À ces manifestations, qui devaient être d'autant plus significatives

qu'elles reposaient sur des précautions non moins réelles

qu'apparentes, Napoléon ajouta des mouvements de ses propres

troupes, qui n'étaient que la suite de combinaisons déjà conçues et

ordonnées à Valladolid même. Ces combinaisons furent aussi vastes

que le commandaient la situation et la masse d'ennemis, tant connus

qu'inconnus, auxquels il devait bientôt avoir affaire.

[Note en marge: Levée de la conscription de 1810, et réappel sur les

conscriptions antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809.]

Pendant qu'il se trouvait en Espagne, Napoléon, prévoyant que

l'Autriche, bien qu'elle eût été intimidée par la présence des deux

empereurs à Erfurt, bien qu'elle ne fût pas entièrement préparée, et

qu'elle ne fût pas enfin assez excitée pour perdre toute prudence,

finirait cependant par éclater au printemps, avait veillé avec une

extrême sollicitude à l'exécution de ses ordres. Les principaux de

ces ordres avaient trait à la levée des deux conscriptions autorisées

en septembre 1808 par le Sénat. L'une comprenait les conscrits de

1810, levés suivant l'usage une année à l'avance, mais ne pouvant

être appelés avant le 1er janvier 1809, et ne devant pendant cette

même année servir que dans l'intérieur. C'était une levée de 80 mille

hommes. Mais comme cet appel, d'après ses projets d'organisation, ne

suffisait pas à Napoléon, il avait songé à revenir sur les classes

antérieures de 1806, 1807, 1808 et 1809, qui n'avaient jamais fourni

au delà de 80 mille hommes chacune. Les cent quinze départements de

cette époque n'offraient pas une population de beaucoup supérieure

à celle des quatre-vingt-six départements d'aujourd'hui; en effet,

tandis que la classe présente actuellement 320 mille jeunes gens

ayant acquis l'âge du service, les cent quinze en fournissaient

377 mille. Napoléon prétendait que c'était peu que d'appeler 80

mille hommes sur 377 mille, et qu'il en pouvait lever 100 mille,

c'est-à-dire un peu plus du quart. On le pouvait assurément, mais

à condition de ne pas recommencer souvent; car il n'est pas de

population qui ne pérît bientôt, si on lui enlevait chaque année le

quart des mâles parvenus à l'âge viril.

Il voulut donc porter à 100 mille la contribution annuelle de la

population, ce qui en revenant en arrière l'autorisait à demander

un supplément de 20 mille hommes à chacune des classes antérieures.

Cet appel avait l'avantage de lui procurer des jeunes gens bien plus

robustes que ceux qu'il levait ordinairement, puisqu'ils devaient

avoir 20, 21, 22, 23 ans, tandis que ceux de 1810 ne comptaient

qu'environ 18 ans. Mais c'était un grave inconvénient que d'arracher

à leurs foyers des hommes qui avaient pu se croire exempts de tout

service, la classe à laquelle ils appartenaient ayant déjà fourni

son contingent. Aussi, pour diminuer le fâcheux effet de cette

mesure, ne manqua-t-on pas d'ajouter à la décision du Sénat que les

classes antérieures à l'an 1806 seraient définitivement libérées,

ce qui laissait sous le coup de nouveaux appels les malheureuses

classes de 1806, 1807, 1808 et 1809. Pour adoucir davantage encore

le mécontentement on renonça à tirer de leurs foyers les hommes qui

s'étaient mariés dans l'intervalle; mais cette atténuation de la

nouvelle mesure calma peu le déplaisir de la population, qui voyait

les remplacements renchérir tous les jours, et les appels se succéder

sans interruption. Du reste, excepté dans quelques départements

de l'Ouest, où un petit nombre de réfractaires recommença la vie

des chouans, et où la répression fut aussi prompte que sévère,

l'obéissance était générale, et une fois au corps les hommes

prenaient sur-le-champ l'énergique esprit de l'armée française.

[Note en marge: Organisation de l'armée destinée à agir en Allemagne.]

Il fallait employer cette vaste levée de jeunes gens, et en fait

d'organisation personne, on le sait, n'a jamais égalé Napoléon. Il

avait depuis deux ans décrété la formation de tous les régiments

à cinq bataillons. Diverses causes avaient empêché jusqu'alors la

complète exécution de cette mesure: d'abord le nombre des conscrits

qui n'était pas encore suffisant, et qui n'allait le devenir que par

l'arrivée aux corps des 160,000 hommes récemment appelés; ensuite la

dépense, qui ne pouvait manquer d'être grande; enfin le mouvement des

régiments qui se déplaçaient sans cesse, et employaient leur temps,

quand ils ne combattaient pas, à se rendre de la Vistule sur le Tage,

ou du Pô sur l'Èbre. Par ces motifs, la plupart des régiments en

étaient à s'occuper de la création du quatrième bataillon, et presque

aucun n'avait formé le cinquième.

Après avoir envoyé en Espagne trois corps de la grande armée: ceux

du maréchal Victor (autrefois premier corps), du maréchal Mortier

(autrefois cinquième corps), du maréchal Ney (autrefois sixième

corps), et les troupes qui avaient formé le corps du maréchal

Lefebvre, plus tous les dragons; après avoir détaché de l'armée

d'Italie de quoi tripler l'armée de Catalogne, Napoléon s'était

fort affaibli du côté de l'Allemagne, surtout en vieux soldats. Il

lui restait sous le titre d'armée du Rhin, et sous les ordres du

maréchal Davout, six divisions d'infanterie, les belles divisions

Morand, Friant, Gudin (qui avaient jadis composé le troisième corps);

l'excellente division Saint-Hilaire, qui avait fait partie du corps

du maréchal Soult; la fameuse division des grenadiers et voltigeurs

d'Oudinot, actuellement à Hanau; la division Dupas, celle-ci de

deux régiments seulement, composant avec les Hollandais la garde

des villes anséatiques; quatorze régiments de cuirassiers, troupe

incomparable devant laquelle aucune infanterie européenne n'avait pu

tenir; enfin dix-sept régiments de cavalerie légère la mieux exercée

qu'il y eût au monde, et une formidable artillerie. Il fallait

ajouter à ces forces les deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand

ayant appartenu au corps du maréchal Soult, et actuellement dirigées

sur Paris pour faire une démonstration vers le camp de Boulogne; les

deux divisions Boudet et Molitor, longtemps laissées sur l'Elbe comme

noyau de l'armée de réserve en 1807, et depuis ramenées sur Lyon dans

la supposition d'une expédition toujours projetée, jamais accomplie,

contre la Sicile. Ces belles troupes, les meilleures de l'Europe, ne

formaient pas toutefois une masse de plus de 110 mille hommes, après

en avoir défalqué tous les soldats que leur âge ou leurs blessures

rendaient impropres au service. Ce n'était pas avec de telles forces

que Napoléon pouvait réduire la maison d'Autriche, quelque bons que

fussent les soldats dont elles se composaient. Voici comment il avait

résolu de les étendre.

L'armée du Rhin comprenait vingt et un régiments d'infanterie, qui

avaient reçu leurs trois bataillons de guerre, depuis qu'on avait

commencé à former les quatrièmes bataillons. Lorsqu'ils en auraient

quatre, ce qui allait résulter de la création des cinquièmes, cette

armée du Rhin devait présenter quatre-vingt-quatre bataillons et 70

mille hommes d'infanterie. Le corps d'Oudinot, composé de compagnies

de grenadiers et de voltigeurs, détachées originairement des

régiments qui ne faisaient point partie de l'armée active, n'avait

plus actuellement les mêmes raisons d'exister. Il devenait difficile

en effet, maintenant que les régiments agissaient si loin de leurs

dépôts, qu'ils avaient à la fois des bataillons en Allemagne, en

Italie, en Espagne, de détacher les compagnies d'élite pour les

envoyer à de si grandes distances. Ayant en outre dans la garde

impériale une troupe de choix, qui se développait tous les jours

davantage, Napoléon n'était plus réduit comme autrefois à en chercher

une dans la réunion des compagnies de grenadiers et de voltigeurs. Il

imagina donc tout simplement de convertir le corps d'Oudinot en une

réunion de quatrièmes bataillons qui seraient détachés des régiments

auxquels ils appartenaient. D'abord, comme ce corps renfermait

vingt-deux compagnies de voltigeurs et de grenadiers appartenant à

l'armée du maréchal Davout, il les lui envoya pour servir de noyau

à la formation des quatrièmes bataillons dans cette armée. Les

compagnies de fusiliers devaient partir le plus tôt possible des

dépôts répandus en Alsace, en Lorraine, en Flandre, pour compléter

ces quatrièmes bataillons. Les autres compagnies d'élite du corps

d'Oudinot appartenaient à trente-six régiments qui avaient passé

d'Allemagne en Espagne. Napoléon résolut également de faire de ces

compagnies le noyau de trente-six quatrièmes bataillons, qui, pour le

moment, serviraient en Allemagne, où ils étaient tout transportés,

sauf à les rapprocher plus tard de l'Espagne, si leurs régiments

continuaient à y servir. Les compagnies de fusiliers allaient leur

être successivement envoyées des dépôts répandus dans le nord et

l'est de la France. Ils devaient être distribués en trois divisions

de douze bataillons chacune, et après leur formation présenter 30

mille hommes d'infanterie.

Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet, Molitor,

comprenaient douze régiments, actuellement à trois bataillons

de guerre, devant bientôt en avoir quatre, ce qui ferait encore

quarante-huit bataillons, et procurerait environ 30 mille hommes.

L'armée du Rhin pouvait ainsi s'élever à 130 mille hommes

d'infanterie, sans compter les 5 mille de la division Dupas. Sur le

vaste recrutement ordonné, Napoléon voulut prendre de quoi porter à

11 cents hommes tous les régiments de cavalerie, ce qui ne pouvait

manquer de leur assurer 9 cents combattants. Les quatorze régiments

de cuirassiers comptaient 11 ou 12 mille cavaliers dans le rang: il

espérait en prenant dans les dépôts tout ce qui était disponible les

porter à 13 ou 14 mille présents sous les armes. Il se proposait

d'étendre jusqu'à 14 ou 15 mille cavaliers l'effectif des dix-sept

régiments de cavalerie légère. Il résolut aussi de tirer parti des

vingt-quatre régiments de dragons employés en Espagne. Une pareille

force était plus que suffisante pour les besoins de cette guerre,

eu égard surtout aux besoins des autres guerres qui se préparaient

au nord de l'Europe. Les dépôts en outre regorgeaient de dragons

tout formés, que Napoléon dans le moment croyait plus utiles en

Allemagne qu'en Espagne. Il ordonna donc à l'état-major de Madrid

de renvoyer au dépôt le cadre du troisième escadron de guerre, en

versant dans les deux premiers escadrons les hommes capables de

servir, ce qui devait laisser à peu près au même effectif la force

active en Espagne, et fournir des cadres pour utiliser les cavaliers

déjà formés dans les dépôts. Son projet était de tirer successivement

des dépôts pour les verser dans le cadre des troisièmes et quatrièmes

escadrons, tous les hommes instruits, et de les envoyer ensuite

en Allemagne, en composant avec ces quarante-huit escadrons douze

régiments provisoires de dragons de quatre escadrons chacun. Les

dépôts de dragons étaient répandus dans le Languedoc, la Guyenne, le

Poitou, l'Anjou. Napoléon espérait ainsi avoir d'abord trois mille,

puis six, et jusqu'à douze mille dragons, dès que la conscription

aurait fourni le personnel nécessaire. Il pouvait en conséquence

compter avant deux mois sur 13 ou 14 mille cuirassiers, sur 14

mille hussards et chasseurs, sur 3 mille dragons, presque tous

vieux soldats, c'est-à-dire sur 30 mille hommes de cavalerie. Avec

130 mille hommes d'infanterie, 30 mille de cavalerie, 20 mille

d'artillerie, 5 mille de la division Dupas, 15 ou 20 mille de la

garde, il se promettait de réunir 200 mille Français en Allemagne,

lesquels, avec 100 mille Allemands et Polonais auxiliaires, devaient

lui assurer 300 mille combattants sur le Danube. Le même système de

formation allait lui en procurer 100 mille en Italie.

[Note en marge: Composition des forces destinées à opérer en Italie.]

Napoléon avait en Italie douze régiments d'infanterie dont la

formation à quatre bataillons était presque achevée, et dont la

formation à cinq était commencée. Ils étaient partagés en quatre

divisions de trois régiments, et de 9 à 10 mille hommes chacune,

en y comprenant l'artillerie. La première de ces divisions était à

Udine, la seconde à Trévise, la troisième à Mantoue, la quatrième

à Bologne. On avait rappelé de l'armée de Dalmatie les troisièmes

bataillons des huit régiments composant cette armée, en versant les

hommes valides dans les deux premiers bataillons, et en ne ramenant

que le cadre du troisième, ce qui n'avait pas sensiblement affaibli

la force effective préposée à la garde de cette province éloignée. Au

moyen de ces huit cadres de troisièmes bataillons, et de la création

de huit autres résultant de la nouvelle organisation, on avait réuni

seize bataillons d'infanterie, qui formaient à Padoue une cinquième

division forte de 12 mille hommes au moins. Le repos dont jouissait

l'armée d'Italie, et le soin que Napoléon avait mis à lui assurer sa

part dans chaque conscription, avaient été cause que les nouvelles

formations y étaient plus avancées qu'ailleurs. Enfin avec quelques

troisièmes et quatrièmes bataillons de l'armée de Naples, et deux

régiments entiers tirés de Naples même, on avait composé une belle

division, qui, sous le général Miollis, gardait les États romains.

Napoléon avait ordonné à Murat, devenu roi des Deux-Siciles, de

distribuer son armée en deux divisions, l'une placée entre Naples et

Reggio, l'autre entre Naples et Rome, de manière que celle-ci pouvant

au besoin détacher une brigade sur Rome, rendît la division Miollis

disponible. Les Anglais étaient assez occupés en Espagne, et devaient

l'être assez sur le littoral germanique si la guerre se rallumait

dans le Nord, pour qu'on n'eût pas à s'inquiéter beaucoup de leurs

tentatives contre le midi de l'Italie. On pouvait donc réunir six

divisions, comprenant environ 58 mille hommes d'infanterie, la

plupart vieux soldats qui ne s'étaient pas battus depuis longtemps,

et qui avaient grand désir de recommencer leur ancien métier. Cinq

régiments de dragons, cinq de hussards et chasseurs, ce qui suffisait

en Italie, offraient, en puisant dans les dépôts, une nouvelle

ressource de 8 mille hommes de cavalerie. Avec 6 mille d'artillerie,

on était certain d'avoir une armée de 72 mille Français. En y

ajoutant 18 à 20 mille Italiens, et dans le cas où l'on marcherait

en avant, 10 mille Français de la Dalmatie, on pouvait compter sur

100 mille hommes environ en Italie, qu'il était facile de transporter

en Allemagne. Ces forces réunies permettaient d'accabler la maison

d'Autriche avec 400 mille combattants.

Ces formations ordonnées pendant que Napoléon commandait en Espagne,

c'est-à-dire en novembre et décembre 1808, accélérées en janvier 1809

pendant qu'il s'était établi à Valladolid, furent poussées avec plus

d'activité que jamais depuis son retour à Paris. Mais si l'arrivée

des hommes dans les dépôts s'effectuait rapidement, d'autres parties

de l'organisation avançaient moins vite. Le matériel d'habillement,

toujours lent à confectionner, l'instruction qui ne s'improvise pas,

la formation des nouveaux cadres qui exigeait une grande quantité

d'officiers et de sous-officiers capables, laissaient beaucoup

à désirer. Il est vrai que sous ce dernier rapport nos vieilles

armées offraient à Napoléon de grandes ressources. Mais il fallait

réunir les éléments épars de ces diverses créations, et même pour

le génie la nature des choses, quoique moins rebelle, ne se soumet

pas absolument. On peut employer le temps mieux que d'autres, on ne

saurait jamais s'en passer. Deux à trois mois qu'on espérait avoir

encore ne suffisaient pas, et il était à craindre qu'on ne fût pas

prêt, si la guerre éclatait trop tôt.

[Note en marge: Soins de Napoléon pour accélérer l'organisation de

ses nouveaux corps.]

Les dépôts avaient versé aux divisions de l'armée du Rhin, ainsi

qu'aux quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet et Molitor,

tout ce qu'ils avaient de disponible, de manière que ces divisions

avaient leurs trois bataillons de guerre bien complets, tant en

vieux soldats aguerris qu'en jeunes soldats suffisamment instruits.

Les choses ne marchaient pas aussi bien pour l'organisation des

quatrièmes bataillons. C'est dans cette occasion que Napoléon tira un

grand parti de la garde impériale. Il s'était décidé à lui confier

10 mille conscrits de 1810, et 6 à 7 mille des classes antérieures,

pour qu'elle employât ses loisirs à les former, ce qui avait le

double avantage de prévenir chez elle une oisiveté dangereuse,

et de propager l'excellent esprit dont elle était animée. C'est

à Versailles, à Paris et dans les lieux environnants qu'elle se

consacrait à cette oeuvre si utile, pendant que les moins âgés des

soldats dont elle était composée servaient en Espagne sous les

yeux de l'Empereur. Une partie des conscrits qu'on lui destinait

étant arrivés, elle en avait fait en quelques mois des soldats

qui égalaient les vieux sous le rapport de l'instruction et de la

tenue. Napoléon prit dans ces recrues les hommes les plus robustes,

les plus avancés dans leur éducation militaire, pour les convertir

en compagnies de grenadiers et de voltigeurs, qu'il envoya au

corps d'Oudinot, afin d'y concourir à la formation des trente-six

quatrièmes bataillons qui devaient le composer, en remplacement des

vingt-deux compagnies déjà restituées à l'armée du Rhin. Il envoya

pareillement de ces grenadiers et voltigeurs aux dépôts de l'armée du

Rhin, pour y faciliter l'organisation des quatrièmes bataillons dans

cette armée. Il pressa en même temps l'arrivée et l'instruction des

conscrits encore dus à la garde, afin de s'en servir pour recruter

les corps qui ne trouveraient pas dans leurs dépôts des ressources

suffisantes. Il expédia en poste le général Mathieu Dumas, officier

d'état-major intelligent, exact, actif, pour parcourir tous les

dépôts du midi, de l'est, du nord, depuis Marseille, Grenoble, Lyon,

Strasbourg, jusqu'à Mayence et Cologne, avec mission d'en faire

partir, sans attendre les ordres du ministre de la guerre, les

compagnies de fusiliers qui étaient déjà prêtes, et qui devaient

servir à compléter les quatrièmes bataillons. Il ordonna de plus que,

dès que les 80 mille conscrits de 1810 commenceraient à arriver dans

les dépôts, les régiments qui avaient de l'avance sur les autres

procédassent à la formation des cinquièmes bataillons, afin de

préparer les éléments d'une forte réserve dans l'intérieur et sur les

côtes.

Les dépôts de cavalerie étaient fort riches en hommes et en chevaux,

car Napoléon n'avait cessé de s'en occuper et de consacrer des

fonds à la remonte. Il fit partir plus de trois mille cuirassiers,

chasseurs et hussards, et prescrivit les dispositions nécessaires

pour qu'il en partît bientôt un nombre égal. Il fit acheter 12 mille

chevaux d'artillerie, et préparer tous les attelages de cette arme.

Il ordonna au général Lauriston d'ajouter à l'artillerie de la

garde une réserve de 48 bouches à feu, et pour cela d'acheter 1,800

chevaux en Alsace, où la garde les prendrait en passant avec le

matériel de cette réserve. Enfin, comme s'il avait deviné les grands

travaux qu'il aurait à exécuter dans les îles du Danube, et prévoyant

certainement le rôle que ce fleuve immense jouerait dans la prochaine

guerre, il ordonna de réunir, outre les outils qui suivaient

ordinairement le corps du génie, un approvisionnement extraordinaire

de 50 mille pioches et pelles, qui devaient être transportées à la

suite de l'armée sur des chariots du train. Il tira en outre de

Boulogne un bataillon de 1,200 marins qui fut joint à la garde. Comme

il avait surtout besoin d'officiers et de sous-officiers pour les

nouveaux cadres, indépendamment des officiers pris dans la garde,

il en demanda 300 à Saint-Cyr. Il voulut même choisir dans chaque

lycée, où ne se trouvaient que des adolescents, dont les plus âgés

avaient de seize à dix-sept ans, ceux qu'un développement précoce

rendait propres à la guerre, au nombre de dix par établissement.

Il ne s'en tint pas à cette mesure, et ordonna à M. Fouché de

faire le recensement des anciennes familles nobles qui vivaient

retirées dans leurs terres sans relations avec le gouvernement,

afin d'enrôler leurs fils malgré elles, et de les envoyer dans les

écoles militaires. Si on se plaint, écrivit-il, vous direz que _tel

est mon bon plaisir_, et il ajouta une raison un peu moins folle,

c'est qu'il ne fallait pas que, grâce à de fâcheuses divisions, une

partie des familles pût se soustraire aux efforts que faisait la

génération présente pour la gloire et la grandeur de la génération

future[4]. Il prit encore quelques sous-officiers dans les vélites

et fusiliers de la garde, troupe déjà fort aguerrie, quoique plus

jeune que le reste du même corps. Ayant beaucoup de cavalerie, et se

proposant d'en faire un grand usage contre l'infanterie autrichienne,

il rappela d'Espagne les deux officiers de cette arme qu'il estimait

le plus, les généraux Montbrun et Lasalle. Il rappela de l'Aragon le

maréchal Lannes, qui venait de terminer le siége de Saragosse, et

manda auprès de lui le maréchal Masséna.

[Note 4: Nous citons cette lettre extraordinaire, qui est du nombre

de celles qu'il écrivit lorsqu'il commençait à ordonner en Espagne

même ses premiers préparatifs.

_Au ministre de la police._

«Benavente, le 31 décembre 1808.

»Je suis instruit que des familles d'émigrés soustraient leurs

enfants à la conscription, et les retiennent dans une fâcheuse et

coupable oisiveté. Il est de fait que les familles anciennes et

riches qui ne _sont pas dans le système_ sont évidemment contre. Je

désire que vous fassiez dresser une liste de dix de ces principales

familles par département, et de cinquante pour Paris, en faisant

connaître l'âge, la fortune, et la qualité de chaque membre. Mon

intention est de prendre un décret pour envoyer à l'école militaire

de Saint-Cyr les jeunes gens appartenant à ces familles, âgés de plus

de seize ans et de moins de dix-huit. Si l'on fait quelque objection,

il n'y a pas d'autre réponse à faire sinon que cela est mon bon

plaisir. La génération future ne doit point souffrir des haines et

des petites passions de la génération présente. Si vous demandez aux

préfets des renseignements, faites-le dans ce sens.»]

[Note en marge: Premiers mouvements de troupes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 36 段