Eh bien, soit! nous n'aurons pas publié le livre avec nos notes et nos

observations; mais si votre première lecture, messieurs, vous avait

laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une

seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité; vous ne pouvez pas être de

ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l'écriture d'un homme, sont

assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne

voulez pas qu'un homme soit jugé sur des découpures plus ou moins

habilement faites. Vous ne voulez pas cela; vous ne voulez pas nous

priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le

livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire,

vous ferez vous-même les divisions, les observations, les

rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu'il faut que ce

soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira

de l'examen sérieux du livre.

Cependant je ne puis pas m'en tenir là. Le ministère public attaque le

livre; il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je

complète les citations qu'il en a faites, et que sur chaque passage

incriminé je montre le néant de l'incrimination; ce sera toute ma

défense.

Je n'essayerai pas assurément d'opposer aux appréciations élevées,

animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu'il a

dit, par des appréciations du même genre; la défense n'aurait pas le

droit de prendre de telles allures; elle se contentera de citer les

textes tels qu'ils sont.

Et d'abord, je déclare que rien n'est plus faux que ce qu'on a dit tout

à l'heure de la couleur lascive. La couleur lascive! Où donc avez-vous

pris cela? Mon client a dépeint dans _Madame Bovary_ quelle femme? Eh!

mon Dieu! c'est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née

comme elles le sont presque toutes, honnête; c'est du moins le plus

grand nombre, mais bien fragiles quand l'éducation, au lieu de les

fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris

une jeune fille; est-ce une nature perverse? Non, c'est une nature

impressionnable, accessible à l'exaltation.

M. l'avocat impérial a dit: Cette jeune fille, on la présente

constamment comme lascive. Mais non! on la représente née à la campagne,

née à la ferme, où elle s'occupe de tous les travaux de son père, et où

aucune espèce de lasciveté n'avait pu passer dans son esprit ou dans son

cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui

appartenait tout naturellement, d'être élevée pour la ferme dans

laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente

sous l'autorité imprévoyante d'un père qui s'imagine de faire élever au

couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un

homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent, hors de sa

sphère. Il n'y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère

public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah! vous avez parlé

de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison,

vous avez dit: «Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits

péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre... sous

le chuchotement du prêtre.» Vous vous êtes déjà gravement trompé sur

l'appréciation de mon client. Il n'a pas fait la faute que vous lui

reprochez, l'erreur est tout entière de votre côté, d'abord sur l'âge de

la jeune fille. Comme elle n'est entrée au couvent qu'à treize ans, il

est évident qu'elle en avait quatorze lorsqu'elle allait à confesse. Ce

n'était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire,

vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n'en suis pas

sur l'invraisemblance d'un enfant de dix ans qui aime à rester au

confessionnal «sous le chuchotement du prêtre». Ce que je veux, c'est

que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n'est pas facile, j'en

conviens. Et voilà l'inconvénient pour nous de n'avoir pas un mémoire;

avec un mémoire nous n'aurions pas à chercher dans six volumes!

J'appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à _Madame

Bovary_ son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire

ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu'il a mis

en relief? Il y a une espèce de religion qui est celle qu'on parle

généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On

peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je

déclare nettement ceci, que je ne connais rien de beau, d'utile, de

nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de

la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles

épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus

nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux

grave, et permettez-moi d'ajouter, sévère.

Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les

abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils

sont en rapport, vers lequel ils s'élèvent pour le prier, et qui en même

temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est

ma pensée, qui est la vôtre, c'est la force dans les mauvais jours, la

force dans ce qu'on appelle dans le monde, le refuge, ou mieux encore,

la force des faibles. C'est cette pensée-là qui donne à la femme cette

consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la

vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu'elle peut souffrir, et lui

demander la grâce de remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs,

c'est le christianisme, c'est la religion qui établit les rapports entre

Dieu et l'homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et

nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus

accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de

celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne

vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse,

ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l'altération. Pour

accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes

sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des

cérémonies, au lieu d'être cette grande pompe qui nous saisit l'âme,

cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de

petits bons dieux, de petites bonnes vierges. A quoi, messieurs, se

prend l'esprit des enfants curieux, ardents, tendres, l'esprit des

jeunes filles surtout? A toutes ces images, affaiblies, atténuées,

misérables de l'esprit religieux. Elles se font alors de petites

religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d'amour, et au

lieu d'avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir,

elles s'abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de

petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut

bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d'amour mystique,

mille formes qui trompent les jeunes filles, qui sensualisent la

religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se

prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de

s'attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D'où il arrive

que vous avez beaucoup de femmes fort dévotes, qui ne sont pas

religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin où elles

devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que

toute espèce de sensualités qui les égarent.

Ah! vous m'avez accusé d'avoir, dans le tableau de la société moderne,

confondu l'élément religieux avec le sensualisme! Accusez donc la

société au milieu de laquelle nous sommes, mais n'accusez pas l'homme

qui comme Bossuet s'écrie: Réveillez-vous et prenez garde au péril! Mais

venir dire aux pères de famille: Prenez garde, ce ne sont pas là de

bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de

mysticisme quelque chose qui sensualise la religion; venir dire cela,

c'est dire la vérité. C'est pour cela que vous accusez Flaubert, c'est

pour cela que j'exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d'avertir ainsi

les familles des dangers de l'exaltation chez les jeunes personnes qui

s'en prennent aux petites pratiques, au lieu de s'attacher à une

religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse.

Et, maintenant, vous allez voir d'où vient l'invention des petits

péchés «sous le chuchotement du prêtre». Lisons la page 30[49]:

«Elle avait lu _Paul et Virginie_ et elle avait rêvé la maisonnette de

bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié

douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits

rouges dans de grands arbres plus hauts que des clochers ou qui court

pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.»

[49] Page 46.

Est-ce lascif cela, messieurs? Continuons.

_M. l'avocat impérial._--Je n'ai pas dit que ce passage fût lascif.

_Me Senard._--Je vous en demande bien pardon, c'est précisément dans ce

passage que vous avez relevé une phrase lascive, et vous n'avez pu la

trouver lascive qu'en l'isolant de ce qui précédait et de ce qui

suivait:

«Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les

vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets, et elle aimait

la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre

Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par

mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans

sa tête quelque vœu à accomplir[50].»

[50] Page 47.

N'oubliez pas cela; quand on invente de petits péchés à confesse et

qu'on cherche dans sa tête quelque vœu à accomplir, ce que vous

trouverez à la ligne qui précède, évidemment on a eu les idées un peu

faussées quelque part. Et je vous demande maintenant si j'ai à discuter

votre passage! mais je continue:

«Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture

religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'histoire

sainte ou les _Conférences_ de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche,

des passages du _Génie du Christianisme_, par récréation. Comme elle

écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies

romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité!

Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-boutique obscure d'un

quartier marchand, elle se serait peut-être alors ouverte aux

envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous

arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait

trop la campagne: elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages,

les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au

contraire, vers les accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses

tempêtes, et la verdure seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi

les ruines. Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de

profit personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne

contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de

tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des émotions et

non des paysages[51].»

[51] Page 48.

Vous allez voir avec quelles délicates précautions l'auteur introduit

cette vieille sainte fille, et comment, pour enseigner la religion, il

va se glisser dans le couvent un élément nouveau, l'introduction du

roman apporté par une étrangère. N'oubliez jamais ceci quand il s'agira

d'apprécier la morale religieuse.

«Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,

pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par

l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes

ruinée sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des

bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de

causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires

s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des

chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix tout

en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait

des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux

grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les

poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait

de longs chapitres dans les intervalles de sa besogne[52].»

[52] Page 49.

Ceci n'est pas seulement merveilleux, littérairement parlant;

l'absolution ne peut pas être refusée à l'homme qui écrit ces admirables

passages, pour signaler à tous les périls d'une éducation de ce genre,

pour indiquer à la jeune femme les écueils de la vie dans laquelle elle

va s'engager. Continuons:

«Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées

s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à

tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts

sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers,

nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, _Messieurs_

braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne

l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant

six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette

poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard,

elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salles des gardes et

ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme

ces châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives,

passaient leurs jours le coude sur la pierre et le menton dans la main

à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche,

qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de

Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes

illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la

belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle se détachaient comme

des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient

encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport

entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques

férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du

Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV

était vanté.

«A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il

n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de

lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui laissaient

entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la

note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales[53].»

[53] Page 50.

Comment, vous ne vous êtes pas souvenu de cela, quand cette pauvre fille

de la campagne rentrée à la ferme, ayant trouvé à épouser un médecin de

village, est invitée à une soirée d'un château, sur laquelle vous avez

cherché à appeler l'attention du tribunal, pour montrer quelque chose de

lascif dans une valse qu'elle vient de danser! Vous ne vous êtes pas

souvenu de cette éducation, quand cette pauvre femme enlevée par une

invitation qui est venue la prendre au foyer vulgaire de son mari, pour

la mener à ce château, quand elle a vu ces beaux messieurs, ces belles

dames, ce vieux duc qui, disait-on, avait eu des bonnes fortunes à la

cour!... M. l'avocat impérial a eu de beaux mouvements, à propos de la

reine Antoinette! Il n'y a pas un de nous, assurément, qui ne se soit

associé par la pensée à votre pensée. Comme vous, nous avons frémi au

nom de cette victime des révolutions; mais ce n'est pas de

Marie-Antoinette qu'il s'agit ici, c'est du château de la Vaubyessard.

Il y avait là un vieux duc qui avait eu--disait-on--des rapports avec la

reine, et sur lequel se portaient tous les regards. Et quand cette jeune

femme, voyant se réaliser tous les rêves fantastiques de sa jeunesse, se

trouve ainsi transportée au milieu de ce monde, vous vous étonnez de

l'enivrement qu'elle a ressenti; vous l'accusez d'avoir été lascive!

Mais accusez donc la valse elle-même, cette danse de nos grands bals

modernes où, dit un auteur qui l'a décrite, la femme «s'appuie la tête

sur l'épaule du cavalier, dont la jambe l'embarrasse». Vous trouvez que

dans la description de Flaubert Mme Bovary est lascive. Mais il n'y a

pas un homme, et je ne vous excepte pas, qui, ayant assisté à un bal,

ayant vu cette sorte de valse, n'ait eu en sa pensée le désir que sa

femme ou sa fille s'abstînt de ce plaisir qui a quelque chose de

farouche. Si, comptant sur la chasteté qui enveloppe une jeune fille, on

la laisse quelquefois se livrer à ce plaisir que la mode a consacré, il

faut beaucoup compter sur cette enveloppe de chasteté, et quoiqu'on y

compte, il n'est pas impossible d'exprimer les impressions que M.

Flaubert a exprimées au nom des mœurs et de la chasteté.

La voilà au château de la Vaubyessard, la voilà qui regarde ce vieux

duc, qui étudie tout avec transport, et vous vous écriez: Quels détails!

Qu'est-ce à dire? les détails sont partout, quand on ne cite qu'un

passage.

«Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants

dans leurs verres.

«Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,

courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos

comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche

des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite

queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le

vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le

temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans,

et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette

entre MM. de Coigny et de Lauzun[54].»

[54] Page 66.

Défendez la reine, défendez-la surtout devant l'échafaud, dites que par

son titre elle avait droit au respect, mais supprimez vos accusations,

quand on se contentera de dire qu'il avait été, disait-on, l'amant de la

reine. Est-ce que c'est sérieusement que vous nous reprocherez d'avoir

insulté à la mémoire de cette femme infortunée?

«Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de

paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa

famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut, dans

l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant. Et sans

cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à

lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et

d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des

reines[55]!

«On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa

peau en sentant ce froid à sa bouche. Elle n'avait jamais vu de

grenades ni mangé d'ananas.»

[55] _Idem._

Vous voyez que ces descriptions sont charmantes, incontestablement, mais

qu'il n'est pas possible d'y prendre çà et là une ligne pour créer une

espèce de couleur contre laquelle ma conscience proteste. Ce n'est pas

la couleur lascive, c'est la couleur du livre; c'est l'élément

littéraire et en même temps l'élément moral.

La voilà, cette jeune fille dont vous avez fait l'éducation, la voilà

devenue femme. M. l'avocat impérial a dit: Essaye-t-elle même d'aimer

son mari? Vous n'avez pas lu le livre; si vous l'aviez lu, vous n'auriez

pas fait cette objection.

La voilà, messieurs, cette pauvre femme, elle rêvassera d'abord. A la

page 34[56] vous verrez ses rêvasseries. Et il y a plus, il y a quelque

chose dont M. l'avocat impérial n'a pas parlé, et qu'il faut que je vous

dise, ce sont ses impressions quand sa mère mourut; vous verrez si c'est

lascif, cela! Ayez la bonté de prendre la page 33 et de me suivre[57]:

[56] Page 53.

[57] Page 52.

«Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle

se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et

dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de

réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus

tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir.

Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée, du premier

coup, à ce rare idéal des existences pâles où ne parviennent jamais

les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres

lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de

cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui

montent au ciel, et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons.

Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude,

ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et

sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.»

Je veux répondre aux reproches de M. l'avocat impérial, qu'elle ne fait

aucun effort pour aimer son mari.

_M. l'avocat impérial._--Je ne lui ai pas reproché cela, j'ai dit

qu'elle n'avait pas réussi.

_Me Senard._--Si j'ai mal compris, si vous n'avez pas fait de reproche,

c'est la meilleure réponse qui puisse être faite. Je croyais vous

l'avoir entendu faire; mettons que je me sois trompé. Au surplus, voici

ce que je lis à la fin de la page 36[58]:

«Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut

se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait

tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait

en soupirant des adagios mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite

aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux

ni plus remué.

«Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur sans en

faire jaillir une étincelle, incapable d'ailleurs de comprendre ce

qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se

manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans

peine que la passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses

expansions étaient devenues régulières; il l'embrassait à de certaines

heures. C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert

prévu d'avance, après la monotonie du dîner.»

A la page 37[59] nous trouverons une foule de choses semblables.

Maintenant, voici le péril qui va commencer. Vous savez comment elle

avait été élevée; c'est ce que je vous supplie de ne pas oublier un

instant.

[58] Page 58.

[59] Page 59.

Il n'y a pas un homme l'ayant lu, qui ne dise, ce livre à la main, que

M. Flaubert n'est pas seulement un grand artiste, mais un homme de

cœur, pour avoir dans les six dernières pages déversé toute l'horreur

et le mépris sur la femme, et tout l'intérêt sur le mari. Il est encore

un grand artiste, comme on l'a dit, parce qu'il n'a pas transformé le

mari, parce qu'il l'a laissé jusqu'à la fin ce qu'il était, un bon

homme, vulgaire, médiocre, remplissant les devoirs de sa profession,

aimant bien sa femme, mais dépourvu d'éducation, manquant d'élévation

dans la pensée. Il est de même au lit de mort de sa femme. Et pourtant

il n'y a pas un individu dont le souvenir revienne avec plus d'intérêt.

Pourquoi? Parce qu'il a gardé jusqu'à la fin la simplicité, la droiture

du cœur; parce que jusqu'à la fin il a rempli son devoir, dont sa femme

s'était écartée. Sa mort est aussi belle, aussi touchante, que la mort

de sa femme est hideuse. Sur le cadavre de la femme, l'auteur a montré

les taches que lui ont laissées les vomissements du poison; elles ont

sali le linceul blanc dans lequel elle va être ensevelie, il a voulu en

faire un objet de dégoût; mais il y a un homme qui est sublime, c'est le

mari, sur le bord de cette fosse. Il y a un homme qui est grand,

sublime, dont la mort est admirable, c'est le mari, qui, après avoir vu

successivement se briser par la mort de sa femme tout ce qui pouvait lui

rester d'illusions au cœur, embrasse par la pensée sa femme sous une

tombe. Mettez-le, je vous en prie, dans vos souvenirs,--l'auteur a été

au delà, Lamartine le lui a dit,--de ce qui était permis, pour rendre la

mort de la femme hideuse et l'expiation plus terrible. L'auteur a su

concentrer tout l'intérêt sur l'homme qui n'avait pas dévié de la ligne

du devoir, qui est resté avec son caractère médiocre, sans doute,

l'auteur ne pouvait pas changer son caractère; mais avec toute la

générosité de son cœur, et il a accumulé toutes les horreurs sur la

mort de la femme qui l'a trompé, ruiné, qui s'est livrée aux usuriers,

qui a mis en circulation des billets faux, et enfin est arrivée au

suicide. Nous verrons si elle est naturelle, la mort de cette femme qui,

si elle n'avait pas trouvé le poison pour en finir, aurait été brisée

par l'excès même du malheur qui l'étreignait. Voilà ce qu'a fait

l'auteur. Son livre ne serait pas lu, s'il l'eût fait autrement, si,

pour montrer où peut conduire une éducation aussi périlleuse que celle

de Mme Bovary, il n'avait pas prodigué les images charmantes et les

tableaux énergiques qu'on lui reproche.

M. Flaubert fait constamment ressortir la supériorité du mari sur la

femme, et quelle supériorité, s'il vous plaît? celle du devoir rempli,

tandis qu'Emma s'en écarte! Et puis la voilà placée sur la pente de

cette mauvaise éducation; la voilà partie après la scène du bal avec un

jeune enfant, Léon, inexpérimenté comme elle. Elle coquettera avec lui,

mais elle n'osera pas aller plus loin; rien ne se fera. Vient ensuite

Rodolphe qui la prendra, lui, cette femme. Après l'avoir regardée un

instant, il se dit: Elle est bien, cette femme! et elle sera à lui, car

elle est légère et sans expérience. Quant à la chute, vous relirez les

pages 42, 43 et 44[60]. Je n'ai qu'un mot à vous dire sur cette scène,

il n'y a pas de détails, pas de description, aucune image qui nous

peigne le trouble des sens; un seul mot nous indique la chute: «elle

s'abandonna». Je vous prierai encore d'avoir la bonté de relire les

détails de la chute de Clarisse Harlowe, que je ne sache pas avoir été

décrite dans un mauvais livre. M. Flaubert a substitué Rodolphe à

Lovelace, et Emma à Clarisse. Vous comparerez les deux auteurs et les

deux ouvrages, et vous apprécierez.

[60] Pages 214 à 219.

Mais je rencontre ici l'indignation de M. l'avocat impérial. Il est

choqué de ce que le remords ne suit pas de près la chute, de ce qu'au

lieu d'en exprimer les amertumes, elle se dit avec satisfaction: «J'ai

un amant.» Mais l'auteur ne serait pas dans le vrai si, au moment où la

coupe est encore aux lèvres, il faisait sentir toute l'amertume de la

liqueur enchanteresse. Celui qui écrirait, comme l'entend M. l'avocat

impérial, pourrait être moral; mais il dirait ce qui n'est pas dans la

nature. Non, ce n'est pas au moment de la première faute que le

sentiment de la faute se réveille; sans cela elle ne serait pas commise.

Non, ce n'est pas au moment où elle est dans l'illusion qui l'enivre,

que la femme peut être avertie par cet enivrement même de la faute

immense qu'elle a commise. Elle n'en rapporte que l'ivresse; elle rentre

chez elle, heureuse, étincelante, elle chante dans son cœur: «Enfin

j'ai un amant.» Mais cela dure-t-il longtemps? Vous avez lu les pages

424 et 425[61]. A deux pages de là, s'il vous plaît, à la page 428[62],

le sentiment du dégoût de l'amant ne se manifeste pas encore; mais elle

est déjà sous l'impression de la crainte, de l'inquiétude. Elle examine,

elle regarde, elle ne voudrait jamais abandonner Rodolphe:

«Quelque chose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien

qu'un jour, la voyant survenir à l'improviste, il fronça le visage

comme quelqu'un de contrarié.

«--Qu'as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!

«Et enfin il déclara d'un air sérieux que ses visites devenaient

imprudentes et qu'elle se compromettait.

«Peu à peu, cependant, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour

l'avait enivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais à

présent qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre

quelque chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait

de chez lui, elle jetait tout à l'entour des regards inquiets, épiait

chaque forme qui passait à l'horizon, et chaque lucarne du village

d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le

bruit des charrues, et elle s'arrêtait plus blême et plus tremblante

que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête.»

[61] Page 221.

[62] Page 224.

Vous voyez bien qu'elle ne s'y méprend pas; elle sent bien qu'il y a

quelque chose qui n'est pas ce qu'elle avait rêvé. Prenons les pages 433

et 434[63], et vous en serez encore plus convaincus.

[63] Page 230.

«Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le

cabinet aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait

un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les

livres. Rodolphe s'installait là comme chez lui. Cependant la vue de

la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa

gaieté, et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de

plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus

sérieux et même plus dramatique à l'occasion, comme cette fois où elle

crut entendre dans l'allée un bruit de pas qui s'approchait.

«--On vient! dit-elle.

«Il souffla la lumière.

«--As-tu tes pistolets?

«--Pourquoi?

«--Mais... pour te défendre, reprit Emma.

«--Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon!

«Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: je

l'écraserais d'une chiquenaude.

«Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorte

d'indélicatesse et de grossièreté naïve, qui la scandalisa.

«Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle

avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux

même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles,

n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie;--et à ce propos Emma

lui avait fait un grand serment, qu'il ne trouvait pas, non plus, du

meilleur goût.

«D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu

s'échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux,

et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage,

en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du

soir ou des voix de la nature; puis elle l'entretenait de sa mère à

elle, et de sa mère à lui.»

Elle l'ennuyait enfin.

Puis, page 453[64]: «Il (Rodolphe) n'avait plus, comme autrefois, de ces

mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui

la rendaient folle;--si bien que leur grand amour, où elle vivait

plongée, parut se diminuer sous elle comme l'eau d'un fleuve qui

s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas

croire; elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins,

cacha son indifférence.

«Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle

ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation

de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés

tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction

permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.»

[64] Page 232.

Et vous craignez, monsieur l'avocat impérial, que les jeunes femmes

lisent cela! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon

compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à

sa fille: Jeune femme, si ton cœur, si ta conscience, si le sentiment

religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher

dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d'ennuis, de

souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va

chercher le bonheur ailleurs que chez elle! Ce langage ne vous

blesserait pas dans la bouche d'un père, eh bien! M. Flaubert ne dit pas

autre chose; c'est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce

que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve

immédiatement.

Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion.

Vous m'opposez les caresses de Léon à la page 60[65]: Hélas! elle va

payer bientôt la rançon de l'adultère; et cette rançon, vous la

trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l'ouvrage que vous

incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l'adultère, la malheureuse!

Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du

mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du

devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l'homme auquel elle

s'était livrée. Est-ce qu'il manque quelque chose à ce mépris? Oh non!

et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux: Rodolphe, qui

s'est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d'égoïsme et de

lâcheté. Elle lui dit: «Emmène-moi! Enlève-moi! J'étouffe, je ne puis

plus respirer dans la maison de mon mari, dont j'ai fait la honte et le

malheur. Il hésite; elle insiste; enfin il promet, et le lendemain elle

reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe écrasée,

anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit

vous la montre dans toutes les convulsions d'une âme qui se débat, qui

peut-être serait ramenée au devoir par l'excès de sa souffrance, mais

malheureusement elle rencontre bientôt l'enfant avec lequel elle avait

joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et

puis vient l'expiation.

[65] Page 146.

Mais, M. l'avocat impérial m'arrête et me dit: quand il serait vrai que

le but de l'ouvrage soit bon d'un bout à l'autre, est-ce que vous

pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous

êtes permis?

Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais

m'en suis-je permis? Où sont-ils? J'arrive ici aux passages les plus

incriminés. Je ne parle plus de l'aventure du fiacre, le tribunal a eu

satisfaction à cet égard; j'arrive aux passages que vous avez signalés

comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre

de pages du numéro du 1er décembre; et pour faire disparaître tout

l'échafaudage de votre accusation, je n'ai qu'une chose à faire:

restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un

mot, le texte complet à vos découpures.

Au bas de la page 72[66], Léon, après avoir été mis en rapport avec

Homais et le pharmacien, vient à l'hôtel de Bourgogne; puis le

pharmacien vient le chercher.

«Mais Emma venait de partir, exaspérée; ce manque de parole au

rendez-vous lui semblait un outrage.

«Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute

calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en

détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles; la dorure en

reste aux mains.

«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur

amour...»

[66] Page 383.

Mon Dieu! C'est pour les lignes que je viens de vous lire que nous

sommes traduit devant vous. Écoutez maintenant:

«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur

amour; et dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de

fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une

passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tous les secours

extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain

voyage, une félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir

d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite, sous un espoir

nouveau; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus

avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de

son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui

glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une

fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste

tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse,

elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[67].»

[67] Page 385.

Vous vous êtes arrêté là, monsieur l'avocat impérial; permettez-moi de

continuer:

«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces

lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de

ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui

semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les

séparer[68].»

[68] _Idem._

Vous appelez cela de la couleur lascive, vous dites que cela donnerait

le goût de l'adultère, vous dites que voilà des pages qui peuvent

exciter, émouvoir les sens,--des pages lascives! Mais la mort est dans

ces pages. Vous n'y pensez pas, monsieur l'avocat impérial, vous vous

effarouchez de trouver là les mots de _corset_, de _vêtements qui

tombent_; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et

de vêtements qui tombent! Voulez-vous que je vous montre comme quoi un

corset peut paraître dans un livre classique, et très classique! C'est

ce que je me donnerai le plaisir de faire tout à l'heure.

«Elle se déshabillait... (ah! monsieur l'avocat impérial, que vous avez

mal compris ce passage!), elle se déshabillait brutalement (la

malheureuse!), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait

autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse; et pâle, sans

parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine avec un long

frisson... Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides... dans

l'étreinte de ses bras quelque chose de vague et de lugubre...»

C'est ici qu'il faut se demander où est la couleur lascive? et où est la

couleur sévère? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle

tomberait ce livre peuvent être émus, excités,--comme à la lecture d'un

livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout à

l'heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur

impérial ou royal ait songé à le poursuivre. Est-ce qu'il y a quelque

chose d'analogue dans ce que je viens de vous lire? Est-ce que ce n'est

pas au contraire l'excitation à l'horreur du vice que «ce quelque chose

de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer»? Continuons, je

vous prie.

«Il n'osait lui faire de questions; mais, la discernant si

expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les

épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois

l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se révoltait contre

l'absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en

voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne

pas la chérir; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait

lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes[69].»

[69] Page 385.

Est-ce que c'est lascif, cela?

Et puis, prenez le dernier paragraphe:

«Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en

revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent;

alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans

ce temps-là! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour

qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer[70]!

«Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la

forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa

devant ses yeux[71].»

[70] Page 386.

[71] _Idem._

N'oubliez donc pas ceci, monsieur l'avocat impérial, quand vous voulez

juger la pensée de l'auteur, quand vous voulez trouver absolument la

couleur lascive là où je ne puis trouver qu'un excellent livre.

«Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.

«Je l'aime pourtant», se disait-elle; elle n'était pas heureuse, ne

l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie,

cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait[72]?»

[72] _Idem._

Est-ce lascif, cela?

«Mais s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature

valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un cœur

de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain sonnant vers

le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le

trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien d'ailleurs ne

valait la peine d'une recherche, tout mentait! Chaque sourire cachait

un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son

dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que

l'irréalisable envie d'une volupté plus haute.

«Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent

entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui semblait

qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité[73].»

[73] Page 387.

Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer

ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y

ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même.

Continuons la lecture de ce passage incriminé, au point de vue de la

morale:

«Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là

tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre

faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen,

dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa

chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces,

par le reléguer au second étage; et elle lisait jusqu'au matin des

livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des

situations sanglantes.» (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce

pas?) «Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles

accourait.--Ah! va-t'en, disait-elle; ou d'autres fois, brûlée plus

fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue,

toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid,

éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regardait les

étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon.

Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la

rassasiaient.

«C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et lorsqu'il

ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus

libéralement; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de

lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs dans quelque

hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections[74].»

[74] Page 393.

Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout; mais avec les

découpures de M. l'avocat impérial, le plus petit mot devient une

montagne.

_M. l'avocat impérial._--Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et

puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne

fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.

_Me Senard._--Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées

dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78[75].

[75] Page 394.

_M. l'avocat impérial._--Je parle des citations faites à l'audience, et

je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité ces lignes que vous venez de

lire.

_Me Senard._--Monsieur l'avocat impérial, j'ai cité tous les passages à

l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est

brisé. Vous avez développé à l'audience ce qui bon vous semblait, et

vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur

savait le livre; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien

étrange, permettez-moi de vous le dire. Je suis appelé à m'expliquer sur

tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages.

Si je n'avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été

difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le

roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au

contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir

fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police

correctionnelle, et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui

précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible qu'elle vous

révolte vous-même, au moment où je les lis! Ces mêmes passages que vous

signaliez comme incriminables il y a un instant, j'ai cependant bien le

droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de cette

accusation.

Je reprends ma citation où j'en suis resté au bas de la page 78[76].

«Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait

sur sa poitrine, et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer

qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au

vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.

«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la

possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui

qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les

platitudes du mariage.»

[76] Page 395.

_Platitudes du mariage!_ Celui qui a découpé ceci a dit: Comment, voilà

un monsieur qui dit que dans le mariage il n'y a que des platitudes!

C'est une attaque au mariage, c'est un outrage à la morale! Convenez,

monsieur l'avocat impérial, qu'avec des découpures artistement faites,

on peut aller loin en fait d'incrimination. Qu'est-ce que l'auteur a

appelé les platitudes du mariage? Cette monotonie qu'Emma avait

redoutée, qu'elle avait voulu fuir, et qu'elle retrouvait sans cesse

dans l'adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez

donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des

mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à

l'incrimination; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait

sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir.

Continuons:

«Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma

retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.

«Mais comment pouvoir s'en débarrasser? Puis elle avait beau se sentir

humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait encore, par

habitude ou par corruption, et chaque jour elle s'y acharnait

davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle

accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie, et même

elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation,

puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.

«Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses,

en vertu de cette idée: qu'une femme doit toujours écrire à son amant.

«Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de

ses plus ardents souvenirs.» Ceci n'est plus incriminé: «ensuite elle

retombait à plat, brisée, car ces élans d'amour vague la fatiguaient

plus que de grandes débauches.»

«Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle...

elle recevait du papier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait

voulu ne plus vivre ou continuellement dormir[77].»

[77] Page 396.

J'appelle cela une excitation à la vertu, par l'horreur du vice, ce que

l'auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut

pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté.

Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle

espèce d'homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle

espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la

couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur

votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s'est

inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette

femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut

pas l'y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et

ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ces inspirations, messieurs?

C'est dans ce livre que voilà, écoutez:

«ILLUSION DES SENS.

«Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre

nécessairement d'objets en objets, et se trompe pour ainsi dire, en

changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des

plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit

et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait

revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un

mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit,

l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et

l'ardeur qui se renouvelle? _Inconstantia, concupiscentia._ Voilà ce

que c'est que la vie des sens. Cependant dans ce mouvement perpétuel,

on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante.»

Voilà ce que c'est que la vie des sens. Qui a dit cela! qui a écrit les

paroles que vous venez d'entendre sur ces excitations et ces ardeurs

incessantes? Quel est le livre que M. Flaubert feuillette jour et nuit,

et dont il s'est inspiré dans les passages qu'incrimine M. l'avocat

impérial? C'est Bossuet! Ce que je viens de vous lire, c'est un fragment

d'un discours de Bossuet sur les _plaisirs illicites_. Je vous ferai

voir que tous ces passages incriminés ne sont, non pas des

plagiats,--l'homme qui s'est approprié une idée, n'est pas un

plagiaire,--mais que des imitations de Bossuet. En voulez-vous un autre

exemple? Le voici:

«SUR LE PÉCHÉ.

«Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand

changement de nos plaisirs en supplices; la chose est prouvée par les

Écritures. C'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui

le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions

auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément

qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en

elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont

toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui

mêle dans elles toutes des emportements, qui dégénèrent en une espèce

de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour, s'il m'est

permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses

agitations violentes, et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses

jalousies.»

Et plus loin:

«Eh! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une

peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très

juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant

seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent?

Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de

nous: trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre

tête, poison dévorant dans nos entrailles.»

Tout ce que vous venez d'entendre n'est-il pas là pour vous montrer les

amertumes des passions? Je vous laisse ce livre tout marqué, tout flétri

par le pouce de l'homme studieux qui y a pris sa pensée. Et celui qui

s'est inspiré à une source pareille, celui-là qui a décrit l'adultère

dans les termes que vous venez d'entendre, celui-là est poursuivi pour

outrage à la morale publique et religieuse!

Quelques lignes encore sur la _femme pécheresse_, et vous allez voir

comment M. Flaubert, ayant à peindre ces ardeurs, a su s'inspirer de son

modèle:

«Mais, punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons

dans le changement le remède de notre méprise; nous errons d'objet en

objet, et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que

nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes loués de

notre inconstance.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Tout lui paraît vide, faux, dégoûtant dans les créatures: loin d'y

retrouver ces premiers charmes, dont son cœur avait eu tant de peine

à se défendre, elle n'en voit plus que le frivole, le danger et la

vanité.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je ne parle pas d'un engagement de passion; quelles frayeurs que le

mystère n'éclate! que de mesures à garder du côté de la bienséance et

de la gloire! que d'yeux à éviter! que de surveillants à tromper! que

de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu'on a choisis pour les

ministres et les confidents de sa passion! quels rebuts à essuyer de

celui, peut-être, à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et

dont on n'oserait se plaindre! A tout cela, ajoutez ces moments cruels

où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur

nous-mêmes, et de sentir toute l'indignité de notre état; ces moments

où le cœur, né pour des plaisirs plus solides, se lasse de ses

propres idoles et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans son

inconstance. Monde profane! si c'est là cette félicité que tu nous

vantes tant, favorises-en tes adorateurs et punis-les, en les rendant

ainsi heureux, de la foi qu'ils ont ajoutée si légèrement à tes

promesses.»

Laissez-moi vous dire ceci: quand un homme, dans le silence des nuits, a

médité sur les causes des entraînements de la femme, quand il les a

trouvées dans l'éducation et que pour les exprimer, se défiant de ses

observations personnelles, il a été se mûrir aux sources que je viens

d'indiquer, quand il ne s'est laissé aller à prendre la plume qu'après

s'être inspiré des pensées de Bossuet et de Massillon, permettez-moi de

vous demander s'il y a un mot pour vous exprimer ma surprise, ma douleur

en voyant traduire cet homme en police correctionnelle--pour quelques

passages de son livre, et précisément pour les idées et les sentiments

les plus vrais et les plus élevés qu'il ait pu rassembler! Voilà ce que

je vous prie de ne pas oublier relativement à l'inculpation d'outrage à

la morale religieuse. Et puis, si vous me le permettez, je mettrai en

regard de tout ceci, sous vos yeux, ce que j'appelle, moi, des atteintes

à la morale, c'est-à-dire la satisfaction des sens sans amertume, sans

ces _larges gouttes de sueur_ glacée, qui tombent du front chez ceux qui

s'y livrent; et je ne vous citerai pas des livres licencieux dans

lesquels les auteurs ont cherché à exciter les sens, je vous citerai un

livre--qui est donné en prix dans les collèges, mais je vous demanderai

la permission de ne vous dire le nom de l'auteur qu'après que je vous en

aurai lu un passage. Voici ce passage; je vous ferai passer le volume:

c'est un exemplaire qui a été donné en prix à un élève de collège;

j'aime mieux vous remettre cet exemplaire que celui de M. Flaubert:

«Le lendemain, je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis

tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre

les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n'était

fermé que par des guirlandes de fleurs; elle y paraissait

languissamment couchée. Elle me tendit la main et me fit asseoir

auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvrait le visage, avait

de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile

qui se mouvait sur elle me faisait tour à tour perdre et trouver des

beautés ravissantes.» Une simple toile quand elle était étendue sur un

cadavre vous a paru une image lascive; ici elle est étendue sur la

femme vivante. «Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et quand

elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même; je vis

tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la

main; mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère

Ardasire qui soit aussi belle; mais j'atteste les dieux que ma

fidélité... Elle se jeta à mon cou et me serra dans ses bras. Tout

d'un coup, la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit; elle me donna

un baiser. Je fus tout hors de moi; une flamme subite coula dans mes

veines et échauffa tous mes sens. L'idée d'Ardasire s'éloigna de moi.

Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu'un songe...

J'allais... J'allais la préférer à elle-même. Déjà j'avais porté mes

mains sur son sein; elles couraient rapidement partout; l'amour ne se

montrait que par sa fureur; il se précipitait à la victoire; un moment

de plus, et Ardasire ne pouvait pas se défendre.»

Qui a écrit cela? Ce n'est pas même l'auteur de _la Nouvelle Héloïse_,

c'est M. le président de Montesquieu! Ici, pas une amertume, pas un

dégoût, tout est sacrifié à la beauté littéraire, et on donne cela en

prix aux élèves de rhétorique, sans doute pour leur servir de modèle

dans les amplifications, ou les descriptions qu'on leur donne à faire.

Montesquieu décrit dans les _Lettres persanes_ une scène qui ne peut pas

même être lue. Il s'agit d'une femme que cet auteur place entre deux

hommes qui se la disputent. Cette femme ainsi placée entre deux hommes

fait des rêves--qui lui paraissent fort agréables.

En sommes-nous là, monsieur l'avocat impérial? Faudra-t-il encore vous

citer Jean-Jacques Rousseau dans les _Confessions_ et ailleurs? Non, je

dirai seulement au tribunal que si, à propos de sa description de la

voiture dans _la Double méprise_, M. Mérimée était poursuivi, il serait

immédiatement acquitté. On ne verrait dans son livre qu'une œuvre

d'art, de grandes beautés littéraires. On ne le condamnerait pas plus

qu'on ne condamne les peintres ou les statuaires qui ne se contentent

pas de traduire toute la beauté du corps, mais toutes les ardeurs,

toutes les passions. Je n'en suis pas là; je vous demande de reconnaître

que M. Flaubert n'a pas chargé ses images, et qu'il n'a fait qu'une

chose: toucher de la main la plus ferme la scène de la dégradation. A

chaque ligne de son livre il fait ressortir la désillusion, et au lieu

de terminer par quelque chose de gracieux, il s'attache à nous montrer

cette femme arrivant, après le mépris, l'abandon, la ruine de sa maison,

à la mort la plus épouvantable. En un mot, je ne puis que répéter ce que

j'ai dit en commençant la plaidoirie, que M. Flaubert est l'auteur d'un

bon livre, livre qui est l'excitation à la vertu par l'horreur du vice.

J'ai maintenant à examiner l'outrage à la religion. L'outrage à la

religion commis par M. Flaubert! Et en quoi, s'il vous plaît? M.

l'avocat impérial a cru voir en lui un sceptique. Je puis répondre à M.

l'avocat impérial qu'il se trompe. Je n'ai pas ici de profession de foi

à faire, je n'ai que le livre à défendre, c'est ce qui fait que je me

borne à ce simple mot. Mais quant au livre, je défie M. l'avocat

impérial d'y trouver quoi que ce soit qui ressemble à un outrage à la

religion. Vous avez vu comment la religion a été introduite dans

l'éducation d'Emma, et comment cette religion, faussée de mille

manières, ne pouvait pas retenir Emma sur la pente qui l'entraînait.

Voulez-vous savoir en quelle langue M. Flaubert parle de la religion?

Écoutez quelques lignes que je prends dans la première livraison,

p. 231, 232 et 233[78].

«Un jour que la fenêtre était ouverte, et qu'assise au bord elle

venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle

entendit tout à coup sonner l'_Angelus_.

«On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses;

un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins

comme des femmes semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été.

Par les barreaux de la tonnelle et au delà, tout autour, on voyait la

rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités

vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans

feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et

transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au

loin, des bestiaux marchaient; on n'entendait ni leurs pas ni leurs

mugissements, et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs

sa lamentation pacifique.

«A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses

vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands

chandeliers qui dépassaient, sur l'autel, les vases pleins de fleurs

et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être

encore confondue dans la longue ligne de voiles blancs que marquaient

de noir, çà et là, les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées

sur leur prie-Dieu.»

[78] Page 149.

Voilà la langue dans laquelle le sentiment religieux est exprimé; et à

entendre M. l'avocat général, le scepticisme règne d'un bout à l'autre

dans le livre de M. Flaubert. Où donc, je vous prie, trouvez-vous là du

scepticisme?

_M. l'avocat impérial._--Je n'ai pas dit qu'il y en eût là dedans.

_Me Senard._--S'il n'y en a pas là dedans, où donc y en a-t-il? Dans vos

découpures, évidemment. Mais voici l'ouvrage tout entier, que le

tribunal le juge, et il verra que le sentiment religieux y est si

fortement empreint, que l'accusation de scepticisme est une vraie

calomnie. Et maintenant, monsieur l'avocat impérial me permettra-t-il de

lui dire que ce n'était pas la peine d'accuser l'auteur de scepticisme

avec tant de fracas. Poursuivons:

«Le dimanche à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait

le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de

l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se

sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie

dans la tempête, et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina

vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y

absorbât son âme et que l'existence entière y disparût[79].»

[79] Page 150.

Ceci, messieurs, est le premier appel à la religion, pour retenir Emma

sur la pente des passions. Elle est tombée, la pauvre femme, puis

repoussée du pied par l'homme auquel elle s'est abandonnée. Elle est

presque morte, elle se relève, elle se ranime; et vous allez voir

maintenant ce qui est écrit (nº du 15 novembre 1856, p. 548[80]):

«Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue agonisante,

elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa

chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel

la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des

fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle,

qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout

sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait;

il lui sembla que son être, montant vers Dieu...» (Vous voyez dans

quelle langue M. Flaubert parle des choses religieuses.) «Il lui

sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet

amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea

d'eau bénite les draps du lit; le prêtre retira du saint ciboire la

blanche hostie; et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle

avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se

présentait.»

[80] Page 290.

J'en demande pardon à M. l'avocat impérial, j'en demande pardon au

tribunal, j'interromps ce passage; mais j'ai besoin de dire que c'est

l'auteur qui parle, et de vous faire remarquer dans quels termes il

s'exprime sur le mystère de la communion; j'ai besoin, avant de

reprendre cette lecture, que le tribunal saisisse la valeur littéraire

empruntée à ce tableau, j'ai besoin d'insister sur ces expressions qui

appartiennent à l'auteur:

«Et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avança les lèvres

pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de

son alcôve se bombaient mollement autour d'elle en façon de nuées, et

les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui parurent être

des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant

entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques, et

apercevoir en un ciel d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints

tenant des palmes vertes, Dieu le père, tout éclatant de majesté, et

qui d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de

flammes, pour l'emporter dans leurs bras.»

Il continue:

«Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus

belle qu'il fût possible de rêver; si bien qu'à présent elle

s'efforçait d'en ressaisir la sensation qui continuait cependant,

mais d'une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde.

Son âme, courbaturée d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilité

chrétienne; et, savourant le plaisir d'être faible, Emma contemplait

en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux

envahissements de la Grâce une large entrée. Il existait donc à la

place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus

de tous les amours, sans intermittences ni fin, et qui s'accroîtrait

éternellement! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un

état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le

ciel et où elle aspira d'être. Elle voulut devenir une sainte. Elle

acheta des chapelets; elle porta des amulettes; elle souhaitait avoir

dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé

d'émeraudes pour le baiser tous les soirs.»

Voilà des sentiments religieux! Et si vous vouliez vous arrêter un

instant sur la pensée principale de l'auteur, je vous demanderais de

tourner la page et de lire les trois lignes suivantes du deuxième

alinéa[81]:

«Elle s'irrita contre les prescriptions du culte; l'arrogance des

écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des

gens qu'elle ne connaissait pas, et les contes profanes relevés de

religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu'ils

l'écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait la

preuve.»

[81] Page 293.

Voilà le langage de M. Flaubert. Maintenant, s'il vous plaît, arrivons à

une autre scène, à la scène de l'extrême-onction. Oh! monsieur l'avocat

impérial, combien vous vous êtes trompé quand, vous arrêtant aux

premiers mots, vous avez accusé mon client de mêler le sacré au profane,

quand il s'est contenté de traduire ces belles formules de

l'extrême-onction, au moment où le prêtre touche tous les organes de nos

sens, au moment où, selon l'expression du rituel, il dit: _Per istam

unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus

quidquid deliquisti!_

Vous avez dit: il ne faut pas toucher aux choses saintes. De quel droit

travestissez-vous ces saintes paroles: «Que Dieu, dans sa sainte

miséricorde, vous pardonne toutes les fautes que vous avez commises par

la vue, par le goût, par l'ouïe, etc.?»

Tenez, je vais vous lire le passage incriminé, et ce sera toute ma

vengeance. J'ose dire ma vengeance, car l'auteur a besoin d'être vengé.

Oui, il faut que M. Flaubert sorte d'ici, non seulement acquitté, mais

vengé! Vous allez voir de quelles lectures il est nourri. Le passage

incriminé est à la page 271[82] du nº du 15 décembre, il est ainsi

conçu:

«Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons,

Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit,

tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles

basses....»

[82] Page 440.

Tout ce tableau est magnifique, et la lecture en est irrésistible; mais

tranquillisez-vous, je ne la prolongerai pas outre mesure. Voici

maintenant l'incrimination!

«Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à

coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement

extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements

mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient:

«Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le

cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de

l'Homme-Dieu, elle y déposa, de toute sa force expirante, le plus

grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné[83].»

[83] Page 441.

L'extrême-onction n'est pas encore commencée; mais on me reproche ce

baiser. Je n'irai pas chercher dans sainte Thérèse, que vous connaissez

peut-être, mais dont le souvenir est trop éloigné, je n'irai pas même

chercher dans Fénelon le mysticisme de Mme Guyon, ni des mysticismes

plus modernes dans lesquels je trouve bien d'autres raisons. Je ne veux

pas demander à ces écoles que vous qualifiez de christianisme sensuel,

l'explication de ce baiser; c'est à Bossuet, à Bossuet lui-même que je

veux la demander:

«Obéissez et tachez au reste d'entrer dans les dispositions de Jésus

en communiant, qui sont des dispositions d'union, de jouissance et

d'amour: tout l'Évangile le crie. Jésus veut qu'on soit avec lui; il

veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le

milieu de cette union et de cette chaste jouissance: il se donne.»

Etc.

Je reprends la lecture du passage incriminé:

«Ensuite il récita le _Misereatur_ et l'_Indulgentiam_, trempa son

pouce droit dans l'huile et commença les onctions: d'abord sur les

yeux, qui avaient tant convoité les somptuosités terrestres; puis sur

les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis

sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi

d'orgueil et crié dans la luxure; puis sur les mains, qui se

délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si

rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs,

et qui maintenant ne marcheraient plus.

«Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton

trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire

qu'elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de

Jésus-Christ, et s'abandonner à la miséricorde divine.

«En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un

cierge béni, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à

l'heure être environnée. Mais Emma, trop faible, ne put fermer les

doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé par terre.

«Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une

expression de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.

«Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation; et il expliqua

même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des

personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut. Et Charles

se rappela un jour, où ainsi, près de mourir, elle avait reçu la

communion. Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.»

Maintenant quand une femme meurt, et que le prêtre va lui donner

l'extrême-onction, quand on fait de cela une scène mystique et que nous

traduisons avec une fidélité scrupuleuse les paroles sacramentelles, on

dit que nous touchons aux choses saintes. Nous avons porté une main

téméraire aux choses saintes, parce que au _deliquisti per oculos, per

os, per aurem, per manus et per pedes_, nous avons ajouté le péché que

chacun de ces organes avait commis. Nous ne sommes pas les premiers qui

ayons marché dans cette voie. M. Sainte-Beuve, dans un livre que vous

connaissez, met aussi une scène d'extrême-onction, et voici comment il

s'exprime:

«Oh! oui donc, à ces yeux d'abord, comme au plus noble et au plus vif

des sens; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre,

de trop perfide en d'autres yeux, de trop mortel; pour ce qu'ils ont

lu et relu d'attachant et de trop chéri; pour ce qu'ils ont versé de

vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles;

pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié, le soir, en y

songeant!

«A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de

trop doux, de trop flatteur et enivrant; pour ce son que l'oreille

dérobe lentement aux paroles trompeuses; pour ce qu'elle y boit de

miel caché!

«A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des

soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin

et tous les jours, respirées avec tant de complaisance!

«Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop

avoué; pour ce qu'elles n'ont pas répliqué en certains moments ou ce

qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes; pour ce qu'elles ont

chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes;

pour leur murmure inarticulé, pour leur silence!

«Au cou, au lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir, selon

l'expression consacrée (_propter ardorem libidinis_); oui, pour la

douleur des affections, des rivalités, pour le trop d'angoisse des

humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans

voix, pour tout ce qui fait battre un cœur ou ce qui le ronge!

«Aux mains aussi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement

liée; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants; pour avoir peut-être

commencé d'écrire, sans l'achever, quelque réponse non permise!

«Aux pieds, pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues

promenades solitaires, pour ne s'être pas lassés assez tôt au milieu

des entretiens qui sans cesse recommençaient!»

Vous n'avez pas poursuivi cela. Voilà deux hommes qui, chacun dans leur

sphère, ont pris la même chose, et qui ont, à chacun des sens, ajouté le

péché, la faute. Est-ce que vous auriez voulu leur interdire de traduire

la formule du rituel: _Quidquid deliquisti per oculos, per aurem_, etc.?

M. Flaubert a fait ce qu'a fait M. Sainte-Beuve, sans pour cela être un

plagiaire. Il a usé du droit qui appartient à tout écrivain, d'ajouter à

ce qu'a dit un autre écrivain, de compléter un sujet. La dernière scène

du roman de _Madame Bovary_ a été faite comme toute l'étude de ce type,

avec les documents religieux. M. Flaubert a fait la scène de

l'extrême-onction avec un livre que lui avait prêté un vénérable

ecclésiastique de ses amis, qui a lu cette scène, qui en a été touché

jusqu'aux larmes, et qui n'a pas imaginé que la majesté de la religion

pût en être offensée. Ce livre est intitulé: _Explication historique,

dogmatique, morale, liturgique et canonique du catéchisme, avec la

réponse aux objections tirées des sciences contre la religion par M.

l'abbé Ambroise Guillois, curé de Notre-Dame-du-Pré, au Mans, 6e

édition_, etc., ouvrage approuvé par Son Éminence le cardinal Gousset,

N. N. S. S. les Évêques et Archevêques du Mans, de Tours, de Bordeaux,

de Cologne, etc., tome IIIe, imprimé au Mans par Charles Monnoyer, 1851.

Or vous allez voir dans ce livre, comme vous avez vu tout à l'heure dans

Bossuet, les principes et en quelque sorte le texte des passages

qu'incrimine M. l'avocat impérial. Ce n'est plus maintenant M.

Sainte-Beuve, un artiste, un fantaisiste littéraire que je cite, écoutez

l'Église elle-même:

«L'extrême-onction peut rendre la santé du corps si elle est utile

pour la gloire de Dieu...» et le prêtre dit que cela arrive souvent.

Maintenant voici l'extrême-onction:

«Le prêtre adresse au malade une courte exhortation, s'il est en état

de l'entendre, pour le disposer à recevoir dignement le sacrement

qu'il va lui administrer.

«Le prêtre fait ensuite les onctions sur le malade avec le stylet, ou

l'extrémité du pouce droit qu'il trempe chaque fois dans l'huile des

infirmes. Ces onctions doivent être faites surtout aux cinq parties du

corps que la nature a données à l'homme comme les organes des

sensations, savoir: aux yeux, aux oreilles, aux narines, à la bouche

et aux mains.

«A mesure que le prêtre fait les onctions (nous avons suivi de point

en point le rituel, nous l'avons copié), il prononce les paroles qui y

répondent.

«_Aux yeux, sur la paupière fermée_: Par cette onction sainte et par

sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous

avez commis par la vue. Le malade doit, dans ce moment, détester de

nouveau tous les péchés qu'il a commis par la vue: tant de regards

indiscrets, tant de curiosités criminelles, tant de lectures qui ont

fait naître en lui une foule de pensées contraires à la foi et aux

mœurs.»

Qu'a fait M. Flaubert? Il a mis dans la bouche du prêtre, en réunissant

les deux parties, ce qui doit être dans sa pensée et en même temps dans

la pensée du malade. Il a copié purement et simplement

«_Aux oreilles_: Par cette onction sainte et par sa pieuse

miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez

commis par le sens de l'ouïe. Le malade doit, dans ce moment, détester

de nouveau toutes les fautes dont il s'est rendu coupable en écoutant

avec plaisir des médisances, des calomnies, des propos déshonnêtes,

des chansons obscènes.

«_Aux narines_: Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde,

que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par

l'odorat. Dans ce moment, le malade doit détester de nouveau tous les

péchés qu'il a commis par l'odorat, toutes les recherches raffinées et

voluptueuses des parfums, toutes les sensualités, tout ce qu'il a

respiré des odeurs de l'iniquité.--_A la bouche, sur les lèvres_: Par

cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur

vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du goût

et par la parole. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau

tous les péchés qu'il a commis, en proférant des jurements et des

blasphèmes..., en faisant des excès dans le boire et dans le

manger...--_Sur les mains_: Par cette onction sainte et par sa grande

miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous

avez commis par le sens du toucher. Le malade doit, dans ce moment,

détester de nouveau tous les larcins, toutes les injustices dont il a

pu se rendre coupable, toutes les libertés plus ou moins criminelles

qu'il s'est permises... Les prêtres reçoivent l'onction des mains en

dehors, parce qu'ils l'ont déjà reçue en dedans au moment de leur

ordination, et les autres malades en dedans.--_Sur les pieds_: Par

cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que Dieu vous

pardonne tous les péchés que vous avez commis par vos démarches. Le

malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les pas qu'il a

faits dans les voies de l'iniquité, tant de promenades scandaleuses,

tant d'entrevues criminelles... L'onction des pieds se fait sur le

dessus ou sous la plante, selon la commodité du malade, et aussi selon

l'usage du diocèse où l'on se trouve. La pratique la plus commune

semble être de la faire à la plante des pieds.

«Et enfin à la poitrine. (M. Sainte-Beuve a copié, nous ne l'avons pas

fait parce qu'il s'agissait de la poitrine d'une femme.) _Propter

ardorem libidinis_, etc.

«_A la poitrine_: Par cette onction sainte et par sa grande

miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous

avez commis par l'ardeur des passions. Le malade doit, dans ce moment,

détester de nouveau toutes les mauvaises pensées, tous les mauvais

désirs auxquels il s'est abandonné, tous les sentiments de haine, de

vengeance qu'il a nourris dans son cœur.»

Et nous pourrions, d'après le _Rituel_, parler d'autre chose encore que

de la poitrine, mais Dieu sait quelle sainte colère nous aurions excitée

chez le ministère public, si nous avions parlé des reins:

«_Aux reins_ (_ad lumbos_): «Par cette sainte onction et par sa grande

miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous

avez commis par les mouvements déréglés de la chair.»

Si nous avions dit cela, de quelle foudre n'auriez-vous pas tenté de

nous accabler, monsieur l'avocat impérial! et cependant le rituel

ajoute:

«Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tant de plaisirs

illicites, tant de délectations charnelles.....»

Voilà le rituel, et vous avez vu l'article incriminé; il n'y a pas une

raillerie, tout y est sérieux et émouvant. Et je vous le répète, celui

qui a donné à mon client ce livre, et qui a vu mon client en faire

l'usage qu'il en a fait, lui a serré la main avec des larmes. Vous voyez

donc, monsieur l'avocat impérial, combien est téméraire,--pour ne pas me

servir d'une expression qui pour être exacte serait plus

sévère,--l'accusation que nous avions touché aux choses saintes. Vous

voyez maintenant que nous n'avons pas mêlé le profane au sacré quand, à

chacun des sens, nous avons indiqué le péché commis par ce sens, puisque

c'est le langage de l'Église elle-même.

Insisterai-je maintenant sur les autres détails du délit d'outrage à la

religion? Voilà que le ministère public me dit: «Ce n'est plus la

religion, c'est la morale de tous les temps que vous avez outragée; vous

avez insulté la mort!» Comment ai-je insulté la mort? Parce qu'au moment

où cette femme meurt, il passe dans la rue un homme que, plus d'une

fois, elle avait rencontré demandant l'aumône près de la voiture dans

laquelle elle revenait des rendez-vous adultères, l'aveugle qu'elle

avait accoutumé de voir, l'aveugle qui chantait sa chanson pendant que

la voiture montait lentement la côte, à qui elle jetait une pièce de

monnaie, et dont l'aspect la faisait frissonner. Cet homme passe dans la

rue; et au moment où la miséricorde divine pardonne ou promet le pardon

à la malheureuse qui expie ainsi par une mort affreuse les fautes de sa

vie, la raillerie humaine lui apparaît sous la forme de la chanson qui

passe sous sa fenêtre. Mon Dieu! vous trouvez qu'il y a là un outrage:

mais M. Flaubert ne fait que ce qu'ont fait Shakespeare et Gœthe, qui,

à l'instant suprême de la mort, ne manquent pas de faire entendre

quelque chant, soit de plainte, soit de raillerie, qui rappelle à celui

qui s'en va dans l'éternité quelque plaisir dont il ne jouira plus, ou

quelque faute à expier.

Lisons[84]:

«En effet, elle regarda tout autour d'elle lentement, comme quelqu'un

qui se réveille d'un songe; puis, d'une voix distincte, elle demanda

son miroir; elle resta penchée dessus quelque temps jusqu'au moment où

de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la

tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.

«Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement.»

[84] Page 442.

Je ne puis pas lire, je suis comme Lamartine: «L'expiation va pour moi

au delà de la vérité.....» Je ne croyais pourtant pas faire une mauvaise

action, monsieur l'avocat impérial, en lisant ces pages à mes filles qui

sont mariées, honnêtes filles qui ont reçu de bons exemples, de bonnes

leçons, et que jamais, jamais on n'a mises, par une indiscrétion, hors

de la voie la plus étroite, hors des choses qui peuvent et doivent être

entendues..... Il m'est impossible de continuer cette lecture, je m'en

tiendrai rigoureusement aux passages incriminés:

«Les bras étendus et à mesure que le râle devenait plus fort (Charles

était de l'autre côté, cet homme que vous ne voyez jamais et qui est

admirable), et à mesure que le râle devenait plus fort,

l'ecclésiastique précipitait ses oraisons; elles se mêlaient aux

sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître

dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un

glas de cloche.

«Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots,

avec le frôlement d'un bâton; et une voix s'éleva, une voix rauque qui

chantait:

«Souvent la chaleur d'un beau jour

«Fait rêver fillette à l'amour.

«Elle se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux

dénoués, la prunelle fixe, béante.

«Pour amasser diligemment

«Les épis que la faux moissonne,

«Ma Nanette va s'inclinant

«Vers le sillon qui nous les donne.

«--L'aveugle! s'écria-t-elle.

«Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré,

croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les

ténèbres éternelles comme un épouvantement.

«Il souffla bien fort ce jour-là,

«Et le jupon court s'envola!

«Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle

n'existait plus[85].»

[85] Page 443.

Voyez, messieurs, dans ce moment suprême le rappel de sa faute, le

remords, avec tout ce qu'il a de poignant et d'affreux. Ce n'est pas une

fantaisie d'artiste voulant seulement faire un contraste sans utilité,

sans moralité, c'est l'aveugle qu'elle entend dans la rue chantant cette

affreuse chanson, qu'il chantait quand elle revenait toute suante, toute

hideuse des rendez-vous de l'adultère: c'est l'aveugle qu'elle voyait à

chacun de ses rendez-vous; c'est cet aveugle qui la poursuivait de son

chant, de son importunité; c'est lui qui, au moment où la miséricorde

divine est là, vient personnifier la rage humaine qui la poursuit à

l'instant suprême de la mort! Et on appelle cela un outrage à la morale

publique! Mais je puis dire au contraire que c'est là un hommage à la

morale publique, qu'il n'y a rien de plus moral que cela; je puis dire

que dans ce livre le vice de l'éducation est animé, qu'il est pris dans

le vrai, dans la chair vivante de notre société, qu'à chaque trait

l'auteur nous pose cette question: «As-tu fait ce que tu devais pour

l'éducation de tes filles? La religion que tu leur as donnée est-elle

celle qui peut les soutenir dans les orages de la vie, ou n'est-elle

qu'un amas de superstitions charnelles, qui laissent sans appui quand la

tempête gronde? Leur as-tu enseigné que la vie n'est pas la réalisation

de rêves chimériques, que c'est quelque chose de prosaïque dont il faut

s'accommoder? Leur as-tu enseigné cela, toi? As-tu fait ce que tu devais

pour leur bonheur? Leur as-tu dit: Pauvres enfants, hors de la route que

je vous indique, dans les plaisirs que vous poursuivez, vous n'avez que

le dégoût qui vous attend, l'abandon de la maison, le trouble, le

désordre, la dilapidation, les convulsions, la saisie.....» Et vous

voyez si quelque chose manque au tableau, l'huissier est là, là aussi

est le juif qui a vendu pour satisfaire les caprices de cette femme, les

meubles sont saisis, la vente va avoir lieu; et le mari ignore tout

encore. Il ne reste plus à la malheureuse qu'à mourir!

Mais, dit le ministère public, sa mort est volontaire, cette femme meurt

à son heure.

Est-ce qu'elle pouvait vivre? Est-ce qu'elle n'était pas condamnée?

Est-ce qu'elle n'avait pas épuisé le dernier degré de la honte et de la

bassesse?

Oui, sur nos scènes, on montre les femmes qui ont dévié, gracieuses,

souriantes, heureuses, et je ne veux pas dire ce qu'elles ont fait.

_Questum corpore facerant._ Je me borne à dire ceci. Quand on nous les

montre heureuses, charmantes, enveloppées de mousseline, présentant une

main gracieuse à des comtes, à des marquis, à des ducs, que souvent

elles répondent elles-mêmes au nom de marquises ou de duchesses; voilà

ce que vous appelez respecter la morale publique. Et celui qui vous

présente la femme adultère mourant honteusement, celui-là commet un

outrage à la morale publique!

Tenez, je ne veux pas dire que ce n'est pas votre pensée que vous avez

exprimée, puisque vous l'avez exprimée, mais vous avez cédé à une grande

préoccupation. Non, ce n'est pas vous, le mari, le père de famille,

l'homme qui est là, ce n'est pas vous, ce n'est pas possible, ce n'est

pas vous qui, sans la préoccupation du réquisitoire et d'une idée

préconçue, seriez venu dire que M. Flaubert est l'auteur d'un mauvais

livre! Oui, abandonné à vos inspirations, votre appréciation serait la

même que la mienne, je ne parle pas du point de vue littéraire, nous ne

pouvons pas différer vous et moi à cet égard, mais au point de vue de la

morale et du sentiment religieux tel que vous l'entendez, tel que je

l'entends.

On nous a dit encore que nous avions mis en scène un curé matérialiste.

Nous avons pris le curé, comme nous avons pris le mari. Ce n'est pas un

ecclésiastique éminent, c'est un ecclésiastique ordinaire, un curé de

campagne. Et de même que nous n'avons insulté personne, que nous n'avons

exprimé aucun sentiment, aucune pensée qui pût être injurieuse pour le

mari, nous n'avons pas davantage insulté l'ecclésiastique qui était là.

Je n'ai qu'un mot à dire là-dessus.

Voulez-vous des livres dans lesquels les ecclésiastiques jouent un rôle

déplorable? Prenez _Gil Blas, le Chanoine_, de Balzac, _Notre-Dame de

Paris_, de Victor Hugo. Si vous voulez des prêtres qui soient la honte

du clergé, prenez-les ailleurs, vous ne les trouveriez pas dans _Madame

Bovary_. Qu'est-ce que j'ai montré, moi? Un curé de campagne qui est

dans ses fonctions de curé de campagne ce qu'est M. Bovary, un homme

ordinaire. L'ai-je représenté libertin, gourmand, ivrogne? Je n'ai pas

dit un mot de cela. Je l'ai représenté remplissant son ministère, non

pas avec une intelligence élevée, mais comme sa nature l'appelait à le

remplir. J'ai mis en contact avec lui et en état de discussions presque

perpétuelles un type qui vivra--comme a vécu la création de M.

Prudhomme--comme vivront quelques autres créations de notre temps,

tellement étudiées et prises sur le vrai, qu'il n'y a pas possibilité

qu'on les oublie; c'est le pharmacien de campagne, le voltairien, le

sceptique, l'incrédule, l'homme qui est en querelle perpétuelle avec le

curé. Mais dans ces querelles avec le curé, qui est-ce qui est

continuellement battu, bafoué, ridiculisé? C'est Homais, c'est lui à qui

on donne le rôle le plus comique, parce qu'il est le plus vrai, celui

qui peint le mieux notre époque sceptique, un enragé, ce qu'on appelle

le prêtrophobe. Permettez-moi encore de vous lire la page 206[86]. C'est

la bonne femme de l'auberge qui offre quelque chose à son curé:

«--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé? demanda la

maîtresse d'auberge tout en atteignant sur la cheminée un des

flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs

chandelles. Voulez-vous prendre quelque chose? Un doigt de cassis, un

verre de vin?

«L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son

parapluie qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont, et

après avoir prié Mme Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère

dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait

l'_Angelus_.

«Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses

souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure.

Ce refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie

des plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sans qu'on les vît et

cherchaient à ramener le temps de la dîme.

«L'hôtesse prit la défense de son curé:

«--D'ailleurs il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a,

l'année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille; il en portait

jusqu'à six bottes à la fois, tant il est fort!

«--Bravo! fit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse à des

gaillards d'un tempérament pareil! Moi, si j'étais le gouvernement, je

voudrais qu'on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame

Lefrançois, tous les mois une large phlébotomie, dans l'intérêt de la

police et des mœurs!

«--Taisez-vous donc, monsieur Homais, vous êtes un impie, vous n'avez

pas de religion!

«Le pharmacien répondit:

«J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous avec

leurs momeries et leurs jongleries. J'adore Dieu, au contraire! Je

crois en l'Être suprême, à un créateur quel qu'il soit, peu m'importe,

qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de

père de famille; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une église

baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs

qui se nourrissent mieux que nous. Car on peut l'honorer aussi bien

dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée,

comme les anciens. Mon Dieu à moi, c'est le Dieu de Socrate, de

Franklin, de Voltaire et de Béranger! Je suis pour la _Profession de

foi du vicaire savoyard_ et les immortels principes de 89! Aussi je

n'admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre

la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt

en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours--choses

absurdes en elles-mêmes, et complètement opposées d'ailleurs à toutes

les lois de la physique, ce qui nous démontre, en passant, que les

prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils

s'efforcent d'engloutir avec eux les populations.

«Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car dans son

effervescence le pharmacien un moment s'était cru en plein conseil

municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus.»

[86] Page 103.

Qu'est-ce qu'il y a là? Un dialogue, une scène, comme il y en avait

chaque fois que Homais avait occasion de parler des prêtres.

Maintenant il y a quelque chose de mieux dans le dernier passage, page

271[87]:

«Mais l'attention publique fut distraite par l'apparition de M.

Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles.

«Homais, comme il le devait, compara les prêtres à des corbeaux

qu'attire l'odeur des morts; la vue d'un ecclésiastique lui était

personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au

linceul, et il exécrait l'une un peu par épouvante de l'autre.»

[87] Page 439.

Notre vieil ami, celui qui nous a prêté le catéchisme, était fort

heureux de ce passage; il nous disait: C'est d'une vérité frappante;

c'est bien le portrait du prêtrophobe que «la soutane fait rêver au

linceul et qui exècre l'une un peu par épouvante de l'autre». C'était un

impie, et il exécrait la soutane, un peu par impiété peut-être, mais

beaucoup plus parce qu'elle le faisait rêver au linceul.

Permettez-moi de résumer tout ceci.

Je défends un homme qui, s'il avait rencontré une critique littéraire

sur la forme de son livre, sur quelques expressions, sur trop de

détails, sur un point ou sur un autre, aurait accepté cette critique

littéraire du meilleur cœur du monde. Mais se voir accusé d'outrage à

la morale et à la religion! M. Flaubert n'en revient pas; et il proteste

ici devant vous avec tout l'étonnement et toute l'énergie dont il est

capable contre une telle accusation.

Vous n'êtes pas de ceux qui condamnent des livres sur quelques lignes,

vous êtes de ceux qui jugent avant tout la pensée, les moyens de mise en

œuvre, et qui vous poserez cette question par laquelle j'ai commencé ma

plaidoirie, et par laquelle je la finis: La lecture d'un tel livre

donne-t-elle l'amour du vice, inspire-t-elle l'horreur du vice?

L'expiation si terrible de la faute ne pousse-t-elle pas,

n'excite-t-elle pas à la vertu? La lecture de ce livre ne peut pas

produire sur vous une impression autre que celle qu'elle a produite sur

nous, à savoir: que ce livre est excellent dans son ensemble, et que les

détails en sont irréprochables. Toute la littérature classique nous

autorisait à des peintures et à des scènes bien autres que celles que

nous nous sommes permises. Nous aurions pu, sous ce rapport, la prendre

pour modèle, nous ne l'avons pas fait; nous nous sommes imposé une

sobriété dont vous nous tiendrez compte. Que s'il était possible que par

un mot ou par un autre, M. Flaubert eût dépassé la mesure qu'il s'était

imposée, je n'aurais pas seulement à vous rappeler que c'est une

première œuvre, mais j'aurais à vous dire qu'alors même qu'il se serait

trompé, son erreur serait sans dommage pour la morale publique. En le

faisant venir en police correctionnelle,--lui, que vous connaissez

maintenant un peu par son livre, lui que vous aimez déjà un peu, j'en

suis sûr, et que vous aimeriez davantage si vous le connaissiez

davantage,--il est bien assez, il est déjà trop cruellement puni. A vous

maintenant de statuer. Vous avez jugé le livre dans son ensemble et dans

ses détails; il n'est pas possible que vous hésitiez!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary · 第 51 / 62 题