COQUILLE D'ŒUF

J'arrive à la porcelaine que j'aime, à la _coquille d'œuf_[51], à

cette matière industrielle, délicate et transparente, où le décor

céramique a été poussé à la perfection la plus extraordinaire et dont

la blanche surface est égayée de l'éclair tendre des émaux les plus

doux. C'est l'époque de la prédominance de l'émail rose[52] tiré de

l'or, et de son rehaut enchanteur autour de figurines de femmes d'un

maniérisme voluptueux.

[51] Cette porcelaine, sauf quelques exceptions, date de

Yung-Tching (1723-1736), J'ai relevé le nien-hao de cet

empereur sur quelques compotiers de la collection particulière

de M. Mallinet.

[52] Je n'aime pas les désignations de famille verte et de

famille rose, inventées par M. Jaquemart, que je considère

cependant comme le fondateur de la science de la porcelaine

de l'Extrême-Orient. Ces désignations, je les trouve trop

générales, trop synthétiques et désignant des produits trop

différents de qualité. C'est ainsi que, pour la famille

rose, l'historiographe de la porcelaine réunit, sous une

même qualification, et les roses sur coquille d'œuf et les

roses les plus commerciaux, les plus ordinaires. C'est une

classification à refaire.

PETITE TASSE. Coquille d'œuf fond blanc, sur lequel se

détachent, au milieu de petites feuilles à l'émail vert des seizième

et dix-septième siècles, des fleurs rouges et bleues aux colorations

intenses. Cette tasse porte un _nien-hao_ à trois caractères.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'œuf. Première bordure de la

soucoupe à petits rinceaux dorés, seconde bordure carrelée en encre

de Chine, avec des réserves de fleurettes blanches peintes sur le

fond de la soucoupe; au-dessus d'une branche de pivoines, deux coqs

s'attaquant. Le pourtour de la tasse, au-dessous d'une bordure noire et

or, est recouvert d'une mosaïque carrelée à l'encre de Chine avec des

réserves pareilles à celles de la soucoupe. A l'intérieur de la tasse

une bordure rose, et au fond la répétition des deux coqs.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'œuf. Sur le fond rouge d'or

de la tasse, deux médaillons et deux cartouches à réserves blanches;

dans les médaillons un dragon doré, dans les cartouches au milieu de

fleurettes jaunes et violettes, une pivoine rose vers laquelle se

dirige un crabe. Même décor en plus grand sur la soucoupe, qui a au

fond une fleurette d'or répétée dans l'intérieur de la tasse.

Tasse aux plus jolis émaux translucides, dont la tendresse lumineuse

est en quelque sorte augmentée par ce beau fond de pourpre de Cassius,

qui a toutefois le défaut d'être un ton un peu mat, et de ne jamais

arriver à l'unité de l'émail dans toutes les parties d'une pièce.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'œuf. Bordure de la

soucoupe mosaïque carrelée rose avec trois petites réserves où sont des

fleurettes dorées. Seconde bordure mosaïque nattée (clathrée); elle se

termine par un cadre rocaille sur lequel court une branche de pivoine

dorée. Dans la réserve blanche du fond est exécutée à l'encre de Chine

une Chinoise tenant un _jou-y_, sceptre honorifique, et à laquelle une

suivante tend une corbeille de fruits. Les deux femmes sont répétées

séparées sur la tasse, qui est décorée, à l'intérieur de la bordure

rose de la soucoupe et au fond d'une fleur dorée.

Ce décor, que j'ai retrouvé en grand sur un compotier, est d'une

charmante originalité, et les figures noires font le plus joli effet au

milieu de la douce et riante variété des émaux qui les entourent.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'œuf. Première bordure de la

soucoupe verte à losanges. Seconde bordure carrelée rose, et contenant,

en des réserves blanches, des fleurettes peintes dans des encadrements

bleus. Troisième bordure nattée et se terminant par un filet d'or à

festons. Dans la réserve du cartouche faisant le fond de la soucoupe,

un barillet de porcelaine plein de pivoines, à côté d'une coupe où sont

des cédrats digités. La tasse a une bordure carrelée verte, et, sur le

pourtour natté bleu, se détachent des médaillons remplis d'une mosaïque

rose, surmontée d'une astragale d'or. Au fond de la tasse qui a une

bordure intérieure bleu pâle, une répétition en petit du fond de la

soucoupe.

Une tasse au décor tout semblable a été gravée dans la planche

VIII de l'HISTOIRE DE LA PORCELAINE de M. Jacquemart, qui la

classe dans la famille rose japonaise. En attendant que la question

des porcelaines du Japon et de la Chine de même famille soit élucidée,

cette tasse, je la tiens, pour une tasse chinoise.

TASSE. Coquille d'œuf. Fond blanc, dont se détache une

Chinoise à la robe rose, un sceptre honorifique à la main, tandis

qu'au revers une autre Chinoise porte sur l'épaule un instrument

de jardinage, dans lequel est passé un panier de fleurs. Nuages

concrétionnés, terrains stratifiés. Mosaïque intérieure carrelée en

encre de Chine, avec quatre rosettes dorées. Au fond, une fleurette de

sésame pourpre.

Tasse, où l'élancement et la sveltesse des petites femmes du Céleste

Empire évoque dans l'esprit le nom que leur a donné la Hollande:

_lang-lysen_, les longues demoiselles.

TASSE ET SOUCOUPE. Coquille d'œuf. Bordure de la soucoupe

formée des stries de deux cordelettes enroulées, l'une noire, l'autre

dorée. Entourage de mosaïque carrelée en encre de Chine, et finissant

en un cartouche rocaille, au cadre formé d'un rinceau d'or, d'où pend,

attaché par un anneau, un bouquet de pivoines, au bout duquel se

balance une cordelière aux glands flottants. Sous le bouquet, trois

personnages: un Chinois assis tenant à la main une tasse dorée; tout

contre lui, une Chinoise à demi couchée, le coude posé sur un

barillet de porcelaine; plus loin, une autre femme accroupie sur ses

pieds, et ayant une main appuyée sur le goulot d'une gargoulette,

reposant sur un genou. Sur la tasse dont le décor est le même, le

bouquet suspendu est dans un cartouche, les personnages dans un autre.

Sous la tasse une fleurette peinte en or et en encre de Chine.

Cette tasse est la plus merveilleuse tasse qui se puisse voir, et

supérieure à toutes celles que j'ai rencontrées dans les collections.

Le petit bouquet de pivoines, avec sa légère et charmante exécution,

fait prendre en mépris toutes les porcelaines de fleurs de l'Europe,

et il y a dans la minuscule petite femme à la robe rose, au profil

étonné, qui tient la gargoulette, des délicatesses spirituelles, un art

de touche dans l'infiniment petit, que vous pouvez chercher, sans le

trouver, sur toutes les boîtes peintes par Blarenberghe.

ASSIETTE. Coquille d'œuf. Une Chinoise à la robe de dessus

vert d'eau, à la robe de dessous jaune, étendue sur un tapis aux

rosaces bleues, et le coude appuyé sur une pile de livres, faisant lire

un enfant accroupi devant elle. Dans un coin de l'assiette, un petit

cachet rouge.

ASSIETTE. Coquille d'œuf. Sous un arbre, une Chinoise à la

robe de dessus bleue, à la robe de dessous jaune, regardant, un enfant

sur l'épaule, l'eau d'un étang couvert de fleurs de nélumbo.

DEUX COMPOTIERS. Coquille d'œuf. Sur le fond blanc un

bouquet de pivoines mêlé à une tige de pêcher en fleur.

COMPOTIER. Coquille d'œuf. Sur le fond blanc, une tige

de chrysanthèmes nouée à un rameau de rosier jaune, où au milieu du

violacé pâle des chrysanthèmes et du vert bleuâtre des feuilles, le

nankin d'une rose fait un délicieux contraste. Au revers de l'assiette

est gravé le numéro 176, le numéro d'une vente faite par Dresde de ses

doubles. Cette assiette provient de la vente Guntzberger.

COMPOTIER. Coquille d'œuf. Une branche de magnolia fleuri

sur laquelle est perchée une mésange; en bas, une touffe de fleurs de

pivoine. Au revers, trois rameaux de magnolia, de pivoine, et d'un

arbuste aux pois noirs dans une gousse rouge.

Ce compotier, avec sa fine blancheur traversée par cette branche de

fleurs serpentante, surmontée d'un oiseau, je le regarde comme le

spécimen idéal du décor sur porcelaine. Il provient des ventes Poinsot

et Barbet de Jouy (n° 111) et a été racheté par moi 700 francs chez

Mallinet[53].

[53] L'art nouveau du Japon n'est peut-être pas si fort

redevable à O-Kou-sai de son affranchissement et de son retour

à la nature. Les peintures chinoises sur coquille d'œuf au

dix-huitième siècle montrent des oiseaux peints avec l'art et

le naturel des oiseaux qu'on retrouve sur les japonaiseries. Et

le jour où sera faite une étude très étendue des époques et des

phases de l'art chinois, on sera peut-être étonné de tout ce

qu'on retrouvera dans l'art moderne du Japon, appartenant à la

Chine.

DEUX BOLS hémisphériques aux bords découpés en festons.

Coquille d'œuf. Le pourtour extérieur du bol est décoré de

feuillages aquatiques, formant des encadrements aux découpures

zigzagantes d'une grande aile de papillon. Dans les deux réserves

blanches, sur lesquelles pendillent de roses nélumbos, se voit nageant

un canard mandarin doré. Bordure intérieure du bol verte, accompagnée

d'une seconde bordure plus large carrelée rose, sur laquelle sont

jetées trois petites rosaces bleues, qu'on dirait des morceaux de lapis

incrustés, et où sont ménagées des réserves blanches imitant dans leurs

échancrures des fonds d'écrans égayés de fleurettes. Au fond, une fleur

de pivoine avec un bouton qui s'entr'ouvre.

Ces bols aux verts les plus gais, aux verts humides de la plante

d'eau, aux roses arrivés à la perfection du rose,—qui devient violet,

lorsqu'il est trop cuit, et briqué, lorsqu'il ne l'est pas assez,—sont

des échantillons, sur lesquels s'épèle le mieux la différence de

la porcelaine de l'Orient avec celle de l'Occident. Chez nous, les

porcelainiers peignent avec les procédés de l'aquarelle. C'est de la

peinture étendue au pinceau. En Chine et au Japon, tout autre chose.

Rien que des tons posés avec une matière colorante toujours pénétrée de

fluide vitreux: en un mot, de la peinture avec des émaux et non avec

des couleurs. Et tout ce que cette peinture, cependant si fondue et

si harmonieuse, accorde à la fonte et à l'harmonie générale, consiste

seulement dans une dégradation des épaisseurs de l'émail. C'est ainsi

que, dans ces deux pièces, les nélumbos carminés, les fleurettes

jaunes, les rosaces bleues du marli, arrivent presque à un relief,

tandis que le feuillage, la verdure des plantes n'est enduite que

d'une eau d'émail. Au fond, cette peinture, la vraie peinture de la

porcelaine, est, pour ainsi dire, de la _gouache translucide_.

Ces deux bols,—et on sait, dans les porcelaines à prédominance

de l'émail rose, que c'est surtout aux bols qu'ont travaillé avec

prédilection les grands céramistes chinois,—ces deux bols que, pendant

un quart d'heure, M. Barbet de Jouy retournait entre ses mains, en

disant mélancoliquement: «Je n'ai pas une pièce comme cela chez moi»,

ces deux bols, à la si parfaite transparence opaline, ont été achetés

dans ma jeunesse 60 francs, chez le chapelier Bandoni qui avait alors,

rue Vivienne, une petite vitrine de curiosités, très artistement

choisies.

Quelques objets précieux de matières diverses se trouvent mêlés aux

porcelaines.

En première ligne, une pièce exceptionnelle, un objet chinois qui est

un miracle de sculpture microscopique. C'est une grande et étroite

lamelle d'ivoire (26 centimètres de hauteur sur 6 de largeur) imitant

une tranche de bambou coupée entre deux nœuds, et dans le creux

de laquelle descend du ciel vers la terre la chevauchée, sur des

_kilin_, des chiens de Fô, des axis, des chevaux sacrés, des sept

dieux de la religion chinoise. Cheou-lao, le dieu de la longévité,

au front démesurément élevé, ferme la marche sur son cerf blanc. Il

est précédé de Pi-cha-moun[54], le dieu des Honneurs, caressant

sa longue barbiche, de Ta-he-tien, le dieu de la Richesse. Des

servants les accompagnent à pied, en leur présentant, en des attitudes

révérencieuses, des fleurs et des fruits. Le farouche Tao-ssé, avec

ses traits contractés, et sa gourde à ses pieds, est au milieu d'eux.

Pou-taï, le dieu du Contentement, au rire éternel secouant ses trois

mentons, écrase sa monture de son obésité, et, tout en tête, galope

sur un chevreuil la longue et svelte déesse Kouan-in, tenant à la

main sa tige de lotus. Il y a, dans ces figurines équestres d'un

pouce, des mouvements de nature admirables, des expressions de visages

extraordinaires, et le gaudissement béat et épanoui de Pou-taï est

vraiment surprenant dans cette tête grosse comme un pois. Le fini

du travail dans les détails dépasse tout ce qu'on peut imaginer, et

les petites têtes par un doux polissage, par un _usé_ obtenu avec un

frottement qu'on pourrait appeler artistique, ont quelque chose du

porcelaineux de certains blancs de Chine. Derrière la cavalcade qui

est presque en ronde bosse, se détachent, çà et là, de petites langues

de flots servant de supports aux personnages représentés,—minces et

détachées comme les languettes d'un papier soulevé et recroquevillé par

le vent dans la déchirure d'une tenture. Cette espèce de planchette

convexe sert à soutenir l'avant-bras de l'homme qui écrit à main levée.

[54] On voit que l'Olympe chinois ressemble beaucoup à l'Olympe

japonais.

C'est un cornet à pinceaux, un PITONG en ivoire, de cette

forme ronde un peu rentrée en dedans, que les Chinois nomment

«ceinture comprimée», et où sur la défense de l'éléphant tourne une

danse gravée. En une campagne de fête et de plaisir du Japon, en

quelque _Bon Odori_, des jeunes femmes s'amusent à faire danser un

aveugle, ivre de saki, qui se livre à une espèce de danse de l'ours,

les deux mains posées à plat sur un bâton qui lui passe derrière le

cou, et tout le monde pris d'une folie ballante, et les jeunes femmes,

et les petites filles, et les petits garçons, frappent la terre du

pied, en agitant des écrans, avec des envolées de robes autour des

corps retournés, qui ont quelque chose des théories étrusques sur

les vases rouges. Un large dessin volant; un art admirable de la

dégradation des reliefs, par une simple gravure ici, par de profonds

creux là; et dans toute la sculpture doucement teintée de noir, rien

qu'un petit morceau d'or, de pierre verte, de pierre rouge, qui fait

une tête d'épingle, un peigne, un coulant de blague à tabac. Pied en

bois brut. Ce pitong est signé: _Itsko-Saï Takasané_.

Un autre PITONG en bambou, et d'un bambou particulier et

joliment rayé, figure, sur le tronc noueux de l'arbuste, des tigettes

de bambou en ivoire colorié, aux grandes feuilles lancéolées mangées

par des insectes. Et sur ces feuilles sont une araignée, une grosse

mouche, des fourmis, imitées à s'y tromper, dans leur relief et leurs

couleurs naturelles.

Un dernier PITONG, également en bambou et tout couvert de

motifs divers et de caractères gravés et sculptés, à des profondeurs

diverses, avec des entailles, tantôt mousses, tantôt aigus, et

teintés dans les creux, comme du ton obtenu par un fer chaud sur

le bois, est un objet d'une qualité de goût comme on n'en fabrique

pas en Europe. Et au milieu de jardinières, de ceps de vigne, de

martins-pêcheurs, de grenouilles, se voit une espèce de cosse de

pois de senteur, où sur l'enveloppe perce la molle rondeur des pois,

exécutée avec la religion du _d'après nature_, qui n'existe qu'au

Japon. Le curieux de cet objet d'art, c'est qu'il est le produit de

la réunion de sept artistes, qui, chacun, a signé le petit morceau de

sculpture incisé sur le bambou. C'est ainsi que le cep de raisins est

signé: _Liuti Keïne Kiyo Nao_, et que la cosse du pois est signée:

_Ganzoui Shiu_.

Ici se trouve encore une théière en jade, au petit goulot carré sortant

d'une gueule de monstre, un vrai bijou, une théière côtelée à huit pans

bombés, toute couverte de caractères finement détachés en relief. Cette

théière qui a des parties pétrifiées, et d'un ton mat joliment bleuté

au milieu de la transparence grise, serait, au dire du Chinois Tien Pao

et de M. Frandin, non de la racine de jade, mais un jade brûlé pendant

l'incendie au Palais d'Été. Elle porte en dessous un cachet.

Et comme dernier objet divers de la grande vitrine, voici un morceau de

banquier.

GRAND FLACON de cristal de roche, sculpté en forme de

balustre, au bouchon formé d'une chimère couchée, au col entouré de

deux chimères se poursuivant. Un de ces beaux cristaux orientaux qui

ont l'air d'enfermer en leurs clartés la chaleur d'un orage, et

dans lesquels les coups de lumière mettent des reflets d'améthyste. La

taille est curieuse, en ce qu'elle donne l'illusion d'un restant d'eau

demeuré au fond du vase.

Le cristal de roche, ce sublimé de la matière lumineuse, c'est

peut-être la dernière et suprême passion du bibeloteur qui a assouvi

son goût parmi toutes les nuances et de tous les éclats des choses de

l'art industriel. Et je suis heureux d'avoir joint ces jours-ci, au

flacon à chimères, un sceptre de commandement en cristal de roche,

formé d'un rameau de sapin fleuri, semblable à un morceau de glace

sculpté et évidé à jour.

Sur les planches inférieures de la vitrine sont les bronzes, dont nous

commencerons le catalogue par les bronzes chinois.

PETIT VASE à quatre pans. Bronze incrusté d'or. Le couvercle à

jour est surmonté d'un dé, où est figurée la conjonction de l'_Ing_, le

principe mâle, et du _Yang_, le principe femelle.

Cette rencontre du principe mâle et femelle, qui ornemente si souvent

les objets anciens, sous la forme d'une espèce de tétard dans un

cercle, est ainsi racontée dans une légende naïve de l'Extrême-Orient:

«Le génie mâle marcha du côté gauche, et le génie femelle suivit

le côté droit. Ils se rencontrèrent à la colonne de l'Empire, et,

s'étant reconnus, l'esprit femelle chanta ces mots: «Je suis ravie

de rencontrer un si beau jeune homme.» Le génie mâle répondit

d'un ton fâché: «Je suis un homme; ainsi il est juste que je parle

le premier: comment toi, qui es une femme, oses-tu commencer?» Ils

se séparèrent et continuèrent leur chemin. Se rencontrant de nouveau

au point d'où ils étaient partis, le génie mâle chanta le premier

ces paroles: «Je suis fort heureux de trouver une jeune et jolie

femme.» Et il lui demanda: «As-tu à ton corps quelque chose de propre

à la procréation?» Elle répondit: «Il y a dans mon corps un endroit

d'origine féminine.» Alors le génie mâle répliqua: «Et mon corps a

également un endroit d'origine masculine, et je désire joindre cet

endroit à celui de ton corps.» Ce fut l'origine de l'accouplement des

mâles et des femelles.

PETITE BOUTEILLE en forme de burette sans anse. Bronze niellé

d'argent décoré d'éventails, de sabres, de rouleaux d'écriture. Ce vase

à la forme sous laquelle les Chinois voient la poche à fiel, qui est

pour eux le réceptacle de l'_audace_ et de la _témérité_, a derrière

une longue inscription incrustée en argent, que m'a bien voulu traduire

M. Frandin, interprète de la légation chinoise:

_Ton pinceau a le charme d'une fleur et ton audace est sans

bornes. Si tu trempes ton pinceau dans ce vase, c'est comme si tu

faisais prendre l'élégance d'une fleur à ta témérité._

_Es-tu écrivain de talent? Nous serons amis comme deux fleurs

exhalant le même parfum délicieux._

GRAND BRÛLE-PARFUMS en forme d'écuelle. Bronze de diverses

patines. Pieds, anses, bouton de couvercle, formés de bambous

contournés; pourtour, de feuilles de bambous demi-reliefs; couvercle,

de ces feuilles découpées. Modèle du plus grand goût. Il porte le

_nien-hao_ de l'empereur Siouan-te, de la dynastie des Ming (1426-1436).

PETITE VASQUE à la panse turgide et côtelée. Bronze jaune

niellé d'argent. Au-dessous d'une grecque, un enroulement de pivoines.

Porte le _nien-hao_ de Siouan-te.

PETIT POT à la panse renflée. Bronze fauve martelé d'or.

C'est ce tour de main, inconnu de l'Europe, qui éclabousse la surface

d'un bronze de petites scories d'or amalgamées dans la fonte. Porte le

_nien-hao_ de Siouan-te.

PETITE JARDINIÈRE rectangulaire de forme basse à anses

détachées et surplombant. Bronze jaune martelé d'or. Porte le

_nien-hao_ de Siouan-te.

BUIRE au col élancé avec des mufles de lion figurant des

anses. Belle patine briquetée.

Petit vase de forme ovoïde, surmonté d'un anse mobile, et ressemblant à

un étrusque. Bronze à l'épaisse patine verte formant croûte. Je vois,

dans ce bronze, un vase pour le baptême boudhique, pour la _rosée

douce_ qui remet les péchés.

PETITE JARDINIÈRE à quatre pans carrés au rebord droit

débordant. Le rebord décoré en dessous d'une grecque et de nuages.

Les quatre pans couverts de vermicellures, au milieu desquelles sont

pratiqués quatre médaillons ronds, où se détachent une tortue, un

éléphant, un oiseau dragon, deux colombes qui se becquètent. Sous

le pied orné, un cachet.

PETIT VASE à six pans. Au col, une large zone formée de

petits hexagones sur lesquels s'enlèvent des anses en queue d'oiseau.

Sur les six pans, une tortue chevelue. Ce vase porte le _nien-hao_ de

Siouan-te, mais je le crois d'une fabrication beaucoup plus récente,

d'une fabrication même japonaise dont les bronziers ne se gênent pas

pour mettre les anciennes marques chinoises sur leurs produits.

THÉIÈRE de forme cylindrique à anse et à goulot d'aiguière

persane. Bronze Tonkin. Sur les pans bombés, où courent des dessins

découvrant le cuivre dans le noir émail, sont encastrés quatre longs

cartouches de bronze doré représentant, en un fin et délicat travail,

des tiges d'arbustes fleuris. Le couvercle doré, comme le goulot, comme

l'anse, est surmonté d'un tortil de fleurs. Pièce d'une charmante

richesse.

Les bronzes japonais comparés aux vieux bronzes chinois sont d'une

matière moins sérieuse, moins profondément belle, moins savamment

amalgamée. Un bronze japonais, vous arrive-t-il de le casser? vous vous

trouvez très souvent en présence d'un alliage d'étain et de plomb, qui

n'est pas véritablement du bronze. C'est un amalgame fait beaucoup à

la diable, et un peu d'instinct, et tel que l'a vu faire M. Bousquet

au vieil Obata dans son atelier. Mais, à ce bronze défectueux, non

compact, non dense, les Japonais mettent de si séduisantes enveloppes

et l'habillent de patines si charmantes, patines imitant les

rayures du marbre, patines imitant le satinage des bois, patines de

toutes sortes, et jeunes patines simulant les plus vieilles patines.

On a vu, à l'Exposition universelle, ce tableau d'échantillons, où il

y avait une centaine de patines différentes et toutes dissemblables.

Et n'ai-je pas chez moi un petit vase représentant un tronc d'arbuste,

montrant toutes les colorations ligneuses et jusqu'au _liégeux_ du

vieux bois dans les creux de branches mortes coupées. Puis les Japonais

ont une plus grande et une plus riche imagination des formes: ils vous

enchantent, dans l'architecture et la conjonction des lignes d'un

vase, par un imprévu, un renouveau, une fantaisie que n'ont pas les

Chinois. Enfin peut-être même la prédominance du plomb et de l'étain

dans le bronze japonais donne à ce bronze une souplesse, un flou, un

gras, en fait un métal dont la dureté n'a rien à l'œil du cassant

européen, et semble l'onctueuse solidification de la cire, qui tout à

l'heure emplissait le moule. Qui ne s'est arrêté devant les bronzes à

_cire perdue_[55] de To-oun, l'artiste unique, le créateur, pour ainsi

dire, du bronze mou? To-oun, le grand animalier! qui nous a donné,

avec la légion innombrable de ses confrères, toute cette animalité

vivante en bronze, et ces monstres fabuleux, et ces carpes dressées

sur leurs puissantes queues, et ces échassiers, sans socles, posés sur

la découpure d'une feuille qui se creuse et se redresse sous le

ressort de leurs pattes nerveuses.

[55] C'est le procédé habituel au fondeur de là-bas, qui perd

son moule à la fonte, en sorte que presque tous les bronzes

japonais sont des exemplaires uniques.

VASE A EAU. Forme de potiche. Ce bronze japonais a pour

toute décoration une inscription chinoise en grands caractères de

bronze doré. Cette inscription, M. Frandin n'a pu la déchiffrer

qu'incomplètement; elle ferait allusion au déluge, ou du moins à un

déluge japonais.

PETITE BOUTEILLE, de forme aplatie, aux anses formées par des

mufles. Bronze à cire perdue. Il est décoré d'un revêtement de petites

coquilles, sur lequel se détachent les poissons à la queue dressée,

que l'on voit aux angles des toits des habitations japonaises. Pièce

envoyée dans le temps à M. Decelle, comme un morceau rare.

PETIT ÉCRAN. Bronze à cire perdue. De dessus la déchiqueture

découpée des nuages, s'enlève dans le ciel, sur le dos d'une grue, un

sennin lisant un rouleau d'écriture. Pieds formés de deux chiens de

Corée accroupis, du dos desquels s'élève une tige fleurie. Bronze d'une

belle vieille fonte.

CORNET au rebord évasé en forme d'une fleur de _datura_.

L'enroulement de la tige est resserré au milieu par un anneau formé du

contournement d'un petit dragon très finement ciselé. Bronze jaune.

PETIT VASE. Dans quatre compartiments lancéolés est répétée

une apparition boudhique, au-dessus d'un chien de Fô; sur la panse se

retrouve également, quatre fois, un prêtre de Boudha en prière; et sur

le pied le même rameau se détache encore, quatre fois, d'un fond

de petits ronds au striage de coquilles.

PETIT CORNET au col et aux pieds resserrés. Une grecque

dessine le cadre de deux compartiments remplis par des dragons. Les

deux anses sont formées par deux petites tortues appliquées au col.

PETIT CORNET carré et coupé au milieu par une panse

hémisphérique, où deux dragons nagent au milieu des flots. Décor de la

partie plate, grecque et grands trèfles de forme ogivale. Bronze, que

la beauté et la lourdeur du métal pourraient faire croire d'origine

chinoise[56].

[56] On sait toute la difficulté qu'il y a à discerner

des bronzes pour ainsi dire de la même famille, et dont

l'ornementation est toute semblable.

VASE de forme trapue, et sur la panse duquel sont pratiqués

trois cartouches, où s'apprête le combat en ronde bosse de deux

panthères, de deux chiens de Corée, de deux _kirin_. Pieds formés de

trompes d'éléphants sortant de la gueule de monstres.

VASE en forme de losange coupé par des bandes horizontales

ornementées d'arabesques à reliefs différents. Patine superbe.

PETIT VASE au rebord évasé, aux anses formées d'un feuillage

de coloquinte et de sa gourde. D'un côté, un dragon descendant du ciel,

de l'autre un flûteur charmant le dragon.

PETITE BOUTEILLE au col décoré de flots sur lesquels deux

carpes se détachent en anses. Au bas de la panse, la volute d'une

vague, où flottent quatre ou cinq coquilles.

BOUTEILLE à six pans avec collerette ornementée dont la

saillie des deux côtés forme les anses. Original modèle.

BOUTEILLE décorée de zones de flots et d'arabesques, aux anses

formées par deux crevettes grimpant contre le col.

BOUTEILLE au long col. Bronze fauve tout uni, sur lequel est

posée une mouche, avec ce mouvement de compression des ailes d'une

abeille dans une fleur.

PETITE BOUTEILLE, brodée d'arabesques. Patine verte imitant le

vert d'une matière vitreuse.

GRAND TUBE. Bronze frotté d'or. Tortues dorées nageant dans un

cours d'eau, sur une patine semblable au bois d'acajou.

GRAND TUBE. Trois grues faisant leur toilette, gravées en

creux, avec des parties dorées et argentées sur une patine pareille à

celle du tube précédent.

PETIT CORNET en forme de bambou. Bronze où sont encastrées,

sur toute la ronde surface, de petites sculptures en bronze argenté et

doré, provenant de manches d'anciens sabres.

PETIT VASE-APPLIQUE en forme d'un fruit oblong, recouvert de

feuilles de vigne, au milieu desquelles repose une grosse cigale. Ce

vase-applique porte un cachet derrière.

VASE A JOUR, formé de l'entrelacs de tiges de bambous sur

lesquels courent quelques fleurettes. Fonte d'une difficulté extrême.

PANIER DE JONC TRESSÉ à la panse cabossée par un renfoncement.

Encore une merveille de fonte, et où l'imitation de la nature va

jusqu'à la représentation d'un accident, qui lui donne, aux yeux de

l'artiste, un caractère pittoresque.

PETITE LAMPE A SUSPENSION. Elle est fabriquée de

compartiments, s'accrochant l'un dans l'autre, et figurant d'étroits

cadres de bambous, où sont découpés à jour des rameaux d'arbustes

fleuris, des tiges de roseaux, des souches de champignons. Le fumivore

et le godet, décorés d'une grecque.

GODET. Bronze jaune incrusté. Sur le pourtour, un paysage aux

arbres finement incisés, et parmi lesquels est un pêcher aux fleurs

d'argent.

POSE-PINCEAU. Bronze composé de trois longues feuilles de

bambou, au milieu desquelles est pratiqué un petit trou dans le

pédoncule de la branchette.

BRASERO-CHAUFFERETTE. Forme ovale et festonnée. Sur le

bronze imitant la laque aventurine, court, tout autour d'un couvercle

treillissé et doré, le sillon argenté d'un flot recourbé battant des

troncs d'arbustes, avec des parties brunies dans l'argent au pointillé.

Rien ne ressemble plus à une vieille pièce d'argenterie de notre

rocaille, que ce bronze à l'argenture rondissante et contournée.

THÉIÈRE de forme ronde, à l'anse et au goulot formés d'un cep

de vigne, dont les raisins et les feuilles s'épandent sur sa rondeur.

Bronze à cire perdue d'une charmante imagination.

PETIT BRÛLE-PARFUMS en forme de _cocotte_[57]. Bronze où

les yeux de l'oiseau rudimentaire sont argentés, et dont le découpage

de la partie inférieure est décorée d'une bordure, représentant un

quadrupède fantastique galopant à travers des rinceaux de fleurs

de la plus délicate ciselure, et qui n'est pas sans analogie avec

l'ornementation des poires à poudre européennes du seizième siècle.

[57] J'ai relevé ce modèle sur un album à l'usage des tisseurs

d'étoffes.

PETITE COUPE en forme d'huître épineuse, et dont le creux est

enguirlandé de fleurs de pivoine détachées en plein relief. Bronze à

cire perdue de la plus douce fonte.

PETITE JARDINIÈRE rectangulaire. Bronze à cire perdue. Bordure

formée d'ornements étoilés appelés _singh_ et qu'on compte comme des

grains de chapelet. Au milieu des flots figurés sur les quatre pans

de la jardinière, apparaît, disparaît, le relief tordu d'un corps de

dragon, à la queue et aux ailerons membraneux, dorés d'or mat. Un des

bronzes les plus gras que j'aie jamais vus: une vraie cire. Ce bronze

porte l'inscription suivante: _D'après la commande de Sho Gakou Saï,

amateur de bronzes, a été fait à l'époque de Tempo_ (il y a environ 50

ans) _par Tanko Saï-Jo Kakou_.

CHIEN DE CORÉE. La gueule ouverte, et élancé et aplati sur ses

pattes de devant, la queue flamboyante, il s'arc-boute d'une patte de

derrière sur une sphère évidée. Porte une marque sur la cuisse gauche.

Vieux bronze.

FONG-HOANG. L'oiseau de paradis chimérique, l'oiseau de la

prospérité et du bonheur, est représenté avec sa tête de hocco, sa

queue de paon, ses hautes pattes d'échassier.

ÉLÉPHANT. Bronze jaune. Agenouillé à terre, l'éléphant de

convention, aux formes aplaties et déprimées, et qui forme un brasero,

a le dos recouvert d'un caparaçon-couvercle, où figure, découpé à jour,

l'enroulement d'un dragon.

OIE. Bronze avec des parties frottées d'or. Beau travail aux

formes un peu archaïques. Ce brûle-parfums porte en dessous un cachet

dont les caractères sont persans.

CANARD MANDARIN. Il est représenté _cacardant_ avec

l'avancement tortillard de son cou. Une imitation de la nature qui a le

charme d'un croquis en bronze.

CAILLE. Une caille, posée sur une tige de millet, dont les

enroulements herbacés et les graines font un encadrement, en forme

d'écran, à l'oiseau brûle-parfums.

CIGOGNE. La tête enfoncée dans son jabot, elle médite perchée

sur ses longues pattes. Spirituelle étude d'échassier.

TORTUE. Petit bronze d'une exécution extraordinaire dans

le travail de la carapace, le chagriné du cou et des pattes, le

retournement du col tors de l'animal, sa marche clopinante. Cette pièce

porte en dessous le cachet de _Seï Mïn_, le fameux modeleur de tortues,

à la représentation desquelles s'était vouée sa famille depuis deux

générations. Une merveille et le spécimen d'un art d'observation qui

n'appartient qu'au Japon.

CRABE. Bronze moderne d'une imitation de la nature qui

ferait croire à un moulage.

Ici une grosse question. Les Japonais moulent-ils les objets de la

nature qu'ils représentent? Un Japonais devant lequel on hasardait

cette question, s'écriait: «Mais nous n'avons pas de plâtre au Japon!»

Puis, lorsqu'on lui eut fait observer qu'à la rigueur on pouvait mouler

avec une autre matière, il reprenait, avec un certain emportement, que

dans son pays un artiste qui serait convaincu de cette supercherie,

serait déshonoré, ne pourrait plus vendre ce qu'il ferait dorénavant.

Et voici un témoignage en faveur de l'affirmation de notre Japonais:

Je faisais voir à Georges Pouchet ce crabe moderne, ce crabe qui, de

tous les bronzes d'animaux de ma collection, prête le plus au soupçon

du moulage, et Pouchet, qui le croyait d'abord moulé, fut frappé, à la

naissance intérieure des pattes du crustacé, de l'absence des appareils

de la génération très divisés et très essaimés chez ces animaux. Il en

conclut que le crabe n'était pas moulé. Les Japonais ne moulent pas,

mais ils copient comme s'ils moulaient.

De l'autre côté de la grande armoire aux porcelaines et aux bronzes,

se trouve, faisant pendant à la vitrine aux netskés, une vitrine

uniquement remplie de bols de Satzuma.

Une délicate pâte, composée de nombre de matières premières, passées

au tamis de soie, jusqu'à ce qu'elles soient réduites en une

poussière impalpable, merveilleusement concrétionnée; une couverte qui

va du ton de l'ivoire à la nuance de la toile écrue, tantôt fendillée

des craquelures du craquelé, tantôt du plus microscopique truité;

là-dessus une décoration tendre et gaie exécutée avec des couleurs de

verre pulvérisé, des bleus lapis, des verts cendre verte, des roses

d'aquarelles, des violets pâles, des rouges cire à cacheter un peu

briqué,—le rouge des anciens Satzuma,—le tout relevé d'un or, à

l'épaisseur des reliefs, comme nous en trouvons seulement sur le _bleu_

de Vincennes: c'est là la faïence de Satzuma, une faïence qui semble

avoir été créée pour la joie des artistes, et qui apparaît dans sa

libre exécution comme une riante et claire esquisse sur le fond non

recouvert d'une toile. Elle a encore, cette faïence, une particularité

charmante. Sa décoration semble exécutée sous l'influence de l'art

arabe, de l'art turc, et l'on dirait que les potiers coréens, épris de

ces petits coquetiers filigranes où l'Orient prend son café, ont voulu

transporter sur leurs produits porcelaineux ces résilles d'or enrichies

de cabochons. Et c'est vraiment miraculeux comme, sur ces faïences,

l'épaisse petite gouttelette d'émail translucide, tombée du pinceau,

joue dans les trèfles d'une bordure, le grenat, dans les pétales d'un

chrysanthème, l'opale, et comme cette bise porcelaine est joliment

scintillante d'une poussière de pierre précieuse!

Ces bols donnent à voir, sur leur tournant, des oiseaux bleu et or au

milieu de fleurs roses, qu'on dirait modelées dans une couche de

verre coloré, des médaillons formés de deux rameaux réunis en couronne

et ressemblant aux rocailleuses armoiries du prince de Sagami, des

carquois dorés de fleurs, dont le gaufrage de l'or imite le travail de

la plus fine boîte de laque d'or, des dessins géométriques enchevêtrés

les uns dans les autres et mosaïqués des émaux les plus éclatants. Sur

ce bol, une vigne court qui se répand dans l'intérieur par le tortil le

plus élégant; sur cet autre est une vraie broderie d'or comme incrustée

de petites pierres vertes et rouges. Et voici un céladonné vert d'eau,

tout parsemé de sauterelles, de crapauds, de crabes, imités dans leurs

couleurs naturelles. Et dans l'ornementation de ces bols, toutes les

imaginations! C'est ainsi que celui-ci est décoré de gardes de sabre

de métaux divers, mêlées à des coquilles laquées. Le plus beau, le

plus riche de tous représente, encore gaufré, l'animal fabuleux appelé

_Kirin_, au milieu de fleurettes éclatant dans leur émail translucide

comme un bouquet de feu d'artifice.

Au milieu de ces bols se rencontre une théière charmante, dont la

couverte seulement, nuagée de quelques pointillages d'or, montre dans

un coin deux petits cartouches accolés: l'un rempli d'une tige de

chrysanthème, l'autre d'un bord de rivière fleuri d'iris d'eau.

Quelques bonbonnières auxquelles les faïenciers de Satzuma semblent

apporter tous leurs soins, méritent d'être signalées. J'en décrirai une

seule. Le pourtour vert clair de la petite boîte ronde et plate est

semé de blanches fleurs de cerisiers, et sur le couvercle se dresse

une haie feuillagée d'or et coupée par deux ou trois bambous verts du

vert du pourtour. Rien de plus distingué que ce paysage d'or à moitié

visible, à moitié perdu dans le craquelage de la couverte grise.

Dans l'étude que j'ai faite des faïences de Satzuma, je suis arrivé

à croire que les Satzuma relativement anciens sont reconnaissables à

une peinture fluide, où l'émail coulant prend l'aspect d'une larme

débordant un peu le dessin; à la transparence du feuillage, colorié de

tons rompus et très légèrement glacé d'émail et dont toute l'épaisseur

est gardée pour les fleurs; à un certain vert qui n'est jamais une

plaque de vert cendré opaque, mais un vert clair et irisé qui cherche

le vert du nélumbo des porcelaines chinoises de la famille rose sur

coquille d'œuf; à des blancs dont l'émail a, pour ainsi dire, la

carie de la vieille nacre; à un emploi discret de l'or, dont les filets

ont l'ambition d'imiter les fines arêtes d'un cloisonné, et enfin

surtout à un truité presque imperceptible dans une pâte ivoréenne.

Terminons cette étude des Satzuma de la vitrine par la description de

deux pièces hors ligne:

CAISSE à quatre pans carrés au bord supérieur formé de quatre

baguettes plates coupées, et faisant les petites saillies tronquées

des cadres de bambous japonais. Sur le truité des quatre pans, dans

lesquels sont gravés en creux des bâtons de roseaux sont peintes des

tiges de chrysanthèmes roses et violets, avec des feuillages

mi-vert tendre, mi-dorés, aux cœurs pointillés d'or en relief, aux

vrilles jouant le filigrane d'or. Une large bordure intérieure faite de

pivoines, et de ce vert tendre et de cet or épais du feuillé. Le vase

est recouvert d'un couvercle laqué en dessous, et imitant en dessus le

vieux bois pourri et fendillé, où une hirondelle, en _shakudo_, couchée

à terre sur une aile et battant l'air de l'autre, guette, dans une

fente, un crabe en fer microscopique. Cette pièce, connue au Japon, a

été reconnue par les Japonais comme une des seules pièces anciennes

existant à Paris.

PETITE CAISSE à quatre pans carrés. Bordure supérieure formée

de ronds rouges contenant des fleurettes d'or. Sur le truité presque

imperceptible de la porcelaine d'un blanc d'émail, des pivoines roses.

Petit couvercle de bois naturel laqué, au bouton de corne et de nacre.

Cette pièce a été raccommodée au Japon, avec le filet d'or, qui est la

signature des raccommodages de la faïence et de la porcelaine là-bas.

Ces deux pièces, aux roses pâles de l'azalée, aux colorations cherchant

le ton effacé, délavé, un ton qui ressemble à une espèce d'_embue_

de tendres couleurs, sont curieuses en ce que toutes deux semblent

fabriquées, avec une autre matière que les bols,—d'une matière

porcelaineuse qui ne se laisse pas entamer par l'acier.

Au retour de la vitrine commence le panneau du fond, où sur

une table est posée une écritoire japonaise: le meuble à la fois de

l'écrivain et du peintre de l'Extrême-Orient, et pour la fabrication

duquel il est presque toujours fait un choix de belles matières,

réunies dans une ornementation originale. Un pied en bois de fer,

découpé en crêtes de vagues; là-dessus la pierre à user l'encre de

Chine, avec sa petite cuvette intérieure formée d'un morceau de

porphyre rouge, et dont la pittoresque taille donne à l'écritoire

sur son pied l'aspect d'un rocher battu par la mer. Et le riche

et décoratif objet est terminé par une plaque en bois noir, où, à

travers les flots en colère, apparaît le dragon des typhons, en ivoire

sculpté aux parties laquées du plus beau et du plus tourmenté travail.

Cette écritoire me mène à en décrire une autre, dans la décoration

de laquelle l'art chinois semble s'être associé à l'art japonais.

Cette écritoire, qui a la forme d'un grand tamis, et est du plus beau

bois brun à reflets de racine d'acajou, et tout sculpté de papillons

sur son pourtour, a pour revêtement une plaque, où trois perruches

blanche, verte, rouge, exécutées en pierre dure, sont perchées, au

milieu de pivoines en nacre, et au feuillage d'or, d'écaille, d'ivoire

colorié, d'un _faire_ tout chinois. L'intérieur bien japonais est

en laque moucheté d'aventurine, sur lequel se détachent de grands

papillons en ors de tous les tons. Là se trouve réuni tout l'attirail

pour l'écriture et le dessin: une pierre à encre de Chine faite

d'une ronde pierre de touche, le réservoir à eau qui est un papillon

d'argent, et dans deux petits étuis pas plus gros que les pailles

au moyen desquelles on aspire les boissons américaines glacées, les

pinceaux que les Japonais fabriquent en poils de loutre, de blaireau

et surtout de renard, et que les Chinois préfèrent en poils de lapin

et de lièvre blanc[58]. Il ne faut oublier non plus les vieux bâtons

d'encre de Chine, pour lesquels il y a là-bas des collectionneurs, les

bâtons d'encre de Chine à la perle, les beaux bâtons à cinq griffes,

à l'usage de l'Empereur, avec l'inscription: _Tien-tse-ouan-nien_,

qui est un souhait «de dix mille années au Fils du Ciel», enfin les

grands pains entièrement dorés et décorés de dragons en relief et de

caractères chinois tracés en creux et coloriés en bleu, semblables à

celui qui s'est vendu à la vente de Guignes, en 1845, et dont la date

de fabrication correspondait à l'année 1403 de notre ère.

[58] Voici la description des pièces d'une écritoire de

mandarin, qui a passé à la vente de M. Salle, en 1826, et qui

était considérée comme la pièce de ce genre la plus riche et

la plus complète qui existât alors à Paris. Outre la pierre à

encre, le pain d'encre et son chevalet, le réservoir d'eau,

les pinceaux-plumes, l'écritoire contenait, posés sur un

plateau peint en marbre avec galerie de bois, un _py-tia_ ou

arrête-pinceau en cristal de roche, une feuille avec insectes

en porcelaine, servant à laver les pinceaux, un presse-papier

figurant une femme endormie, un couteau à papier en écaille,

un cachet en pierre de lard, et enfin un _souan-pan_ imitant

l'opale.

Au-dessus de l'encrier japonais se déploie une panoplie de sabres.

Le Japonais Kachi (_sic_), se croyant au moment de mourir, d'après

le récit de Ricord, remet à ses domestiques son sabre, le sabre

_paternel_, ainsi qu'il l'appelle pour le porter à son fils. Au Japon,

dans ce pays des samourais, des chevaliers aux deux sabres, le sabre,

la lame du moins, est l'héritage le plus précieux du mort, l'objet

transmissible de père en fils, et même, dit-on, un objet inaliénable.

Le vice-daysanji, qui faisait les honneurs de Kioto au baron de Hübner,

lui montrait, avec orgueil, un sabre appartenant à sa famille depuis le

règne de Taiko-sama. Et, au Japon, offrir à quelqu'un ses deux sabres

est la plus grande preuve d'estime et d'affection qu'un homme puisse

donner, ainsi qu'on peut le voir dans l'histoire de Sibata, que raconte

M. Titsingh.

C'est, parmi les choses précieuses, la chose par excellence pour ce

peuple guerrier. Un samourai met un peu de sa fortune dans un beau

sabre, et des documents anciens font mention «de lames nues» payées

500 ducats d'or. Il y a dans les «Mémoires des Djogouns,» une curieuse

anecdote à propos du prix des sabres. Le prince Todo-isoumo-no-ka-mi

achète 100 kobans (2,400 francs) un sabre merveilleux. Il court le

montrer à son père, qui lui dit: «Je ne comprends pas de quel puits

vous avez tiré ce sabre.»—C'est l'expression japonaise pour exprimer

l'achat d'un objet à vil prix. «Mais vraiment sied-il au prince d'Izé

qui jouit d'un revenu de trente-six-mille _kokf_ (86,400 francs) de

profiter ainsi du malheur d'autrui?» Et le ton des paroles du père fut

si sévère, que le fils se mit de suite à la recherche de son vendeur

et doubla la somme payée. Le sabre a une telle importance en ce

pays, joue un si grand rôle dans toutes les affaires de la vie, que les

biographies de là-bas sont pleines d'histoires de sabres, pareilles à

celles du sabre de Toqui xiro (_sic_), que raconte «la Relation des

guerres civiles du Japon» publiée par Pierre Witte en 1722. Le sabre

prend enfin au Japon une espèce de caractère sacré[59], devient un

objet qui ne doit être touché par des mains étrangères qu'avec respect,

et pour lequel, fait curieux, il y a un cérémonial à l'effet d'en

débarrasser son maître, quand il franchit le seuil d'une maison de

thé. La plus jeune des sommeillères, se gantant la main d'un mouchoir

de soie, prend le sabre par l'extrémité du fourreau, et le porte ainsi

dressé droit contre sa poitrine, jusqu'à ce qu'elle l'ait déposé sur le

râtelier de laque du vestiaire.

[59] Nous avons vu, il est vrai, ces années dernières, à Paris,

l'héritier d'une illustre famille japonaise se servir du

sabre _paternel_, pour couper les fils de fer des bouchons de

bouteilles de Champagne.

Du reste, ces sabres seraient les armes blanches les mieux trempées

de toute la terre, et dont l'aciérage surpasserait l'aciérage des

lames de Tolède et des fameux damas. Ils coupent de gros clous sans

que le tranchant soit ébréché. Ils pourfendent des hommes, s'il faut

s'en rapporter aux albums d'impressions; et des missionnaires ont été

jusqu'à affirmer avoir vu, dans l'Inde, un bœuf coupé en deux par un

sabre japonais. De ces sabres japonais, il y en a qui avaient jusqu'à

la longueur de neuf éventails (90 pouces). De très estimés anciennement

étaient des sabres de 23 pouces, appelés _bizen-kouni-miets_, du

nom du fabricant. Et les noms des célèbres armuriers et fourbisseurs de

Kioto, de Yedo, d'Osaka sont dans la bouche de tous les samourais, et

deviennent souvent entre eux le sujet de conférences, semblables aux

conversations d'artistes s'entretenant religieusement de vieux maîtres.

Les sabres japonais, décorés avec de l'or, de l'argent, du bronze, du

cuivre, une composition connue sous le nom de _métal de Sawa_, ont en

général une poignée faite en peau de requin (de _hay_, dit Thunberg),

sur laquelle s'entre-croise un treillis de cordonnet de soie. La

poignée est arrêtée par une garde ou coquille de métal ouvragé. Les

fourreaux sont en laque ou en bois, choisis parmi les essences les plus

rares. Sur le plat extérieur est pratiquée une rainure où se glisse un

petit couteau; sur le plat opposé, une seconde rainure contient une

fiche se divisant en deux, destinée, disent les uns, à reconnaître,

sur les champs de bataille, les têtes coupées par le possesseur du

sabre qui y plante la moitié de sa fiche, destinée, disent les autres,

à devenir tout bonnement les bâtonnets au moyen desquels le guerrier

mange son riz. Un demi-anneau, enserrant la fiche, s'ouvre au passage

et à l'attache d'une tresse de soie presque toujours jaune et verte ou

noire.

Des deux sabres qu'un Japonais porte, le plus grand est son _sabre

d'office_, le plus petit qui ressemble plus à un poignard qu'à un

sabre, est son arme particulière, son _waki-zashi_.

Je n'ai fait que la collection des petits sabres et je donne la

description de quelques-uns.

PETIT SABRE au manche en corne, imitant le tressage d'un

cordonnet de soie, sur lequel se détache une pivoine d'or. Fourreau

en bois noir aux méandres blancs. Garde, manche du couteau, fiche,

demi-anneau d'attache, pommeau de la poignée et bout du fourreau,

décorés de chrysanthèmes ciselés et argentés avec parties dorées.

Tresse de soie bleu et jaune.

PETIT SABRE au manche en peau de requin, enveloppé dans un

entre-croisement de cordonnet de soie, enfermant de chaque côté un

petit cochon d'or en demi-relief. Fourreau en laque aventurine, sur

lequel sont jetées des feuilles étoilées de _momidi_. Garde, manche

du couteau, fiche, demi-anneau d'attache, pommeau de la poignée, bout

du fourreau, décorés de feuilles de _momidi_, dorées sur fond bronzé.

Cette ornementation d'un sabre, avec un seul motif répété par des

matières différentes, est une décoration typique du goût japonais,

et je me rappelle avoir vu un sabre à la garde représentant, ciselée

dans le fer, une araignée dévorant une mouche, et dont la toile se

continuait, perlée de rosée, tout le long du laque du fourreau. Tresse

bleue et verte avec caractères japonais. Le manche du couteau au

travail semblable à celui de l'ornementation en métal de tout le sabre,

est signé: _Yastsou gou_.

PETIT SABRE au manche en bois brun imitant le cuir, sur lequel

se détache une pivoine d'argent. Fourreau en laque, aux raies

mordorées. Garde, manche du couteau, fiche, demi-anneau d'attache,

pommeau de la poignée, bout du fourreau, en argent ciselé représentant

des tiges de bambou. Tresse violette et blanche.

PETIT SABRE au manche en bois brun, imitant un tressage de

cordonnet de soie sur un fond de galuchat. Fourreau en bois noir,

garde en argent figurant des vagues sculptées. Manche de couteau et

fiche avec flots et dragons en or. Pommeau de la poignée, demi-anneau

d'attache, bout du fourreau en fer découpé, incrusté d'or et d'argent.

Tresse violette.

PETIT SABRE au manche de corne imitant un tressage de soie,

dont un cordon enserre un chien de Fô en argent. Fourreau en bois

brunâtre et rugueux. Manche de couteau et fiche en argent ou en métal

blanc de la Chine, et portant une tige de millet avec ses deux épis

barbus en or, demi-anneau d'attache en argent. Pommeau de la poignée et

bout du fourreau en argent évidé en cœur. Tresse noire.

PETIT SABRE à la poignée tressée de soie noire sur dessous de

peau de requin, et enserrant d'un côté un petit Daikoku en bronze et

en or, de l'autre un couple d'amoureux enlacés. Fourreau en bois noir

strié. Garde, manche du couteau, demi-anneau d'attache, pommeau de la

poignée en fer incrusté de petits émaux cloisonnés. Tresse blanche et

violette.

PETIT SABRE à la poignée en bois couleur palissandre, sur

lequel se détache, d'un côté, un tambourin en bronze, une tige de

lotus en ivoire, une boîte en laque de Pékin, et de l'autre côté une

minuscule anguille de bronze se tortillant sur une feuille d'ivoire

colorié. Le fourreau, du même bois que la poignée, renferme dans une

petite cavité, sculptée comme dans le creux d'une vague, une divinité

à la draperie flottante et volante, frappant avec un marteau sur

un tympanon, tandis que le revers du fourreau n'a pour décoration

que trois petites coquilles verte, blanche, rouge. La garde, très

délicatement ciselée, montre un Daikoku et un Yebis en gogaille, avec

pour dessous une ligne d'or tombée sur un tay rose. Le manche du

couteau en bois noir, ce qui n'est pas ordinaire, porte en relief un

pinceau et une écritoire en pierre dure. Le demi-anneau d'attache, fait

d'un monstre mordant une boule, est en laque d'or mat. Sur le pommeau

en fer de la poignée se trouve sculpté, dans un médaillon grand comme

un bouton de chemise, un terrible Bishamon, et sur le bout de fer bruni

et chagriné du fourreau se soulèvent des tiges de roseau de l'or le

plus fin.

Une arme de luxe qui n'a rien de voyant, de tirant l'œil, et où

seulement, en la regardant de tout près, et de tous les côtés, et dans

ses petits recoins cachés, apparaît une perfection qui se dissimule et

semble ne vouloir se dévoiler qu'à son possesseur et manieur intime.

Et, ma foi, je ne serais pas éloigné de croire que cette perfection

discrète est un des buts que poursuivent, dans leurs œuvres, les

parfaits artistes du pays. Ce sabre porte trois signatures: la garde

du sabre est signée: _Itchi jo Saï firo fisa_; le manche du

couteau: _Le Kisaï_; le bout du sabre: _Goto mitru ioshi_.

Ces délicieux petits sabres, qu'on pourrait appeler les bijoux du

suicide, sont les sabres avec lesquels les Japonais s'ouvrent le

ventre, font _hara-kiri_ ou _seppuku_.

Le noble condamné ou simplement offensé, et dans l'impossibilité de

tirer vengeance de l'offense, fait établir une estrade dans le jardin

de son habitation, et, après l'avoir fait couvrir des plus riches

tapis, monte sur l'estrade et s'accroupit sur les talons. Alors il

adresse un petit discours d'adieu à ses _kéraï_, prend sur une petite

table placée à côté de lui son _waki-zashi_, qui est entouré presque

jusqu'à la pointe de papier, de manière à ne pouvoir faire qu'une

entaille peu profonde[60]. Et aussitôt, du petit sabre, il se fait de

gauche à droite, au-dessus du nombril, une blessure n'entamant guère

que la peau, puis courbe la tête qu'il penche légèrement à droite.

C'est le moment où son second, placé à sa gauche, et qui a fait ses

études du code d'honneur du _hara-kiri_, lui fait sauter la tête,

soucieux de ne pas laisser le temps à son ami de montrer un signe de

défaillance[61].

[60] _Le Japon de nos jours_, par Georges Bousquet; Hachette,

1877.

[61] Le second, dans le _hara-kiri_, me semble une

introduction moderne. Les annales des empereurs du Japon sont remplies

de daimios et de samourais qui se _coupent_ pour de bon le ventre et

meurent sans le secours d'un intermédiaire. Il y a même l'anecdote de

Nori-Sane, qui avait commencé à s'ouvrir le ventre, et dont le sabre

lui est arraché des mains par ses gens, et qu'on panse et qui guérit.

Mais le _hara-kiri_ est presque de l'histoire ancienne, en ces

jours, dans lesquels l'on voit, sur le théâtre japonais, une parodie

de la terrible coutume, où le second, le daimio, la femme cause de la

mort, et le suicidé même, tout barbouillé de sang, se livrent, dans le

rire du public, à un _vertigineux_ cancan.

Au milieu de ces sabres sont accrochées des gardes de sabre isolées,

ces gardes que les nobles japonais font exécuter, aussitôt que se

fonde la réputation d'un nouvel armurier, et que ces nobles ont comme

rechange à la lame antique, imitant en cela un peu nos femmes, quand

elles font changer la monture de leurs diamants.

Dans ces petits ouvrages de fer,—le métal, par parenthèse, le plus

rare du Japon,—il y a des chefs-d'œuvre de ciselure, des tours

de force d'amollissement de la dure et rebelle matière. Je voudrais

là-dessus, pour le public, un livre fait par mon ami Burty qui possède

la plus remarquable collection de gardes existant en Europe, et qui

a fait sur le sujet des études plus complètes que les miennes. En

attendant cette monographie qui ne peut tarder, voici la revue courante

de quelques gardes qui ne sont pas des plus ordinaires:

GARDE DE SABRE.—Fer.—Dans le rond de la coquille, trois

éventails découpés et repercés dans la masse, montrant sur leurs

feuilles à demi déployées des peintures niellées en or de divers tons.

GARDE DE SABRE.—Bronze jaune.—La découpure dans le métal

de l'échancrure de deux nuages, avec au-dessous la découpure de

la silhouette d'un lapin, regardant la lune, les oreilles dressées.

A côté, une touffe d'herbes à la tige d'or, aux grandes feuilles,

émaillées rouge et noir. Cette originale garde de sabre est signée:

_Yassou Tika_.

GARDE DE SABRE. L'enroulement, la mêlée, le culbutis d'une

centaine de petits singes, faisant autour du trou de la garde, comme

un soleil de gambades et de grimaces. Cette garde de sabre en bronze

jaune est signée: _Mitsou Hiro né en la province de Hizen_, et porte

l'inscription suivante: _Fait avec du bronze chinois_.

GARDE DE SABRE.—Bronze jaune.—Dans une rondelle de glace,

évidée au milieu, un Japonais à la tête mobile, étendu à terre, sous

une tige de bambou couverte de neige, figurée en argent, lit un livre,

le coude accoté à une petite table. Un chef-d'œuvre d'agencement,

et une étude pleine de naturel, donnant à voir, au revers, l'abandon

souple d'un dos d'homme plongé dans une lecture attachante. Cette garde

de sabre est signée: _Sei Zoné_. Le livre que le Japonais lit, ne

contient que des caractères chinois sans signification.

GARDE DE SABRE.—Acier.—Au pied d'un arbuste fleuri d'or et

d'argent, un faisan émaillé en ses couleurs naturelles. Une garde d'un

travail, d'un précieux, d'un coloris, si l'on peut dire, qui défie

toute notre armurerie moderne. Cette garde est signée: _Mikami Yashi

Hidé_.

GARDE DE SABRE.—Bronze jaune.—De la fine vermicellure

du fond se détache un roseau sur lequel pose un martin-pêcheur, à la

tête d'argent, au bec d'or. Au revers, et sur le côté, et coupé par le

trou trilobé du couteau, rien qu'une tige de roseau desséchée.

GARDE DE SABRE.—Shakudo[62], métal au ton bleuâtre violacé

d'une prune de Monsieur, et dans la composition duquel il entre,

dit-on, une quantité notable d'or et d'argent.—Un guerrier, la main

sur la garde de son sabre, est prêt à frapper un diablotin qui,

s'élançant par le trou du couteau, a déjà, dans son saut horizontal,

la tête de l'autre côté. Cette composition se rapporte à une légende

chinoise. Un empereur de la Chine avait toutes les nuits un cauchemar,

dans lequel il était tourmenté par un diablotin. Une de ces nuits

d'obsession, l'ombre d'un frère, mort depuis des années, apparut

costumée en guerrier, et mit en fuite le petit diablotin qui ne revint

plus. Et le dessin et la sculpture de cette légende sont considérés

par les Japonais comme un excellent spécifique contre l'apparition des

méchants esprits. Cette garde est signée: _Lifou Dô Seï Zoni_.

[62] Est-ce le _métal de Sawa_ dont parle Thunberg?

GARDE DE SABRE.—Acier.—Sur cette garde, qui est carrée, se

trouvent une grande feuille de nénuphar frottée d'or et un nélumbo à

demi épanoui en argent. Au revers, trois grenouilles coassent, leurs

yeux ronds au ciel.

GARDE DE SABRE.—Acier.—Laizïn[63], le Dieu du tonnerre,

les cheveux hirsutes, les carnations couleur de cuivre, penché dans

sa grande robe dorée sur le haut d'un rocher, au milieu de l'Océan,

et lançant la foudre sur des flots qui ont des griffes de monstres.

Au revers, des zigzags d'éclairs sur le ressac de la mer autour d'un

écueil. Cette garde de sabre est signée: _O o mori Yosi fide_.

[63] Laizïn ou Raïden est le plus souvent représenté d'une

manière grotesque, et battant d'un maillet, dans chaque main,

une demi-douzaine de cymbales disposées en nimbe autour de sa

tête.

GARDE DE SABRE.—Fer.—Un pêcheur, la plante d'un pied en

l'air, et dansant, et sa ligne décrivant dans le ciel un joyeux

paraphe, devant la venue à lui sur la plage molle, d'une tortue

chevelue. Cette garde de sabre est signée: _Tourneda Ito Kiu_.

GARDE DE SABRE.—Fer.—Au-dessous du vol d'un papillon, une

pivoine épanouie à la fleur d'argent, aux boutons d'or, au feuillage

émaillé, et qui se répète avec des différences au revers. Une

petite merveille que cette fleur de métal avec sa déchiqueture, son

effeuillement.

GARDE DE SABRE.—Fer.—Un serpent d'argent se déroulant le

long d'un arbre; au revers, une grenouille sautant à l'eau.

GARDE DE SABRE.—Acier.—Un coq et une poule picorent dans

une tige de bambous; au revers, un poussin. Cette garde de sabre est

signée: _Yoshi Kyo_.

GARDE DE SABRE.—Acier.—Sur le tronc d'un sapin entouré d'une

vigne d'or, un faucon aplati, prêt à s'élancer sur sa proie. Un travail

de la plus fine ciselure, et digne d'être mis à côté de la ciselure

des plus délicats bijoux de l'Occident. Cette garde est signée:

_Jukakousei Ishigouro Koré Yashi_.

GARDE DE SABRE.—Bronze jaune.—Sur une rouelle de bois

figurée au naturel, un couple de canards mandarins, au plumage doré

et bronzé de différents tons, au milieu de plantes d'eau émaillées,

éclairées par une lune d'argent.

GARDE DE SABRE.—Bronze rouge.—Une cigogne dans l'eau, posée

sur un seul pied, la tête penchée en avant, avec un bout de queue, et

un bout de la patte relevée, retombant de chaque côté du trou de la

lame du sabre. Une silhouette à peine entaillée dans le métal marron,

et que ne relève aucune niellure, mais la plus heureuse adaptation d'un

mouvement d'animal à l'ornementation.

GARDE DE SABRE.—Fer.—Au-dessous d'une roche tapissée de

plantes, un guerrier agenouillé retire des flots, par un pan de

vêtement, un homme qui se noie, tandis que, sur une éminence, une

petite divinité, un lotus à la main, regarde le sauvetage. C'est la

légende japonaise, dans laquelle le messager de la divinité Foudo

secourt Mongakou Shyo Nïn. Un travail de fer, exécuté avec une richesse

d'or et d'argent, avec un relief, avec une profondeur d'entaille tout

à fait extraordinaires. La garde porte, sur deux lamelles d'or et

d'argent, la signature: _Itsoupô Saï Massa yoshi_.

GARDE DE SABRE.—Fer.—Un motif également emprunté aux fables

mythologiques du Nipon. Le dieu So san no o-no descendu du ciel sur la

terre aux bords de la rivière Firo Kaiva, dans la province d'Idzoumo,

rencontre un couple de vieilles gens désolées, entre lesquelles

marchait une jeune fille, nommée Ina da fime. Le dieu demande au mari

et à la femme, la cause de leur douleur. Ils lui répondent qu'ils

avaient huit filles, dont sept ont été mangées par un terrible serpent,

ayant huit têtes et huit queues, et que le même jour, ils craignent à

chaque instant qu'il ne revienne pour dévorer la dernière de toutes. So

san no o-no demande leur fille en mariage, et, sur le consentement des

parents, il fait préparer huit grands vases de saki, élève une espèce

d'échafaudage à huit ouvertures, dans chacune desquelles il place un

vase, et se masque derrière, attendant le serpent, aux yeux rouges

ainsi que du soya mêlé de vinaigre, au dos où croissent des pins et

des cyprès, à la marche laissant, derrière lui, comme le lit de huit

vallées entre huit rangées de collines[64]. Et debout, le corps effacé,

le visage intrépide, le sabre levé, le jeune dieu, sur la garde de ma

collection, attend le sommeil du monstre, qui a plongé chacune de ses

têtes dans un vase de saki.

[64] _Aperçu de l'histoire mythologique des Japonais_, par

Klaproth.

L'assouplissement du fer dépasse tout ce qu'on peut imaginer dans cette

garde belle, comme les plus beaux travaux de ferronnerie du seizième

siècle, et la noble petite silhouette du dieu guerrier, posé sur un

pied, vous fait involontairement penser à une figurine de Médor, au

moment de délivrer Angélique de son monstre. Cette garde est

signée: _Fetson Gendo O Ramoto fisa_.

GARDE DE SABRE.—Acier.—Deux noirs grillons s'échappant d'une

cage au treillis brisé. Elle a pour revers, cette garde, un grand ciel

triste, où brille l'argent d'un quartier de lune échancré par un nuage,

et où volètent deux feuilles rouillées de l'automne, parmi l'espace

vide.

Cette garde, ce revers, ne dirait-on pas un de ces poèmes de

l'anthologie japonaise, une de ces imaginations poétiques tenant dans

quelques vers, et les artistes de là-bas ne sont-ils pas, outre des

ouvriers inimitables, des ciseleurs de quatrains dans le cuivre, le

bronze, le fer. Cette garde de sabre est signée: _Sën-Pô-Saï_.

Pour en finir complètement avec les sabres, disons encore un mot

des _hosukas_, détachés d'anciens sabres, dont les Japonais avec

leur talent d'adapter l'ornementation à toutes les formes, et

avec l'assemblage et l'opposition de tous les métaux, et avec le

pointillage, le vermicellage, le chagrinage des surfaces, et avec la

gravure et l'entaille, et avec la niellure en or et en argent, et

encore avec l'émaillure de toutes les couleurs, ont fait des couteaux

non pareils. Et ce sont, sur la surface étroite du manche de couteau,

de petits paysages aux maisons de cuivre, aux arbres d'or, sur un fond

de métal natté; des bienheureux, dont la contemplation renversée a pour

dossier le ventre d'un tigre; des oiseaux en plein relief guettant, du

haut d'une branche, un poisson qui n'est qu'une lueur argentée

dans l'eau sombre de bronze. Celui-ci est signé: _Date Shin Saï_. Voici

le jeune flûteur à califourchon sur le cou d'un bœuf, signé: _Itino

Miya Navo hide_. Voilà une tige de chrysanthèmes aux fleurs d'or,

signée: _Tanagawa Massa Harou_. Sur ce manche de couteau, c'est un

Ainos, à l'anatomie macabre, regardant stupidement une boule de cristal

entre son pouce et son index, et son manche est signé: _Kama Moura Hisa

Yoshi_, et sa lame, où sont gravées deux grues: _Massa Yoshi_. Et ce

manche représentant une grue d'argent volant à tire-d'aile, est signé:

_Hama no Kizoui_, et sa lame, _Tasima no Kani Kane Mitsou_. Et encore

ce manche, figurant, avec un art admirable, un coq de combat déplumé,

est signé: _Itchi, jo saï firo fisa_, le nom de l'artiste qui a ciselé

la garde de mon plus beau sabre, et sa lame porte le nom de: _Sitsou

Sabouro Minamoto no kane Utchi_.

Enfin un dernier manche de couteau, qui montre un Japonais se

désaltérant à une source avec une expression de bonheur indicible,

offre une décoration du fer charmante et délicate, et où l'or rouge et

l'or vert sont employés dans un pointillé discret. Il est signé _Joi_,

avec la signature suivie d'un cachet d'or illisible.

L'espace du mur compris entre la panoplie de sabres et la glace est

rempli par deux panneaux de laque. Le premier est un grand panneau de

laque noir d'un poli admirable, et qui représente, sur le miroir

de sa surface, un coffret à armure, surmonté d'une cuirasse dont

le _hakama_, le rouge jupon, retombe sur le coffret, contre lequel

s'appuie un long fauchard. Il est impossible, dans n'importe quelle

matière, de réussir mieux un trompe-l'œil des travaux de ciselure

et de damasquinure de la cuirasse, des revêtements de bronze des pieds

du meuble avec leurs petits clous, de la bijouterie de fer doré dont

est cerclée la hampe aventurinée du fauchard; et même, le dirai-je, du

bleuâtre aciérage de sa tranchante lame.

Le second, un petit panneau laqué en bois naturel, et sur un bois jaune

et fruste qui ressemble à une planchette de nos boîtes à cigares[65],

représente deux chiens de Corée aux yeux de nacre rosé, se disputant

une boule sculptée: la sphère évidée sur laquelle on les voit, une

patte posée, dans leur inaction rageuse. L'épaisseur des reliefs,

jointe à la finesse des détails, fait de cette pièce un des plus

parfaits morceaux de laque que j'aie vus. Cette planchette serait un

_ex-voto_ de laqueur, par lui attaché aux murs d'un temple. Ce panneau

est signé: _Kakou sen_.

[65] C'est du bois de kiri (pawlonia imperialis).

La maison d'un artiste, Tome 2 · 第 42 / 53 题