EFFETS PRÉCIEUX.

Un coq d'or pur, apporté de la Chine qui avait appartenu à l'empereur

Genso-Koté (Han-kao-tsou).

Un tableau peint par l'empereur Kiso-Koté, représentant un coq et une

poule, et jugé hors de prix.

Une natte pour servir de jalousie faite de corail rouge[86].

[86] Ces jalousies, qu'on place, en Chine et au Japon, devant

les portes et les fenêtres pour empêcher les insectes d'entrer,

et qu'on appelle _lien-tsée_, sont fabriquées souvent de

matières précieuses. Dans la collection envoyée du Japon

à l'Exposition universelle de 1867, il y avait une de ces

jalousies en perles de cristal taillé de diverses couleurs,

formant un paysage.

Deux tuiles du palais de l'empereur Kan.

Quatre tuiles du palais de l'empereur Koo-ko-te (Soung-Kao-tsou).

Trois lettres de l'officier du Daïri, le fameux écrivain Teïka[87].

[87] La beauté de l'écriture a une très grande importance

au Japon, et quand on reconstruisit, en 977, le palais du

Daïri, entièrement détruit par un incendie, le mémorialiste

japonais rappelle que les _gakf_, les inscriptions sur les

planchettes au-dessus des portes, ont été tracées au pinceau

par Fousiwara-no-Soukemasa, célèbre en Chine même pour sa belle

écriture.

Un poids en or, pesant sept cent cinquante taels, que Taïko avait donné

en présent à un de ses parents.

Un encensoir d'or en forme de chariot.

Seize figures de moineaux d'or et d'argent.

Treize petites idoles d'or.

Un chaudron d'or.

Un vase d'or pour faire bouillir l'eau.

Deux tasses à thé en or.

Trois boîtes à thé en or.

Un chapelet de cent vingt-huit grains de corail rouge, dont cent huit

de la grosseur d'un œuf de pigeon et vingt de moindre grosseur.

Dix branches de corail.

Cinq tasses à thé en argent.

Sept soucoupes faites du bois de _calamback_ (bois d'aigle, que les

Japonais tirent du Cambodge et de la Cochinchine et qu'ils payent au

poids de l'or)[88].

[88] Voici une note curieuse sur l'importance du bois de

calambac: «Selon la tradition, une grosse pièce de bois de

calambac fut jetée, pendant une tempête, sur le rivage de

Sakaï, bourg situé à peu de distance d'Osaka. On la conserve

dans le temple de Tô-daï-si. Lorsque le Shogun désire en avoir

un morceau, il s'adresse au Daïri, qui lui en accorde un de la

grosseur d'un pouce carré. Il y envoie deux officiers de sa

cour, sous les yeux desquels le morceau est scié, et inscrit

sur les registres du temple.»

Un damier avec les dames d'or et d'argent dans une caisse de bois

d'ébène.

Un grand encrier chinois enrichi d'une pierre précieuse.

Un magnifique pot à l'eau chinois.

Vingt-huit fermiers à carreaux.

Quarante-huit tapis ayant chacun trente pieds de long et dix-huit pieds

de large.

Cinq cents tapis plus petits.

Trois cent trente tableaux japonais différents.

Cent soixante-dix sabres de toutes longueurs.

Trente-sept piques ou sabres.

Trois harnais de cheval[89].

[89] _Mémoires et anecdotes des Djogouns_, par Titsingh,

publiés par Abel de Rémusat, 1820.

Au fond, parmi les vieilles choses du Japon qui ne sont pas des objets

chinois ou des imitations imparfaites de chinoiseries, qu'est-ce que

vous trouvez? Des bronzes, sans conteste, inférieurs aux bronzes

chinois, des peintures d'un primitif baroque, des laques que je

crois, jusqu'à preuve du contraire, inférieurs aux laques de choix

des dix-sept et dix-huitième siècles, et en dernière ligne cette

porcelaine or, rouge et gros bleu, ce _vieux Japon_ qui n'est pas

sans mérite, mais d'une monotonie désespérante[90]. Mais tout ce que

j'aime, tout ce que je vois aimer par ceux dont j'estime le goût:

les bronzes qui ont la mollesse de la cire, les peintures au dessin

de nature, les broderies qui sont de tendres et chatoyants tableaux,

les délicates ciselures du fer, la décoration enchanteresse des

Satzuma, les jolis travaux d'incrustations dans le bois, tout cela,

à l'exception des laques, est moderne, oui moderne, n'a pas plus de

quatre-vingts ans, appartient enfin au dix-neuvième siècle. Les plus

souples bronzes sont de bronziers morts il y a vingt, trente, quarante

ans. Et à quelle époque remonte la statue de Ban Kurobioë par Murata

Shosaburo Kunihissa, possédée par M. Cernuschi, la seule pièce de

bronze qui puisse entrer en comparaison avec la grande sculpture

de notre antiquité? A la fin de Louis XVI, peut-être à la période du

Directoire. Combien de gardes de sabres, à la rondissante facture,

après le déchiffrage de la signature de l'armurier, se sont trouvées

des ciselures ne remontant pas à plus de vingt-cinq ans! Qui oserait

affirmer que les plus vieux foukousas ont plus d'un demi-siècle? Et

les bols de Satzuma achetés par les amateurs les plus difficiles, à

quelle date remontent-ils? Enfin même, les boîtes à médecine et les

étuis de pipes à luxueuse ornementation, seraient, au dire de certaines

personnes bien renseignées, de création assez récente. En un mot,

l'objet d'art original, l'objet d'art bien japonais ne semble né là-bas

qu'à la suite de la révolution introduite dans le dessin par O-kou-sai,

et de son affranchissement de l'art chinois[91], et de son retour à la

nature, vue pour la première fois par un œil japonais.

[90] Il y a bien encore l'ancien Japon _première qualité

coloriée_; mais est-ce bien sûr que ce vieux Japon ne soit pas

une imitation d'un plus vieux Chine?

[91] A la note envoyée par le Japonais Narushima à M. Bergerat,

un livre tout récemment publié en Angleterre: «Fuyaku

Hiyokukei: A hundred views of Fuji (Fusi-yama) par E. Dickins,

London 1880», ajoute quelques renseignements sur la vie et

l'œuvre d'O-kou-sai.

O-kou-sai serait né en 1760, et aurait eu pour père un

fabricant de miroirs de métal, nommé Nakajima Isé. On trouve,

dans le travail de M. Dickins, la confirmation des nombreux

changements de noms de l'artiste, et entre autres de son

premier nom d'Hotteyimon Miuraya, venant de la maison de Honjo,

le quartier de Yédo, où il était né, et encore de son nom de

Saitô, sous lequel il est désigné dans le quatrième cahier

du MANGUWA. Le livre anglais parle également des nombreuses

illustrations des romans de son ami Bakin, le Walter Scott du

Japon, et dont il illustra le «Satomi Hakenden» en quarante

volumes. O-kou-sai serait mort, d'après M. Anderson, en

1849, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, mais la publication

du _Fusi-yama_ en 1834, annoncée comme une publication de

_feu_ O-kou-sai, dément cette assertion, et doit faire

adopter la tradition qui le fait mourir en 1834, à l'âge de

soixante-quatorze ans.

O-Kou-sai est le fondateur de l'école de Katsushika, dont les

productions _ukijo-yé_ peuvent se traduire par «les peintures

du monde passant». L'œuvre capitale d'O-kou-sai, publiée entre

1810 et 1820, est sa suite des quinze cahiers (n'est-ce pas

quatorze?) portant pour titre: MANGUWA, ou Esquisses de premier

coup.

Les préfaces en tête de chacun de ces cahiers sont curieuses,

et je vais en donner quelques extraits. Voici la préface du

premier cahier: «L'apparence extérieure et les gestes des

hommes rendent abondamment l'expression de leurs sentiments de

joie et de désappointement, de souffrance et de réjouissance.

Les collines et les torrents, et les arbres et les herbes,

ont également chacune une nature particulière. Et en même

temps, les bêtes, les oiseaux de l'air, les insectes, les

reptiles, les poissons, contiennent tous en dedans d'eux une

essence vitale, propre à chacun d'eux, qui réjouit nos cœurs,

lorsque nous reconnaissons une telle abondance de joie et de

bonheur dans le monde. Cependant, avec les changements de

lieux et de saisons, tout s'évanouit, tout disparaît. Comment

donc transmettre aux âges futurs, et porter à la connaissance

des hommes, éloignés par des milliers de lieues, l'esprit

et la forme de toute la joie et le bonheur que nous voyons

remplissant l'univers? L'art seul peut perpétuer la réalité

vivante des choses du monde, et le vrai art, le seul qui habite

les hauteurs du génie! Le rare talent d'Hokusai est connu par

tout le pays. Cet automne, pendant son voyage vers l'Ouest, le

Maître, par une bonne fortune inespérée, a visité notre ville,

et là, pour le délice des deux hommes, a fait la connaissance

de Bokusen de Gekko (Maison du clair de lune), sous le toit

duquel plus de 300 compositions furent projetées et exécutées.

Les choses du ciel et de Boudha, la vie des hommes et des

femmes, oui même les oiseaux et les bêtes, les herbes et les

arbres, tout fut essayé, et le pinceau du maître retraça

toutes les phases et toutes les formes de l'existence. Depuis

quelque temps le talent de nos artistes diminuait, la vie et

le mouvement manquaient à leurs productions, et leur exécution

était de beaucoup inférieure à leurs conceptions. On ne

manquera pas de reconnaître l'admirable puissance des esquisses

présentées ici, toutes ébauchées qu'elles soient. Le Maître

a essayé de donner la vie à tout ce qu'il a peint, et son

succès éclate dans la joie et le bonheur qu'il a si fidèlement

exprimés. Qui pourra ajouter à son œuvre? Pour l'étudiant

aspirant à l'art, cette collection est un guide, un instrument

inestimable. Le titre de _Manguwâ_, esquisses de premier coup,

a été choisi par le Maître lui-même. «_Écrit par Keijin de la

maison Hanshu à Beroka en Owari_ (dans l'année 1812) pendant la

période _Bankuwa, au temps où les lettres florissaient_.»

Le préfacier du cinquième cahier dit: «La fleur des jardins de

pruniers, la fleur de cerisier de Sudadzutsumi, les festons de

fuji (wistaria) de Kamedo, les fleurs de hadji (lespedeza) de

Yanagishima (l'île des Saules), les asters et les chrysanthèmes

de Tarashima (l'île des Temples), ces cinq lieux de plaisance

bien connus à Katsushika, sont visités par des foules, dans

les saisons de floraison du printemps et de l'automne, qui

remplissent les chemins, discutant, par petits groupes, les

beautés qu'ils viennent de contempler. Par là demeure le Maître

Hokusai, depuis son enfance; et sa renommée est maintenant

tellement répandue que sa gloire est arrivée à surpasser

celle de toute la fragrance des cinq jardins dans toute leur

floraison.»

Le préfacier du septième cahier dit: «Ils me disent comme quoi

ils ont traversé hier le Fukagava à Hirohata, où les hommes

prient le dieu Tametomo, comme quoi ils sont allés aujourd'hui

écouter le coucou, s'ébattant parmi les arbustes de Asaji-hara

et Hashiba, et me parlent de beaucoup d'autres choses

agréables. Et maintenant mes amis voudraient bien que je me

lève de mon siège près de la fenêtre, où j'ai paressé toute la

journée, pour m'en aller avec eux..... Doucement, doucement...,

je suis debout et parti... Je vois les innombrables feuilles

vertes trembloter à la cime des arbres feuillus, j'observe

les nuages floconneux dans le ciel bleu, se groupant

fantastiquement en toutes sortes de formes déchirées... Je

marche, de-ci de-là, indolemment, sans volonté et sans but...

A présent je traverse le pont des Singes, et j'écoute comme

l'écho renvoie les cris sauvages des grues... Me voici dans

le champ de cerises d'Owari... A travers les brouillards qui

traînent sur les rivages de Miho, je vois les célèbres pins de

Suminoye... Maintenant je suis debout en tremblant sur le pont

de Kameji, et je regarde avec étonnement la gigantesque plante

de fuki (pétasites)... Ceci est le rugissement de la cataracte

vertigineuse d'Ono... Un frisson me traverse. Ce n'est qu'un

rêve que j'ai rêvé, couché près de la fenêtre, avec ce volume

du Maître, comme oreiller sous ma tête.»

Enfin, dans le huitième cahier du MANGUWA, le préfacier fait

dire, par Hokusai, à ses élèves qui lui demandaient de publier

ses croquis pour leur instruction: «On n'enseigne pas l'art,

vous n'avez qu'à copier la nature pour devenir un artiste.»

Et pour moi, c'est seulement en toutes les dernières années du siècle

dernier, et dans les cinquante premières années du siècle actuel,

qu'ont été fabriquées, toujours à l'exception des laques, les

originales japonaiseries où l'élément européen n'a pas eu encore le

temps de s'introduire, et qui ont eu la fortune d'être exécutées et

parfaites par la vieille génération d'ouvriers anciennement aux

gages des princes[92], et qui ont mis au service d'O-kou-sai et du

groupe d'artistes dans tous les genres, évoluant autour du novateur,

une main-d'œuvre qui ne s'est jamais peut-être rencontrée chez

aucune nation.

[92] Cette génération, dont il reste encore quelques

octogénaires, est en train de s'éteindre tous les jours;

et quand elle sera complètement enterrée, la main-d'œuvre

_artiste_ n'existera plus au Japon.

Maintenant ces objets de 40, de 50, de 60 et bien rarement de 100

ans, ces objets choisis, triés, et qu'il est même bon de payer cher,

ces objets qui possèdent une qualité que n'a pas l'objet chinois,

_l'amusant_, ces objets, il faut le dire bien haut, sont merveilleux,

uniques, incomparables, et tels qu'ils doivent sortir de l'imagination

et des doigts de ce peuple artiste jusqu'au dernier des hommes, et où

le paysan n'ayant pas que des yeux comme le nôtre pour sa récolte, avec

deux ou trois pierres, se crée dans son champ une cascatelle, y plante

un abricotier à fleurs doubles[93], et jouit, des heures entières, de

la floraison de son arbuste au-dessus de la musique de l'eau, ainsi

qu'un peintre et un poète.

[93] _Promenade autour du monde_, par le baron de Hübner,

Hachette, 1873.

La maison d'un artiste, Tome 2 · 第 44 / 53 题