M. GUSTAVE FLAUBERT

RÉQUISITOIRE DE M. L'AVOCAT IMPÉRIAL

M. ERNEST PINARD[1]

Messieurs, en abordant ce débat, le ministère public est en présence

d'une difficulté qu'il ne peut pas se dissimuler. Elle n'est pas dans la

nature même de la prévention: offenses à la morale publique et à la

religion, ce sont là sans doute des expressions un peu vagues, un peu

élastiques, qu'il est nécessaire de préciser. Mais enfin, quand on parle

à des esprits droits et pratiques, il est facile de s'entendre à cet

égard, de distinguer si telle page d'un livre porte atteinte à la

religion ou à la morale. La difficulté n'est pas dans notre prévention,

elle est plutôt, elle est davantage dans l'étendue de l'œuvre que vous

avez à juger. Il s'agit d'un roman tout entier. Quand on soumet à votre

appréciation un article de journal, on voit tout de suite où le délit

commence et où il finit; le ministère public lit l'article et le soumet

à votre appréciation. Ici il ne s'agit pas d'un article de journal, mais

d'un roman tout entier, qui commence le 1er octobre, finit le 15

décembre, et se compose de six livraisons, dans la _Revue de Paris_,

1856. Que faire dans cette situation? Quel est le rôle du ministère

public? Lire tout le roman? C'est impossible. D'un autre côté, ne lire

que les textes incriminés, c'est s'exposer à un reproche très fondé. On

pourrait nous dire: si vous n'exposez pas le procès dans toutes ses

parties, si vous passez ce qui précède et ce qui suit les passages

incriminés, il est évident que vous étouffez le débat en restreignant le

terrain de la discussion. Pour éviter ce double inconvénient, il n'y a

qu'une marche à suivre, et la voici: c'est de vous raconter d'abord

tout le roman sans en lire, sans en incriminer aucun passage, et puis de

lire, d'incriminer en citant le texte, et enfin de répondre aux

objections qui pourraient s'élever contre le système général de la

prévention.

[1] Plus tard ministre.

Quel est le titre du roman? _Madame Bovary_. C'est un titre qui ne dit

rien par lui-même. Il y en a un second entre parenthèses: _Mœurs de

province_. C'est encore là un titre qui n'explique pas la pensée de

l'auteur, mais qui la fait pressentir. L'auteur n'a pas voulu suivre tel

ou tel système philosophique vrai ou faux, il a voulu faire des tableaux

de genre, et vous allez voir quels tableaux!!! Sans doute c'est le mari

qui commence et qui termine le livre; mais le portrait le plus sérieux

de l'œuvre, qui illumine les autres peintures, c'est évidemment celui

de Mme Bovary.

Ici je raconte, je ne cite pas. On prend le mari au collège, et il faut

le dire, l'enfant annonce déjà ce que sera le mari. Il est excessivement

lourd et timide, si timide que lorsqu'il arrive au collège et qu'on lui

demande son nom, il commence par répondre _Charbovari_. Il est si lourd

qu'il travaille sans avancer. Il n'est jamais le premier, il n'est

jamais le dernier non plus de sa classe; c'est le type, sinon de la

nullité, au moins de celui du ridicule au collège. Après les études du

collège, il vint étudier la médecine à Rouen, dans une chambre au

quatrième, donnant sur la Seine[2], que sa mère lui avait louée chez un

teinturier de sa connaissance. C'est là qu'il fait ses études médicales

et qu'il arrive petit à petit à conquérir, non pas le grade de docteur

en médecine, mais celui d'officier de santé. Il fréquentait les

cabarets, il manquait les cours, mais il n'avait au demeurant d'autre

passion que celle de jouer aux dominos. Voilà M. Bovary.

[2] _Sic._ Voy. p. 10, ligne 18.

Il va se marier. Sa mère lui trouve une femme: la veuve d'un huissier de

Dieppe; elle est vertueuse et laide, elle a quarante-cinq ans et 1,200

livres de rente. Seulement le notaire qui avait le capital de la rente

partit un beau matin pour l'Amérique, et Mme Bovary jeune fut tellement

frappée, tellement impressionnée par ce coup inattendu, qu'elle en

mourut. Voilà le premier mariage, voilà la première scène.

M. Bovary, devenu veuf, songe à se remarier. Il interroge ses souvenirs;

il n'a pas besoin d'aller bien loin, il lui vient tout de suite à

l'esprit la fille d'un fermier du voisinage qui avait singulièrement

excité les soupçons de Mme Bovary, Mlle Emma Rouault. Le fermier Rouault

n'avait qu'une fille, élevée aux Ursulines de Rouen. Elle s'occupait peu

de la ferme; son père désirait la marier. L'officier de santé se

présente, il n'est pas difficile sur la dot, et vous comprenez qu'avec

de telles dispositions de part et d'autre les choses vont vite. Le

mariage est accompli. M. Bovary est aux genoux de sa femme, il est le

plus heureux des hommes, le plus aveugle des maris; sa seule

préoccupation est de prévenir les désirs de sa femme.

Ici le rôle de M. Bovary s'efface; celui de Mme Bovary devient l'œuvre

sérieuse du livre.

Messieurs, Mme Bovary a-t-elle aimé son mari ou cherché à l'aimer? Non,

et dès le commencement il y eut ce qu'on peut appeler la scène de

l'initiation. A partir de ce moment, un autre horizon s'étale devant

elle, une vie nouvelle lui apparaît. Le propriétaire du château de la

Vaubyessard avait donné une grande fête. On avait invité l'officier de

santé, on avait invité sa femme, et là il y eut pour elle comme une

initiation à toutes les ardeurs de la volupté! Elle avait aperçu le duc

de Laverdière, qui avait eu des succès à la cour; elle avait valsé avec

un vicomte et éprouvé un trouble inconnu. A partir de ce moment, elle

avait vécu d'une vie nouvelle; son mari, tout ce qui l'entourait, lui

était devenu insupportable. Un jour, en cherchant dans un meuble, elle

avait rencontré un fil de fer qui lui avait déchiré le doigt; c'était le

fil de son bouquet de mariage. Pour essayer de l'arracher à l'ennui qui

la consumait, M. Bovary fit le sacrifice de sa clientèle et vint

s'installer à Yonville. C'est ici que vient la scène de la première

chute. Nous sommes à la seconde livraison. Mme Bovary arrive à Yonville,

et là, la première personne qu'elle rencontre, sur laquelle elle fixe

ses regards, ce n'est pas le notaire de l'endroit, c'est l'unique clerc

de ce notaire, Léon Dupuis. C'est un tout jeune homme qui fait son droit

et qui va partir pour la capitale. Tout autre que M. Bovary aurait été

inquiété des visites du jeune clerc, mais M. Bovary est si naïf qu'il

croit à la vertu de sa femme; Léon, inexpérimenté, éprouvait le même

sentiment. Il est parti, l'occasion est perdue, mais les occasions se

retrouvent facilement. Il y avait dans le voisinage d'Yonville un M.

Rodolphe Boulanger (vous voyez que je raconte). C'était un homme de

trente-quatre ans, d'un tempérament brutal; il avait eu beaucoup de

succès auprès des conquêtes faciles; il avait alors pour maîtresse une

actrice; il aperçut Mme Bovary, elle était jeune, charmante; il résolut

d'en faire sa maîtresse. La chose était facile, il lui suffit de trois

occasions. La première fois il était venu aux comices agricoles, la

seconde fois il lui avait rendu une visite, la troisième fois il lui

avait fait faire une promenade à cheval que le mari avait jugée

nécessaire à la santé de sa femme; et c'est alors, dans une première

visite de la forêt, que la chute a lieu. Les rendez-vous se

multiplieront au château de Rodolphe, surtout dans le jardin de

l'officier de santé. Les amants arrivent jusqu'aux limites extrêmes de

la volupté! Mme Bovary veut se faire enlever par Rodolphe, Rodolphe

n'ose pas dire non, mais il lui écrit une lettre où il cherche à lui

prouver, par beaucoup de raisons, qu'il ne peut pas l'enlever. Foudroyée

à la réception de cette lettre, Mme Bovary a une fièvre cérébrale à la

suite de laquelle une fièvre typhoïde se déclare. La fièvre tua l'amour,

mais resta la malade. Voilà la deuxième scène.

J'arrive à la troisième. La chute avec Rodolphe avait été suivie d'une

réaction religieuse, mais elle avait été courte; Mme Bovary va tomber de

nouveau. Le mari avait jugé le spectacle utile à la convalescence de sa

femme, et il l'avait conduite à Rouen. Dans une loge, en face de celle

qu'occupaient M. et Mme Bovary, se trouvait Léon Dupuis, ce jeune clerc

de notaire qui fait son droit à Paris, et qui en est revenu

singulièrement instruit, singulièrement expérimenté. Il va voir Mme

Bovary; il lui propose un rendez-vous. Mme Bovary lui indique la

cathédrale. Au sortir de la cathédrale, Léon lui propose de monter dans

un fiacre. Elle résiste d'abord, mais Léon lui dit que cela se fait

ainsi à Paris, et alors plus d'obstacle. La chute a lieu dans le fiacre!

Les rendez-vous se multiplient pour Léon comme pour Rodolphe, chez

l'officier de santé et puis dans une chambre qu'on avait louée à Rouen.

Enfin elle arriva jusqu'à la fatigue même de ce second amour, et c'est

ici que commence la scène de détresse, c'est la dernière du roman.

Mme Bovary avait prodigué, jeté les cadeaux à la tête de Rodolphe et de

Léon, elle avait mené une vie de luxe, et pour faire face à tant de

dépenses, elle avait souscrit de nombreux billets à ordre. Elle avait

obtenu de son mari une procuration générale pour gérer le patrimoine

commun, elle avait rencontré un usurier qui se faisait souscrire des

billets, lesquels, n'étant pas payés à l'échéance, étaient renouvelés

sous le nom d'un compère. Puis étaient venus le papier timbré, les

protêts, les jugements, la saisie, et enfin l'affiche de la vente du

mobilier de M. Bovary, qui ignorait tout. Réduite aux plus cruelles

extrémités, Mme Bovary demande de l'argent à tout le monde et n'en

obtient de personne. Léon n'en a pas, et il recule épouvanté à l'idée

d'un crime qu'on lui suggère pour s'en procurer. Parcourant tous les

degrés de l'humiliation, Mme Bovary va chez Rodolphe; elle ne réussit

pas; Rodolphe n'a pas 3,000 francs. Il ne lui reste plus qu'une issue.

De s'excuser près de son mari? Non, de s'expliquer avec lui? Mais ce

mari aurait la générosité de lui pardonner, et c'est là une humiliation

qu'elle ne peut pas accepter: elle s'empoisonne. Viennent alors des

scènes douloureuses. Le mari est là, à côté du corps glacé de sa femme.

Il fait apporter sa robe de noces, il ordonne qu'on l'en enveloppe et

qu'on enferme sa dépouille dans un triple cercueil.

Un jour il ouvre le secrétaire et il y trouve le portrait de Rodolphe,

ses lettres et celles de Léon. Vous croyez que l'amour va tomber alors?

Non, non, il s'excite, au contraire, il s'exalte pour cette femme que

d'autres ont possédée, en raison de ces souvenirs de volupté qu'elle lui

a laissés; et dès ce moment il néglige sa clientèle, sa famille, il

laisse aller au vent les dernières parcelles de son patrimoine, et un

jour on le trouve mort dans la tonnelle de son jardin, tenant dans ses

mains une longue mèche de cheveux noirs.

Voilà le roman; je l'ai raconté tout entier en n'en supprimant aucune

scène. On l'appelle _Madame Bovary_; vous pouvez lui donner un autre

titre et l'appeler avec justesse: _Histoire des adultères d'une femme de

province_.

Messieurs, la première partie de ma tâche est remplie; j'ai raconté, je

vais citer, et après les citations viendra l'incrimination qui porte sur

deux délits: offense à la morale publique, offense à la morale

religieuse. L'offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs

que je mettrai sous vos yeux; l'offense à la morale religieuse, dans des

images voluptueuses mêlées aux choses sacrées. J'arrive aux citations.

Je serai court, car vous lirez le roman tout entier. Je me bornerai à

vous citer quatre scènes, ou plutôt quatre tableaux. La première, ce

sera celle des amours et de la chute avec Rodolphe; la seconde, la

transition religieuse entre les deux adultères, la troisième, ce sera la

chute avec Léon, c'est le deuxième adultère, et enfin la quatrième que

je veux citer, c'est la mort de Mme Bovary.

Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me

demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car

enfin son roman est un tableau, et il faut savoir à quelle école il

appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait

de son héroïne.

La couleur générale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire, c'est la

couleur lascive, avant, pendant et après ces chutes! Elle est enfant,

elle a dix ou douze ans[3], elle est au couvent des Ursulines. A cet âge

où la jeune fille n'est pas formée, où la femme ne peut pas sentir ces

émotions premières qui lui révèlent un monde nouveau, elle se confesse.

«Quand elle allait à confesse (cette première citation de la première

livraison est à la page 30 du numéro du 1er octobre[4]), quand elle

allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là

plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à

la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé,

d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les

sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues.»

[3] Treize ans, dans le livre, page 46.

[4] Voy. page 47, ligne 23 de la présente édition.

Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits péchés,

quand on sait que pour un enfant ce sont les plus petits qu'on a le plus

de peine à dire? Et puis, à cet âge-là, quand une petite fille n'est pas

formée, la montrer inventant de petits péchés dans l'ombre, sous le

chuchotement du prêtre, en se rappelant ces comparaisons de fiancé,

d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient

éprouver comme un frisson de volupté, n'est-ce pas faire ce que j'ai

appelé une peinture lascive?

Voulez-vous Mme Bovary dans ses moindres actes, à l'état libre, sans

l'amant, sans la faute? Je passe sur ce mot du _lendemain_, et sur cette

mariée qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose,

il y a là déjà un tour de phrase plus qu'équivoque; mais voulez-vous

savoir comment était le mari?

Ce mari du lendemain «que l'on eût pris pour la vierge de la veille», et

cette mariée «qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque

chose[5]». Ce mari (p. 29)[6], qui se lève et part «le cœur plein des

félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente», s'en

allant «ruminant son bonheur comme ceux qui mâchent encore après dîner

le goût des truffes qu'ils digèrent».

[5] Page 39.

[6] Page 45.

Je tiens, messieurs, à vous préciser le cachet de l'œuvre littéraire de

M. Flaubert et ses coups de pinceau. Il a quelquefois des traits qui

veulent beaucoup dire, et ces traits ne lui coûtent rien.

Et puis, au château de la Vaubyessard, savez-vous ce qui attire les

regards de cette jeune femme, ce qui la frappe le plus? C'est toujours

la même chose, c'est le duc de Laverdière, amant, «disait-on, de

Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun», et sur lequel «les

yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes, comme sur quelque chose

d'extraordinaire et d'auguste; il avait vécu à la cour et couché dans le

lit des reines[7]!»

[7] Page 66.

Ce n'est là qu'une parenthèse historique, dira-t-on? Triste et inutile

parenthèse! L'histoire a pu autoriser des soupçons, mais non le droit de

les ériger en certitude. L'histoire a parlé du collier dans tous les

romans, l'histoire a parlé de mille choses; mais ce ne sont là que des

soupçons, et, je le répète, je ne sache pas qu'elle ait autorisé à

transformer ces soupçons en certitude. Et quand Marie-Antoinette est

morte avec la dignité d'une souveraine et le calme d'une chrétienne, ce

sang versé pourrait effacer des fautes, à plus forte raison des

soupçons. Mon Dieu, M. Flaubert a eu besoin d'une image frappante pour

peindre son héroïne, et il a pris celle-là pour exprimer tout à la fois

et les instincts pervers et l'ambition de Mme Bovary!

Mme Bovary doit très bien valser, et la voici valsant:

«Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient;

tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris et le

parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes,

la robe d'Emma par le bas s'ériflait au pantalon; leurs jambes

entraient l'une dans l'autre, il baissait ses regards vers elle, elle

levait les siens vers lui; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils

repartirent, et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant,

disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie où, haletante, elle

faillit tomber, et un instant s'appuya la tête sur sa poitrine. Et

puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa

place; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses

yeux[8].»

[8] Page 72.

Je sais bien qu'on valse un peu de cette manière, mais cela n'en est pas

plus moral!

Prenez Mme Bovary dans les actes les plus simples, c'est toujours le

même coup de pinceau, il est à toutes les pages, Aussi Justin, le

domestique du pharmacien voisin, a-t-il des émerveillements subits quand

il est initié dans le secret du cabinet de toilette de cette femme. Il

poursuit sa voluptueuse admiration jusqu'à la cuisine.

«Le coude sur la longue planche où elle (Félicité, la femme de

chambre) repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de

femme étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les

collerettes et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se

rétrécissaient par le bas.

«--A quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon, en passant sa main

sur la crinoline ou les agrafes.

«--Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité.»

Aussi le mari se demande-t-il, en présence de cette femme sentant frais,

si l'odeur vient de la peau ou de la chemise.

«Il trouvait tous les soirs des meubles souples et une femme en

toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d'où

venait cette odeur, ou si ce n'était pas la femme qui parfumait la

chemise[9].»

[9] Page 256.

Assez de citations de détail! Vous connaissez maintenant la physionomie

de Mme Bovary au repos, quand elle ne provoque personne, quand elle ne

pèche pas, quand elle est encore complètement innocente, quand, au

retour d'un rendez-vous, elle n'est pas encore à côté d'un mari qu'elle

déteste; vous connaissez maintenant la couleur générale du tableau, la

physionomie générale de Mme Bovary. L'auteur a mis le plus grand soin,

employé tous les prestiges de son style pour peindre cette femme. A-t-il

essayé de la montrer du côté de l'intelligence? Jamais. Du côté du

cœur? Pas davantage. Du côté de l'esprit? Non. Du côté de la beauté

physique? Pas même. Oh! je sais bien qu'il y a un portrait de Mme Bovary

après l'adultère des plus étincelants; mais le tableau est avant tout

lascif, les poses sont voluptueuses, la beauté de Mme Bovary est une

beauté de provocation.

J'arrive maintenant aux quatre citations importantes: je n'en ferai que

quatre; je tiens à restreindre mon cadre. J'ai dit que la première

serait sur les amours de Rodolphe, la seconde sur la transition

religieuse, la troisième sur les amours de Léon, la quatrième, sur la

mort.

Voyons la première. Mme Bovary est près de la chute, près de succomber.

«La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, les

tendresses matrimoniales en des désirs adultères.» «.... Elle se

maudit de n'avoir pas aimé Léon, elle eut soif de ses lèvres[10].»

[10] Page 168.

Qu'est-ce qui a séduit Rodolphe et l'a préparé? Le gonflement de

l'étoffe de la robe de Mme Bovary qui s'est crevée de place en place

selon les inflexions du corsage! Rodolphe a amené son domestique chez

Bovary pour le faire saigner. Le domestique va se trouver mal, Mme

Bovary tient la cuvette[11].

«Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu'elle fit en

s'inclinant, sa robe s'évasa autour d'elle sur les carreaux de la

salle; et comme Emma, baissée, chancelait un peu en écartant les bras,

le gonflement de l'étoffe se crevait de place en place selon les

inflexions du corsage.» Aussi voici la réflexion de Rodolphe:

«Il revoyait Emma dans la salle, habillée comme il l'avait vue, et il

la déshabillait[12].»

[11] Page 175.

[12] Page 178.

P. 417. C'est le premier jour où ils se parlent. «Ils se regardaient, un

désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches, et mollement, sans

effort, leurs doigts se confondirent[13].»

[13] Page 204.

Ce sont là les préliminaires de la chute. Il faut lire la chute

elle-même.

«Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa

femme était à sa disposition et qu'ils comptaient sur sa complaisance.

«Le lendemain à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec

deux chevaux de maître; l'un portait des pompons roses aux oreilles et

une selle de femme en peau de daim.

«Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle

n'en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut charmée de sa

tournure, lorsqu'il apparut avec son grand habit de velours marron et

sa culotte de tricot blanc[14]. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe

galopait à côté d'elle[15].»

[14] Page 214.

[15] Page 215.

Les voilà dans la forêt.

«Il l'entraîna plus loin autour d'un petit étang où des lentilles

d'eau faisaient une verdure sur les ondes . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«--J'ai tort, j'ai tort, disait-elle, je suis folle de vous entendre.

«--Pourquoi? Emma! Emma!

«--O Rodolphe!... fit lentement la jeune femme, en se penchant sur son

épaule.

«Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa

son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et, défaillante, tout en

pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle

s'abandonna[16].»

[16] Page 219.

Lorsqu'elle se fut relevée, lorsqu'après avoir secoué les fatigues de la

volupté, elle rentra au foyer domestique, à ce foyer où elle devait

trouver un mari qui l'adorait, après sa première faute, après ce premier

adultère, après cette première chute, est-ce le remords, le sentiment du

remords qu'elle éprouva, au regard de ce mari trompé qui l'adorait? Non!

le front haut, elle rentra en glorifiant l'adultère.

«En s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais

elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle

profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la

transfigurait.

«Elle se répétait: J'ai un amant! un amant! Se délectant à cette idée

comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait

donc enfin posséder ces plaisirs de l'amour, cette fièvre de bonheur

dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de

merveilleux, où tout serait passion, extase, délire[17]....»

[17] Page 221.

Ainsi, dès cette première faute, dès cette première chute, elle fait la

glorification de l'adultère, elle chante le cantique de l'adultère, sa

poésie, ses voluptés. Voilà, messieurs, qui pour moi est bien plus

dangereux, bien plus immoral que la chute elle-même!

Messieurs, tout est pâle devant cette glorification de l'adultère, même

les rendez-vous de nuit, quelques jours après.

«Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de

sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il lui fallait

attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il

n'en finissait pas. Elle se dévorait d'impatience; si ses yeux

l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle

commençait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et

continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l'eût

amusée. Mais Charles, qui était au lit, l'appelait pour se coucher.

«--Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.

«--Oui, j'y vais! répondait-elle.

«Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait vers le

mur et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine,

souriante, palpitante, déshabillée.

«Rodolphe avait un grand manteau; il l'en enveloppait tout entière,

et, passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sans parler

jusqu'au fond du jardin.

«C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où

autrefois Léon la regardait si amoureusement durant les soirées d'été!

elle ne pensait guère à lui, maintenant.

«Le froid de la nuit les faisait s'étreindre davantage, les soupirs de

leurs lèvres leur semblaient plus forts, leurs yeux, qu'ils

entrevoyaient à peine, leur paraissaient plus grands, et au milieu du

silence il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur

âme avec une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en

vibrations multipliées[18].»

[18] Page 230.

Connaissez-vous au monde, messieurs, un langage plus expressif?

Avez-vous jamais vu un tableau plus lascif? Écoutez encore:

«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque; elle avait

cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme,

du succès, et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les

circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et

ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la

pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations développée, et

elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières

semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards amoureux où la

prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines

minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la

lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en

corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux; ils

s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de

l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait

des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui

vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la

cambrure de son pied. Charles, comme au premier temps de leur mariage,

la trouvait délicieuse et tout irrésistible[19].»

[19] Page 266.

Jusqu'ici la beauté de cette femme avait consisté dans sa grâce, dans sa

tournure, dans ses vêtements; enfin, elle vient de vous être montrée

sans voile, et vous pouvez dire si l'adultère ne l'a pas embellie:

«--Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t'en supplie!

«Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le

consentement inattendu qui s'exhalait dans un baiser[20].»

[20] Page 264.

Voilà un portrait, messieurs, comme sait les faire M. Flaubert. Comme

les yeux de cette femme s'élargissent! comme quelque chose de ravissant

est épandu sur elle, depuis sa chute! sa beauté a-t-elle jamais été

aussi éclatante que le lendemain de sa chute, que dans les jours qui ont

suivi sa chute? Ce que l'auteur vous montre, c'est la poésie de

l'adultère, et je vous demande encore une fois si ces pages lascives ne

sont pas d'une immoralité profonde!!!

J'arrive à la seconde situation. La seconde situation est une transition

religieuse. Mme Bovary avait été très malade, aux portes du tombeau.

Elle revient à la vie, sa convalescence est signalée par une petite

transition religieuse.

«M. Bournisien (c'était le curé) venait la voir. Il s'enquérait de sa

santé, lui apportait des nouvelles et l'exhortait à la religion dans

un petit bavardage câlin, qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule

de sa soutane la réconfortait[21].»

[21] Page 290.

Enfin elle va faire la communion. Je n'aime pas beaucoup à rencontrer

des choses saintes dans un roman; mais au moins quand on en parle,

faudrait-il ne pas les travestir par le langage. Y a-t-il dans cette

femme adultère qui va à la communion quelque chose de la foi de la

Madeleine repentante? Non, non, c'est toujours la femme passionnée qui

cherche des illusions et qui les cherche dans les choses les plus

saintes, les plus augustes.

«Un jour qu'au plus fort de sa maladie, elle s'était crue agonisante,

elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa

chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel

la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des

fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle,

qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout

sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait;

il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans

cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur[22].»

[22] Page 291.

Dans quelle langue prie-t-on Dieu avec les paroles adressées à l'amant

dans les épanchements de l'adultère? Sans doute on parlera de la couleur

locale, et on s'excusera en disant qu'une femme vaporeuse, romanesque,

ne fait pas, même en religion, les choses comme tout le monde. Il n'y a

pas de couleur locale qui excuse ce mélange! Voluptueuse un jour,

religieuse le lendemain, nulle femme, même dans d'autres régions, même

sous le ciel d'Espagne ou d'Italie, ne murmure à Dieu les caresses

adultères qu'elle donnait à l'amant. Vous apprécierez ce langage,

messieurs, et vous n'excuserez pas ces paroles de l'adultère

introduites, en quelque sorte, dans le sanctuaire de la Divinité! Voilà

la seconde situation, j'arrive à la troisième, c'est la série des

adultères.

Après la transition religieuse, Mme Bovary est encore prête à tomber.

Elle va au spectacle à Rouen. On jouait _Lucie de Lammermoor_. Emma fit

un retour sur elle-même.

«Ah! si dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du

mariage et les désillusions de l'adultère (il y en a qui auraient dit:

les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère), avant

les souillures du mariage et les désillusions de l'adultère, elle

avait pu placer sa vie sur quelque grand cœur solide, alors la vertu,

la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne

serait descendue d'une félicité si haute[23].»

[23] Page 307.

En voyant Lagardy sur la scène, elle eut envie de courir dans ses «bras

pour se réfugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour même,

et de lui dire, de s'écrier: Enlève-moi, emmène-moi, partons! à toi, à

toi! toutes mes ardeurs et tous mes rêves[24]!»

[24] Page 309.

Léon était derrière elle.

«Il se tenait derrière elle, s'appuyant de l'épaule contre la cloison;

et de temps à autre elle se sentait frissonner sous le souffle tiède

de ses narines qui lui descendait dans la chevelure[25].»

[25] Page 311.

On vous a parlé tout à l'heure des souillures du mariage; on va vous

montrer encore l'adultère dans toute sa poésie, dans ses ineffables

séductions. J'ai dit qu'on aurait dû au moins modifier les expressions

et dire: les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère.

Bien souvent quand on s'est marié, au lieu du bonheur sans nuages qu'on

s'était promis, on rencontre les sacrifices, les amertumes. Le mot

désillusion peut donc être justifié, celui de souillure ne saurait

l'être.

Léon et Emma se sont donné rendez-vous à la cathédrale. Ils la visitent,

ou ils ne la visitent pas. Ils sortent.

«Un gamin polissonnait sur le parvis.

«--Va me chercher un fiacre! lui crie Léon. L'enfant partit comme une

balle...

«--Ah! Léon!... vraiment... je ne sais... si je dois!... et elle

minaudait. Puis d'un air sérieux: C'est très inconvenant, savez-vous?

«--En quoi? répliqua le clerc, cela se fait à Paris.

«Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina[26].»

[26] Page 332.

Nous savons maintenant, messieurs, que la chute n'a pas lieu dans le

fiacre. Par un scrupule qui l'honore, le rédacteur de la _Revue_ a

supprimé le passage de la chute dans le fiacre. Mais si la _Revue de

Paris_ baisse les stores du fiacre, elle nous laisse pénétrer dans la

chambre où se donnent les rendez-vous.

Emma veut partir, car elle avait donné sa parole qu'elle reviendrait le

soir même. «D'ailleurs Charles l'attendait; et déjà elle se sentait au

cœur cette lâche docilité qui est pour bien des femmes comme le

châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère...[27]»

«Léon, sur le trottoir, continuait à marcher; elle le suivait jusqu'à

l'hôtel; il montait; il ouvrait la porte, entrait. Quelle étreinte!

«Puis les paroles après les baisers se précipitaient. On se racontait

les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour

les lettres; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient

face à face, avec des rires de volupté et des appellations de

tendresse.

«Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux

de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop

bas vers le chevet évasé,--et rien au monde n'était beau comme sa tête

brune et sa peau blanche, se détachant sur cette couleur pourpre,

quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se

cachant la figure dans les mains.

«Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres

et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de

la passion[28].»

[27] Page 335.

[28] Page 360.

Voilà ce qui se passe dans cette chambre. Voici encore un passage très

important comme peinture lascive.

«Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa

splendeur un peu fanée! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur

place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées,

l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du

feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait,

lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes

de chatteries, et elle riait d'un rire sonore et libertin, quand la

mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de

ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession

d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et

devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils

disaient notre chambre, nos tapis, nos fauteuils; même elle disait mes

pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue.

C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle

s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en

l'air, et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait

seulement par les orteils à son pied nu.

«Il savourait pour la première fois (_et dans l'exercice de

l'amour_[29]) l'inexprimable délicatesse des élégances féminines.

Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du

vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de

son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une

femme du monde, et une femme mariée? une vraie maîtresse, enfin[30]?»

[29] Supprimé dans les dernières éditions.

[30] Page 361.

Voilà, messieurs, une description qui ne laisse rien à désirer,

j'espère, au point de vue de la prévention? En voici une autre ou plutôt

voici la continuation de la même scène:

«Elle avait des paroles qui l'enflammaient avec des baisers qui lui

emportaient l'âme. Où donc avait-elle appris ces caresses presque

immatérielles, à force d'être profondes et dissimulées[31]?»

[31] Page 378.

Oh! je comprends bien, messieurs, le dégoût que lui inspirait ce mari

qui voulait l'embrasser à son retour, je comprends à merveille que

lorsque des rendez-vous de cette espèce avaient lieu, elle sentît avec

horreur la nuit contre «sa chair, cet homme étendu qui dormait».

Ce n'est pas tout, à la page 73, il est un dernier tableau que je ne

peux pas omettre; elle était arrivée jusqu'à la fatigue de la volupté.

«Elle se promettait continuellement pour son prochain voyage une

félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir

d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite sous un espoir

nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus

avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de

son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui

glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une

fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste

tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse,

elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[32].»

[32] Page 385.

Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le

rapport du talent, mais une peinture exécrable au point de vue de la

morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les

ressources de l'art, mais sans les ménagements de l'art. Chez lui point

de gaze, point de voiles, c'est la nature dans toute sa nudité, dans

toute sa crudité!

Encore une citation de la page 78:

«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la

possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui

qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les

platitudes du mariage[33].»

[33] Page 395.

Platitudes du mariage, poésie de l'adultère! Tantôt c'est la souillure

du mariage, tantôt ce sont ses platitudes, mais c'est toujours la poésie

de l'adultère. Voilà, messieurs, les situations que M. Flaubert aime à

peindre, et malheureusement il ne les peint que trop bien.

J'ai raconté trois scènes: la scène avec Rodolphe, et vous y avez vu la

chute dans la forêt, la glorification de l'adultère, et cette femme dont

la beauté devient plus grande avec cette poésie. J'ai parlé de la

transition religieuse, et vous y avez vu la prière emprunter à

l'adultère son langage. J'ai parlé de la seconde chute, je vous ai

déroulé les scènes qui se passent avec Léon. Je vous ai montré la scène

du fiacre--supprimée--mais je vous ai montré le tableau de la chambre et

du lit. Maintenant que nous croyons vos convictions faites, arrivons à

la dernière scène; à celle du supplice.

Des coupures nombreuses y ont été faites, à ce qu'il paraît, par la

_Revue de Paris_. Voici en quels termes M. Flaubert s'en plaint:

«Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la

_Revue de Paris_ à faire une suppression dans le numéro du 1er

décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du présent

numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En

conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui

suivent; le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non

pas un ensemble.»

Passons donc sur ces fragments et arrivons à la mort. Elle s'empoisonne.

Elle s'empoisonne, pourquoi? «Ah! c'est bien peu de chose la mort,

pensa-t-elle, je vais m'endormir et tout sera fini[34].» Puis, sans un

remords, sans un aveu, sans une larme de repentir sur ce suicide qui

s'achève et les adultères de la veille, elle va recevoir le sacrement

des mourants. Pourquoi le sacrement, puisque, dans sa pensée de tout à

l'heure, elle va au néant? Pourquoi, quand il n'y a pas une larme, pas

un soupir de Madeleine sur son crime d'incrédulité, sur son suicide, sur

ses adultères?

[34] Page 429.

Après cette scène, vient celle de l'extrême-onction. Ce sont des paroles

saintes et sacrées pour tous. C'est avec ces paroles-là que nous avons

endormi nos aïeux, nos pères ou nos proches c'est avec elles qu'un jour

nos enfants nous endormiront. Quand on veut les reproduire, il faut le

faire exactement; il ne faut pas du moins les accompagner d'une image

voluptueuse sur la vie passée.

Vous le savez, le prêtre fait les onctions saintes sur le front, sur les

oreilles, sur la bouche, sur les pieds, en prononçant ces phrases

liturgiques: _quidquid per pedes_, _per aures_, _per pectus_, etc.,

toujours suivies des mots _misericordia_... péché d'un côté, miséricorde

de l'autre. Il faut les reproduire exactement, ces paroles saintes et

sacrées; si vous ne les reproduisez pas exactement, au moins n'y mettez

rien de voluptueux.

«Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à

coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement

extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements

mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.

«Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le

cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de

l'homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand

baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite il récita le

_Misereatur_ et l'_Indulgentiam_, trempa son pouce droit dans l'huile

et commença les onctions: d'abord sur les yeux, qui avaient tant

convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines,

friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la

bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil

et crié dans la luxure; puis sur les mains, qui se délectaient aux

contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides

autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui

maintenant ne marcheraient plus[35].»

[35] Page 441.

Maintenant il y a les prières des agonisants que le prêtre récite tout

bas, où, à chaque verset, se trouvent les mots: Ame chrétienne, partez

pour une région plus haute. On les murmure au moment où le dernier

souffle du mourant s'échappe de ses lèvres. Le prêtre les récite, etc.

«A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait

ses oraisons; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et

quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des

syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre[36].»

[36] Page 443.

L'auteur a jugé à propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte

de réplique. Il fait intervenir sur le trottoir, un aveugle qui entonne

une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de réponse aux

prières des agonisants.

«Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec

le frôlement d'un bâton, et une voix s'éleva, une voix rauque qui

chantait:

«Souvent la chaleur d'un beau jour

«Fait rêver fillette à l'amour.

«Il souffla bien fort ce jour-là.

«Et le jupon court s'envola[37].»

[37] Page 443.

C'est à ce moment que Mme Bovary meurt.

Ainsi voilà le tableau: d'un côté, le prêtre qui récite les prières des

agonisants; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante

«un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du

misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un

épouvantement... une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous

s'approchèrent. Elle n'existait plus[38].»

[38] Page 443.

Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut

respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'âme a quitté. Quand le

mari est là, à genoux, pleurant sa femme, quand il a étendu sur elle le

linceul, tout autre se serait arrêté, et c'est le moment où M. Flaubert

donne le dernier coup de pinceau:

«Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant

ensuite à la pointe des orteils[39].»

[39] Page 448.

Voilà la scène de la mort. Je l'ai abrégée, je l'ai groupée en quelque

sorte. C'est à vous de juger et d'apprécier si c'est là le mélange du

sacré au profane, ou si ce ne serait plutôt le mélange du sacré au

voluptueux.

J'ai raconté le roman, je l'ai incriminé ensuite et, permettez-moi de le

dire, le genre que M. Flaubert cultive, celui qu'il réalise sans les

ménagements de l'art; mais avec toutes les ressources de l'art, c'est le

genre descriptif, la peinture réaliste. Voyez jusqu'à quelle limite il

arrive. Dernièrement un numéro de l'_Artiste_ me tombait sous la main;

il ne s'agit pas d'incriminer l'_Artiste_, mais de savoir quel est le

genre de M. Flaubert, et je vous demande la permission de vous citer

quelques lignes de l'écrit qui n'engagent en rien l'écrit poursuivi

contre M. Flaubert, et j'y voyais à quel degré M. Flaubert excelle dans

la peinture; il aime à peindre les tentations, surtout les tentations

auxquelles a succombé Mme Bovary. Eh bien, je trouve un modèle du genre

dans les quelques lignes qui suivent de l'_Artiste_ du mois de janvier,

signées _Gustave Flaubert_, sur la tentation de saint Antoine. Mon Dieu!

c'est un sujet sur lequel on peut dire beaucoup de choses, mais je ne

crois pas qu'il soit possible de donner plus de vivacité à l'image, plus

de trait à la peinture. Apollinaire[40] à saint Antoine:--«Est-ce la

science? Est-ce la gloire? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins

humides? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme en une onde dans la

chair douce des femmes pâmées?»

[40] Apollinaire, _sic_, pour Apollonius de Thyanes!

Eh bien! c'est la même couleur, la même énergie de pinceau, la même

vivacité d'expressions!

Il faut se résumer. J'ai analysé le livre, j'ai raconté, sans oublier

une page, j'ai incriminé ensuite, c'était la seconde partie de ma tâche;

j'ai précisé quelques portraits, j'ai montré Mme Bovary au repos,

vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ceux qu'elle ne devait pas tenter,

et je vous ai fait toucher les couleurs lascives de ce portrait! Puis,

j'ai analysé quelques grandes scènes: la chute avec Rodolphe, la

transition religieuse, les amours avec Léon, la scène de la mort, et

dans toutes j'ai trouvé le double délit d'offense à la morale publique

et à la religion.

Je n'ai besoin que de deux scènes: l'outrage à la morale, est-ce que

vous ne le verrez pas dans la chute avec Rodolphe? Est-ce que vous ne le

verrez pas dans cette glorification de l'adultère? Est-ce que vous ne le

verrez pas surtout dans ce qui se passe avec Léon? Et puis, l'outrage à

la morale religieuse, je le trouve dans le trait sur la confession, p.

30[41] de la 1re livraison, nº du 1er octobre, dans la transition

religieuse, p. 854[42] et 550[43] du 15 novembre, et enfin dans la

dernière scène de la mort.

[41] Page 47.

[42] Page 290.

[43] Page 441.

Vous avez devant vous, messieurs, trois inculpés: M. Flaubert, l'auteur

du livre, M. Pichat qui l'a accueilli, et M. Pillet qui l'a imprimé. En

cette matière, il n'y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui

ont concouru à la publicité doivent être également atteints. Mais nous

nous hâtons de le dire, le gérant de la _Revue_ et l'imprimeur ne sont

qu'en seconde ligne. Le principal prévenu, c'est l'auteur, c'est M.

Flaubert, M. Flaubert qui, averti par la note de la rédaction, proteste

contre la suppression qui est faite à son œuvre. Après lui, vient au

second rang M. Laurent Pichat, auquel vous demanderez compte non de

cette suppression qu'il a faite, mais de celles qu'il aurait dû faire,

et enfin vient en dernière ligne l'imprimeur, qui est une sentinelle

avancée contre le scandale. M. Pillet, d'ailleurs, est un homme

honorable contre lequel je n'ai rien à dire. Nous ne vous demandons

qu'une chose, de lui appliquer la loi. Les imprimeurs doivent lire;

quand ils n'ont pas lu ou fait lire, c'est à leurs risques et périls

qu'ils impriment. Les imprimeurs ne sont pas des machines; ils ont un

privilège, ils prêtent serment, ils sont dans une situation spéciale,

ils sont responsables. Encore une fois ils sont, si vous me permettez

l'expression, comme des sentinelles avancées; s'ils laissent passer le

délit, c'est comme s'ils laissaient passer l'ennemi. Atténuez la peine

autant que vous voudrez vis-à-vis de Pillet; soyez même indulgents

vis-à-vis du gérant de la _Revue_;--quant à Flaubert, le principal

coupable, c'est à lui que vous devez réserver vos sévérités!

Ma tâche remplie, il faut attendre les objections ou les prévenir. On

nous dira comme objection générale: mais après tout, le roman est moral

au fond, puisque l'adultère est puni?

A cette objection deux réponses: je suppose l'œuvre morale, par

hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails

lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis: l'œuvre au fond n'est

pas morale.

Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts

par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies

imaginables, décrire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la

faisant mourir sur un grabat à l'hôpital. Il serait permis d'étudier et

de montrer toutes ses poses lascives! Ce serait aller contre toutes les

règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le

remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait remède. Qui

est-ce qui lit le roman de M. Flaubert? Sont-ce des hommes qui

s'occupent d'économie politique ou sociale? Non! les pages légères de

_Madame Bovary_ tombent en des mains plus légères, dans des mains de

jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien! lorsque

l'imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue

jusqu'au cœur, lorsque le cœur aura parlé aux sens, est-ce que vous

croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette

séduction des sens et du sentiment? Et puis, il ne faut pas que l'homme

se drape trop dans sa force et sa vertu, l'homme porte les instincts

d'en bas et les idées d'en haut, et chez tous la vertu n'est que la

conséquence d'un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives

ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce

que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai

une seconde.

Je soutiens que le roman de _Madame Bovary_, envisagé au point de vue

philosophique, n'est point moral. Sans doute Mme Bovary meurt

empoisonnée; elle a beaucoup souffert, c'est vrai; mais elle meurt à son

heure et à son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adultère,

mais parce qu'elle l'a voulu; elle meurt dans tout le prestige de sa

jeunesse et de sa beauté; elle meurt après avoir eu deux amants,

laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de

Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les

lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera

encore davantage au delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans

le livre? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre

un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage

sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit

stigmatisé, j'ai tort. Donc, si dans tout le livre il n'y a pas un

personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une

idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi

qui ai raison, le livre est immoral!

Serait-ce au nom de l'honneur conjugal que le livre serait condamné?

Mais l'honneur conjugal est représenté par un mari béat, qui, après la

mort de sa femme, rencontrant Rodolphe, cherche sur le visage de l'amant

les traits de la femme qu'il aime (liv. du 15 décembre, p. 289[44]). Je

vous le demande, est-ce au nom de l'honneur conjugal que vous pouvez

stigmatiser cette femme, quand il n'y a pas dans le livre un seul mot où

le mari ne s'incline devant l'adultère?

[44] Page 473.

Serait-ce au nom de l'opinion publique? Mais l'opinion publique est

personnifiée dans un être grotesque, dans le pharmacien Homais, entouré

de personnages ridicules que cette femme domine.

Le condamnerez-vous au nom du sentiment religieux? Mais ce sentiment,

vous l'avez personnifié dans le curé Bournisien, prêtre à peu près aussi

grotesque que le pharmacien, ne croyant qu'aux souffrances physiques,

jamais aux souffrances morales, à peu près matérialiste.

Le condamnerez-vous au nom de la conscience de l'auteur? Je ne sais pas

ce que pense la conscience de l'auteur; mais dans son chapitre X, le

seul philosophique de l'œuvre, livraison du 15 décembre[45], je lis la

phrase suivante:

«Il y a toujours après la mort de quelqu'un comme une stupéfaction qui

se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant

et de se résigner à y croire.»

[45] Page 444.

Ce n'est pas un cri d'incrédulité, mais c'est du moins un cri de

scepticisme. Sans doute il est difficile de le comprendre et d'y croire,

mais enfin pourquoi cette stupéfaction qui se manifeste à la mort?

Pourquoi? Parce que cette survenue est quelque chose qui est un mystère,

parce qu'il est difficile de le comprendre et de le juger, mais il faut

s'y résigner. Et moi je dis que si la mort est la survenue du néant, que

si le mari béat sent croître son amour en apprenant les adultères de sa

femme, que si l'opinion est représentée par un des êtres grotesques, que

si le sentiment religieux est représenté par prêtre ridicule, une seule

personne a raison, règne, domine: c'est Emma Bovary; Messaline a raison

contre Juvénal.

Voilà la conclusion philosophique du livre, tirée non par l'auteur, mais

par un homme qui réfléchit et approfondit les choses, par un homme qui a

cherché dans le livre un personnage qui pût dominer cette femme. Il n'y

en a pas. Le seul personnage qui y domine, c'est Mme Bovary. Il faut

donc chercher ailleurs que dans le livre, il faut chercher dans cette

morale chrétienne qui est le fond des civilisations modernes. Pour cette

morale, tout s'explique et s'éclaircit.

En son nom l'adultère est stigmatisé, condamné, non pas parce que c'est

une imprudence qui expose à des désillusions et à des regrets, mais

parce que c'est un crime contre la famille. Vous stigmatisez et vous

condamnez le suicide, non pas parce que c'est une folie, le fou n'est

pas responsable, non pas parce que c'est une lâcheté, il demande

quelquefois un certain courage physique, mais parce qu'il est le mépris

du devoir dans la vie qui s'achève, et le cri de l'incrédulité dans la

vie qui commence.

Cette morale stigmatise la littérature réaliste, non pas parce qu'elle

peint les passions: la haine, la vengeance, l'amour;--le monde ne vit

que là-dessus, et l'art doit les peindre;--mais quand elle les peint

sans frein, sans mesure. L'art sans règle n'est plus l'art; c'est comme

une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l'art l'unique règle

de la décence publique, ce n'est pas l'asservir, mais l'honorer. On ne

grandit qu'avec une règle. Voilà, messieurs, les principes que nous

professons, voilà une doctrine que nous défendons avec conscience.

PLAIDOIRIE DU DÉFENSEUR

MAÎTRE SENARD

Messieurs, M. Gustave Flaubert est accusé devant vous d'avoir fait un

mauvais livre, d'avoir, dans ce livre, outragé la morale publique et la

religion. M. Gustave Flaubert est auprès de moi, il affirme devant vous

qu'il a fait un livre honnête; il affirme devant vous que la pensée de

son livre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, est une pensée

morale, religieuse et que si elle n'était pas dénaturée (nous avons vu

pendant quelques instants ce que peut un grand talent pour dénaturer une

pensée), elle serait (et elle redeviendra tout à l'heure) pour vous ce

qu'elle a été déjà pour les lecteurs du livre, une pensée éminemment

morale et religieuse pouvant se traduire par ces mots: l'excitation à la

vertu par l'horreur du vice.

Je vous apporte ici l'affirmation de M. Gustave Flaubert, et je la mets

hardiment en regard du réquisitoire du ministère public, car cette

affirmation est grave; elle l'est par la personne qui l'a faite, elle

l'est par les circonstances qui ont présidé à l'exécution du livre que

je vais vous faire connaître.

L'affirmation est déjà grave par la personne qui la fait, et,

permettez-moi de vous le dire, M. Gustave Flaubert n'était pas pour moi

un inconnu qui eût besoin auprès de moi de recommandations, qui eût des

renseignements à me donner, je ne dis pas sur sa moralité, mais sur sa

dignité. Je viens ici, dans cette enceinte, remplir un devoir de

conscience après avoir lu le livre, après avoir senti s'exalter par

cette lecture tout ce qu'il y a en moi d'honnête et de profondément

religieux. Mais en même temps que je viens remplir un devoir de

conscience, je viens remplir un devoir d'amitié. Je me rappelle, je ne

saurais oublier que son père a été pour moi un vieil ami. Son père, de

l'amitié duquel je me suis longtemps honoré, honoré jusqu'au dernier

jour, son père, et permettez-moi de le dire, son illustre père, a été

pendant plus de trente années chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de

Rouen. Il a été le prosecteur de Dupuytren; en donnant à la science de

grands enseignements, il l'a dotée de grands noms; je n'en veux citer

qu'un seul, Cloquet. Il n'a pas seulement laissé lui-même un beau nom

dans la science, il y a laissé de grands souvenirs, pour d'immenses

services rendus à l'humanité. Et en même temps que je me souviens de mes

liaisons avec lui, je veux vous le dire, son fils, qui est traduit en

police correctionnelle pour outrage à la morale et à la religion, son

fils est l'ami de mes enfants, comme j'étais l'ami de son père. Je sais

sa pensée, je sais ses intentions, et l'avocat a ici le droit de se

poser comme la caution personnelle de son client.

Messieurs, un grand nom et de grands souvenirs obligent. Les enfants de

M. Flaubert ne lui ont pas failli. Ils étaient trois, deux fils et une

fille, morte à vingt et un ans. L'aîné a été jugé digne de succéder à

son père; et c'est lui qui aujourd'hui remplit déjà depuis plusieurs

années la mission que son père a remplie pendant trente ans. Le plus

jeune, le voici; il est à votre barre. En leur laissant une fortune

considérable et un grand nom, leur père leur a laissé le besoin d'être

des hommes d'intelligence et de cœur, des hommes utiles. Le frère de

mon client s'est lancé dans une carrière où les services rendus sont de

chaque jour. Celui-ci a dévoué sa vie à l'étude, aux lettres, et

l'ouvrage qu'on poursuit en ce moment devant vous est son premier

ouvrage. Ce premier ouvrage, messieurs, qui provoque les passions, au

dire de M. l'avocat impérial, est le résultat de longues études, de

longues méditations. M. Gustave Flaubert est un homme d'un caractère

sérieux, porté par sa nature aux choses graves, aux choses tristes. Ce

n'est pas l'homme que le ministère public, avec quinze ou vingt lignes

mordues çà et là, est venu vous présenter comme un faiseur de tableaux

lascifs. Non; il y a dans sa nature, je le répète, tout ce qu'on peut

imaginer au monde de plus grave, de plus sérieux, mais en même temps de

plus triste. Son livre, en rétablissant seulement une phrase, en mettant

à côté des quelques lignes citées les quelques lignes qui précèdent et

qui suivent, reprendra bientôt devant vous sa véritable couleur, en même

temps qu'il fera connaître les intentions de l'auteur. Et, de la parole

trop habile que vous avez entendue, il ne restera dans vos souvenirs

qu'un sentiment d'admiration profonde pour un talent qui peut tout

transformer.

Je vous ai dit que M. Gustave Flaubert était un homme sérieux et grave.

Ses études, conformes à la nature de son esprit, ont été sérieuses et

larges. Elles ont embrassé non seulement toutes les branches de la

littérature, mais le droit. M. Flaubert est un homme qui ne s'est pas

contenté des observations que pouvait lui fournir le milieu où il a

vécu; il a interrogé d'autres milieux;

_Qui mores multorum vidit et urbes_.

Après la mort de son père et ses études de collège, il a visité

l'Italie, et de 1848 à 1852, parcouru ces contrées de l'Orient,

l'Égypte, la Palestine, l'Asie Mineure, dans lesquelles, sans doute,

l'homme qui les parcourt en y apportant une grande intelligence peut

acquérir quelque chose d'élevé, de poétique, ces couleurs, ce prestige

de style que le ministère public faisait tout à l'heure ressortir, pour

établir le délit qu'il nous impute. Ce prestige de style, ces qualités

littéraires resteront, ressortiront avec éclat de ces débats, mais ne

pourront en aucune façon laisser prise à l'incrimination.

De retour depuis 1852, M. Gustave Flaubert a écrit et cherché à produire

dans un grand cadre le résultat d'études attentives et sérieuses, le

résultat de ce qu'il avait recueilli dans ses voyages.

Quel est le cadre qu'il a choisi, le sujet qu'il a pris, et comment

l'a-t-il traité? Mon client est de ceux qui n'appartiennent à aucune des

écoles dont j'ai trouvé, tout à l'heure, le nom dans le réquisitoire.

Mon Dieu! il appartient à l'école réaliste, en ce sens qu'il s'attache à

la réalité des choses. Il appartiendrait à l'école psychologique en ce

sens que ce n'est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le

sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est

placé. Il appartiendrait à l'école romantique moins peut-être qu'à toute

autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le

réalisme y apparaît, ce n'est que par quelques expressions ironiques,

jetées çà et là, que le ministère public a prises au sérieux. Ce que M.

Flaubert a voulu surtout, ç'a été de prendre un sujet d'études dans la

vie réelle, ç'a été de créer, de constituer des types vrais dans la

classe moyenne, et d'arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus

préoccupé mon client dans l'étude à laquelle il s'est livré, c'est

précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre

personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie

réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se

rencontre le plus souvent dans le monde.

Le ministère public résumant son opinion sur _Madame Bovary_ a dit: Ce

second titre de cet ouvrage est: _Histoire des adultères d'une femme de

province_. Je proteste énergiquement contre ce titre. Il me prouverait à

lui seul, si je ne l'avais pas senti d'un bout à l'autre de votre

réquisitoire, la préoccupation sous l'empire de laquelle vous avez

constamment été. Non! le second titre de cet ouvrage n'est pas:

_Histoire des adultères d'une femme de province_; il est, s'il vous faut

absolument un second titre: histoire de l'éducation trop souvent donnée

en province; histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire

de la dégradation, de la friponnerie, du suicide considéré comme

conséquence d'une première faute, et d'une faute amenée elle-même par

de premiers torts auxquels souvent une jeune femme est entraînée;

histoire de l'éducation, histoire d'une vie déplorable dont trop souvent

l'éducation est la préface. Voilà ce que M. Flaubert a voulu peindre, et

non pas les adultères d'une femme de province; vous le reconnaîtrez

bientôt en parcourant l'ouvrage incriminé.

Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus

tout, la couleur lascive. S'il m'était possible de prendre le nombre des

lignes du livre que le ministère public a découpées, et de le mettre en

parallèle avec le nombre des autres lignes qu'il a laissées de côté,

nous serions dans la proportion totale d'un à cinq cents, et vous

verriez que cette proportion d'un à cinq cents n'est pas une couleur

lascive, n'est nulle part; elle n'existe que sous la condition des

découpures et des commentaires.

Maintenant, qu'est-ce que M. Gustave Flaubert a voulu peindre? D'abord

une éducation donnée à une femme au-dessus de la condition dans laquelle

elle est née, comme il arrive, il faut bien le dire, trop souvent chez

nous; ensuite le mélange d'éléments disparates qui se produit ainsi dans

l'intelligence de la femme, et puis quand vient le mariage, comme le

mariage ne se proportionne pas à l'éducation, mais aux conditions dans

lesquelles la femme est née, l'auteur a expliqué tous les faits qui se

passent dans la position qui lui est faite.

Que montre-t-il encore? Il montre une femme allant au vice par la

mésalliance, et du vice au dernier degré de la dégradation et du

malheur. Tout à l'heure, quand par la lecture de différents passages,

j'aurai fait connaître le livre dans son ensemble, je demanderai au

tribunal la liberté d'accepter la question en ces termes: Ce livre mis

dans les mains d'une jeune femme pourrait-il avoir pour effet de

l'entraîner vers des plaisirs faciles, vers l'adultère, ou de lui

montrer au contraire le danger, dès les premiers pas, et de la faire

frissonner d'horreur? La question ainsi posée, c'est votre conscience

qui la résoudra.

Je dis ceci, quant à présent: M. Flaubert a voulu peindre la femme qui,

au lieu de chercher à s'arranger dans la condition qui lui est donnée,

avec sa situation, avec sa naissance, au lieu de chercher à se faire la

vie qui lui appartient, reste préoccupée de mille aspirations étrangères

puisées dans une éducation trop élevée pour elle; qui, au lieu de

s'accommoder des devoirs de sa position, d'être la femme tranquille du

médecin de campagne avec lequel elle passe ses jours, au lieu de

chercher le bonheur dans sa maison, dans son union, le cherche dans

d'interminables rêvasseries, et puis, qui, bientôt rencontrant sur sa

route un jeune homme qui coquette avec elle, joue avec lui le même jeu

(mon Dieu! ils sont inexpérimentés l'un et l'autre), s'excite en quelque

sorte par degrés, s'effraye quand, recourant à la religion de ses

premières années, elle n'y trouve pas une force suffisante; et nous

verrons tout à l'heure pourquoi elle ne l'y trouve pas. Cependant

l'ignorance du jeune homme et sa propre ignorance la préservent d'un

premier danger. Mais elle est bientôt rencontrée par un homme comme il y

en a tant, comme il y en a trop dans le monde, qui se saisit d'elle,

pauvre femme déjà déviée, et l'entraîne. Voilà ce qui est capital, ce

qu'il fallait voir, ce qu'est le livre lui-même.

Le ministère public s'irrite, et je crois qu'il s'irrite à tort, au

point de vue de la conscience et du cœur humain, de ce que dans la

première scène, Mme Bovary trouve une sorte de plaisir, de joie à avoir

brisé sa prison, et rentre chez elle en disant: «J'ai un amant.» Vous

croyez que ce n'est pas là le premier cri du cœur humain! La preuve est

entre vous et moi. Mais il fallait regarder un peu plus loin, et vous

auriez vu que, si le premier moment, le premier instant de cette chute

excite chez cette femme une sorte de transport de joie, de délire, à

quelques lignes plus loin la déception arrive et, suivant l'expression

de l'auteur, elle semble à ses propres yeux humiliée.

Oui, la déception, la douleur, le remords lui arrivent à l'instant même.

L'homme auquel elle s'était confiée, livrée, ne l'avait prise que pour

s'en servir un instant comme d'un jouet; le remords la ronge, la

déchire. Ce qui vous a choqué, ç'a été d'entendre appeler cela les

désillusions de l'adultère; vous auriez mieux aimé les _souillures_ chez

un écrivain qui faisait poser cette femme, laquelle, n'ayant pas compris

le mariage, se sentait souillée par le contact d'un mari; laquelle,

ayant cherché ailleurs son idéal, avait trouvé les désillusions de

l'adultère. Ce mot vous a choqué; au lieu des _désillusions_, vous

auriez voulu les _souillures_ de l'adultère. Le tribunal jugera. Quant à

moi, si j'avais à faire poser le même personnage, je lui dirais: Pauvre

femme! si vous croyez que les baisers de votre mari sont quelque chose

de monotone, d'ennuyeux, si vous n'y trouvez--c'est le mot qui a été

signalé,--que les platitudes du mariage, s'il vous semble voir une

souillure dans cette union à laquelle l'amour n'a pas présidé, prenez-y

garde, vos rêves sont une illusion, et vous serez un jour cruellement

détrompée. Celui qui crie bien fort, messieurs, qui se sert du mot

souillure pour exprimer ce que nous avons appelé désillusion, celui-là

dit un mot vrai, mais vague qui n'apprend rien à l'intelligence. J'aime

mieux celui qui ne crie pas fort, qui ne prononce pas le mot de

souillure, mais qui avertit la femme de la déception, de la désillusion,

qui lui dit: Là où vous croyez trouver l'amour, vous ne trouverez que le

libertinage; là où vous croyez trouver le bonheur, vous ne trouverez

que des amertumes. Un mari qui va tranquillement à ses affaires, qui

vous embrasse, qui met son bonnet de coton et mange la soupe avec vous

est un mari prosaïque qui vous révolte; vous aspirez à un homme qui vous

aime, qui vous idolâtre, pauvre enfant! cet homme sera un libertin, qui

vous aura prise une minute pour jouer avec vous. L'illusion se sera

produite la première fois, peut-être la seconde; vous serez rentrée chez

vous enjouée, en chantant la chanson de l'adultère: «j'ai un amant!» la

troisième fois vous n'aurez pas besoin d'arriver jusqu'à lui, la

désillusion sera venue. Cet homme que vous aviez rêvé aura perdu tout

son prestige; vous aurez retrouvé dans l'amour les platitudes du

mariage; et vous les aurez retrouvées avec le mépris, le dédain, le

dégoût et le remords poignant.

Voilà, messieurs, ce que M. Flaubert a dit, ce qu'il a peint, ce qui est

à chaque ligne de son livre, voilà ce qui distingue son œuvre de toutes

les œuvres du même genre. C'est que chez lui les grands travers de la

société figurent à chaque page, c'est que chez lui l'adultère marche

plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de

la vie l'enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une

jeune femme. Oh! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent

pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de

quoi se tenir fermes dans l'accomplissement de leurs devoirs de mères,

qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science

pratique de la vie qui nous dit qu'il faut s'accommoder de ce que nous

avons, mais qui portent leurs rêveries au dehors, ces jeunes femmes les

plus honnêtes, les plus pures qui, dans le prosaïsme de leur ménage,

sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d'elles, un

livre comme celui-là, soyez-en sûr, en fait réfléchir plus d'une. Voilà

ce que M. Flaubert a fait.

Et prenez bien garde à une chose: M. Flaubert n'est pas un homme qui

vous peint un charmant adultère, pour faire arriver ensuite le _Deus ex

machinâ_, non: vous avez sauté trop vite de la page que vous avez lue à

la dernière. L'adultère, chez lui, n'est qu'une suite de tourments, de

regrets, de remords; et puis il arrive à une expiation finale,

épouvantable. Elle est excessive. Si M. Flaubert pèche, c'est par

l'excès, et je vous dirai tout à l'heure de qui est ce mot. L'expiation

ne se fait pas attendre; et c'est en cela que le livre est éminemment

moral et utile, c'est qu'il ne promet pas à la jeune femme quelques-unes

de ces belles années au bout desquelles elle peut dire: après cela, on

peut mourir. Non! Dès le second jour arrivent l'amertume, la

désillusion. Le dénouement pour la moralité se trouve à chaque ligne du

livre.

Ce livre est écrit avec une puissance d'observation à laquelle M.

l'avocat impérial a rendu justice; et c'est ici que j'appelle votre

attention, parce que si l'accusation n'a pas de cause, il faut qu'elle

tombe. Ce livre est écrit avec une puissance vraiment remarquable

d'observation dans les moindres détails. Un article de l'_Artiste_,

signé Flaubert, a servi encore de prétexte à l'accusation. Que M.

l'avocat impérial veuille remarquer d'abord que cet article est étranger

à l'incrimination; qu'il veuille remarquer ensuite que nous le tenons

pour très innocent et très moral aux yeux du tribunal, à une condition,

que M. l'avocat impérial aura la bonté de le lire en entier, au lieu de

le déchiqueter. Ce qui a saisi dans le livre de M. Flaubert, c'est ce

que quelques comptes rendus ont appelé une fidélité toute daguerrienne

dans la reproduction du type de toutes choses, dans la nature intime de

la pensée du cœur humain,--et cette reproduction devient plus

saisissante encore par la magie du style. Remarquez bien que s'il

n'avait appliqué cette fidélité qu'aux scènes de dégradation, vous

pourriez dire avec raison: l'auteur s'est complu à peindre la

dégradation avec cette puissance de description qui lui est propre. De

la première à la dernière page de son livre, il s'attache sans aucune

espèce de réserve à tous les faits de la vie d'Emma, à son enfance dans

la maison paternelle, à son éducation dans le couvent, il ne fait grâce

de rien. Mais ceux qui ont lu comme moi du commencement à la fin,

diront,--chose notable dont vous lui saurez gré, qui non seulement sera

l'absolution pour lui, mais qui aurait dû écarter de lui toute espèce de

poursuite,--que quand il arrive aux parties difficiles, précisément à la

dégradation, au lieu de faire comme quelques auteurs classiques que le

ministère public connaît bien, mais qu'il a oubliés pendant qu'il

écrivait son réquisitoire et dont j'ai apporté ici des passages, non pas

pour vous les lire, mais pour que vous les parcouriez dans la chambre du

conseil (j'en citerai quelques lignes tout à l'heure), au lieu de faire

comme nos grands auteurs classiques, nos grands maîtres, qui lorsqu'ils

ont rencontré des scènes de l'union des sens chez l'homme et la femme,

n'ont pas manqué de tout décrire, M. Flaubert se contente d'un mot. Là

toute sa puissance descriptive disparaît, parce que sa pensée est

chaste, parce que là où il pourrait écrire à sa manière et avec toute la

magie du style, il sent qu'il y a des choses qui ne peuvent pas être

abordées, décrites. Le ministère public trouve qu'il a trop dit encore.

Quand je lui montrerai des hommes qui, dans de grandes œuvres

philosophiques, se sont complu à la description de ces choses, et qu'en

regard je placerai l'homme qui possède la science descriptive à un si

haut degré et qui, loin de l'employer, s'arrête et s'abstient, j'aurai

bien le droit de demander raison à l'accusation qui est produite.

Toutefois, messieurs, de même qu'il se plaît à nous décrire le riant

berceau où se joue Emma encore enfant, avec son feuillage, avec ces

petites fleurs roses ou blanches qui viennent de s'épanouir, et ses

sentiers embaumés--de même quand elle sera sortie de là, quand elle ira

dans d'autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange,

quand elle y salira ses pieds, quand les taches même rejailliront plus

haut sur elle, il ne faudrait pas qu'il le dît! Mais ce serait supprimer

complètement le livre, je vais plus loin, l'élément moral, sous prétexte

de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne

peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour

but de montrer par la pensée le péril, la chute, l'expiation, si vous

voulez empêcher de peindre tout cela, c'est évidemment ôter au livre sa

conclusion.

Ce livre n'a pas été pour mon client l'objet d'une distraction de

quelques heures; il représente deux ou trois années d'études

incessantes. Et je vais vous dire maintenant quelque chose de plus: M.

Flaubert qui, après tant d'années de travaux, tant d'études, tant de

voyages, tant de notes recueillies dans les auteurs qu'il a lus,--vous

verrez, mon Dieu! où il a puisé, car c'est quelque chose d'étrange qui

se chargera de le justifier,--vous le verrez, lui aux couleurs lascives,

tout imprégné de Bossuet et de Massillon. C'est dans l'étude de ces

auteurs que nous allons le retrouver tout à l'heure, cherchant, non pas

à les plagier, mais à reproduire dans ses descriptions les pensées, les

couleurs employées par eux. Quand, après tout, ce travail fait avec tant

d'amour, quand son œuvre a son but, est-ce que vous croyez que, plein

de confiance en lui-même et malgré tant d'études et de méditations, il a

voulu immédiatement se lancer dans la lice? Il l'aurait fait, sans

doute, s'il eût été un inconnu dans le monde, si son nom lui eût

appartenu en toute propriété, s'il eût cru pouvoir en disposer et le

livrer comme bon lui semblait; mais, je le répète, il est de ceux chez

lesquels noblesse oblige: il s'appelle Flaubert, il est le second fils

de M. Flaubert, il voulait se tracer une voie dans la littérature, en

respectant profondément la morale et la religion,--non pas par

inquiétude du parquet, un tel intérêt ne pourrait se présenter à sa

pensée,--mais par dignité personnelle, ne voulant pas laisser son nom à

la tête d'une publication, si elle ne semblait pas à quelques personnes

en lesquelles il avait foi, digne d'être publiée. M. Flaubert a lu, par

fragments et en totalité même, devant quelques amis haut placés dans les

lettres, les pages qu'un jour il devrait livrer à l'impression, et

j'affirme qu'aucun d'eux n'a été offensé de ce qui excite en ce moment

si vivement la sévérité de M. l'avocat impérial. Personne même n'y a

songé. On a seulement examiné, étudié la valeur littéraire du livre.

Quant au but moral, il est si évident, il est écrit à chaque ligne en

termes si peu équivoques, qu'il n'était pas même besoin de le mettre en

question. Rassuré sur la valeur du livre, encouragé d'ailleurs par les

hommes les plus éminents de la presse, M. Flaubert ne songe plus qu'à le

livrer à l'impression, à la publicité. Je le répète, tout le monde a été

unanime pour rendre hommage au mérite littéraire, au style et en même

temps à la pensée excellente qui préside à l'œuvre depuis la première

jusqu'à la dernière ligne. Et quand la poursuite est venue, ce n'est pas

lui seulement qui a été surpris, profondément affligé, mais

permettez-moi de vous le dire, c'est nous qui ne comprenions pas cette

poursuite, c'est moi tout le premier, qui avais lu le livre avec un

intérêt très vif, à mesure que la publication en a été faite; ce sont

des amis intimes. Mon Dieu! il y a des nuances qui quelquefois

pourraient nous échapper dans nos habitudes, mais qui ne peuvent pas

échapper à des femmes d'une grande intelligence, d'une grande pureté,

d'une grande chasteté. Il n'y a pas de nom qui puisse se prononcer dans

cette audience, mais si je vous disais ce qui a été dit à Flaubert, ce

qui m'a été dit à moi-même par des mères de famille qui avaient lu ce

livre, si je vous disais leur étonnement après avoir reçu de cette

lecture une impression si bonne qu'elles ont cru devoir en remercier

l'auteur, si je vous disais leur étonnement, leur douleur, quand elles

ont appris que ce livre devait être considéré comme contraire à la

morale publique, à leur foi religieuse, à la foi de toute leur vie, mon

Dieu! mais il y aurait dans la réunion de ces appréciations mêmes de

quoi me fortifier, si j'avais besoin d'être fortifié au moment de

combattre les attaques du ministère public.

Pourtant, au milieu de toutes ces appréciations de la littérature

contemporaine, il y en a une que je veux vous dire. Il y en a une, qui

n'est pas seulement respectée par nous à raison d'un beau et grand

caractère, qui, au milieu même de l'adversité, de la souffrance, contre

lesquelles il lutte courageusement chaque jour, est non seulement grand

par le souvenir de beaucoup d'actions inutiles à rappeler ici, mais

grand par des œuvres littéraires qu'il faut rappeler parce que c'est là

ce qui fait sa compétence, grand surtout par la pureté qui existe dans

toutes ses œuvres, par la chasteté de tous ses écrits: Lamartine.

Lamartine ne connaissait pas mon client, il ne savait pas qu'il existât.

Lamartine à la campagne, chez lui, avait lu, dans chacun des numéros de

la _Revue de Paris_, la publication de _Madame Bovary_, et Lamartine

avait trouvé là des impressions telles, qu'elles se sont reproduites

toutes les fois que je vais vous dire maintenant.

Il y a quelques jours, Lamartine est revenu à Paris, et le lendemain il

s'est informé de la demeure de M. Gustave Flaubert. Il a envoyé à la

_Revue_ savoir la demeure d'un M. Gustave Flaubert, qui avait publié

dans le recueil des articles sous le titre de _Madame Bovary_. Il a

chargé son secrétaire d'aller faire à M. Flaubert tous ses compliments,

de lui exprimer toute la satisfaction qu'il avait éprouvée en lisant son

œuvre, et lui témoigner le désir de voir l'auteur nouveau, se révélant

par un essai pareil.

Mon client est allé chez Lamartine; et il a trouvé chez lui, non pas

seulement un homme qui l'a encouragé, mais un homme qui lui a dit: «Vous

m'avez donné la meilleure œuvre que j'aie lue depuis vingt ans.»

C'étaient en un mot des éloges tels que mon client, dans sa modestie,

osait à peine me les répéter. Lamartine lui prouvait qu'il avait lu les

livraisons, et le lui prouvait de la manière la plus gracieuse, en lui

en disant des pages tout entières. Seulement Lamartine ajoutait: «En

même temps que je vous ai lu sans restriction jusqu'à la dernière page,

j'ai blâmé les dernières. Vous m'avez fait mal, vous m'avez

littéralement fait souffrir! l'expiation est hors de proportion avec le

crime; vous avez créé une mort affreuse effroyable! Assurément la femme

qui souille le lit conjugal doit s'attendre à une expiation, mais

celle-ci est horrible, c'est un supplice comme on n'en a jamais vu. Vous

avez été trop loin, vous m'avez fait mal aux nerfs; cette puissance de

description qui s'est appliquée aux derniers instants de la mort m'a

laissé une indicible souffrance!» Et quand Gustave Flaubert lui

demandait: «Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que

je sois poursuivi pour avoir fait une œuvre pareille, devant le

tribunal de police correctionnelle pour offense à la morale publique et

religieuse?» Lamartine lui répondait:--«Je crois avoir été toute ma vie

l'homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le

mieux compris ce que c'était que la morale publique et religieuse; mon

cher enfant, il n'est pas possible qu'il se trouve en France un tribunal

pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu'on se soit ainsi

mépris sur le caractère de votre œuvre et qu'on ait ordonné de la

poursuivre, mais il n'est pas possible, pour l'honneur de notre pays et

de notre époque, qu'il se trouve un tribunal pour vous condamner.»

Voilà ce qui se passait hier entre Lamartine et Flaubert, et j'ai le

droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la

peine d'être pesées.

Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience

à moi me dît que _Madame Bovary_ est un bon livre, une bonne action? Et

je vous demande la permission d'ajouter que je ne suis pas facile sur

ces sortes de choses, la facilité n'est pas dans mes habitudes. Des

œuvres littéraires, j'en tiens à la main qui, quoique émanées de nos

grands écrivains, n'ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en

ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me

suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous

dire que lorsque je suis arrivé à la fin de l'œuvre de M. Flaubert,

j'ai été convaincu qu'une coupure faite par la _Revue de Paris_ a été

cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de

joindre mon appréciation à l'appréciation plus élevée, plus éclairée que

je viens de rappeler.

Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les

littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus

distingués, sur l'œuvre dont il s'agit, et sur l'émerveillement qu'ils

ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et

si utile!

Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une

poursuite? Voulez-vous me permettre de vous le dire? La _Revue de

Paris_, dont le comité de lecture avait lu l'œuvre en son entier, car

le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n'y

avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du

1er décembre 1856, un des directeurs de la _Revue_ s'est effarouché de

la scène dans un fiacre. Il a dit: «Ceci n'est pas convenable, nous

allons le supprimer.» Flaubert s'est offensé de la suppression. Il n'a

pas voulu qu'elle eût lieu sans qu'une note fût placée au bas de la

page. C'est lui qui a exigé la note. C'est lui qui, pour son

amour-propre d'auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que

d'un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la

_Revue_, a dit: «Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous

déclarerez que vous avez supprimé»; et alors on convint de la note

suivante:

«La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage

qui ne pouvait convenir à la rédaction de la _Revue de Paris_; nous en

donnons acte à l'auteur.»

Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une

épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici

la première partie, qui n'a pas une seule correction; un mot a été

corrigé sur la seconde:

«Où allons-nous?--où vous voudrez, dit Léon poussant Emma dans la

voiture. Les stores s'abaissèrent et la lourde machine se mit en

route.

«Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place des Arts, le

quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de

Pierre Corneille.

«--Continuez! fit une voix qui sortait de l'intérieur.

«La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette,

emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du

chemin de fer.

«--Non! tout droit! cria la même voix.

«Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta

doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front,

mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en

dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.

«Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de

cailloux secs,--et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.

«Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares,

Sotteville, la grande chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième

halte devant le Jardin des Plantes.

«--Marchez donc! s'écria la voix, plus furieusement.

«Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le

quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le

pont, par la place du Champ-de-Mars, et derrière les jardins de

l'hôpital où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le

long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le

boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le

mont Riboudet jusqu'à la côte de Deville!

«Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle

vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la

Rouge-Mare, et place du Gaillarbois; rue Maladrerie, rue Dinanderie,

devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant

la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière

monumental! De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux

cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de

locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il

essayait quelquefois; et aussitôt il entendait derrière lui partir des

exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux

rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant

par ci par là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de

soif, de fatigue et de tristesse.

«Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les

rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux

ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à

stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close

qu'un tombeau et ballottée comme un navire.

«Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le

soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées,

une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des

déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent

plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges

tout en fleurs.

«Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du

quartier Beauvoisine; et une femme en descendit qui marcha le voile

baissé, sans détourner la tête.

«En arrivant à l'auberge, Mme Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir

la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes,

avait fini par s'en aller.

«Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné sa parole

qu'elle reviendrait le soir même. D'ailleurs Charles l'attendait; et

déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est pour bien

des femmes comme le châtiment tout à la fois et la rançon de

l'adultère[46].»

[46] Page 335.

M. Flaubert me fait remarquer que le ministère public lui a reproché

cette dernière phrase.

_M. l'avocat impérial._--Non, je l'ai indiquée.

_Me Senard._--Ce qui est certain, c'est que s'il y avait un reproche, il

tomberait devant ces mots: «le châtiment tout à la fois et la rançon de

l'adultère». Au surplus, cela pourrait faire la matière d'un reproche

tout aussi fondé que les autres; car dans tout ce que vous avez

reproché, il n'y a rien qui puisse se soutenir sérieusement.

Or, messieurs, cette espèce de course fantastique ayant déplu à la

rédaction de la _Revue_, la suppression en fut faite. Ce fut là un excès

de réserve de la part de la _Revue_; et très certainement ce n'est pas

un excès de réserve qui pouvait donner matière à un procès; vous allez

voir cependant comment elle a donné matière au procès. Ce qu'on ne voit

pas, ce qui est supprimé ainsi paraît une chose fort étrange. On a

supposé beaucoup de choses, et beaucoup de choses qui n'existaient pas,

comme vous l'avez vu par la lecture du passage primitif. Mon Dieu,

savez-vous ce qu'on a supposé? Qu'il y avait probablement dans le

passage supprimé quelque chose d'analogue à ce que vous aurez la bonté

de lire dans un des plus merveilleux romans sortis de la plume d'un

honorable membre de l'Académie française, M. Mérimée.

M. Mérimée, dans un roman intitulé _la Double méprise_, raconte une

scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n'est pas la localité de

la voiture qui a de l'importance, c'est, comme ici, dans le détail de ce

qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l'audience, je

ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions

écrit la moitié ou le quart de ce qu'a écrit M. Mérimée, j'éprouverais

quelque embarras dans la tâche qui m'est donnée, ou plutôt je la

modifierais. Au lieu de dire ce que j'ai dit, ce que j'affirme, que M.

Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je

dirais: la littérature a ses droits; M. Mérimée a fait une œuvre

littéraire très remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile

sur les détails quand l'ensemble est irréprochable. Je m'en tiendrais

là, j'absoudrais et vous absoudriez. Eh! mon Dieu! ce n'est pas par

omission qu'un auteur peut pécher en pareille matière. Et d'ailleurs,

vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon

client, lui, s'était contenté de faire une course, et que l'intérieur ne

s'était révélé que par «une main nue qui passa sous les petits rideaux

de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au

vent et s'abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ

de trèfles rouges tout en fleurs»; comme mon client s'était contenté de

cela, personne n'en savait rien et tout le monde supposait--par la

suppression même--qu'il avait dit au moins autant que le membre de

l'Académie française. Vous avez vu qu'il n'en était rien.

Eh bien, cette malheureuse suppression, c'est le procès! c'est-à-dire

que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de

surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique,

quand on a vu cette coupure, on s'est tenu en éveil. Je suis obligé de

l'avouer, et messieurs de la _Revue de Paris_ me permettront de dire

cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait

le donner avant qu'on montât dans le fiacre; couper après, ce n'était

plus la peine. La coupure a été très malheureuse; mais si vous avez

commis cette petite faute, messieurs de la _Revue_, assurément vous

l'expiez bien aujourd'hui.

On a dit dans les bureaux: prenons garde à ce qui va suivre, et quand le

numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des

bureaux ne sont pas obligés de tout lire; et quand ils ont vu qu'on

avait écrit qu'une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont

effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu'à la différence de nos

grands maîtres, M. Flaubert ne s'est pas donné la peine de décrire

l'albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n'a pas dit comme un

poète que nous aimons:

Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur,

Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur,

Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,

De sa nudité seule embellie et parée,

Quand nos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller

La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller[47].

[47] Poème intitulé _la Lampe_.

Il n'a rien dit de semblable à ce qu'a dit André Chénier. Mais enfin il

a dit: «Elle s'abandonna... Ses vêtements tombèrent.»

Elle s'abandonna! Et quoi! toute description est donc interdite? Mais

quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l'avocat impérial n'a

pas tout lu. Le passage qu'il incrimine ne s'arrête pas où il s'est

arrêté; il y a le correctif que voici:

«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces

lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de

ces bras quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre qui semblait

à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer[48].»

[48] Page 385.

Dans les bureaux on n'a pas lu cela. M. l'avocat impérial tout à l'heure

n'y prenait pas garde. Il n'a vu que ceci: «Puis elle faisait d'un seul

geste tomber ensemble tous ses vêtements», et il s'est écrié: outrage à

la morale publique! Vraiment il est par trop facile d'accuser avec un

pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous

la main de M. l'avocat impérial! Quel est celui qui échapperait à une

condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots,

on s'avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser

la morale ou la religion?

La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la

résistance, avait été celle-ci: «Il n'y a qu'une seule chose à faire:

imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier,

l'œuvre telle qu'elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène

du fiacre.» J'étais tout à fait de son avis, c'était la meilleure

défense de mon client que l'impression complète de l'ouvrage avec

l'indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus

spécialement prié le tribunal de porter son attention. J'avais donné

moi-même le titre de cette publication: _Mémoire de M. Gustave Flaubert

contre la prévention d'outrage à la morale religieuse dirigée contre

lui_. J'avais écrit de ma main: _Tribunal de police correctionnelle,

sixième chambre_, avec l'indication du président et du ministère public.

Il y avait une préface dans laquelle on lisait: «On m'accuse avec des

phrases prises çà et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu'avec

mon livre.» Demander à des juges la lecture d'un roman tout entier,

c'est leur demander beaucoup; mais nous sommes devant des juges qui

aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront

devant aucune fatigue; nous sommes devant des juges qui veulent la

justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce

d'hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J'avais dit à M.

Flaubert: «Envoyez tout de suite cela à l'impression, et mettez au bas

mon nom à côté du vôtre: SENARD, _avocat_.» On avait commencé

l'impression; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous

voulions faire tirer; l'impression marchait avec une rapidité extrême,

on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense

de continuer l'impression, non pas d'un livre, mais d'un mémoire dans

lequel l'œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives! On a

réclamé au parquet de M. le procureur impérial,--qui nous a dit que la

défense était absolue, qu'elle ne pouvait pas être levée.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 1 (of 8): Madame Bovary · 第 50 / 62 题