à racheter des rentes pour soutenir
les cours, enfin quelques centaines de mille francs à créer des
bourses dans les lycées. La plupart de ces emplois constituaient de
très-bons placements, qui, tout en rendant service aux établissements
sur lesquels on avait placé, ou au crédit du Trésor, permettaient
de doter les membres de l'armée que Napoléon voulait récompenser.
Néanmoins ils réduisaient à une cinquantaine de millions les
ressources de l'année. Il n'en fallait pas davantage, il est vrai,
pour les besoins immédiats de la guerre. En continuant à solder sur
le trésor de l'armée les troupes qui se trouvaient en Allemagne, il
aurait fallu à Napoléon, pour ne pas constituer en déficit le budget
de 1809, qui avait bien assez à faire de payer les armées d'Espagne
et d'Italie, 77 millions pour l'année, dont 22 à prélever sur les
vastes magasins qui nous étaient restés, 55 sur les valeurs en
argent. Napoléon se contenta de prendre de quoi entretenir trois mois
l'armée du Rhin, ce qui exigeait environ 20 millions. Il se borna
donc à tirer immédiatement du trésor de l'armée ces 20 millions, qui,
avec les sommes avancées aux divers corps sur le budget ordinaire,
devaient les mettre tous à leur aise. Napoléon pensait que dans les
premiers mois de 1809 ses troupes seraient sur le territoire ennemi,
où elles vivraient grassement et gratuitement, que la victoire
rouvrirait la source des contributions de guerre, et dédommagerait
amplement le trésor de l'armée des sacrifices qu'il était obligé de
lui imposer. Sur les 12 millions de rentes (en capital, bien entendu)
récemment achetés, il distribua sur-le-champ 7 millions à ses
généraux, voulant leur procurer quelques satisfactions avant de les
mener de nouveau à la mort.
Ainsi, comme nous venons de le dire, le budget de 1808 allait
trouver dans une aliénation de biens nationaux le dédommagement de
la réduction des recettes; le budget de 1809 allait, de même que
les budgets précédents, se décharger sur le trésor de l'armée de la
dépense des troupes d'Allemagne; et quant aux facilités courantes,
en attendant que les valeurs créées fussent réalisées, la caisse de
service, qui jouissait du plus grand crédit, la caisse de l'armée,
dans laquelle coulait incessamment le produit des contributions de
guerre, allaient y pourvoir immédiatement. Mais si la gêne ne se
faisait pas encore sentir, le terme des ressources se laissait déjà
entrevoir, et il était temps de s'arrêter, si on ne voulait ruiner
les finances aussi bien que l'armée. Napoléon en jugeait ainsi
lui-même, car, tandis qu'il suspendait l'emprunt consenti envers
l'Espagne, et donnait à son frère pour unique ressource le produit
des laines prises en Castille, et quelques centaines de mille francs
d'argenterie convertie en monnaie, il interrompait les achats de
rentes, qui avaient été effectués, depuis août jusqu'à décembre
1808, dans l'intention de soutenir les cours. On en avait acheté
46 millions, dont 10 pour le compte de la Banque, 11 pour celui de
la caisse de service, 25 pour celui de la caisse d'amortissement
(celle-ci agissant tant pour elle que pour l'armée). Indépendamment
de ces sommes, la Banque en avait déjà acquis 16 pour elle-même, ce
qui portait à 62 millions les achats de cette année, somme énorme,
si on la compare à la masse de rentes inscrites au grand-livre, qui
était de 56 millions en 1809, au capital de 900 millions. Il avait
fallu cet effort pour soutenir contre l'influence des événements
d'Espagne la rente au taux de 80, que Napoléon appelait le taux
normal sous son règne, aveu pénible à faire, car après Tilsit et
avant Bayonne ce taux était à 94. En janvier 1809, les événements
d'Autriche portant un nouveau coup au crédit, et la tendance à la
baisse se produisant encore avec force, Napoléon ne voulut pas
amoindrir ses ressources disponibles pour arrêter un discrédit
qui n'était plus imputable à la guerre d'Espagne, mais à celle
d'Autriche. Le mauvais effet, suivant lui, devait retomber sur
des puissances parjures, qui vaincues lui promettaient la paix, et
à peine remises de leur défaite recommençaient la guerre. Il se
trompait, car tout le monde rattachait la guerre d'Autriche à la
guerre d'Espagne, et il devenait responsable du discrédit actuel
qu'il ne voulait plus combattre, comme de l'ancien qu'il avait su
arrêter à force d'argent. Sa meilleure justification au surplus
devait se trouver dans la victoire, et il ne négligeait rien en
effet pour la rendre certaine, car, ainsi qu'on vient de le voir,
les conscrits affluaient dans les dépôts, les nouveaux cadres
s'organisaient, les principales armées s'avançaient elles-mêmes vers
le Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, pour obliger l'Autriche à
réfléchir, ou pour l'accabler, si des menaces elle passait à l'action.
[Note en marge: Agitation d'esprit à Vienne, et motifs qui portent
l'Autriche à la guerre.]
[Note en marge: Exaspération de l'Allemagne contre les Français.]
Malheureusement cette puissance était bien engagée pour reculer.
Jamais elle n'avait pu se consoler d'avoir perdu en quinze ans (de
1792 à 1806) les Pays-Bas, les possessions impériales de Souabe,
le Milanais, les États vénitiens, le Tyrol, la Dalmatie, et enfin
la couronne impériale elle-même! Peut-être si le monde avait pris
une assiette fixe, comme en 1713, après le traité d'Utrecht, comme
en 1815, après le traité de Vienne, peut-être se serait-elle
soumise à la nécessité devant l'immobilité générale. Mais Napoléon
exposant tous les jours le sort de l'Europe et le sien à de nouveaux
hasards, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir à chaque chance
qui s'offrait, et quoique ce fût une cour oligarchique, peu en
communication avec ses peuples, elle n'éprouvait pas une émotion
que la nation autrichienne ne l'éprouvât avec elle, car jamais
les nations, quelle que soit la forme de leurs institutions, ne
demeurent indifférentes au sort de leur gouvernement. Il n'est
pas nécessaire qu'elles possèdent des institutions libres pour
avoir de l'orgueil et de l'ambition. Aussi, lorsque passant sur
le corps de la Prusse pour s'élancer en Pologne, Napoléon avait
laissé une moitié du continent derrière lui, l'Autriche avait songé
à profiter de l'occasion pour l'assaillir à revers. Mais cette
résolution était si grave, il restait tant à faire avant d'avoir
reconstitué les armées autrichiennes, Napoléon avait été si prompt,
que l'occasion à peine entrevue s'était aussitôt évanouie, et on
en avait ressenti à Vienne un dépit, presque un désespoir qui
avait éclaté dans les actes comme dans le langage. Cette première
occasion, montrée par la fortune, perdue par les hésitations de la
prudence, avait amené un déchaînement universel contre les hommes
sages qui faisaient manquer, disait-on, toutes les occasions d'agir.
Il avait fallu alors que Napoléon rendît Braunau à l'Autriche
pour qu'elle se calmât un instant. Elle s'était en effet calmée
durant quelques mois, de la fin de 1807 au commencement de 1808, en
voyant Napoléon porter ailleurs son activité incessante, la Russie
s'unir à lui, l'Angleterre donner des griefs à toute l'Europe par
la barbare expédition de Copenhague, et elle avait même signifié
à cette dernière puissance qu'il fallait se tenir tranquille, du
moins pour un temps. Mais cette résignation avait été de courte
durée. L'attentat commis sur la couronne d'Espagne avait réveillé
toutes ses passions. Elle avait été sincèrement indignée, et elle
le montrait d'autant plus volontiers que Napoléon pour la première
fois semblait embarrassé. Le brusque retour de celui-ci en août
dernier après les événements de Bayonne, ses vertes allocutions à
M. de Metternich, son intimité avec l'empereur de Russie à Erfurt,
avaient contenu mais non calmé l'Autriche, qui avait au contraire
ressenti du mystère gardé à son égard un redoublement de dépit et
d'inquiétude. Sans en être instruite, elle avait deviné que les
provinces du Danube étaient le sacrifice dont Napoléon avait dû
payer à Erfurt l'alliance russe, ce qui n'avait pas contribué à la
ramener. Enfin la campagne que Napoléon venait de faire en Espagne
avait plutôt échauffé que refroidi son ardeur. Sans doute il avait
battu les armées espagnoles, ce qui n'était pas un miracle, ayant
opposé à des paysans indisciplinés ses meilleures armées, mais
ces paysans étaient plutôt dispersés que vaincus, et n'étaient
certainement pas soumis. Quant aux Anglais, Napoléon les avait forcés
à se rembarquer sans les détruire, et si la capitulation de Baylen
avait fait grand tort au prestige de la France, la faible poursuite
des Anglais par le maréchal Soult ne lui en causait pas moins dans
le moment. On vantait les Anglais avec une exagération étrange, et
on répétait à Vienne avec autant de satisfaction qu'on aurait pu
le faire à Londres, qu'enfin les Français avaient trouvé sur le
continent une armée capable de leur tenir tête. À ces raisons qu'on
se donnait à Vienne pour s'encourager s'en joignaient d'autres
d'une égale influence, c'était l'esprit général de l'Allemagne
exaspérée contre les Français, qui, non contents de l'avoir battue
et humiliée tant de fois, l'occupaient et la dévoraient depuis trop
longtemps. Il est certain que la présence de nos troupes dans les
pays vaincus, s'ajoutant aux souvenirs amers des dernières années,
produisait un sentiment d'irritation extraordinaire. L'acte odieux
de Bayonne, les difficultés rencontrées en Espagne, avaient tout
à la fois, en Allemagne comme en Autriche, excité l'indignation
et rendu l'espérance. On ne détestait pas seulement, on méprisait
une perfidie qui n'avait pas réussi, et il fallait, disait-on, que
l'Europe en tirât vengeance. La Prusse, privée de son roi, qui,
après la bataille d'Iéna, s'était retiré à Koenigsberg, où il vivait
obscurément, n'osant se faire voir à ses sujets, auxquels il n'avait
rien à annoncer que la nécessité de payer encore 120 millions de
contributions, la Prusse était prête à se révolter tout entière,
depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis Koenigsberg jusqu'à
Magdebourg. La retraite des Français, qu'on regardait non comme la
fidèle exécution d'un traité, mais comme une suite de leurs revers
en Espagne, leur valait des mépris aussi injustes qu'imprudents. Les
derniers détachements de nos troupes sortis des places de l'Oder,
en escortant nos magasins qu'on réunissait à Magdebourg, avaient
été partout insultés, et n'avaient pu traverser les villages sans y
recevoir de la boue et des pierres. Les Français osaient à peine se
montrer à Berlin, tandis qu'un chef de partisans, le major Schill,
qui en 1807 avait gêné par quelques maraudes le siége de Dantzig,
était reçu, fêté avec transport, comme si un chef de partisans
pouvait arracher l'Allemagne des mains de Napoléon.
[Note en marge: Dispositions des peuples allemands alliés de la
France.]