HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
TOME X
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 25 juin 1851.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE
DU
CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DIXIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, rue richelieu
1851
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE-QUATRIÈME.
RATISBONNE.
Arrivée de Napoléon à Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier
1809. -- Motifs de son brusque retour. -- Profonde altération
de l'opinion publique. -- Improbation croissante à l'égard de
la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble
devoir entraîner une nouvelle rupture avec l'Autriche. --
Disgrâce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouché. --
Attitude de Napoléon envers la diplomatie européenne. -- Il se
tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement
avec les ministres des autres puissances. -- Ses efforts pour
empêcher la guerre, mais sa résolution de la faire terrible,
s'il est obligé de reprendre les armes. -- Son intimité avec
M. de Romanzoff, resté à Paris pour l'attendre. -- Demande de
concours à la Russie. -- Vastes préparatifs militaires. --
Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions
antérieures. -- Formation des quatrième et cinquième bataillons
dans tous les régiments. -- Développement donné à la garde
impériale. -- Composition des armées d'Allemagne et d'Italie.
-- Invitation aux princes de la Confédération de préparer
leurs contingents. -- Premiers mouvements de troupes vers le
Haut-Palatinat, la Bavière et le Frioul, destinés à servir
d'avertissement à l'Autriche. -- Moyens financiers mis en
rapport avec les moyens militaires. -- Effet sur l'Europe
des manifestations de Napoléon. -- Dispositions de la cour
d'Autriche. -- Exaspération et inquiétude qu'elle éprouve par
suite des événements d'Espagne. -- Les embarras que cette
guerre cause à Napoléon lui semblent une occasion qu'il ne
faut pas laisser échapper, après avoir négligé de saisir
celle qu'offrait la guerre de Pologne. -- Encouragements
qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion
de l'Europe. -- Ses armements extraordinaires entrepris
depuis longtemps, et maintenant poussés à terme. -- Nécessité
pour elle de prendre une résolution, et de choisir entre le
désarmement ou la guerre. -- Elle opte pour la guerre. --
Union de l'Autriche avec l'Angleterre. -- Efforts du cabinet
autrichien à Constantinople pour amener la paix entre les
Anglais et les Turcs. -- Tentative à Saint-Pétersbourg pour
détacher la Russie de la France. -- Refroidissement d'Alexandre
à l'égard de Napoléon. -- Causes de ce refroidissement. --
Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec
l'Autriche, et s'efforce de l'empêcher. -- N'y pouvant réussir,
et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France,
il adopte une conduite ambiguë, calculée dans l'intérêt de
son empire. -- Grands préparatifs pour finir la guerre de
Finlande et recommencer celle de Turquie. -- Envoi d'une armée
d'observation en Gallicie sous prétexte de coopérer avec la
France. -- L'Autriche, quoique trompée dans ses espérances
à l'égard de la Russie, se flatte de l'entraîner par un
premier succès, et se décide à commencer la guerre en avril.
-- Déclaration de M. de Metternich à Paris. -- Napoléon, ne
doutant plus de la guerre, accélère ses préparatifs. -- Départ
anticipé de tous les renforts. -- Distribution de l'armée
d'Allemagne en trois corps principaux. -- Rôles assignés aux
maréchaux Davout, Lannes et Masséna. -- Le prince Berthier
part pour l'Allemagne avec des instructions éventuelles,
et Napoléon reste à Paris pour achever ses préparatifs. --
Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de
l'archiduc Charles sur l'Isar. -- Passage de l'Isar et prise
de Landshut. -- Projet de l'archiduc Charles de surprendre les
Français avant leur concentration, en traversant le Danube entre
Ratisbonne et Donauwerth. -- Ses dispositions pour accabler le
maréchal Davout à Ratisbonne. -- Soudaine et heureuse arrivée
de Napoléon sur le théâtre des opérations. -- Projet hardi de
concentration, consistant à amener au point commun d'Abensberg
les maréchaux Davout et Masséna, l'un partant de Ratisbonne,
l'autre d'Augsbourg. -- Difficultés de la marche du maréchal
Davout, exposé à rencontrer la masse presque entière de l'armée
autrichienne. -- Conduite habile et ferme de ce maréchal placé
entre le Danube et l'archiduc Charles. -- Sa rencontre avec les
Autrichiens entre Tengen et Hausen. -- Beau combat de Tengen le
19 avril. -- Réunion du corps du maréchal Davout avec Napoléon.
-- Napoléon prend la moitié de ce corps, avec les Bavarois et
les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles,
qui s'étend de Munich à Ratisbonne. -- Bataille d'Abensberg
livrée le 20. -- Napoléon poursuit cette opération en marchant
sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. -- Il enlève ainsi la
ligne d'opération de l'archiduc, et rejette son aile gauche en
Bavière. -- Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le maréchal
Davout a eu de nouveau l'archiduc à combattre vers Leuchling,
il se rabat à gauche sur Eckmühl, où il arrive à midi le 22. --
Bataille d'Eckmühl. -- L'archiduc, battu, se rejette en Bohême.
-- Prise de Ratisbonne. -- Caractère des opérations exécutées
par Napoléon pendant ces cinq journées. -- Leurs grands
résultats militaires et politiques.
[Date en marge: Janv. 1809.]
[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Paris, et motifs de son retour.]
Napoléon, parti à cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arrivé
le 18 à Burgos, le 19 à Bayonne, était monté en voiture dans cette
dernière ville, après avoir pris à peine le temps d'expédier quelques
ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit,
surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On
ne s'attendait pas à le revoir sitôt, et, soit en France, soit en
Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce
trouble s'expliquent par les motifs mêmes de son brusque retour. Il
était parti de Valladolid, laissant à ses généraux malheureusement
divisés, et faiblement rapprochés par le timide commandement de
Joseph, le soin d'achever la conquête de l'Espagne; il était
parti, parce que de toutes parts lui était arrivée la nouvelle que
l'Autriche poursuivait avec plus de vivacité que jamais ses armements
tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce
qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de
Milan, le détail précis de ces armements, de manière à ne laisser
aucun doute sur l'imminence du danger; parce que de Constantinople
on lui racontait les efforts inouïs de l'Autriche pour brouiller les
Turcs avec la France, et pour les réconcilier avec l'Angleterre;
parce que de Paris enfin on lui mandait qu'une agitation inconnue
se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais
visiblement à la cour, qu'on parlait hardiment à la ville, et que
partout en un mot on était inquiet, mécontent, aussi mal pensant
que mal disant. Un mouvement d'irritation s'était tout à coup
produit dans son âme ardente, et il n'avait pu s'empêcher de revenir
immédiatement en France. Ceux qui, tant au dehors qu'au dedans,
avaient provoqué son retour, devaient s'en ressentir, et ils en
étaient agités à l'avance. La diplomatie européenne s'attendait à un
éclat. La cour effrayée craignait quelque rigueur.
[Note en marge: État des esprits en France au commencement de 1809.]
Napoléon, en effet, de retour à Paris, allait trouver la France comme
il ne l'avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de règne il
eût pu discerner, à travers l'admiration qu'il lui inspirait, des
défiances, des improbations même, il ne l'avait jamais connue telle
que la lui peignaient en ce moment quelques serviteurs fidèles, telle
enfin qu'il allait l'apercevoir lui-même. Ce changement était dû tout
entier à la guerre d'Espagne, qui commençait à produire ses funestes
conséquences.
[Note en marge: Jugement du public sur la guerre d'Espagne et les
conséquences qu'elle peut avoir.]
D'abord on avait blâmé l'entreprise elle-même, qui semblait devoir
ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l'Empire était
déjà chargé. On avait blâmé la forme, qui n'était qu'une perfidie
envers de malheureux princes hébétés et impuissants. Mais on avait
compté sur le génie de Napoléon, toujours heureux, pour vaincre ces
nouvelles difficultés; on avait été ébloui et fier des hommages
dont il avait été entouré à Erfurt, et on avait flotté ainsi entre
la crainte, l'espérance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette
campagne même, où il n'avait eu qu'à paraître pour dissiper les
levées en masse des Espagnols, avait inspiré de tristes réflexions.
On l'avait vu obligé de transporter ses vaillantes armées du Nord,
où elles étaient toujours nécessaires, au Midi, où aucun danger
sérieux ne menaçait la France; de les disperser sur un sol dévorant,
où elles s'épuisaient à détruire des rassemblements qui ne tenaient
nulle part, mais qui revivaient sans cesse en guérillas quand ils
ne pouvaient plus combattre en corps d'armée; de faire rembarquer
les Anglais, qui se retiraient en se défendant énergiquement, pour
reparaître bientôt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles
avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes
parts on se disait qu'il y avait là un gouffre, où viendraient
s'enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes; pour un résultat fort
incertain, désirable sans doute si on se reportait au siècle de Louis
XIV, infiniment moins important à une époque où la France dominait
le continent, résultat d'ailleurs qu'on aurait bien pu ajourner en
présence de tant d'autres entreprises à terminer, et qui devait
rendre plus difficile cette paix générale, déjà si difficile et si
justement désirée. Mais ce qui mettait le comble à la désapprobation
publique, c'était la conviction très-répandue que l'Autriche,
profitant du départ des armées françaises pour la Péninsule, allait
saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances
de succès. À cette certitude s'ajoutait la crainte de voir d'autres
puissances se joindre à elle, et la coalition redevenir générale.
Dans une faute on voyait ainsi mille fautes, s'enchaînant les
unes aux autres, et entraînant une interminable suite de funestes
conséquences. En même temps, des appels réitérés, s'adressant
non-seulement à la classe de 1809, mais à celle de 1810, levée un
an à l'avance, et même aux classes antérieures de 1806, 1807, 1808,
1809, qui avaient pu se croire libérées, ces appels commençaient à
produire un mécontentement universel dans les familles, et à y faire
sentir comme une souffrance très-vive, cette guerre qui n'avait
été jusque-là qu'une occasion de triomphe, un sujet d'orgueil, un
moyen de faire descendre dans les campagnes les plus reculées les
preuves de la munificence impériale envers de vieux soldats. Les
anciens royalistes, en partie ramenés, s'étaient tus jusqu'ici, et le
clergé avec eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient
dans les événements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des
familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. Le clergé,
ordinairement uni à eux d'intérêt et de sentiment, avait, dans les
mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape à Rome, une cause
de déplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes
pouvaient trouver dans les renonciations forcées de Bayonne. Aussi
bien des curés se permettaient-ils un langage fort équivoque dans
certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous
prétexte de prêcher la soumission chrétienne, on commençait à parler
aux peuples comme l'Église a coutume de le faire dans les temps de
persécution.
On s'exprimait dans les lieux publics avec une étrange liberté,
et ce Paris si mobile, tour à tour si turbulent ou si docile, si
dénigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout à fait,
et qu'on peut toujours s'attendre à revoir sage au moment des plus
grands égarements, ou insensé dans les temps de la plus parfaite
sagesse, Paris presque ennuyé d'admirer son empereur, oubliant même
la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'échafaud
et rétabli les autels, pour avoir ramené le calme, le luxe, les
plaisirs, Paris aimait à relever ses torts, à commenter ses fautes,
et, à travers la satisfaction de fronder, commençait à éprouver pour
l'avenir des craintes sérieuses, qu'il traduisait en un langage
triste et souvent amer. Les fonds publics, malgré les achats obstinés
du Trésor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, déclaré normal
par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et ils seraient tombés
bien au-dessous, sans les efforts qu'on faisait pour les soutenir.
[Note en marge: Commencement d'opposition dans le Corps Législatif.]
Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d'inquiétude et
d'indiscipline d'esprit. Le Corps Législatif était demeuré assemblé
pendant tout le temps qu'avait duré la courte campagne de Napoléon au
delà des Pyrénées. On l'avait occupé, comme c'était l'usage à cette
époque, non de politique, mais d'affaires financières, et surtout de
matières législatives. Il avait eu à discuter le Code d'instruction
criminelle, oeuvre difficile, et qui pouvait réveiller plus d'un
ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui
n'arrivaient jamais à donner plus de 10 ou 15 suffrages négatifs
aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tête au
gouvernement, et réuni jusqu'à 80 et 100 suffrages négatifs, sur 250
à 280 votants, dans la délibération des divers titres de ce Code.
L'archichancelier Cambacérès ayant discerné, avec sa perspicacité
ordinaire, cette renaissance de l'esprit de contradiction, et
craignant de l'exciter en livrant à la discussion un Code qui mettait
si fort en présence les anciens penchants des uns pour la liberté,
des autres pour l'autorité, avait prévenu l'Empereur de ce danger,
et avait cherché à le dissuader de terminer cette année le Code
d'instruction criminelle. Il eût préféré choisir un moment où l'on
aurait été plus enclin à l'approbation, et où l'Empereur aurait
été présent, car, lui absent, tout le monde était plus hardi. Mais
Napoléon, ne connaissant pas d'obstacle, avait voulu que le Code
d'instruction criminelle fût mis en délibération cette année même, et
de vives discussions, suivies de votes plus partagés que de coutume,
avaient étonné les esprits réfléchis, et contribué à indisposer un
maître attentif, quoique absent, à tout ce qui se passait en France.
[Note en marge: Conduite de MM. de Talleyrand et Fouché.]
Encouragés par cette absence, certains personnages avaient aussi
donné un libre cours à leur langue et à leur penchant pour
l'intrigue. Deux surtout avaient poussé jusqu'à l'imprudence
l'oubli d'une soumission à laquelle ils semblaient habitués depuis
bientôt dix années, c'étaient MM. Fouché et de Talleyrand. Nous
avons fait connaître ailleurs le caractère, et le rôle pendant les
premières années du Consulat, de ces deux personnages si divers, si
hostiles l'un à l'autre, et les plus importants de l'époque après
l'archichancelier Cambacérès. L'archichancelier Cambacérès, quoique
moins consulté que jadis, s'efforçait toujours en secret, et sans
ostentation, de faire prévaloir dans l'esprit de Napoléon des pensées
de modération et de prudence, à quoi il réussissait beaucoup plus
rarement qu'autrefois. Du reste, les événements commençaient à le
fatiguer et à l'attrister, et il tendait chaque jour à s'effacer
davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs pressés
sur la scène du monde ne sont jamais fâchés qu'on leur laisse la
place vide. Napoléon seul s'en apercevait avec regret, appréciant
sa rare sagesse, quoiqu'il en fût souvent importuné. On songeait
donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouché et de
Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu'on s'occupât d'eux, et
attiraient volontiers sur eux-mêmes tout ce qui restait d'attention à
un public dont Napoléon occupait presque seul la pensée. M. Fouché,
excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat,
par son indifférence indulgente envers les partis qui le portait à
ménager tout le monde, avait cependant deux inconvénients graves pour
un ministre de la police, c'était le soin de se faire valoir aux
dépens du gouvernement, et le besoin de se mêler de toutes choses.
Ménageait-il celui-ci ou celui-là, prévenait-il un acte de rigueur,
il s'en attribuait le mérite auprès des intéressés, leur donnant
à entendre que sans lui on aurait bien autrement souffert de la
tyrannie d'un maître impétueux. Il affectait de contenir le zèle
emporté du préfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement
dévoué à l'Empereur, le raillait des découvertes qu'il prétendait
faire, et traitait de complots chimériques tous ceux qui étaient
dénoncés par cet agent. En cela M. Fouché pouvait avoir raison, mais
il avait lui-même ses excès de zèle. Il voulait se mêler de tout,
pour paraître influent en tout. Récemment, dans le désir de se donner
de l'importance, il avait pris sur lui de conseiller le divorce à
l'impératrice Joséphine, croyant qu'il plairait ainsi à Napoléon, en
amenant un sacrifice que celui-ci n'osait pas demander, mais qu'il
souhaitait ardemment. Ces vues trop personnelles, cette indiscrète
intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient déjà failli
perdre M. Fouché auprès de Napoléon, qui ne voulait pas naturellement
qu'on se fit valoir à ses dépens; qu'on le peignît aux partis comme
dur et cruel, en se réservant pour soi les honneurs de l'indulgence;
qu'on affectât l'incrédulité en fait de complots pouvant compromettre
la sûreté de son gouvernement; qu'on se permît enfin de prendre
l'initiative dans de graves affaires d'État ou de famille, qui ne
concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger
la maturité.
Une circonstance toute récente lui avait donné occasion de témoigner
à cet égard son sentiment, et il l'avait fait d'une manière fâcheuse
pour M. Fouché. Un ancien militaire, le général Malet, conspirateur
incorrigible, Servan, autrefois ministre de la guerre, un
ex-conventionnel, Florent-Guyot, un employé peu connu du département
de l'instruction publique, étaient compromis dans une trame peu
sérieuse, mais qui annonçait déjà un commencement de résistance au
pouvoir absolu. Il n'y avait là qu'une chose grave, et personne ne
s'en aperçut alors, c'était la manie du général Malet de penser que,
Napoléon étant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de
l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulèvement.
Le projet du général Malet, réalisé plus tard, était-il seulement en
germe alors, ou déjà fort mûri dans la prétendue trame que M. Dubois
croyait avoir découverte, c'est ce qu'il est impossible de décider.
M. Fouché railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu,
traita son ministre avec peu de respect. Napoléon averti en Espagne
de ce différend, et n'aimant pas que son ministre de la police jouât
l'esprit fort en matière de complots, ou peut-être se fît valoir
auprès des corps de l'État en étouffant une affaire dans laquelle
plusieurs de leurs membres étaient compromis, prêta tout appui à
M. Dubois, et voulut que la question fût examinée dans un conseil
présidé par le prince Cambacérès. Le prudent archichancelier pacifia
la querelle en décidant que s'il n'y avait pas lieu à suivre, il y
avait du moins grande attention à donner à ces premiers symptômes de
l'esprit de révolte. M. Fouché fut vertement réprimandé par ordre
de l'Empereur. Il venait de l'être plus durement encore au sujet
de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanément
à l'impératrice Joséphine par le ministre de la police avait paru
à celle-ci dictée par l'Empereur lui-même, car elle n'avait pu
supposer qu'un ministre prît sur lui de hasarder une telle démarche
s'il n'y avait été autorisé, et il en était résulté des agitations
intérieures qui avaient vivement affecté Napoléon. Cherchant la
stabilité qui lui échappait, il désirait un héritier, et sentait peu
à peu mûrir en lui la résolution du divorce. Mais plus il approchait
du moment de cette résolution, moins il voulait s'infliger à l'avance
une douleur qui devait lui être très-sensible. M. Fouché fut donc
désavoué pour cette démarche, et condamné auprès de l'impératrice à
des excuses humiliantes. M. Cambacérès fut encore l'intermédiaire,
le pacificateur de ce différend. Mais M. Fouché put dès lors
s'apercevoir du déclin rapide de son crédit.
Quant à M. de Talleyrand, sa situation était aussi fort compromise,
et également par sa faute. Il avait déjà donné plus d'un sujet de
défiance et de déplaisir à Napoléon, surtout en quittant le ministère
des affaires étrangères en 1807, pour le vain motif de devenir grand
dignitaire de l'Empire. Il avait regagné la faveur impériale en se
faisant l'instrument actif de la politique qui avait amené la guerre
d'Espagne, et Napoléon l'avait tour à tour conduit à Erfurt, ou
laissé à Paris, afin de pallier auprès de la diplomatie européenne
ce que cette politique pouvait avoir d'odieux et d'inquiétant pour
les cours étrangères. Mais M. de Talleyrand était de tous les hommes
le moins capable de résister à l'opinion du jour, et la guerre
d'Espagne ayant fini par encourir la réprobation universelle, n'était
plus bonne à ses yeux qu'à désavouer. Aussi ne manquait-il pas de
dire qu'il ne l'avait point conseillée, se fondant sans doute sur
ce qu'il avait préféré, entre les projets proposés, le démembrement
de l'Espagne à l'usurpation de la couronne. Les désaveux commencés,
il remontait jusqu'à l'affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment
de défaveur on revenait sur toutes les fautes que Napoléon avait pu
commettre, et M. de Talleyrand voulait n'avoir été complice d'aucune.
Son imprudence était grande, car si tout se redit vite à Paris, tout
se redisait bien plus vite alors, à l'indiscrétion se joignant plus
qu'à aucune autre époque le goût perfide de plaire. M. de Talleyrand
ne pouvait donc manquer d'être bientôt dénoncé à l'Empereur.
Ses torts ne s'étaient pas bornés à quelques désaveux peu fondés,
il s'était réconcilié avec M. Fouché, après dix ans de haine et de
dénigrement réciproques. Ils se traitaient l'un l'autre d'intrigant
frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aidée par la
victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne agitant
l'Empereur de vulgaires dénonciations, et faisant étalage d'une
police que la soumission générale rendait facile, même inutile.
M. de Talleyrand méprisait la vulgarité de M. Fouché, celui-ci la
frivolité de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation
grave avait paru exiger de leur part l'oubli d'anciens ressentiments,
MM. de Talleyrand et Fouché, rapprochés par des officieux, s'étaient
réconciliés et publiquement visités, ce qui avait produit une
surprise générale. Le motif vrai de leur réconciliation, c'est que
des circonstances pouvaient se présenter prochainement où leur
union serait nécessaire à tous deux. On se persuadait, en effet,
que Napoléon finirait par rencontrer en Espagne le poignard d'un
fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouché et de
Talleyrand, plus enclins à croire à la chute d'un ordre de choses
qui n'était plus de leur goût, semblaient partager l'opinion que
la personne de Napoléon succomberait infailliblement à un péril
trop souvent bravé. Que deviendrons-nous? que ferons-nous? étaient
les questions qu'ils s'étaient adressées, et que certainement ils
n'avaient pas résolues. Mais les intermédiaires, exagérant comme
de coutume les demi-confidences que ces deux personnages avaient
pu se faire, prétendaient que tout un plan de gouvernement avait
été préparé par eux pour le cas où Napoléon serait frappé. On leur
prêtait même l'idée de transmettre la couronne impériale à Murat, qui
avait porté à Paris, avant de se rendre à Naples, le mécontentement
de n'être pas roi d'Espagne.
Ces vains bruits ne mériteraient pas d'occuper l'histoire, s'ils
n'attestaient un commencement d'altération dans les esprits, résultat
des fautes de Napoléon, et surtout s'ils n'avaient pas eu le fâcheux
effet de tenir les étrangers en éveil sur ce qui se passait à Paris,
de leur persuader que l'autorité de Napoléon était fort affaiblie,
que la nation était dégoûtée de sa politique, que ses moyens d'action
étaient très-diminués, et que le moment enfin était venu de lui
déclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l'état des esprits
à Paris[1] agit alors beaucoup sur l'état des esprits en Europe, et
contribua extrêmement à rallumer la guerre, comme on va bientôt le
voir.
[Note 1: Ce fait est tristement prouvé par toutes les correspondances
diplomatiques de l'époque. On est étonné d'y voir à quel point
tout ce qui se disait à Paris se redisait à Vienne, à Berlin, à
Saint-Pétersbourg.]
Napoléon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande
partie de ce que nous venons de rapporter, et il en éprouvait une
irritation dont il ne sut pas contenir les éclats. La veille de son
départ, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient
parce qu'on les laissait en Espagne, du moins momentanément;
apprenant aussi que le général Legendre, l'un des signataires de la
capitulation de Baylen, devait se présenter à lui dans une revue
qu'il allait passer, Napoléon se livra à des mouvements de colère
qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins. Parcourant
à pied les rangs de ses grenadiers qui lui présentaient les armes,
soit qu'il eût entendu quelque murmure, soit qu'il eût reconnu l'un
des mécontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant à
lui: Malheureux, lui dit-il, tu mériterais que je te fisse fusiller!
et peu s'en faut que je ne le fasse.--Puis, le rejetant dans les
rangs, et s'adressant à ses camarades: Ah! je le sais, leur dit-il,
vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et
vos maîtresses, eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes
à quatre-vingts ans!--Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il
lui saisit la main et lui dit: Cette main, général, cette main,
comment ne s'est-elle pas séchée en signant la capitulation de
Baylen?--L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla
s'abîmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage
enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables
violences.
Il partit ensuite pour Paris, où il arriva, comme nous l'avons dit,
avec une rapidité égale à ses passions. On lui avait beaucoup écrit
en Espagne; car indépendamment de ses ministres il avait de nombreux
correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et
tout ce qu'ils recueillaient[2]; il avait beaucoup appris en route,
quoique en courant; il avait donné un grand nombre d'ordres, prescrit
notamment l'arrestation d'un abbé Anglade qui, dans la Gironde,
avait mal parlé en chaire de la conscription, et mandé à Paris
l'archevêque de Bordeaux, qui avait souffert les sermons de l'abbé
Anglade. À peine entré aux Tuileries, il avait été assailli par des
milliers de rapports sur ce qui s'était passé en son absence. Ces
rapports fort exagérés ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace
que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation
qu'on éprouve, et Napoléon crut, ou parut croire beaucoup de
choses invraisemblables. Il appela auprès de lui l'archichancelier
Cambacérès, auquel il redit avec une extrême animation tout ce qu'on
lui avait raconté, s'emportant surtout contre MM. Fouché et de
Talleyrand, qui, selon lui, n'avaient pu se réconcilier que dans de
très-mauvaises intentions. L'archichancelier Cambacérès essaya de
le calmer, mais il n'y réussit qu'imparfaitement. Ce qui blessait
Napoléon, c'était qu'on disposât de sa succession comme si sa mort
eût été certaine; ce qui le blessait plus encore, c'était le désaveu
de sa politique, fait par un homme qui en avait été le complice,
et qui avait été conduit à Erfurt et laissé à Paris pour en être
l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tête
de M. de Talleyrand, M. Fouché ayant déjà reçu par écrit de vertes
réprimandes, et bien que commençant à déplaire, n'ayant pas encore
assez comblé la mesure pour être sacrifié.
[Note 2: Parmi ces correspondants se trouvaient MM. Fiévée, de
Montlosier, madame de Genlis, qui n'écrivaient pas pour dénoncer,
mais pour dire leur opinion sur ce qu'ils voyaient, et sur ce qui se
passait tous les jours sous leurs yeux. Les correspondances de M.
Fiévée ont été imprimées, et prouvent que Napoléon se laissait dire
beaucoup de choses, et des plus hardies.]
[Note en marge: Disgrâce de M. de Talleyrand.]
Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs
grands dignitaires présents à Paris, se plaignit de toutes choses
et de tout le monde, car il n'était rien dont il ne fût mécontent.
On avait perdu à cette époque, au milieu du calme de l'Empire, la
connaissance de l'opinion publique et de ses brusques revirements;
on croyait qu'un gouvernement pouvait la diriger à volonté, et on
avait à cet égard une foi puérile dans l'influence de la police,
parce qu'elle avait une autorité absolue sur les journaux. Napoléon
se plaignit de ce qu'on avait laissé les esprits s'égarer sur les
événements du jour, de ce qu'on avait laissé interpréter sa dernière
campagne, toute marquée par des succès, comme une campagne féconde en
revers; lança plusieurs traits acérés contre ceux qui avaient parlé
et agi comme en présence d'une succession déjà ouverte, comme en
présence d'un règne près de finir. Il se plaignit surtout avec une
extrême amertume de ceux qui, pour le désavouer, ne craignaient pas
de se désavouer eux-mêmes; enfin ne se contenant plus, parcourant à
grands pas la salle du conseil, et s'adressant à M. de Talleyrand,
qui était immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en
gesticulant de la manière la plus vive:--Et vous osez prétendre,
Monsieur, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien!
Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre
d'Espagne!--Étranger, répétait Napoléon, à la mort du duc d'Enghien!
mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseillée par écrit?
Étranger à la guerre d'Espagne! mais oubliez-vous donc que vous
m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de
Louis XIV? oubliez-vous que vous avez été l'intermédiaire de toutes
les négociations qui ont abouti à la guerre actuelle?--Puis passant
et repassant devant M. de Talleyrand, lui adressant chaque fois les
paroles les plus blessantes, accompagnées de gestes menaçants, il
glaça d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l'aimaient
pleins de douleur de voir abaissée dans cette scène la double dignité
du trône et du génie[3]. Napoléon congédia ensuite le conseil, fâché
de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mécontentement qu'il avait des
autres le juste mécontentement qu'il devait avoir de lui-même.
[Note 3: Le véridique et honnête duc de Gaëte, témoin oculaire de
cette scène, me l'a racontée avec les moindres détails quelques jours
avant sa mort.]
M. de Talleyrand rentré chez lui éprouva une sorte de saisissement.
Les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait
nullement le courage de la disgrâce, quoiqu'il la soutînt avec une
impassibilité apparente. Cependant Napoléon était trop irrité pour
s'en tenir à des paroles. Il voulut qu'une manifestation officielle
apprît au public que M. de Talleyrand avait encouru sa défaveur. Ce
personnage, qui aimait tous les genres d'honneur, avait aspiré à être
grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si sérieuses de
ministre des affaires étrangères. Devenu grand dignitaire, il était
resté grand chambellan, et en cumulait les avantages pécuniaires
avec ceux de sa nouvelle dignité. Le lendemain même de la séance
orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napoléon lui
fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit à M. de
Montesquiou, l'un des membres du Corps Législatif les plus justement
honorés, qui joignait à ses titres actuels des titres anciens, fort
appréciés par Napoléon quand ils s'ajoutaient à un mérite réel.
Toutefois M. de Talleyrand, s'apercevant qu'il s'était trop hâté de
se conduire avec le gouvernement impérial comme avec un gouvernement
perdu, chercha à racheter par une extrême soumission les propos
imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours après il se
rendit à une grande fête aux Tuileries, dans le plus brillant
costume, s'inclinant profondément devant le maître dont il avait
essuyé les outrages, voulant presque le faire douter lui-même et
surtout faire douter le public de ce qui s'était passé. Il y réussit
dans une certaine mesure, car Napoléon, désarmé par cette soumission
calculée, découvrit le calcul, mais agréa l'humilité.
[Note en marge: Signes avant-coureurs d'une guerre prochaine.]
Après avoir réprimé les langues autour de lui, sans les réprimer
dans le public, qu'on ne pouvait pas disgracier, Napoléon s'occupa
sur-le-champ des graves affaires qui l'avaient amené à Paris. Ces
affaires étaient la diplomatie et la guerre qu'il fallait conduire de
front, car on se trouvait à la veille d'une rupture avec l'Autriche.
Cette puissance, que nous avons vue si agitée depuis trois ans,
flottant tour à tour entre le désir de venger ses humiliations et
la crainte de nouveaux revers; cherchant sans cesse une occasion
opportune, ayant cru en découvrir une dans le hardi mouvement de
Napoléon vers le Nord en 1807, l'ayant laissée passer sans la saisir,
et regrettant amèrement de l'avoir manquée; croyant en apercevoir une
nouvelle dans la guerre d'Espagne, hésitant depuis six mois si elle
en profiterait ou non, et au milieu de ces hésitations armant avec
une activité toujours croissante, cette puissance semblait enfin près
d'éclater. Tout ce qu'elle faisait dans l'étendue de son empire comme
préparatifs militaires, auprès des cabinets européens comme intrigue
politique, décelait une résolution presque arrêtée. L'approche du
printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu'on aurait tout au plus
deux ou trois mois pour se préparer à lui tenir tête. Il fallait
donc se hâter si on ne voulait être pris au dépourvu; mais c'est
dans l'art de bien employer le temps et de créer par miracle ce qui
n'existait pas que Napoléon excellait, et il en fournit ici une
nouvelle et éclatante preuve.
[Note en marge: Attitude de Napoléon envers la légation d'Autriche et
envers les autres légations étrangères.]
Avec les préparatifs militaires, il avait à conduire simultanément
les négociations qui devaient ou prévenir la guerre, ou en rendre
le résultat plus certain au moyen d'alliances bien ménagées. Il
avait eu quelques mois auparavant, à son premier retour d'Espagne,
avec l'ambassadeur d'Autriche, des explications si franches, si
développées, et cependant suivies de si peu d'effet, que recommencer
semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napoléon
jugea qu'une extrême réserve à l'égard de cet ambassadeur, une
extrême franchise à l'égard des autres, et le déploiement d'une
grande activité administrative, étaient la véritable conduite à
tenir et la seule manière de provoquer d'utiles réflexions à Vienne,
si on y était encore capable d'en faire de pareilles. Il se montra
donc poli, mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternich.
Il enjoignit à toute la famille impériale, dans le sein de laquelle
M. de Metternich était ordinairement bien accueilli, d'imiter cette
réserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les
autres ambassadeurs, leur avoua le motif de son retour à Paris, leur
déclara que c'était l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si
vite, et qu'il allait y répondre par des armements formidables.--Il
paraît, leur dit-il à tous, que ce sont les eaux du Léthé et non
celles du Danube qui coulent à Vienne, et qu'on y a oublié les leçons
de l'expérience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et cette
fois terribles, j'en réponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai
pas d'intérêt, et l'Europe entière est témoin que tous mes efforts,
toute mon attention étaient dirigés vers le champ de bataille que
l'Angleterre a choisi, c'est-à-dire l'Espagne. L'Autriche, qui a
sauvé les Anglais en 1805, au moment où j'allais franchir le détroit
de Calais, les sauve encore une fois en m'arrêtant au moment où
j'allais les poursuivre jusqu'à la Corogne: elle payera cher cette
nouvelle diversion. Ou elle désarmera sur-le-champ, ou elle aura à
soutenir une guerre de destruction. Si elle désarme de manière à
ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai
moi-même l'épée dans le fourreau, car je n'ai envie de la tirer qu'en
Espagne, et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immédiate et
décisive, et telle que l'Angleterre n'aura plus à l'avenir d'alliés
sur le continent.--
[Note en marge: Effet du langage de Napoléon sur les cours
européennes.]
L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu'il
désirait, car il était sincère dans son langage, et il disait vrai
en assurant qu'il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait
terrible si on l'obligeait à la recommencer. Tout en pensant qu'il
se l'était attirée par sa conduite en Espagne, chacun jugea que
l'Autriche commettait une grande imprudence, et s'effraya pour
l'Europe des conséquences auxquelles cette cour allait s'exposer.
[Note en marge: Séjour prolongé de M. de Romanzoff à Paris.]
On avait, tantôt par un motif, tantôt par un autre, retenu en France,
depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Romanzoff, le ministre des affaires
étrangères de Russie. Comme il a été dit plus haut, ce ministre
s'était rendu à Paris à la suite de Napoléon pour veiller lui-même
aux négociations qui allaient s'entamer avec l'Angleterre, et hâter
autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La
négociation avec l'Angleterre ayant échoué, M. de Romanzoff aurait
pu repartir pour Saint-Pétersbourg, afin de rejoindre son jeune
maître, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tiré
de leurs désirs communs, avait retenu M. de Romanzoff. Il ne fallait
pas plus de deux mois, lui avait-on dit à Paris, pour terminer les
affaires d'Espagne, pour ramener le roi Joseph à Madrid, pour l'y
couronner de nouveau, pour jeter les Anglais à la mer, et inspirer à
l'Europe des pensées de résignation au lieu de pensées de résistance
à l'égard des desseins conçus à Erfurt. Il pouvait donc y avoir un
intérêt véritable à différer encore les ouvertures qu'il s'agissait
de faire à Constantinople relativement à la Moldavie et à la
Valachie; car si Napoléon était complétement victorieux, l'Autriche
n'oserait pas entreprendre une nouvelle lutte, l'Angleterre ne
trouverait pas d'alliés sur le continent, les Turcs n'en trouveraient
ni sur terre, ni sur mer, et, sans conflagration européenne, la
Russie acquerrait les provinces du Danube, comme elle était près
d'acquérir la Finlande, au moyen d'une guerre toute locale et d'une
importance très-limitée. Ce motif valait la peine d'un nouvel effort
de patience, car ce n'était après tout qu'un retard de deux mois,
et ces deux mois M. de Romanzoff avait jugé utile de les passer
près des événements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il
observait soigneusement le colosse dont la Russie était pour un temps
la complice plutôt que l'alliée; il en étudiait la force passagère ou
durable; il cherchait à apprécier la valeur des mille propos répétés
à Saint-Pétersbourg par les échos de la diplomatie européenne,
et il vivait en attendant au milieu d'un nuage d'encens, la cour
impériale ayant reçu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre
de Catherine, le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus
facilement obéi à Paris, où l'on aime tant à plaire quand on ne met
pas son orgueil à blesser.
M. de Romanzoff avait passé d'abord deux mois, puis trois à Paris,
ne s'apercevant pas du temps qui s'écoulait, et cherchant à calmer
l'impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir.
Napoléon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispersé les
armées espagnoles comme de la poussière, chassé les Anglais du
continent espagnol, ramené son frère à Madrid, sans donner cependant
à personne l'idée que la guerre d'Espagne fût une guerre finie. Ce
n'était pas là ce qu'il avait espéré, ni surtout ce qu'il avait
promis, car on ne pouvait plus se flatter de réaliser les grandes
acquisitions projetées en Orient par un simple acte de volonté.
Napoléon, à peine arrivé, vit M. de Romanzoff, exerça sur lui sa
puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il
n'avait pas fait par ses armes, exprima sa colère de voir l'Autriche
intervenir encore au moment décisif pour lui arracher les Anglais des
mains, car, s'il les avait poursuivis lui-même, il ne s'en serait
pas sauvé un seul, disait-il, et enfin il se montra résolu à tirer
d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on
lui avait faites au bivouac d'Urschitz) une vengeance éclatante.
Confiant comme il l'était dans les immenses moyens qui lui restaient,
il ne se montra envers le représentant de la Russie ni fanfaron ni
obséquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accomplissement
des engagements pris à Erfurt, en homme qui était prêt à se battre
encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole
en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne
l'aidant pas après s'y être engagés.--Si votre empereur avait suivi
mon conseil à Erfurt, dit-il à M. de Romanzoff, nous ne serions pas
aujourd'hui où nous en sommes. Au lieu de simples exhortations, nous
aurions fait des menaces sérieuses, et l'Autriche aurait désarmé.
Mais nous avons parlé au lieu d'agir, et nous allons peut-être avoir
la guerre, moi pour ce que je veux achever en Espagne, vous pour ce
que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En
tout cas, je compte sur la parole de votre maître. Il m'a promis
que, si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une
armée à ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses; qu'il conduise
plus activement la guerre de Finlande, de manière à en finir avec
cette petite puissance qui le tient en échec; qu'il ait une armée
suffisante sur le Danube pour déjouer auprès des Turcs toutes les
intrigues des Anglais et des Autrichiens coalisés; qu'enfin il ait
une armée imposante sur la Haute-Vistule pour faire comprendre à
l'Autriche que le jeu est sérieux avec nous. Quant à moi, je vais
réunir sur le Danube et le Pô trois cent mille Français et cent
mille Allemands, et probablement leur présence obligera l'Autriche
à nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi,
car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Valachie presque sans
coup férir, et moi je pourrai sans nouvelles dépenses achever la
soumission de la Péninsule. Si ces démonstrations ne suffisent pas,
s'il faut employer la force, eh bien! nous écraserons pour jamais
les résistances qui s'opposent à nos communs projets. Mais, alliance
pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voilà
ce que j'ai promis, ce qu'on m'a promis, et ce que j'attends.--À
ce langage d'un homme qui n'était rien moins qu'intimidé, Napoléon
ajouta ce qu'il fallait de caresses pour compléter l'effet qu'il
voulait produire, et il obtint de M. de Romanzoff les déclarations
les plus satisfaisantes. Celui-ci ne dissimula pas le chagrin qu'il
éprouvait à voir la Russie exposée à une collision avec l'Autriche,
la difficulté des acquisitions projetées en Orient augmentée de
toutes les difficultés que rencontrait la politique française en
Occident, en un mot le cercle de la lutte s'étendant au lieu de se
restreindre; mais il reconnut la nécessité de parler énergiquement à
Vienne pour prévenir la nécessité d'agir; il convint qu'aux paroles
il faudrait joindre certaines démonstrations, si on voulait que les
paroles fussent efficaces, et promit en conséquence que la Russie
aurait une armée en Gallicie prête à prendre ou la route de Prague,
ou celle d'Olmutz, qui l'une et l'autre mènent à Vienne.
Napoléon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver à
quel point c'était la paix qu'il désirait, et non la guerre, émit
l'idée d'offrir à l'Autriche la double garantie de la France et de
la Russie pour la conservation de ses États actuels, garantie qui
devait la rassurer complétement, si elle était sincère dans les
craintes qu'elle disait avoir conçues pour elle-même à la suite
des événements de Bayonne. L'idée de cette garantie, en effet,
s'il n'y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs
qui déterminaient l'Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et
peut-être aurait pu prévenir la guerre. M. de Romanzoff l'accueillit
pour en faire le sujet d'une prompte communication tant à sa cour
qu'à celle de Vienne.
À ses entretiens avec M. de Romanzoff Napoléon ajouta mille
attentions délicates, comme de le conduire lui-même aux manufactures
des Gobelins, de Sèvres, de Versailles, montrant partout à ce
ministre les merveilles de son empire, et voulant à chaque instant
lui en donner des échantillons, à ce point, disait lui-même M. de
Romanzoff, qu'il n'osait plus rien louer devant un souverain si
magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux présents en tapisseries,
en porcelaines, en armes de luxe.
[Note en marge: Explications de Napoléon avec les ministres des
princes allemands ses alliés.]
[Note en marge: Premières réquisitions adressées aux rois de Saxe et
de Bavière.]
Après avoir fait ce qui convenait auprès l'ambassadeur de son
principal allié, Napoléon tint un langage tout aussi utile aux
ministres de la Confédération du Rhin. Il leur dit, et il écrivit
à leurs maîtres, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, de
Westphalie, les ducs de Bade, de Hesse, de Wurzbourg, qu'il ne
voulait pas les exposer à des dépenses prématurées en exigeant la
réunion immédiate de leurs troupes, mais qu'il les invitait à la
préparer, vu qu'il s'attendait à des hostilités prochaines; qu'il
fallait, soit pour prévenir la guerre, s'il en était temps encore,
soit pour la rendre heureuse, si elle était inévitable, se mettre
en mesure d'opposer la force à la force; qu'il allait, quant à lui,
réunir 150 mille Français et Italiens sur le Pô, 150 mille Français
sur le haut Danube, qu'il comptait sur 100 mille Allemands, qu'avec
ces 400 mille hommes il préviendrait la guerre, ou la rendrait
décisive, et garantirait à jamais ses alliés des répétitions que
l'Autriche prétendait exercer sur les puissances allemandes,
autrefois dépendantes ou sujettes de son empire. Il écrivit en
particulier au roi de Bavière et au roi de Saxe, pour leur demander
formellement la réunion d'une première partie de leurs forces autour
de Munich, de Dresde, de Varsovie. Se défiant de la Prusse, qui
pouvait être tentée d'imiter l'Autriche et de chercher la réparation
de ses malheurs dans un acte de désespoir, il lui notifia que, si
elle levait un seul homme au delà des 42 mille que ses conventions
secrètes l'autorisaient à réunir, il lui déclarerait sur-le-champ la
guerre. Il chargea la Russie de faire savoir à Koenigsberg que le
moindre acte d'hostilité serait l'occasion d'une nouvelle lutte qui
deviendrait mortelle pour les uns ou pour les autres, si on faisait
mine de se joindre à l'Autriche.
[Note en marge: Préparatifs militaires de Napoléon.]