BOUDOIR

A droite, au fond du cabinet de japonaiseries, une porte enlevée

livre passage dans un petit boudoir pas beaucoup plus large que la

porte-fenêtre ouvrant sur le balcon du boulevard Montmorency. Le

boudoir est laqué en noir, et au plafond sur un carré de soie jaune, la

princesse Mathilde a jeté des oiseaux et des fleurs aquarellés dans le

goût japonais. Une robe de crêpe de Yédo, brodée en or et en soie, au

fond gorge de pigeon et commençant et mourant dans du violet, recouvre

un petit divan appuyé au mur. Sur les parois sombrement luisantes,

entre de gaies et claires porcelaines de la Chine, provenant des ventes

de doubles qu'a faites le Musée de Dresde, sont accrochés seulement

trois objets de haut goût.

Le premier est un immense _foukousa_ représentant, sur un morceau de

velours noir, une double et noueuse tige de bambou brodée en or: une

broderie, dont l'originalité distinguée est due à la grandeur du dessin

et à l'opposition à peine sensible de l'or vert des feuilles et de l'or

rouge des tiges. Il est signé: _Kakou-Leï_.

Le second figure sur un panneau de laque une branche de magnolia

en fleurs, dans un vase de bronze vert, fouetté d'or. Les fleurs sont

sculptées en ivoire, et les boutons en formation sont composés de

fragments de jade un peu transparents, pris dans les tons les plus

frais de la nature, et le vase en bronze vert, le sculpteur a su en

faire, au moyen de matières ignorées, un trompe-l'œil qui pose, en

sa légère saillie, sur un vrai pied de bois de fer. D'un côté, il y a

une grenade entr'ouverte sous son semblant d'écorce de carton pourpré,

et dont le rose aqueux, où baignent ses pépins, est rendu avec un art

inimitable par de la nacre. De l'autre côté sont une petite théière

en boccaro, une tasse de faïence de Satzuma sur sa soucoupe en bateau

de métal, obtenus avec le boccaro, la faïence, le métal ou je ne sais

quoi. Ce tableau sculpté est intéressant comme un spécimen du soin, de

la perfection, de la menue et infinie imagination d'art apportés par

l'artiste à tous les détails de son œuvre. C'est ainsi que le cadre

en bambou, exécuté là-bas, montre, près de l'intersection des nœuds,

de petites pousses, des folioles en ivoire découpé, et coloriées, et

jouant les jeunes pousses, et qu'un escargot, d'un glaireux à jeter par

la fenêtre, monte, les cornes rigides, le long du cadre du bas-relief.

Ce tableau porte deux cachets que n'a pu déchiffrer M. Otsouka.

Le troisième objet est un tapis de soie persan du seizième siècle, le

_desideratum_ des peintres-banquiers, la chose d'industrie artistique

qui vous laisse hésitant, si elle n'est vraiment pas de l'art, et

si elle ne vaut pas le plus beau tableau de fleurs, enfin la loque

_radieuse_ par excellence. N'ayant jamais pu réunir assez d'argent

pour acheter _de ça_, je m'étais dédommagé en en créant un, dans

LES FRÈRES ZEMGANNO, quand un de ces hasards étranges m'a mis face

à face avec l'original du tapis de fantaisie, que j'avais inventé

pour les siestes de la Tompkins. C'était bien le morceau de velours

ras, tissé dans le lumineux et la tiède tendresse de l'or bruni, de

l'argent éteint, du bleu lapis-lazuli. Et elle était si séduisante,

la bordure de ce tapis au vert, qui était à la fois une couleur de

mousse et d'émeraude, et où couraient des branchages d'un pâle et

presque imperceptible violet d'améthyste! Et le fond étalait un si

harmonieux ton d'or de paille, d'or chaud de nattes de Manille, avec

dessus des rinceaux si maladivement bleus, blancs, jaunes! Et chaque

secousse de la main du marchand, dans le tapis de soie, glaçait d'un si

éblouissant givre les douces colorations se cassant avec des brillants

micacés! Je ne pus résister. Au fond, si mon tapis, je l'ai payé cher,

fort cher, j'ai, pour me consoler, la croyance, l'illusion, si l'on

veut, que tout au plus une soixantaine de ces tapis,—on les dit tous

venir d'une bataille dans laquelle les bagages du shah auraient été

pris par les Turcs,—oui, tout au plus une soixantaine sont dispersés

en Europe. Pourquoi n'étais-je pas à Constantinople, le lendemain

de l'incendie du vieux Sérail? J'aurais pu aussi bien que M. Gutun,

parmi les objets jetés la veille par les fenêtres, acheter au bazar,

moyennant 112 francs, soit 56 francs pièce, les deux merveilleux tapis

aux suaves couleurs, entremêlées de vers d'argent chantant la femme

et le vin,—ces tapis dont on demanderait de chacun 25,000 francs,

aujourd'hui?

A l'heure présente, c'est bizarre, quand je me prépare à écrire un

morceau, un morceau quelconque, un morceau où il n'entre pas le moindre

bric-à-brac, pour m'entraîner, pour me monter, pour faire jaillir le

styliste, de l'écrivain paresseux et récalcitrant à l'arrachement

douloureux du style, j'ai besoin de passer une heure dans ce cabinet

et ce boudoir de l'Orient. Il me faut me remplir les yeux de la patine

des bronzes, des ors divers des laques, des irisations des flambés,

des éclairs des matières dures, des jades, des verres colorés, des

chatoiements de la soie des foukousas et des tapis de Perse, et ce

n'est que par cette contemplation d'éclats de couleur, par cette vision

excitante, irritante pour ainsi dire, que peu à peu, et,—je le répète

sans que cela ait aucun rapport avec le sujet de ma composition,—je

sens mon pouls s'élever, et tout doucement venir en moi cette petite

fièvre de la cervelle, sans laquelle je ne puis rien écrire qui vaille.

Mais l'excitation produite par le bibelot de lumière obtenue, et le

moment arrivé pour me mettre au travail, j'ai besoin pour écrire de me

trouver dans une pièce qui n'ait rien aux murs, et que j'aimerais toute

nue et blanchie à la chaux.

La maison d'un artiste, Tome 2 · 第 45 / 53 题