dessinés par les rinceaux d'un cadre rocaille, est posé un grand
vase de jade verdâtre, aux anses formées par des têtes de dragons
aux yeux en cristal de roche, et sous lesquels se détachent des
anneaux mobiles. La panse de ce vase aplati, forme un damier losangé
aux dessins gravés et dorés, relevé d'un cloutis dont chaque tête de
clou est un petit morceau de corail. Ce vase, de 36 centimètres de
hauteur, formé d'un seul morceau, et avec son décor d'une opulence un
peu barbare, avait été l'objet de ma convoitise le jour de l'ouverture
de l'Exposition. On me l'avait fait 2,000 francs. Mais, au moment de
retourner dans son pays, son possesseur, Tien-Pao, le Chinois à demi
décapité par les Tai-ping, le dévôt musulman qui passa six mois à
Paris, sans manger de viande, faute de trouver un boucher tuant les
bêtes selon le rite de sa religion, Tien-Pao me laissait son vase de
jade à 800 francs.
Le complément de la garniture de la cheminée est fait avec des
_flambés_. Cette poterie à l'aspect de porphyre, d'agate, de jade,
je l'avoue, est une de mes passions. Un singulier phénomène qui se
passe au dedans d'un collectionneur de porcelaines, et mon histoire
est celle de beaucoup d'amateurs. Nous commençons par aimer les
porcelaines décorées, puis peu à peu le goût se déplace et va à des
porcelaines, qui n'ont pour elles que la beauté de la matière. On
s'éprend alors des _blancs_ pâte tendre, des _bleus turquoise_, des
_violets aubergine_, et, de là, il n'y a qu'un pas pour se passionner à
l'endroit de ces porcelaines ou de ces faïences qui semblent enfermer
le marbré d'un papier _peigne_ dans une gemme. Les Chinois, ces curieux
de pierres dures, sont très sensibles à ces fabrications appelées
_yao-pien_ (transmutations), à ces métamorphoses d'une porcelaine
en un semblant de matière précieuse: métamorphoses obtenues par des
combinaisons hasardeuses de feu, de flambage, de courants d'oxygène
faisant passer le rouge de cuivre par le violet, par le bleu, par le
vert, en des colorations chatoyantes et voltigeantes, et d'autant plus
appréciées par les collectionneurs de l'Empire du Milieu, me disait
M. Frandin, qu'elles ressemblent aux langues de feu qui ont léché le
vase pendant la cuisson. Et remarque qui a son intérêt: les Chinois
ne se sont pas contentés de copier les vrais porphyres, les vraies
agates, les vrais jaspes; avec leur aptitude à trouver leur _beau_ dans
toutes les choses de la nature, et les plus éloignées de celles qui
nous fournissent des modèles, et que n'aurait jamais songé à copier un
potier de l'Occident, ils ont tenté dans le jaspe, l'agate, le porphyre
de leurs porcelaines, de rendre le _foie de porc_, le _poumon de
mulet_, le _mucus_ du nez, autrement dit la morve.
Je me trouve posséder quelques _flambés_ d'une qualité exceptionnelle.
C'est d'abord une grande coupe, à la forme d'une pêche de longévité,
et dont la dominante est une pourpre vineuse, dans laquelle se voient
changeant de couleurs, sous les jeux de la lumière, des coulées de
vert-de-gris, de grandes macules jaunes noyées dans du violet, des
gouttelettes figées de vert émeraude, des agatisations de bleu lapis
en de sombres rouges, veinés comme de la racine d'acajou; le tout
éclaboussé d'une poussière de lumière qu'on dirait soufflée. Et toutes
ces couleurs à l'assemblage à la fois heurté et harmonique,
ressemblent à la palette d'un coloriste montrée sous un morceau de
glace. Puis c'est une jatte, où l'émail se répand et se déverse en
ondes violettes, vertes, bleuâtres, s'arrêtant comme des congélations
au bas d'une fontaine, ou mourant, avec, au bout de chacune, un peu de
blanc floconneux, pareil à l'écume d'un flot qui se brise, et cela sur
un fond sale couleur de l'eau verdâtre et brunâtre du purin. Dans cette
jatte, on croirait que les ondes qui la recouvrent, ont été posées
après une première cuisson de la pièce sous couverte, couverte qui est
irrégulièrement craquelée et dont le craquelage est peut-être dû au
_tsoui-yeou_, au célèbre émail craquelant? C'est encore un petit godet
à laver les pinceaux, de forme carrée, et décoré d'un dragon, qui est
une imitation complète de lapis-lazuli, avec, sur le bleu foncé de la
masse, les vermicellures bleu tendre de la pierre, et même les taches
brunâtres et pourprées des corpuscules de terre incorporés à la surface.
Les quatre _flambés_ qui garnissent les deux côtés de la cheminée sont:
Un grand flacon à pans carrés, où sur un fond de pourpre brunâtre,
passant dans de certaines parties à de l'azur, est répandue toute une
fine poussière vert-de-grisée.
Une gargoulette à trois goulots d'un bleu lapis profond à veinules
bleues claires, et semée de taches mordorées.
Une bouteille où le violet aubergine se dégrade en pourpre,
traversée de fumées agatisées de couleur bleue. Un cornet octogone,
dont le fond blanc jaunâtre est sillonné de lavures bleues, violettes,
roses couleur rubis, qui s'arrêtent en _gouttes de suif_ sur le pied.
Les beaux, les vieux _flambés_, vous ne vous tromperez pas à leur
apparence marmoréenne qui n'a rien de l'aspect _carton_ des modernes.
Et je ne m'y trompais guère, quand M. du Sartel m'a donné un moyen
mécanique de les reconnaître à quelques exceptions près, car il y a
en ces choses toujours des exceptions. Le craquelé dans les flambés
modernes est à fleur de couverte, il a le fendillement vitreux,
l'étoilement d'un carreau fraîchement cassé, tandis que, dans les
_flambés_ anciens, la craquelure est profonde et noirâtre.
De l'autre côté de la cheminée, sur un tabouret en bois de fer, est
posé un _chibatchi_ (le brasero pour fumeur), ce petit meuble d'usage à
toute minute, et l'objet aimé qu'avant tout autre, dans un incendie, un
pauvre diable de Japonais se met à emporter.
Le couvercle à jour, avec un passage pour la pipette japonaise, est
formé par le découpage sculpté d'un fong-hoang dans un morceau de
cuivre rouge, de ce cuivre dont Thunberg attribue l'éclat exceptionnel
au coulage du métal dans l'eau, procédé qui n'appartient qu'au fondeur
de cuivre japonais. Le rebord du couvercle où sont gravés des nuages,
est semé de distance en distance de trois fleurettes d'argent
en relief. La panse du chibatchi, qui est de bronze, représente,
dans une grecque, de grands arbres dessinés par un ton de rouille,
avec feuillage en étoiles niellées d'argent, et sous lesquels errent
des daims fantastiques qui évoquent l'idée des daims familiers de
Kin-kwa-san, parmi les grands _sugni_ de cette île-forêt, apparaissant
comme un bateau chargé de verdure, tant son feuillage, dit un voyageur,
la recouvre jusqu'aux pieds. Ce brasero, auquel est fixé un pied de
laque rouge, vient de la vente du duc de Morny.
Je possède quelques autres chibatchi: l'un, en bronze jaune, a une
anse mobile formée d'un dragon à la coléreuse tourmente du corps,
se dressant au-dessus d'un couvercle ajouré de fleurs ornementales.
Il offre un charmant contraste: tandis que la partie supérieure est
toute sculptée, ciselée, les huit pans de sa partie inférieure sont
complètement planes et nues.
Et c'est un autre chibatchi fait d'un bois rare et dont la blonde
nuance de citronnier est flammée de grandes taches naturelles qui
ressemblent à des parties brûlées. Son revêtement de cuivre intérieur
est surmonté d'un couvercle en bronze figurant un fouillis de roseaux
délicatement évidés, avec des parties frottées d'or.
Un brasero plus précieux que celui-ci, et dont on a enlevé le récipient
de métal, est une sorte de petite cage carrée, formée par une palissade
de planchettes, plaquées du plus beau bois tigré et satiné, sur
lesquelles sont jetés, moitié à jour, moitié appuyés aux planchettes,
des rameaux d'arbustes à fleurs, des bouquets de chrysanthèmes, de
petites raves en nacre, aux feuilles en ivoire colorié en vert. On ne
peut se faire une idée du soin et de la perfection du travail: les
plats et le haut de chacune de ces petites planchettes inégales et
formant des compartiments à jour variés, sont décorés d'une grecque
incrustée en ivoire, et le fond qui s'enlève, est recouvert d'une
marqueterie d'hexagones en bois brun, rouge et bois mordoré, d'une
perfection qui rappelle les petites tables à ouvrage de Riesener.
Au-dessus du chibatchi de bronze se trouve, appliqué contre le mur, un
grand plat de laque rouge du Japon, sur lequel sont modelés, avec des
pâtes de couleur au milieu de chauves-souris aux ailes déployées, des
chrysanthèmes d'or: les chrysanthèmes qu'on effeuille sur le saki des
libations, et dont l'effeuillement doit allonger la vie des buveurs.
Au Japon, le saki chauffé au bain-marie dans des flacons de porcelaine,
on le boit chez tout le monde dans de petites coupes de laque rouge,
représentant les paysages et les villes les plus remarquables du
Tokaïdo, on le boit chez les gens riches dans des coupes faites de la
nacre, de l'héliotis montée en filigrane d'argent, mais on le boit
encore, certains jours, dans d'immenses coupes, en forme de boucliers,
et tout semblables à mon plateau, et qu'on passe autour de la table,
en se portant des défis, et en chantant des rondes qui remontent au
huitième siècle, et surtout la ronde de Daïnagong Ootomo, le
célébrateur du saki et du vin doux d'Osaka:
«Dites-moi quel était le sage qui a déclaré que le vin était une sainte
chose?»
Combien il a dit vrai! Y a-t-il rien de plus précieux au monde?
Si je n'étais un homme, je voudrais être un tonnelet!
Et des deux côtés de la fenêtre, donnant sur le boulevard Montmorency,
et sur la muraille en retour, faisant face à la cheminée, des foukousas
aux riches broderies sur les nuances les plus tendres.
Au milieu de ce dernier panneau, un meuble dont la partie supérieure
forme une longue et étroite vitrine, renferme la fleur de la curiosité,
le dessus du panier que MM. Sichel et Bing reçoivent depuis cinq ou six
ans: petits objets précieux de matière dure, d'or, d'argent, d'ivoire,
d'écaille,—triés au déballage des caisses.
D'abord c'est une réunion de tabatières chinoises en forme de flacons,
dont le bouchon est adapté à une petite spatule, à l'aide de laquelle
le priseur retire une pincée de tabac, qu'il renifle dans le creux
formé au-dessus de son poignet par son pouce raidi.
Ces tabatières-flacons sont très appréciées à Pékin, où M. de Butsow,
ministre de Russie, et M. Von Brandt, ministre d'Allemagne, ont formé
des collections, dont la dernière, estimée 30,000 francs, est
aujourd'hui au Musée de Berlin. Ces tabatières sont généralement
en porcelaine décorée, représentant des bouquets de pivoines, des
gros-becs dans des pêchers en fleurs, des jeux d'enfants, etc.
Quelques-unes, également peintes, ont des reliefs colorés figurant des
papillons, des échelles de crabes attachés à cette plante marine, au
bout de laquelle on les porte au marché, figurant l'enguirlandement
d'un feuillage de calebasse aux petites gourdes, etc. Les plus estimées
de ces tabatières, taillées dans la pierre dure, sont en cornaline
avec des caractères porte-bonheur sculptés, en jade incisé de rouleaux
d'écriture attachés par des cordelières, en cristal de roche imitant le
clissage d'un petit flacon d'osier, en pierre schisteuse onyx, nuancée
des plus belles marbrures, en agate, où le goût baroque du lapidaire
trouve dans une tache le dessin d'un canard mandarin[66].
[66] Il y a des tabatières anciennes en cristal de roche
agatisé, où sont des herborisations en forme de poils; des
faussaires chinois en font maintenant de modernes où ces
herborisations sont faites avec de vrais poils d'animaux collés
à l'intérieur, et qui se décollent quand on lave la tabatière à
l'eau chaude.
Mais il est surtout une matière commune, vile, sans valeur, dont les
Chinois ont tiré un parti merveilleux: je veux parler du verre. Ils
ont fabriqué en verre des tabatières qui imitent, à s'y tromper, la
pierre précieuse, et qui demandent l'essayage d'une pointe d'acier pour
avoir la certitude qu'on n'a pas affaire à une sardoine ou à un jaspe.
Ils sont même les inventeurs, les créateurs d'un travail particulier
dont les amateurs du Céleste Empire se montrent fous: la sculpture en
manière de camée d'une tabatière composée de deux, trois, quatre, et
même cinq couches de verre superposées, de couleurs différentes dans le
rejet, le creusement, la ciselure desquelles l'ouvrier trouve le moyen
de faire un bas-relief colorié. Ces tabatières, qui se payent de 4 à
500 francs à Pékin, sont très rares en Europe, où l'on ne trouve guère
que des tabatières travaillées dans deux couches de verre.
Les Chinois, ces porcelainiers par excellence, sont également, on le
voit, de très grands artistes dans la fabrication du verre coloré, et
ce qu'on ne sait pas, c'est qu'ils ont, dans ces tabatières, réalisé
toutes les irisations _arcencielées_ de la verrerie de Venise, et
qu'ils sont encore arrivés à des nuances tendrement impossibles que
jamais n'a pu réussir l'Europe: je possède ainsi une tabatière du rose
savoureux de l'intérieur d'un quartier de pêche, qui est bien la chose
la plus douce à regarder.
A ces tabatières sont mêlés quelques bibelots de la Chine, mais en très
petit nombre.
Voici seulement deux petits objets en _yu_, en jade, la pierre de
prédilection des Chinois, la _pierre d'amour_ ainsi qu'ils l'appellent,
la pierre qu'ils comparent à la pensée du sage, la pierre qu'ils
portent sur eux comme une amulette sacrée et un préservatif des
coliques néphrétiques, la pierre à demi transparente, si laiteusement
blanche, si limpidement vert d'eau de mer, et dont la variété jaune
orange est la plus estimée des pierres dures de l'Empire du
Milieu. Le premier de ces objets est une plaque de ceinturon en jade
gris, où, dans l'évidement de la matière si difficile et si longue à
fouiller, des oiseaux d'eau piétinent au milieu de fleurs de nénuphar.
Le second est un petit étui de jade vert émeraude, percé de deux
ouvertures dans le fond, et portant une inscription sur son couvercle.
En cristal de roche, un seul objet: un crapaud renfermant,—allante
et venante,—une goutte d'eau antédiluvienne, emprisonnée dans la
formation de la pierre.
Une petite casserole pour brûler des pastilles parfumées, et que les
Chinoises portent à la ceinture, est un échantillon curieux de ces
ivoires sculptés et coloriés qui ont apparu aux ventes de MM. Titzingh
et Sallé, et où se vendait une merveille, une corbeille qu'on a
l'habitude de servir en Chine au dessert, toute pleine des fruits du
_focheou_ au milieu des fleurs odorantes de _kouei_. La petite boîte de
la vitrine, complètement évidée, est entourée d'anses à la façon des
écuelles d'argent du dix-huitième siècle, des anses plates et évasées
formées de feuilles et de fleurs de nénuphar finement sculptées à jour,
et doucement teintées de vert et de rose violacé.
Un autre objet en ivoire est une élégante petite cuiller en ivoire,
formée d'une longue feuille lancéolée un peu recourbée, tandis que
l'autre feuille, rabattue sur la tige noueuse du bambou, forme le
manche. Est-ce une cuiller semblable à celle qui figurait à la
vente de M. Sallé, et qui est la cuiller avec laquelle les Chinoises
jettent de l'eau sur le poisson qu'elles pêchent à la ligne?
Parmi les curiosités de la Chine, il se trouve encore un objet
charmant. C'est une pêche en boccaro jaune à l'extrémité du fruit
seulement tiquetée de pourpre. Sur la pêche pendille et se répand le
feuillage de la branchette à laquelle elle était attachée, et dans
l'intérieur est figuré, en sa couleur naturelle, le noyau. C'est un
produit, au dire du catalogue du consul général en Chine, de Guignes,
des fabriques de Vou-sse-hien dans la province de Kiang-nou, où se
fabriquaient seulement, en terre nankin, en terre violette, en terre
brune, en terre rouge, en terre grise, les vases à chauffer le vin, les
théières: des poteries qui conservent, pour ainsi dire, la mollesse
d'une terre encore humide, et où l'admirable modelage du feuillage et
des fruits a le gras d'une chose qui sort du pétrissage des doigts d'un
modeleur, et comme une empreinte animée que n'a pas durcie et fait
disparaître la dessiccation du four.
La véritable richesse de la vitrine est en objets japonais et
principalement en pièces de laque[67].
[67] Les Chinois font du laque. On connaît leur laque dit de
Pékin, laque rouge de couleur cire à cacheter, quelquefois
décoré de feuillages en relief, teintés en nuance verdâtre
et jaunâtre, mais c'est un laque très inférieur aux laques
japonais, et l'on peut considérer cette industrie d'art comme
appartenant uniquement au Japon.
Quel est le peuple du monde ancien ou moderne qui a inventé une
industrie où la main-d'œuvre soit poussée à un fini qui paraît
irréalisable par des mains humaines? Dans quel pays a-t-on trouvé une
matière à meubles et à bimbeloterie d'une perfection si merveilleuse?
Où a-t-on créé une chose d'un si beau poli que, dans l'orgueil de la
pureté de son travail, l'artiste laqueur n'y veut point d'ornement,
satisfait d'avoir réussi un _laque-miroir_? Et quand, ce laque, les
Japonais l'ont décoré, l'artistique imagination que celle de cette
nation, imaginant de faire, sur une couche de gomme durcie, de petits
tableaux à moitié bas-reliefs, qui, par des saillies, des oppositions,
des contrastes d'ors divers, se trouvent à la fois peints et sculptés,
dans la riche monochromie du plus beau métal de la terre. Et le choix
et le goût et la distinction, avec lesquels le Japonais associe au
laque le jade, la nacre, le burgau, l'ivoire, les microscopiques
ciselures du fer et de l'or. Et dans le laque qu'on appelle laque d'or,
l'étonnante transformation de cette couche de poudre d'or appliquée
sur un cartonnage, et qui prend l'intensité sourde et profonde d'une
épaisse surface de vieux métal.
M. Maéda, le commissaire général du Japon à l'Exposition universelle,
nous a raconté la fabrication du laque[68]. Il nous a montré ces
escouades d'inciseurs du _rhus vernicifera_, la figure et les
mains enduites de graisse, les défendant contre la pénétration du
poison par les pores. On les voit, de la fin de juillet au
15 septembre, répandus dans toutes les campagnes[69], pratiquer
leurs incisions horizontales sur ces arbres qu'une ordonnance de
Mommu-Tennô, quarante-neuvième empereur du Japon, et qu'un édit de Uda,
cinquante-neuvième empereur, contraignent les paysans à cultiver. On
les voit recevoir dans leurs spatules le vernis blanc assez semblable à
de la crème, et qui se colore en brun et finit par devenir presque noir.
[68] _Le Japon à l'Exposition universelle_, deuxième partie;
Paris, 1878.—_Les Laques japonais au Trocadéro_, par Charles
Éphrussi; Quantin, 1879.
[69] Le meilleur vernis est recueilli dans un endroit appelé
Yosi-no ou _la plaine heureuse_, située dans la province de
Yamato.
Le vernis ainsi obtenu et remué au soleil dans une grande cuvette en
bois, pour le débarrasser, par l'évaporation, de son excédent d'eau,
le laqueur prépare l'_âme_ de sa boîte, de son petit cabinet, avec
des planchettes d'une minceur extrême, des planchettes de l'épaisseur
d'une carte de visite: la légèreté étant toujours dans les boîtes de
laque une annonce de la beauté, de la perfection du travail. Puis le
laqueur bouche les interstices de l'emboîtage avec une pâte composée
de froment, de sciure de bois, de vernis brut, recouvre le tout d'un
enduit d'argile calcinée, enferme quelquefois cette carcasse dans un
morceau de toile de Boehmeria, collée sur l'argile avec le mélange de
froment et de sciure de bois déjà cités. Alors seulement s'applique
la première couche de vernis que suit un polissage avec la pierre à
aiguiser.
C'est le moment des successifs séchages de l'objet dans la fameuse
armoire noire, appelée _furo_, et construite dans de certaines
proportions, et lavée d'avance à grandes eaux, et où le laque durcit
et sèche dans une moite obscurité. Le laque n'est sec que lorsque
l'humidité de l'haleine laisse une buée sur sa surface. Le séchage
demande un jour, deux jours, trois jours, et même autrefois, d'après
des traditions conservées chez les vieux Japonais, le séchage était
beaucoup moins hâtif et durait des mois,—et des boîtes demandaient
des années pour être terminées. On pose jusqu'à dix-huit couches de
vernis sur une boîte, et dix-huit fois la boîte rentre dans l'armoire,
et dix-huit fois elle en sort pour être polie, à sa sortie, avec du
charbon de bois de _camelia japonica_ et de la corne de cerf pulvérisée.
Pour les dessins qui sont de deux sortes, dessins unis, dessins en
relief, ils s'obtiennent ainsi: Pour les dessins unis, on trace le
dessin sur le recto d'une feuille de papier dit _kin-yoshi_, on
retourne la feuille et on enduit à l'envers le dessin d'un mélange
de vermillon et de vernis chauffé sur un feu doux. Puis on frotte
l'endroit avec un morceau de bambou, et au moyen d'un petit sac de
soie, rempli de poudre de pierre à aiguiser, réduite en poussière
impalpable, en frappant légèrement, on fait ressortir le laque de
la partie calquée. Et le relief aplani avec du charbon de bois de
Hônoki, et le dessin recouvert d'une couche de vernis pour faciliter
l'adhésion, on le recouvre de poudre d'or, tantôt à l'aide d'un petit
tube, tantôt au moyen d'un pinceau fait de poil de cheval ou de
cerf.
Pour les dessins en relief, et spécialement pour les dessins de laque
d'or, l'épaisseur en est faite par un mélange des plus célèbres
vermillons, nommés _San Yoshu_ et _Komioshu_, avec un vernis dont une
moitié est cuite, et sèche plus lentement que l'autre; en sorte que les
poudres d'or, d'argent, de bronze, sont appliquées dans une matière
solide encore à l'état de liquéfaction, et arrivent à former une pâte
presque métallique.
Je ne ferai pas une longue histoire du laque. Les _Annales_ du Japon
disent: «Vers cette époque (sous Teiko-Tenno, le douzième empereur
qui régna de 71 à 130 de l'ère chrétienne), le prince O-usu, ayant
découvert l'urushi, _rhus vernicifera_, ordonna à Toko-Hiva-no-sukume
de faire fabriquer des objets recouverts de la laque de cet arbre et
lui donna le titre de Nuribe (directeur de la fabrique de laques)[70].
Des boîtes destinées à contenir des livres de prières conservées dans
le temple de Todaijï à Nara, province de Yamato, passent pour avoir été
fabriquées au troisième siècle. Le mémorial intitulé ENGISHIKI
mentionne, en 380, des laques rouges et des laques d'or. Le livre
qui a pour titre UTSUBO MONOGATARI cite, en 410, sous le
nom de _nashiji_, des laques orange parsemés de paillettes, qui
désignent très clairement les laques aventurine. Enfin la lettrée
Mura-Saki Shikibu relate, en 480, l'invention d'un nouveau genre de
laque incrusté de nacre[71]. Et cependant, en dépit de ces documents
irrécusables, je me demande si ces laques ne sont pas de rudimentaires
antiquailles, et si les parfaits laques ne sont pas du dix-septième et
même du dix-huitième siècle. Je n'ai qu'une très médiocre confiance
dans les attributions des exposants japonais, dotant telle ou telle
pièce de 1100, de 450, de 300 ans. Ce que je puis dire, c'est qu'un
jour Wakai, visitant la collection de mon ami Burty, parmi les très
charmants laques qu'il possède, souleva, avec des mains religieuses,
une très médiocre boîte, qu'il affirma avoir 400 ans. Quant à moi, et
je crois que Burty est tout à fait dans mes idées, si les beaux laques
étaient ceux-là, je n'aurais pas la moindre tentation de me ruiner
pour les posséder, et je regarde comme seulement désirables les pauvres
petits laques, vieux d'un siècle ou de deux, pareils à ceux de la
collection de Marie-Antoinette[72].
[70] Nous devons dire qu'un livre historique japonais parle
de meubles de laque employés à la cour, 180 ans avant l'ère
chrétienne.
[71] La fabrication des objets de laque, appelés au Japon
_Jidaimono_, interrompue par les guerres civiles de 664 à
910, reprit avec éclat de 910 à 1650. Les Japonais des hautes
classes se montrèrent toujours très jaloux de la possession de
ces produits, et seuls, les princes de Kaga et d'Oji avaient le
droit de donner des coupes à saki. Les Hollandais, les membres
de la factorie de Dezima qui, à titre de cadeaux, reçurent
quelques laques, n'en reçurent que de seconde qualité, et quand
par hasard un laque de première qualité leur était offert à
vendre, il l'était à des prix inabordables. Écoutons Thunberg:
«On voulut ici vendre à l'ambassadeur un petit meuble garni de
plusieurs tiroirs, haut d'un quart d'aune et large d'une demie,
en vieux laque bien supérieur à celui qu'on fait aujourd'hui
(1776) tant pour le vernis que pour l'uni des fleurs, qui
étaient bien relevées en bosse. Mais le prix était aussi bien
différent, il nous parut même exorbitant. On ne voulait pas
le donner à moins de soixante-dix kobans ou quatre cent vingt
rixdales.» En dépit de la cherté et de la prohibition de sortie
des laques, quelques-uns cependant étaient parvenus en Europe,
et n'est-ce pas curieux d'en trouver un dans l'inventaire de
Molière?
[72] Ils sont conservés au Louvre, et sont décrits dans
l'inventaire des effets curieux qui sont déposés dans la maison
des citoyens Daguerre et Lignereux, marchands bijoutiers, rue
Saint-Honoré, 85, par les ordres de la ci-devant reine, le 10
octobre 1789,... inventaire que vient de publier M. Charles
Éphrussi.
Donnons une description raisonnée des principales pièces de laque de la
vitrine.
CABINET à laque couleur olive, sablé d'or avec de profonds
reliefs dans les terrains, et dont les arbustes de laque d'or de divers
tons portent des fleurs d'or, d'argent, de burgau, de cornaline. Une
merveille de travail compliqué et délicat que ce petit cabinet, avec
son panneau minuscule représentant, sous des iris fleuris, une troupe
de lapins, aux oreilles peureusement dressées, et au milieu desquels
est un lapin d'argent, qui s'apprête à boire dans l'eau d'un étang.
Le meuble, qui a une hauteur de 7 centimètres sur 6 de largeur,
contient dans l'intérieur six tiroirs, dont l'un renferme un petit
plateau décoré d'un bouquet de fleurs de métal et de pierre dure sur
un fond de laque d'or qui est le plus extraordinaire travail dans
l'infiniment petit. Et l'un des six tiroirs du cabinet renferme trois
petites boîtes, des chefs-d'œuvre de fabrication lilliputienne, des
boîtes qui ont une largeur de 2 centimètres sur une profondeur d'un
demi-centimètre.
PETITE ÉCRITOIRE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Sur
le couvercle des tiges de chrysanthèmes fleuries, au-dessus desquelles
volent deux papillons; sur le pourtour des têtes d'oiseaux terminés par
une accolade. A l'intérieur, la pierre pour l'encre de Chine avec le
petit réservoir d'eau formé par une grue, les ailes éployées, de métal
blanc. Dessous de l'écritoire, laque noir sablé d'or.
Le laque d'or n'a jamais été commun. Le Père Amyot, faisant, en 1786,
un envoi de boîtes de laque au ministre Bertin, lui écrivait: «Elles
sont à fond noir, on n'en trouve plus ici à fond d'or.[73]»
[73] Catalogue de la collection chinoise... composant le
cabinet de M. Sallé, avril 1826.
GRANDE ÉCRITOIRE en laque rouge sur un bois ondé. Forme
carrée. Le couvercle enfermé dans un filet noir comme semé de fétus
de paille d'or; aux quatre angles, des coins en cuivre ciselé où sont
découpés des papillons en émail cloisonné. Pourtour, laque rouge.
Intérieur et dessous de l'écritoire, laque aventurine.
GRANDE ÉCRITOIRE en bois naturel, forme carrée. Sur le
couvercle des buffles paissent dans une prairie aux fleurettes de
corail rose, sous un ciel aux nuages de nacre. Pourtour et dessous,
bois naturel. Intérieur de l'écritoire, laque aventurine.
BOUTEILLE A SAKI en laque marron. La partie supérieure,
fermée par un petit bouchon d'argent, est décorée d'un semblant de
recouvrement exécuté en laque d'or mat avec fleurs rouges et vertes, et
qu'attache en passant, autour du goulot, une cordelière en laque
d'or bronzée.
GRANDE BOITE A GATEAUX en bois naturel, à quatre compartiments
superposés. Forme carrée aux angles arrondis[74]. Sur le couvercle
est représenté un guerrier japonais, couvert d'un manteau de jonc,
traçant des caractères sur le tronc d'un arbre. Voici la traduction
de ces caractères: _Kosen, pendant la guerre de sept provinces, a été
battu. Hanlé n'abandonnera pas Kosen._ Cette composition se rapporte
à un vieil épisode de l'histoire du Japon, très souvent répété pour
la sculpture des objets usuels. L'empereur Godaï Go Tenno, bloqué
dans Kassaki, pris et emmené en une province des plus lointaines, le
guerrier Kosima Nori de Bingo, revêtant un costume de paysan, alla seul
jusqu'à Massagari, où était relégué l'empereur. Là, pendant la nuit,
il entra secrètement dans la résidence de l'empereur, et ne pouvant
pénétrer dans la maison, il arracha un morceau d'écorce de cerisier, et
grava sur le bois mis à découvert, la poésie traduite plus haut, et qui
est quelquefois rédigée ainsi: _Dieu ne vous abandonnera jamais, mais
vous trouverez un homme qui vous sauvera et vous protégera facilement,
comme autrefois le roi de Hetzou, dans son embarras, rencontra un
homme, appelé Haureï, par qui il apprit que son pays était presque
entièrement devenu la proie du roi de Gô._ Les gardiens, n'ayant pas
compris cette poésie, avertirent l'empereur qui éprouva une grande
joie, mais se garda bien de la montrer. La figure de Kosima Nori de
Bingo est en ivoire colorié, et ses vêtements en nacre, en écaille, en
laques de différentes nuances, avec des incrustations en corail, en
serpentine verte; et des cloutis d'or donnent les infiniment petits
détails de son armure et de ses chaussures. Sur la laque aventurine
du dessous du couvercle, sont jetés trois masques de théâtre en laque
d'or et en ivoire teinté. Le pourtour de la boîte est semé de bonnets
de fonctionnaires, d'écrans, de coffrets, de flûtes, d'oreillers,
d'éventails, exécutés en laque mélangé de nacre, de burgau. Intérieur
de la boîte, laque aventurine.
[74] M. Humbert fait la remarque qu'on ne trouve pas, pour
ainsi dire, d'objets parfaitement quadrangulaires, que
l'ouvrier japonais a horreur de l'angle aigu, et qu'il le rabat
et l'arrondit presque toujours.
BOITE A FICHES en bois naturel. Forme hexagone. Sur le
couvercle et les six pans de la boîte, serpente une vigne aux feuilles
laquées d'or, aux grappes de raisin laquées de couleur pourpre.
Intérieur de la boîte, laque aventurine.
BOITE en bois naturel, sur le couvercle de laquelle est
laquée, couleur or et acier, une scie à poignée. Cette boîte est pleine
de petits carrés représentant des armoiries de prince japonais laquées
en or, et servant, je crois, de fiches pour le jeu.
PETIT VASE à brûler des parfums en forme de pot. Recouvrement
de laque aventurine sur lequel se détachent, en laque d'or, des sapins,
des arbustes fleuris, des rochers aux épais reliefs et aux petits trous
qui ont l'air des enfoncements de clous tombés d'une feuille de
métal, appliquée sur le laque. Ce vase a deux fois répétées sur la
panse et le couvercle les armoiries du taikoun: trois feuilles de mauve
dans un cercle. Doublure intérieure de vermeil.
PETIT CHIBATCHI. Forme festonnée à six lobes. Couvercle en
bronze avec ouverture pour allumer la pipe, et décoré de palmettes
de sapin incisées et dorées, et terminées par de petits bourgeons
en trèfles repercés à jour. Le pourtour du brasero minuscule est en
laque noir moucheté d'or, sur lequel sont jetées des feuilles en laque
d'or, et d'où se détachent des caractères japonais ciselés en argent.
Intérieur doublé de métal. Dessous du chibatchi, laque noir moucheté
d'or.
BOITE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Le couvercle et
le pourtour décorés d'éventails, tantôt à la peinture, tantôt aux
panaches, faits d'or vert; l'un de ces éventails montre un écureuil
mangeant un melon. Un petit plateau renfermé dans la boîte représente
un chariot de fleurs. Intérieur de la boîte et dessous, laque
aventurine.
BOITE en laque d'or. Forme hexagone. Sur le couvercle des
cryptomerias et des pêchers fleuris; le terrain et les fleurs or vert.
Le pourtour formé de carrés d'or rouge dans des cadres d'or vert. Sur
deux des pans sont attachés deux petits anneaux d'argent. Intérieur de
la boîte et dessous, laque aventurine mordorée. Boîte de la plus grande
légèreté. L'or a dans cette boîte ce bel aspect du vieil or, et non du
cuivre, que l'on trouve dans les boîtes modernes où la poudre d'or
est remplacée par des poudres de bronze.
BOITE en laque aventurine. Forme d'écran. Sur la laque
aventurine du couvercle se détachent en relief des bambous et des
arbustes fleuris. Petit plateau intérieur où volent deux fong-hoang,
même laque. Pourtour de la boîte, un quadrille pavé de fleurettes d'or
vert. Le dessus, le dedans, le dessous de la boîte, laque aventurine
orange du plus merveilleux poudroiement: c'est le laque appelé au
Japon, d'après Thunberg, _salpiquat_, par Humbert _salvocat_.
BOITE dont la forme est celle de deux bonbonnières accolées
et entrées l'une dans l'autre. Sur le couvercle de laque d'or de la
boîte entière, deux cercles avec trèfles en or vert; même décor sur le
couvercle de la boîte entamée, recouverte en partie par le pli d'une
étoffe à petites fleurettes d'or et d'argent, tenant à une cordelière
rubannée rouge et or. Le pourtour d'une très grande saillie est une
merveilleuse imitation d'un bas-relief de fer ciselé, reproduisant des
paysages montagneux traversés de cascade. Intérieur et dessous de la
boîte, laque aventurine.
BOITE dont la forme est celle de trois petites boîtes carrées
enchevêtrées l'une dans l'autre. Le couvercle de l'une figure,
au-dessus d'une haie de bambous, des arbustes d'or aux fleurs d'argent
bruni. Sur le dessus d'or mat de la seconde sont jetés des nuages d'or
poli et des caractères japonais; sur la troisième, dont on ne voit
guère que l'épaisseur d'un côté, se dessine un damier aux nuances
changeantes, fait de petits carrés d'or vert et de petits carrés
teintés de rouge. Le pourtour est alternativement de laque aventurine
pour la première boîte, de laque d'or pour la seconde boîte, de laque
d'or vert et rouge pour la troisième boîte. Intérieur de la boîte,
laque aventurine; dessous, laque d'or mat.
BOITE en forme de deux écrans dont une partie de l'un a
disparu sous l'autre. Le dessus de l'écran entier représente, sur
laque d'or, un daïmio entouré de ses femmes à la chevelure de laque
noire; le dessus de l'autre écran, une javelle surmontée d'un bouquet
de feuillage sur un fond de laque aventurine. Le pourtour est, pour le
premier écran, un fond de laque d'or sur lequel se trouve jetée une
arabesque fleurie de chrysanthèmes, pour le second écran, un dessin
de sparterie à bambous rompus. Le dedans de la boîte est en laque
aventurine; toutefois sous le couvercle est figuré, dans des espèces
d'ondes de laque, un vol d'oies sauvages qui s'aperçoit comme une vague
et bizarre ébauche dans les miroitements d'un or glacé de brun.
BONBONNIÈRE. Forme ronde et surbaissée ressemblant à la
juxtaposition de deux soucoupes l'une sur l'autre. La partie supérieure
en laque d'or vert usé, figurant une fleur ouverte de chrysanthème; la
partie inférieure, en laque aventurine de la qualité la plus fine et
la plus brillantée, est recouverte de branchages de chrysanthème en or
vert et de fleurs à demi ouvertes en or glacé couleur olive. Intérieur
et dessous de la boîte, laque aventurine.
BONBONNIÈRE en laque d'or de même forme, dont le couvercle
montre des flots de laque d'argent bruni submergeant une grande fleur
de chrysanthème.
BOITE en laque noire brunâtre. Forme festonnée à cinq lobes.
Boîte d'une grande distinction, où sur le laque noir se dresse une
tige de bambou en laque jaune verdâtre. Intérieur de la boîte, laque
aventurine contenant, sous le couvercle, un paysage en laque d'or.
BOITE en laque d'or. Forme zigzaguante. Le couvercle figure
une branche d'arbuste en fleurs d'or vert, posée sur trois palissades
de bambou jetées l'une sur l'autre; le pourtour, des sillonnements de
flots roulant des fleurettes. Intérieur et dessous de la boîte, laque
aventurine.
BOITE en laque d'or, en forme de fruit oblong, autour duquel
s'enroule le feuillage d'une liane, semée d'un cloutis d'argent. Sur
les côtés du fruit, une broderie de fines arabesques. Intérieur et
dessous de la boîte, laque aventurine.
BOITE en forme de cylindre. Sur le couvercle au fond d'or
vert, un sennin chevauchant, un sceptre à la main, un poisson en
laque noir d'un ton mat. Le pourtour à l'intérieur de la boîte, laque
aventurine mordorée.
Sous le couvercle est une inscription disant «qu'il a été exécuté
une dizaine de cette boîte». Remarquons que les boîtes en laque ne
sont presque jamais signées, tandis que les boîtes à médecine le sont
presque toujours.
BOITE, forme losange. Le couvercle à reflets changeants,
et traversé de nuages d'or glacé en vert, et parsemé, de distance en
distance, d'arabesques de laque d'or, fleuries d'une fleurette d'or
vert. Intérieur de la boîte et dessous, laque aventurine.
BOITE en piqué d'or. Forme festonnée à quatre lobes. Le piqué
d'or est recouvert de tiges d'herbacées sur le couvercle, et sur le
pourtour de branchages en laque d'or. Intérieur de la boîte et dessous,
laque aventurine.
BOITE en forme d'enveloppe de paquet, que les Japonais font
si dextrement d'une feuille qu'ils ferment par un véritable nœud
d'art. Recouvrements de laque d'or vert, sur lesquels sont jetées
des branchettes de sapin en or rouge, aux bourgeons en argent bruni.
Intérieur de la boîte et dessous, laque aventurine mordorée.
PETITE BOITE en bois naturel, à stries ombrées et satinées
couleur d'écaille. Boîte à quatre compartiments superposés de forme
carrée, aux angles arrondis et rentrants. Le couvercle et les quatre
côtés sont ornés de cerisiers fleuris, dont les troncs sont en laque
d'or fait avec ce petit pavage d'or, ressemblant aux imbrications
d'une peau de lézard, et les fleurs, de délicates ciselures d'argent.
L'intérieur de la boîte et le dessous, laque aventurine.
BOITE en forme de calebasse et qui offre, sur son couvercle
et son pourtour festonnés, la réunion et l'assemblage de tous les
laques: laque d'or, laque aventurine, laque couleur de bronze, piqué
d'or, piqué d'argent; le tout relevé par un cloutis d'argent
qui, avec ses têtes d'épingles, imite sur les feuilles les gouttes de
rosée. L'intérieur de la boîte sablé d'or et semé de petites parcelles
brillantes, semblables à celles qui se voient amalgamées sur les
bronzes martelés d'or, montre, en son fond, des canards mandarins en
laque d'or qui voguent sur des flots d'or vert et d'or bronzé. Le
dessous, laque aventurine avec semis de parcelles brillantes.
BOITE, dont le contenu festonné a le découpage accidenté et
plein de saillies et de rentrants, d'une silhouette de femme à la
grande jupe étalée autour d'elle. La femme, agenouillée devant un
album, est exécutée en laque d'or avec mélange d'ors divers, et avec la
figuration de la chevelure en noir. Le pourtour en laque avec bordure à
petits rinceaux. L'intérieur de la boîte également en laque aventurine,
sillonné de branchages d'or, et parsemé de petits ronds noirs où sont
des bouquets de fleurettes, alternés or et argent.
Cette boîte, indépendamment de la déchiqueture de son découpage, est
curieuse en ce qu'elle représente une femme de la cour de Kioto aux
sourcils rasés et remplacés par deux grosses mouches, peintes au milieu
de son front[75], et dont la coiffure,—coiffure qui se rencontre
souvent dans les albums,—montre une épaisse et plate chevelure aplatie
avec quelques petites mèches, semblables à des cordelettes, se
détachant sur les tempes, les joues, les épaules, pendant que le
restant, réuni en masse compacte, lui flotte au dos, disparaissant et
reparaissant parmi les plis de sa robe[76].
[75] C'est la description exacte que M. Humbert en donne dans
son livre du _Japon illustré_.
[76] Je citerai encore, comme superbe échantillon de laque
moderne, une grande boîte en laque noir portant sur son
couvercle deux moineaux sculptés en ivoire colorié, et où la
sculpture, râpée par place, joue le plumetis et le duvet de
l'oiseau. Le pourtour, très original, imite l'assemblage d'une
série de bambous de tons et de _tigrages_ divers.
Cabinets, écritoires, bouteilles et coupes à saki, coffrets à
gâteaux, bonbonnières, boîtes à parfums, boîtes à jeux, boîtes à
félicitations et à compliments: ce sont là les objets en laque décrits
jusqu'ici. Il nous reste à parler des boîtes, pots, récipients, qui
ont pour spécialité la toilette et le maquillage de la femme et qui
sont en partie fabriqués en laque de la plus belle qualité, et que
l'on rencontre contenant encore un rien coloré de ce qui sert aux
coquetteries de la femme de l'Extrême-Orient. Il y a là les petites
boîtes orbiculaires servant à renfermer les cardes ou ouates à farder;
les petites boîtes plates à blanc pour le visage et pour le cou; les
boîtes à rouge; les boîtes à poudre pour les dents, qui renferment
là-bas de l'ivoire râpé[77]; les boîtes à or pour faire purpurines les
lèvres, dorées avec cet or particulier[78]; les boîtes à _ha-guro_,
ou noir à laquer les dents, boîtes à l'usage des femmes mariées et des
veuves; enfin les flacons à huile rosée pour les cheveux. M. le comte
de Beauvoir nous donne, sur cette huile, un détail intéressant. Elle
est fournie par des iris bleus, que l'on trouve, au Japon, poussant sur
une couche de terre étendue sur toutes les toitures. Au sujet de ces
iris, il y aurait un édit particulier d'un ancien mikado dont voici à
peu près les termes:
«La déesse du Soleil nous a donné la terre, pour la labourer et
l'ensemencer...
«Quant aux iris qui sont l'emblème du luxe des femmes, la déesse vous
défend de les cultiver sur le sol sacré; mais semez-les sur le sommet
de vos maisons en une place impropre à tout autre usage, et là, de même
qu'ils donnent la beauté des cheveux de la femme, ils seront comme la
chevelure vivante de votre toit paternel.»
[77] Les Japonaises se servent de brosses à dents fabriquées
avec un arbuste que Thunberg appelle _lindera_ et dont le bois
tendre n'écorche pas les gencives. Ces brosses à dents ont
l'apparence des morceaux de bois de réglisse mâchés par les
enfants.
[78] L'or dont les Japonais se fardent les lèvres, n'est
purpurin qu'à la condition d'être mouillé: aussi voit-on les
coquettes de là-bas se passer, à tout instant, la langue sur
les lèvres!
PETITE BOITE à double fond en laque aventurine. Forme carrée. Sur
le couvercle, paysage de laque d'or en relief, avec dans un coin un
médaillon, au milieu duquel est un bouquet de fleurs de pêcher et de
palmettes de sapin. Pourtour et intérieur de la boîte laque aventurine.
Dessous du premier compartiment et dessous de la boîte, laque noir
sablé d'or.
PETITE BOITE en forme d'éventail. Le couvercle moitié laque glacé
couleur olive, moitié laque sablé d'or, émaillé de petites parcelles
d'or brillantées. Sur ce sablé, le vol de deux fong-hoang. Pourtour
intérieur et dessous de la boîte, laque aventurine.
PETITE BOITE en forme d'écran. Le couvercle laqué glacé couleur olive
avec un bouquet de fleurs de différents laques, et dont les fleurs sont
exécutées en nacre, en corail, en ivoire, en or et en argent ciselé.
Pourtour, même laque avec une broderie laque d'or. Intérieur de la
boîte et dessous, laque aventurine.
PETITE BOITE en forme de coquille. Le couvercle, laque glacé couleur
bronze, nué, sablé d'or, est recouvert de petites coquilles sculptées
en corail, en nacre, en argent. Pourtour, intérieur et dessous de la
boîte, laque aventurine.
PETITE BOITE. Forme carrée aux angles arrondis et légèrement bombée.
Dessous et dessus, laque d'or, sillonné de nuages bronzés, et recouvert
de petits bouquets au feuillage d'or vert, aux fleurettes d'or rouge.
Pourtour et intérieur de la boîte, laque d'or mat.
PETITE BOITE, laque aventurine. Forme carrée. Sur le couvercle, branche
de chrysanthème en laque d'or, d'où se détachent deux chrysanthèmes
ciselés dans le métal, l'un en or, l'autre en argent. L'intérieur de la
boîte, laque aventurine sur laquelle est jetée, sur la plaque du dessus
et du dessous de la boîte, une palissade de bambous en laque d'or.
PETITE BOITE en laque d'or. Forme quadrangulaire. Le couvercle
représente une tige de bambou entremêlée de roses qui se répandent sur
le pourtour. Intérieur de la boîte et dessous, laque aventurine.
Une merveille de forme, de décoration, d'exécution, un miracle de
jointoiement dans l'infiniment petit que cette boîte qui n'a pas un
centimètre d'épaisseur, indépendamment de la beauté du laque qui joue
absolument le métal.
Au nombre des objets de toilette de la femme japonaise, il ne faut pas
oublier les peignes, ces peignes coquets, dont on retrouve des dessins
si variés dans les albums des laqueurs, et dont voici un spécimen fait
d'un semis de pétales de fleurs exécutées en or de différents tons sur
un fond laque d'or.
Parmi ces laques, il est chez moi une curieuse collection. C'est la
réunion d'une vingtaine de ces boîtes à médecine, que tout Japonais
porte à sa ceinture accrochée par un cordon de soie à un netské[79], et
dans ses quatre compartiments[80], au dire de M. Humbert, renfermant
des pilules opiacées, de la thériaque, de la poudre d'huile de menthe,
de la poudre de sucre blanc.
[79] Le cordon lâche et flottant qui passe dans les rainures
pratiquées aux deux côtés de la boîte, et qui est terminé
généralement par un netské, quelquefois par une boule d'ambre,
quelquefois par un disque d'émail cloisonné, est orné d'un
coulant de matières diverses, mais très souvent fait d'argent
bruni avec niellures d'or. Dans ces coulants, on trouve des
modèles de bijouterie exquise, entre autres de petites feuilles
chiffonnées et recroquevillées se contournant autour de la
soie, de la manière la plus naturelle.
[80] Les compartiments vont de trois à sept et même à plus.
Les boîtes qui n'ont qu'une ouverture au milieu, et qui ont
l'apparence de boîtes à médecine, sont en général des boîtes à
cachet. J'en possède une, où sous le tiroir du cachet se trouve
encore du rouge d'impression.
Ces boîtes, qui sont en quelque sorte avec les deux sabres, la
pipe, la blague à tabac, les bijoux que les riches japonais étalent sur
eux, et qui ont été choisies parmi plus de douze cents, sont des plus
belles qui soient venues à Paris.
Sur l'une, des fleurs de chrysanthèmes entremêlées de caractères
japonais font toute la décoration; sur l'autre, ce sont des zones de
fleurs de pêcher et de palmettes de sapin, exécutées avec de l'or
vert et de l'or rouge; sur le bois naturel de celle-ci, figure tout
simplement la palissade de bambous d'un jardin; sur le fond d'or de
celle-là, se dressent des iris d'eau aux fleurs en laque d'argent
oxydé; sur le fond d'or de cette autre, se développe, dans sept
médaillons, tout l'Olympe japonais, peint avec des laques de tons
divers; enfin, sur cette dernière boîte à médecine, à la rondeur très
aplatie,—signe d'ancienneté,—des albums entr'ouverts montrent des
dessins, dont les infiniment petits détails sont rendus par le plus
délicat rehaut d'or, dans le rien d'épaisseur de la gomme du _rhus
vernicifera_.
Mais avant tout ces boîtes à médecine, et plus que tous les autres
ouvrages de ce genre, sont des morceaux de laque, où l'artiste se plaît
à détacher, sur les ors du fond, des reliefs en porcelaine, en ivoire,
en jade, en argent, en or, en fer, sur lesquels, en un mot, il met sa
gloire à faire œuvre de laqueur-mosaïste.
Et voici, sur un sablé d'or, une tige de pavot, à la fleur et aux
boutons de porcelaine de Satzuma, et voilà, sur un fond noir, un faucon
blanc tout en nacre.
La boîte à médecine, au faucon blanc, porte deux signatures: la
signature du laqueur: _Nagataka_; la signature de l'incrusteur: _Kazou
Yossi_.
Deux de ces boîtes à médecine, dont l'une, est signée: _Yu toku saï
Yokou Ké_, représentent, avec quelques changements, un jeune Japonais,
tendant, agenouillé, un soulier à un personnage qui passe à cheval sur
un pont. Ko Sekko, un savant qui s'était occupé de science militaire et
qui était possesseur du fameux livre de stratégie, écrit par Taikô-bo,
et intitulé: LU KOUTO SAN RIA KOU, en passant sur un pont, fit
la rencontre d'un jeune Japonais, dont la physionomie intelligente lui
plut. Il laissa tomber son soulier dans la rivière et pria le jeune
homme de le repêcher. Et cela à trois reprises différentes, sans que le
jeune Japonais montrât de la mauvaise humeur, quoiqu'il dût chaque fois
arracher le soulier à un dragon. Le lendemain, Ko Sekko, rencontrant
encore une fois Tcho rio, lui donna rendez-vous, le jour suivant, dans
un certain endroit, et il manqua trois fois de suite au rendez-vous
donné, pour éprouver la patience du jeune homme qui y vint chaque
jour. Alors seulement, assuré du caractère de Tcho rio, Ko Sekko lui
donna son livre, et le jeune Japonais, après l'avoir étudié, se mit en
rapport avec le prince Kanno Ko So, et, par sa valeur et par sa science
militaire, délivra son pays réduit en servitude.
Et, sur toutes ces boîtes à médecine, la légende, sans s'occuper du
tournant de l'objet, se déroule sur les deux plats avec des choses
à moitié commencées d'un côté et qui finissent de l'autre, ainsi que
ce sanglier, que j'ai sur une boîte d'ivoire, et dont la tête est sur
la face et le train d'arrière sur le revers. L'artiste est guidé dans
son travail par ces albums de laqueur, dont M. Haviland possède une si
intéressante collection et où les épures des boîtes, cabinets, objets
quelconques à pans coupés, sont préparées comme si elles devaient être
exécutées sur des surfaces absolument planes.
Une boîte à médecine, où Fukuroku-jïu, au crâne conique, est figuré
assis, les jambes croisées, sur un rocher, au milieu de daims
familiers, avec un revers représentant un admirable vol de grues.
Cette autre boîte à médecine nous fait voir, sur un fond d'or, un Yebis
et un Daikoku, représentés avec des visages et des mains d'ivoire,
verdâtrement teintés de ces colorations, rappelant les petits portraits
en cire du seizième siècle.
Sur cette autre encore à fond d'or, c'est une société de Japonais et
de Japonaises, parmi lesquels on distingue Komati qu'on voit jeune
et belle, et parlant, la figure à moitié masquée par un éventail.
Dans cette boîte à médecine, les vêtements sont en laque noir et
rouge, les mains et les têtes en ivoire, mais le travail offre cette
particularité, que les têtes de second plan sont laissées à l'état
d'ébauche, de croquis d'un modelage.
L'une des plus riches de la collection est une boîte d'une forme
légèrement ovoïde, au fond d'écaille incrusté d'une vermicellure
d'or, et sur laquelle se détache cette inscription: _Boîte destinée
à être portée à la ceinture pour conserver les médecines_, une
inscription formée de lettres en nacre de la plus fine découpure. Cette
boîte à médecine porte à la fois la signature du laqueur _Hasségama_ et
de l'incrusteur _Takéyama_, dont la signature est suivie de ses deux
cachets.
Mais la plus extraordinaire de ces boîtes est une boîte à médecine où,
sur un fond bronzé au semis d'or, des grues grandes comme des insectes,
formées de pierre dure, volent au milieu de fleurs de cognassiers en
corail et de pivoines en nacre, dont la nacre est rosée par des dessous
de métal. Il y a sur cette boîte des diaprures d'ailes de minuscules
papillons, obtenues avec des parcelles de poussière brillantée, qui
sont de la grosseur d'une pointe d'aiguille. La splendeur, le fini, le
goût de cette incrustation dépassent tout ce qu'on peut imaginer. C'est
un bijou d'art qui peut tenir sa place à côté d'un bijou de Cellini.
Cette boîte à médecine est signée, sur une petite bande de burgau, du
nom de l'incrusteur _Shibayama_, qui jouit d'une grande réputation au
Japon.
A ces laquages sur bois il faut joindre les laquages sur écaille et
ivoire, où des fleurs et des rinceaux prennent ces épais reliefs, qui
font croire à l'application d'une feuille de métal. Je citerai, parmi
ces boîtes, une boîte portant la fleur de pawlonia, les armoiries du
mikado et contenant encore de l'or à farder les lèvres.
Un des plus étonnants laquages sur ivoire est un netské, un bouton
de la largeur d'une pièce de quarante sous, enfermant, sur sa petite
surface, les sept dieux et déesse de l'Olympe japonais, laqués en or
et argent bruni, avec des fruits en burgau posés sur un plateau, de la
grosseur d'un grain de millet. Ce bouton est signé: _Shti foukou jïn_.
Et nous retrouvons encore dans la vitrine quelques objets des séries
décrites, mais en d'autres matières que le laque.
Pour les boîtes à médecine, ce sont:
Une boîte à médecine en porcelaine gros bleu, toute couverte de
libellules aux ailes dorées, et dont la tête à facettes est faite de
nacre fixée dans la porcelaine.
Une petite boîte à médecine en fer, d'une exécution très soignée,
montrant la reine Otohimé, souveraine de l'île de Liou Gou, prenant
congé du pêcheur Ourashima, que l'on voit, sur le revers de la boîte,
naviguant sur un gros poisson d'or, la ligne sur l'épaule. Cette boîte
à médecine me vient de la vente du graineur italien Meazza.
Une petite boîte à médecine en ivoire sculpté, représentant d'un côté
deux Japonais, mesurant de leurs bras tendus le tronc du fameux pin
d'Onoé, de l'autre une Japonaise en promenade, la pipette à la main.
Cette boîte à médecine est signée: _Shïn iou Maï Min gokou_.
Pour les peignes, ce sont:
Un peigne en bois avec le bâtonnet horizontal pour soutenir
l'échafaudage des cheveux et le bâtonnet transversal pour le
couronnement[81]. Ce peigne, mi-bois brun, mi-ivoire, est semé de
jouets d'enfants, toupies, oiseaux en carton, poupées, figurés en
nacre, en écaille, en serpentine, en corail, en laque aventurine.
[81] Jusqu'à Temmu-Tennô, quarantième empereur du Japon
(673-686), les femmes et les hommes laissaient pousser leurs
cheveux naturellement; alors seulement un édit les força à
relever leur chevelure.
Un peigne en ivoire, sur le haut duquel court une grappelette de
raisins, faite dans une matière qui imite la transparence du raisin
ambré, et qui s'échappe de dessous la feuille d'une vigne automnale, en
ivoire colorié. Ce peigne est signé: _Kouai gio Kou_.
Nous arrivons maintenant à quelques petits objets isolés.
Une ancienne épingle à cheveux de femme, en fer, représentant une
dégringolade microscopique de singes. Cette épingle est signée: _Yatsou
Sluro_[82].
[82] Les femmes ne portent pas dans leur chevelure que des
épingles; j'ai vu un petit tube de verre, aux trois quarts
rempli d'un liquide contenant des paillettes d'or, semblables à
l'eau-de-vie de Dantzig, que les Japonaises s'amusent à agiter
sur leurs têtes.
Une boîte en fer ciselé, décoré, en relief d'or et d'argent, d'une
orange, d'une langouste, d'un morceau de charbon, accompagnés d'un
toron de paille de riz: les étrennes que les Japonais ont l'habitude de
s'envoyer au jour de l'an. Cette boîte est signée: _Its tyo Saï Harou
Hissa_.
Une boîte à pinceaux, dont le bois disparaît sous la sculpture de
fleurs de cerisier la recouvrant intérieurement. Intérieur, laque noir,
dans lequel est pratiqué un système de jointoiement des plus simples,
au moyen de deux trous et deux encoches.
Une boîte à parfums en joli bois strié, sur le couvercle de laquelle
est représenté en nacre et en ivoire et en corne, au milieu de deux
oiseaux qui s'envolent, l'appareil qui les chasse des arbres fruitiers:
de petits morceaux de bambou cliquetant sur une planchette de bois.
Un bouton en fer, où sont ciselées deux poupées dorées, sous une
branche de cerisier en fleurs, d'où pend une banderole sur laquelle
est gravée une poésie de femme, reconnaissable à sa maigre et légère
écriture. Ce bouton, qu'on expose sur de petits reposoirs, dressés à la
porte des maisons, le 3 mars, le jour de la fête des filles, est signé:
_Beï Koua_.
Un encrier de voyage en forme de petit marteau et qui se porte attaché
à la ceinture, un encrier de bronze enguirlandé d'une liane de
coloquinte aux feuilles d'or, aux gourdes d'argent. Je possède un autre
encrier portatif, fabriqué d'un petit bambou contenant le pinceau et
lié à une rondelle de bois plus grosse formant le réservoir à encre
de Chine. Ces deux morceaux de bambou sont décorés de jeux d'enfants,
incisés et teintés en noir. Il est signé ainsi: _A été fait la 3me
année de Tën Wa, par l'artiste Otoka Noboukyo, sujet du prince Akao_
(province de Harima). M. Otsouka croit que ce travail est du seizième
siècle.
Au milieu de ces pierres dures, de ces laques, de ces ivoires, est
perdu un petit rond d'argent bruni du diamètre d'un dé à coudre, sur
lequel est sculpté, dans un bouquet d'arbres, un kiosque vers lequel
se dirige un personnage d'or de la grosseur et de la grandeur d'une
puce. Un volet fermé qui s'ouvre, quand on fait tourner au bout de son
cordonnet de soie le petit rond, laisse voir dans l'intérieur deux
points brillants d'argent, que la loupe fait reconnaître pour deux
joueurs de dames.
Les ouvriers japonais ont eu, comme les ouvriers de l'antiquité grecque
et romaine, l'imagination des bijoux-joujoux lilliputiens. Un de ces
joujoux d'art, acheté par un voleur, cent kobans, au célèbre Fakeda et
donnée par lui à la prostituée Otone, jouit, au Japon, d'une certaine
célébrité. C'étaient deux petites figures, dont l'une représentait
une jeune fille, et l'autre un serviteur tenant un parasol: les deux
figures construites de manière que, lorsqu'on les faisait flotter
sur une coupe de saki, le domestique ouvrait le parasol et le tenait
au-dessus de la tête de sa maîtresse marchant devant lui. Et l'on suit
un moment dans une chronique l'histoire du bijou. La fille Otone,
très amoureuse du comédien Sakaki-hama-siro-taro, et quittée par
lui, vendait ses robes et tout ce qu'elle possédait pour payer une
dette qu'elle avait contractée à l'effet de donner de l'argent à son
amant, puis se pendait dans le grand salon de Tomonya-Grobe. Parmi les
objets qu'elle avait vendus, se trouvaient les deux petites figures de
Fakeda, dont la malheureuse n'avait pu obtenir que six kobans, et les
deux petites figures étaient passées, à la suite de cette vente, entre
les mains de la femme du musicien Toyo-Taki[83].
[83] _Mémoires et anecdotes des Djogouns_, par Titsingh, publié
par Abel de Rémusat. Nepveu, 1820.
Dans les objets en argent, rentrent les pipes d'homme et de femme, ces
pipettes dont le fourneau est si petit, qu'on les prend pour des pipes
à opium[84], pipettes tout entières faites d'un morceau d'argent ou
bien d'un bout de bambou, enfermé dans des enveloppes d'argent, aux
deux extrémités. Sur celle-ci sont sculptés deux faisans au plumage
mi-doré, mi-argenté; sur celle-là se détache, au milieu d'une tige de
pivoines, un paon exécuté de la même manière que les faisans.
[84] On fume au Japon le tabac coupé très fin et qu'on humecte
parfois de saki. Ricord dit que le meilleur tabac est celui
de la province de Satzuma. Après le tabac de Satzuma vient le
tabac de Nagasaki, où fut introduite la culture de cette plante.
Cette autre pipette, un chef-d'œuvre de ciselure, du fourneau à
l'embouchure, est toute couverte de fleurs de chrysanthème fouillées et
détachées dans la masse.
Enfin cette dernière, une pipe de lutteur, et qui représente un
combat entre deux terribles dragons, se distingue par une grosseur
particulière aux objets possédés par cette classe d'hommes énormes,
amants de l'énormité. On dirait la pipe d'un ogre.
La description des pipes amène naturellement à la description de
leurs étuis, à cette bimbeloterie d'art, où sur toutes les matières,
mais principalement sur le bambou, les Japonais se sont montrés
des ouvriers-artistes incomparables. C'est chez eux une spécialité
de décorer le bois naturel en introduisant, dans la sculpture, la
pierre dure, la nacre, le jade, l'écaille, l'ivoire colorié, avec une
fantaisie adorable, et avec, je le dis bien haut, la sobriété et la
retenue du goût le plus pur en la richesse de l'ornementation. Les
Japonais font enfin de ces bois, sculptés et mosaïqués en relief, des
choses qui n'ont d'équivalent chez aucune nation.
ÉTUI en bois noir, sur lequel se détachent, en argent doré et
émaillé, un enfant et deux petites figures de femmes.
ÉTUI en bois brun, aux fendillements en forme de stalactites,
décoré de papillons en pierre dure et en nacre, dans des feuillages en
ivoire colorié, portant des fleurs d'or et d'argent.
ÉTUI en corne de cerf, représentant un vieux pèlerin en
extase devant une vision dans le ciel, vers laquelle monte l'adoration
murmurante de ses lèvres, en une espèce de phylactère.
ÉTUI en bambou, de forme ronde, figurant, profondément
entaillé dans le bois jaune et fibreux, un tigre aux yeux de nacre.
L'attache et le couvercle et le revêtement inférieur en fer, finement
damasquiné d'or.
ÉTUI en bambou à six pans, où se voient des tortues faites
en ivoire colorié, avec carapaces d'écaille. Rien de plus heureux que
l'agencement de ces tortues surprises dans le naturel de leurs poses,
et rien de plus ingénieusement charmant que le couvercle composé
d'une tortue aplatie dans le repos, ses pattes repliées sous elle. Cet
étui est signé: _Ikko_.
ÉTUI en bambou, à la rondeur aplatie, couverte de _dragons
volants_ (de libellules) aux ailes d'émail cloisonné, aux têtes et
aux corselets d'ivoire colorié et d'écaille. La libellule ou la
demoiselle, appelée, au Japon, dragon volant, est un insecte presque
légendaire, et qui revient souvent dans la décoration. On raconte que
Jimmu-Tennô, fondateur de la monarchie japonaise, étant monté sur une
haute colline, la forme du Japon lui parut ressembler à celle du dragon
volant, ce qui lui fit donner le nom de cet insecte à son empire. Le
travail de cet étui est d'un luxe, d'une beauté, d'une originalité
tout extraordinaire, avec des dégradations et des éloignements de
second plan, obtenus par l'opposition de libellules seulement sculptées
dans le bois un peu teinté, et de la libellule d'émail et de nacre du
premier plan. Ce porte-pipe est signé: _Itsko_.
ÉTUI fait d'un ivoire particulier, d'un ivoire fossile de
Sibérie peut-être, ou plutôt d'un ivoire ordinaire rendu transparent
par un procédé inconnu, et appartenant aux seuls Japonais. Il est
décoré de rinceaux de feuillages, comme légèrement teintés de rouille
dans les rentrants de la sculpture. Au milieu des rinceaux, le guerrier
Kosima Taka Nori de Bingo, ciselé en or, trace, sur le tronc du
cerisier, l'avertissement donné à son prince, et que nous avons déjà
trouvé sur le couvercle de la boîte à gâteaux. Le travail de l'ivoire
n'est pas signé, mais sur un petit cartouche d'or est gravé: _L'or
fait par Tatté utchi_.
ÉTUI en shakudo. Le seul que j'ai vu fabriqué de ce métal,
employé en général pour de petits objets. Sur le beau bleu violacé de
l'étui, sont niellées des fleurettes en argent, en or, en émail rouge
brique.
A la description de ces étuis de pipes, je joindrai la description d'un
attirail complet de fumeur assez ancien, composé d'un étui de pipe et
d'une blague à tabac. L'étui de pipe est en une imitation de peau de
serpent, appelée au Japon _indën_, et décoré d'une libellule de métal
avec des parties bronzées et vermeillées. A cette libellule se rattache
la blague par un petit anneau, auquel sont soudés deux médaillons de
bronze gravés, représentant l'Olympe japonais en caricatures. Sur la
blague en cuir doré, argenté, mordoré, pourpré, un morceau de cuir,
dit le Japonais Otsouka, fabriqué à l'imitation d'anciens cuirs
chinois, un morceau de cuir que je croirais plutôt de cuir de Cordoue
ou peut-être de Venise et que les Japonais recherchaient et achetaient
aux Portugais,—un morceau de cuir qui a les riches et sourds tons
de hareng saur, affectionnés par les coloristes fauves,—se détache
dans un relief de demi-ronde bosse, un corps de jeune enfant, dont
la chair potelée a quelque ressemblance avec les contours enflés des
amours de Boucher. La serrure extérieure est faite de deux petits
bronzes-appliques, l'un Laizïn, le dieu du tonnerre, sous sa patine
florentine, l'autre Fouzïn, le dieu du vent, sous sa patine d'acier.
La serrure intérieure, qui se ferme au moyen d'un petit bouton en
forme d'éventail, est formée d'une plaque d'acier rayée d'éclairs d'or
et de trombes d'argent, se croisant sur la crête de flots courroucés
et écumeux. Cette plaque porte deux signatures _Korusaï_ et _Thiojou_,
et sur le bronze doré de la charnière intérieure, se trouve encore la
signature de _Djindaïsha_, l'ouvrier ciseleur de la garniture et des
deux petits médaillons de bronze.
«Est-ce ancien?» dit presque chaque personne, dans les mains de
laquelle vous mettez un objet japonais, toute prête à vous le rendre
sans le regarder, si vous ne mentez pas un peu. Eh bien, il faut avoir
le courage de dire la vérité: l'art japonais n'a pas d'antiquité.
En Chine, les mandarins amateurs ont un certain droit à ne vouloir
posséder que des objets de _mille ans_, à préférer le travail original
des anciennes dynasties aux Kien-Long. Au Japon, rien de pareil. Tout
l'art ancien du Japon est une pauvre et servile imitation de l'art
chinois, tout vient du Céleste Empire, tout, jusqu'aux couturières,
qu'envoie chercher au troisième siècle l'empereur Ojiu-Tennò[85].
Les porcelainiers, les bronziers, les peintres sont des Chinois, ou
des Japonais, retour de la Chine. Ce sont des potiers coréens qui
fabriquent les premières porcelaines japonaises et c'est en Chine
que Gorodayu Shonsui, le créateur de la porcelaine d'Imari, va
apprendre la construction des fours. C'est le peintre Douchò, de l'État
de Koma, qui au huitième siècle, enseigne aux Japonais et le dessin
et la fabrication de l'encre et du papier. C'est le prêtre Sesshiu
qui, au quinzième siècle, après avoir étudié en Chine, devient un
des plus grands peintres du Japon. Et les peintres Kudara, Kawanari,
Kosé-Kanaoka, le prêtre Meichò, ainsi que les deux familles Tosa et
Kano, illustrées par les artistes qu'elles ont produits, semblent avoir
été chercher leur talent dans le Céleste Empire. Le croirait-on enfin?
la musique et la danse japonaises n'appartiennent pas même au Japon,
elles sont chinoises, et furent apportées par Minashi, originaire de
Kudara qui se fit naturaliser au Japon! Et les Japonais reconnaissent
si bien cette vérité, ont tellement pris l'habitude de considérer
l'Empire du Milieu comme la patrie de leur art, comme le lieu de
provenance des belles choses, comme leur Grèce, que Narushima, auquel
je demandais, un jour, s'il y avait des collectionneurs parmi ses
compatriotes, me répondait: «Oui, oui, certainement»; puis ajoutait
avec une nuance de mépris intraduisible pour son art national: «Oui,
mais les collectionneurs chez nous n'ont que des objets de la Chine.»
[85] _Le Japon à l'Exposition universelle_, première partie;
Paris. 1868.
Du reste, l'on peut se rendre compte du nombre d'objets chinois que
contenait, que contient une collection japonaise, par ce curieux
inventaire d'objets d'art possédés au dix-septième siècle par
Yodoya-Fatsgro, l'un des plus riches marchands d'Osaka, inventaire
si renseignant sur les goûts d'un bibeloteur exotique.