Contre la porte, c'est une petite vitrine en bois de poirier noirci,
semblable à un grand cadre, et qui contient des _netskés_.
Les netskés sont de petites sculptures d'ivoire ou de bois, percées de
deux trous, au moyen desquels le Japonais retient par un cordonnet, à
sa ceinture, la boîte à médecine, la blague à tabac, l'étui de pipe
qu'il porte sur lui.
C'est pour ainsi dire une breloque-bijou, à la confection de laquelle
travaille toute une classe de fins et délicats artistes, généralement
des spécialistes, qui se consacrent exclusivement à la représentation
d'un objet ou d'une créature: ainsi l'on parle d'une famille qui,
depuis trois générations, sculpte, au Japon, des souris, rien que
des souris. A côté de ces artistes professionnels, dans ce peuple
manuellement adroit, il y aurait des sculpteurs de netskés amateurs,
s'amusant à sculpter pour eux-mêmes un petit chef-d'œuvre. Un jour,
M. Philippe Sichel, s'approchant d'un Japonais qui entaillait, sur
le pas de sa porte, un netské déjà très avancé, lui demandait s'il
voulait le lui vendre, quand il l'aurait fini. Le Japonais se mettait
à rire, et finissait par lui dire qu'il en avait bien encore pour
dix-huit mois, en lui en montrant un autre à sa ceinture, qui lui avait
coûté plusieurs années de travail. Et la conversation s'engageait
entre les deux hommes: l'artiste-amateur avouait à M. Sichel «qu'il ne
travaillait pas comme cela tout d'une haleine... qu'il avait besoin
d'être en train... que c'était seulement certains jours... des jours
où, après avoir fumé une ou deux pipettes, il se sentait dispos, gai»;
enfin lui laissait entendre qu'il avait besoin, pour ce travail,
d'heures d'inspiration.
A l'époque de la fabrication soignée des netskés, les ivoiriers
japonais employaient le plus bel ivoire, cet ivoire laiteusement
transparent qui prend avec le temps cette belle patine, ce doux
jaunissement, cette chaude pâleur qu'il ne faut pas confondre avec
le _saucement_ des netskés modernes, fabriqués avec les qualités les
plus inférieures de la dent d'éléphant, de la dent de morse, d'os même
de poissons,—netskés ayant quelque chose, dans les sébiles où ils
sont amoncelés, de vieilles molaires dans un crachoir de dentiste.
Même comme l'ivoire fut toujours un objet d'importation au Japon, et
par conséquent a été toujours assez cher, la forme bizarre, étrange,
extravagante d'un netské ancien vous est expliquée par le désir de
l'ivoirier d'utiliser toute sa matière première; mais, il faut le dire,
ç'a été souvent pour l'artiste l'occasion de trouver les conceptions
les plus ingénieuses et les combinaisons de lignes les plus imprévues.
Les anciens ivoires sont en général laissés à leur couleur naturelle,
sauf une discrète teinte de rouille dans des parties fuyantes; seuls
les animaux sont presque toujours teintés du fauve de leurs poils ou de
leurs plumes. Chez les personnages, les cheveux, la barbe, les poils,
les détails d'armures, de costumes, etc., tout trait d'ombre, enfin,
est gravé en noir, les yeux quelquefois sont exécutés en émail, la
bouche parfois est colorée en rouge, des barbes blanches aussi sont
faites en pierre dure, et il arrive, mais très rarement, que quelque
ornement a été fait d'un grain de corail, d'un rien de verre coloré.
Tous les netskés, sauf de bien rares exceptions, sont signés du
sculpteur, en quelque coin de l'ivoire ou sur une petite tablette
minuscule de burgau, incrustée dans la sculpture.
Essayons le catalogue descriptif de ces petites sculptures, en
commençant par les Dieux, les génies, les personnages saints, les
personnages héroïques et légendaires.
L'Olympe du Japon, ivoire où sont groupés Benten, Bishamon, Daikoku,
Yébisu, Fukuroku-jïu, Hoteï, Juro, les sept _Kamis_, objet d'un
culte spécial de la part des Japonais: Benten, la déesse des arts
et de l'habileté manuelle, la tête ceinte d'une couronne d'or, et
qui joue ordinairement du _biwa_, de la mandoline à quatre cordes;
Bishamon, le dieu et le patron des soldats, cuirassé et casqué, et
tenant d'habitude, dans sa main gauche, une petite pagode où sont
enfermées les âmes des dévots qu'il a mission de défendre; Daikoku,
dieu de la richesse, un maillet à la main, assis sur un sac de riz;
Yébisu, dieu de la mer et patron des pêcheurs, reconnaissable à sa
ligne où pend un _ta _, le poisson préféré du Japonais; Fukuroku-jïu,
dieu de la longévité, vieillard à barbe blanche, au front conique et
démesurément élevé par sa méditation continuelle, appuyé sur un bâton
de voyage; Hoteï, dieu de l'enfance, portant sur le dos un barillet
rempli de friandises pour les enfants qui sont sages, et qui est
quelquefois figuré avec des yeux tout autour de la tête, à l'effet de
voir les enfants méchants; enfin Juro, dieu de la prospérité, le plus
souvent monté sur un cerf, et qui est là sculpté sous un bonnet carré,
déroulant un grand rouleau, un édit de bonheur général. Dans cette
sculpture, ainsi que dans les nombreuses représentations et images
de l'Olympe, l'ironie du peuple japonais, son athéisme instinctif et
naturel[40], ridiculisent de la manière la plus irrévérencieuse, ses
patrons religieux, les incarnant dans l'humanité la plus triviale.
Benten, avec ses airs et ses attitudes de courtisane, n'est au fond
qu'une fille de _yoshivara_. Bishamon, le Mars japonais, offre tous
les caractères outrés et grotesquement fanfarons d'un Tranche-Montagne
de théâtre. Daikoku et Yébisu présentent l'aspect physique de Sancho
Pança. On croirait vraiment que l'imagination des artistes japonais
prenne un malin plaisir à montrer leurs dieux sous la représentation
la moins divine, et à faire voir leur Olympe, dans le gaudissement
d'une matérielle santé et de grosses joies[41]. Cet ivoire est signé:
_Ono-Massa-Tami_[42].
[40] «La religion, c'est des bêtises», répondait un Japonais au
baron Hubner l'interrogeant sur la religion de son pays.
[41] Une caricature donne à voir les dieux de l'Olympe japonais
en histrions ambulants. Benten raccommode les loques de la
troupe pendant les intermèdes, et dans les représentations
joue du luth. Daikoku l'accompagne de son maillet, et les rats
de ses sacs de riz, dressés à des tours de saltimbanques,
montent autour du bâton de voyage de Fukuroku-jïu qui fait le
_boniment_.
[42] Je dois la traduction des signatures d'artistes japonais à
l'obligeance de M. T. Otsouka, l'auteur d'un important travail,
encore inédit, sur les légendes mythologiques et historiques
de son pays, reproduites par les objets d'art: travail qu'un
éditeur parisien devrait bien publier!
Yébisu, le père nourricier du Japon avec les centaines de poissons, de
crabes, de mollusques, d'herbes marines comestibles de ses mers et ses
vingt-six espèces de moules et coquillages[43]. Jeté à plat ventre sur
le dos d'un énorme poisson, il étale le large rire de son visage de
polichinelle osque, et le volume de son gros fessier dans un pantalon à
damier.
[43] Le peuple japonais est presque absolument ichthyophage, et
l'introduction des boucheries est de date toute récente.
Fuzïn, le dieu des vents. Le vieillard, à la barbe et aux sourcils
blancs frisés, est en train de charger sa sacoche d'ouragans, sous
le poids de laquelle s'affaisse et fléchit sa robuste échine, et sa
terrible musculature toute faite de nodosités, bossuant la maigreur de
son vieux corps. Cet ivoire est signé _Idé mitzou_.
Une petite figurine de femme assise, les jambes croisées sur un
dragon, auquel un Japonais agenouillé offre à manger. La femme est
la souveraine de l'île de Liou Gou, une île sous la mer, habitée
seulement par des dragons et des femmes. L'homme est le pêcheur
Kawara-Toda-Fide-Sato, dont la reine est devenue amoureuse, et a gardé
des années près d'elle, et lui a donné, quand il l'a quittée, une
grande cloche, encore conservée dans le temple de Isi Yama.
Une petite figurine de femme, jouant d'une grande harpe posée sur les
replis d'un dragon, dont la tête se soulève au-dessus du kotô, comme
charmé par son harmonie. C'est une seconde représentation de la reine
de l'île de Liou Gou.
Une _apsara_, une de ces divinités volantes communes à la Perse et
au Japon. La figure, avec quelque chose dessus, de la placidité des
visages de Boudha, les cheveux ceints d'une guirlande de fleurs et
dénoués sur le dos, et tenant contre sa poitrine, de ses deux mains,
une tige de lotus, l'apsara flotte dans l'envolement des étoffes, et
ses pieds qu'on ne voit pas, se relèvent vers le ciel en le soulèvement
d'une jupe, qui se profile comme une queue de carpe.
Le chasseur Nitau-Nosiro, célébré par le roman et par le théâtre. Monté
à califourchon sur le dos d'un sanglier, qui foule et écrase sous ses
pieds un de ses compagnons, d'une main il se retient à sa queue, de
l'autre il s'apprête à lui enfoncer dans le flanc son court sabre,
retroussé derrière lui. Les exploits des princes japonais contre les
sangliers sont nombreux, et, dans la Salle des Lions du corps de garde
impérial, était conservé un sabre à la poignée garnie de nacre, avec
laquelle un djogoun avait fendu un sanglier en deux.
Dans une sorte de _djinriksha_, un personnage, tenant, devant sa
figure, un éventail de plumes, est traîné par trois farouches
guerriers, portant des fauchards, le fer en bas. C'est un sujet
légendaire chinois, ainsi qu'il s'en trouve beaucoup dans les
sculptures japonaises. Le personnage traîné dans la voiture est le
célèbre stratégiste Kô Meï, et les trois guerriers attelés à sa voiture
sont les généraux Quan On, Shin So, Tyo hi, qui se rendirent célèbres
dans la guerre des Trois Contrées. Cet ivoire est signé: _Sakou Eï Saï_.
Shiô Gui, accroupi à terre, et occupé à repasser un sabre sur une
pierre, sa grande barbe noire répandue autour de lui. Ivoire exprimant
supérieurement la calme violence d'une action, où se lit la sauvage
concentration d'une vengeance. Cet ivoire est signé: _Jugio Joudyo_.
Un sennin, un personnage saint, à la grande barbe grise, au haut front
semblable au front du dieu de longévité, drapé, encapuchonné, et tenant
une lanterne.
Un ascète. Assis à terre, la loque qui l'habille coulée de la courroie
l'attachant au-dessus d'une de ses épaules, de grandes boucles
d'oreilles pendant au bout de ses oreilles avachies, des anneaux
serrant ses biceps atrophiés, il tient de la main droite un petit bâton
de cèdre, surmonté d'une touffe de rubans de papier, avec lequel les
personnages saints et les prêtres font des exorcismes et purifient
l'air des influences diaboliques. C'est un triomphe pour les ivoiriers
japonais de rendre l'étisie de la sainteté de là-bas, et de reproduire
l'émaciement de ces membres et le parcheminage de ces visages. Et
vraiment il n'est guère possible de mieux et plus savamment sculpter
une ostéologie, recouverte d'une peau desséchée et ridée, que dans
cette figurine. Mais l'ivoirier a fait plus, il a donné au visage
l'expression morale de l'hébétement sénile; d'un rien même d'émail
coulé sous les paupières, il a fait à ce vieillard, je ne sais comment,
le regard de la vieillesse avec sa buée. Il n'y a pas à dire, c'est de
l'art, s'il n'était pas japonais, que le public français trouverait
de l'ordre le plus élevé;—et, chose curieuse, la draperie, avec
ses petits plis fripés, n'est pas sans analogie avec les draperies
italiennes d'albâtre du quatorzième siècle. Cet ivoire est signé:
_Shisa-Kazou_.
Maintenant des scènes de mœurs et d'intérieur:
Un armurier assis sur une natte, forgeant à grands coups de marteau une
lame de sabre posée sur une enclume. Ses bras sortent des amples plis
d'une longue robe, et il a sur la tête le bonnet de la noblesse. C'est
la mise en scène, dans une amusante sculpture, de l'anecdote donnée par
M. Mitford dans ses «Tales of Old Japan». L'armurier, échappant au
mépris des professions d'art et d'industrie, professé par l'ancienne
société féodale, a seul le droit, quand il arrive à l'opération
délicate de souder et d'aciérer sa lame, de fermer le devant de sa
boutique et de s'affubler d'un costume de cour. Cet ivoire est signé:
_Shoô wonsaï_.
Trois prêtres de la déesse Benten tournoyant dans une danse circulaire,
en jouant du tambourin, dont les interminables batteries ont pour but,
dit M. Aimé Humbert, d'éloigner les malignes influences des méchants
esprits. Cet ivoire est signé: _Fô-Mïn_.
Un vieux peintre accoudé à une petite table à écrire, où sa main
repose sur un rouleau à demi fermé. De son pinceau, il montre derrière
lui un écran sur lequel est représentée une tige de prunier sauvage.
Et derrière l'écran est gravée la poésie, inspirée par les fleurs
du prunier, et dont le sens est à peu près celui-ci: _Les fleurs de
prunier, amies de la neige, tombent comme la neige_.
Un jeune garçon, en costume sacerdotal, un enfant de chœur des sept
sages, déroule de ses deux mains, à la hauteur de sa poitrine, un
rouleau d'écriture sacrée, semblable à un phylactère. Ivoire aux
draperies du plus beau style. Cet ivoire est signé: _Shoô ming_.
Un jongleur japonais, tout en dansant, fait tomber à terre, d'une
gourde tenue au-dessus de sa tête, les grands dés triangulaires d'un
jeu de chô-ghi. Cet ivoire est signé: _Tomô tada_.
Shidouka, maîtresse de Yossi Tsouné, célèbre guerrier, danse devant
Yoritomo, frère de Yossi Tsouné. Shidouka mime une _no_, une de ces
danses de cour tombées en désuétude, une sorte de pantomime aux
mouvements lents, cadencés, indolents. Elle est coiffée du bonnet en
forme de cône et attaché par de longs cordons, spécial à ces danses,
et son corps se perd noyé dans des étoffes, soulevées en de lourdes
ondes qui ont une grâce sérieuse, sévère. D'une main elle s'évente, et
l'autre, retournée derrière sa tête, disparaît dans l'ampleur d'une
manche retombante. Sous les plis de la robe se recroquevillent de
petites plantes de pied voluptueuses.
Une Japonaise, tout en mordillant un bout flottant de son _kirimon_,
de sa robe, se pique une épingle dans les cheveux; un petit Japonais,
blotti dans sa jupe, touche avec une palette d'ivoire le _sam-sim_, la
guitare nationale à trois cordes.
Une Japonaise au long profil en lame de couteau, ayant à ses pieds
un de ces petits chiens de graisse, truffés de deux ou trois grandes
taches noires, tient contre elle son fils, une main sur sa tête, une
main enfermant la petite main de l'enfant.
Quelques enfants sont représentés dans l'occupation de leurs jeux[44].
On les voit, ces enfants, avec leurs grosses têtes rasées et rosées,
leurs houppettes noires sur le front et les tempes, leurs yeux bridés
et brillants, leur nez camus, leurs joues à fossettes, leur menton
dessiné par une ride vieillotte, on les voit avec le rire perpétuel de
leurs traits grassouillets et boursouflés, en ce pays appelé le Paradis
de l'enfance.
[44] Un livre avec illustrations tirées d'albums japonais a été
publié en Angleterre sur la vie des enfants au Japon. Il a pour
titre _Child-Life in Japan_, by M. Chaplin Ayrton. London, 1879.
Un garçonnet japonais, sautillant, tout en soutenant sur son bras,
retourné derrière son dos, un petit frère, moitié sur son épaule,
moitié sur sa tête, et qu'il amuse avec une branche de pêcher en fleurs.
Un enfant assis à terre, la figure heureuse du bruit qu'il fait en
jouant d'un petit tambour pris entre ses deux pieds. Cet ivoire est
signé: _Itsko Saï_.
Un enfant couché, à plat ventre, sur un cerf volant où est peint un
Japonais grotesque, et se grattant la tête de son peloton de ficelle.
Un enfant accroupi près d'une colombe à roulettes, tenant suspendu
au-dessus de sa tête juvénile, rieuse,—et prêt à l'en recouvrir,—une
effrayante tête en carton attachée à un simulacre de peau de bête, sous
laquelle il va courir et imiter la danse du lion de Corée, qu'il a vu
exécuter dans la rue par des saltimbanques.
Puis des sujets comiques, érotiques, philosophiques:
Un garçonnet agenouillé un genou en terre, dans un mouvement qui
se gracieuse, près d'une fillette debout, la tête prétentieusement
penchée, une main posée sur la poitrine: deux créatures
tortillardes et boscotes, deux laiderons du Nipon, faisant des grâces
et du dédain, avec de petits gestes maniérés et comiques à mourir de
rire. Cet ivoire est signé: _Rïu-Sen_.
Une Japonaise enveloppée par un poulpe. La bête fluente, à laquelle
les ivoiriers japonais donnent une tête de caricature humaine, entoure
de ses tentacules et de ses ventouses la femme qui, la résistance
lâche, la bouche entr'ouverte, une surprise presque heureuse sur la
figure, ne témoigne aucune frayeur. Il semble que dans les nombreuses
représentations que j'ai vues de ce motif, l'artiste caresse dans
l'ivoire une imagination polissonne. Cet ivoire est signé: _Hiro Tada_.
Une Japonaise joufflue et mafflue, à la coiffure gigantesque, à
_l'obi_, au nœud de ceinture monstrueux, une petite créature à la
tournure falote et bouffe, tient d'une main, le nez de carton d'un
masque de théâtre, et la pensée que ce nez amène dans la cervelle de la
fillette, lui fait recouvrir la moitié de son visage d'une manche de sa
robe,—le symptôme ordinaire de pudeur des dames japonaises,—tandis
que ses petits yeux disparaissent dans une hilarité, rien moins
qu'innocente.
Un paysan japonais, joyeux et débraillé, assis, une jambe repliée sous
lui, parmi les tortils d'une branche d'arbustes à fleurs. Il tient dans
sa main tendue un crapaud avec lequel il semble confabuler. Le crapaud
est-il assez souvent là-bas reproduit en ivoire, en bronze, en
porcelaine? Pourquoi cette affinité de l'homme de l'Extrême-Orient
pour le paria des animaux? Pourquoi cette espèce de culte de l'art en
faveur de ce disgracié de la nature? Il y a là des choses mystérieuses
et secrètes, que les livres ne disent pas. Cet ivoire est signé: _Tomo
Tada_.
Maintenant des figurations de la mort, du squelette.
Un squelette[45] à demi couché à terre, le crâne méditativement appuyé
sur les osselets de sa main, et se penchant en avant, pour considérer
sous une feuille de lotus, que soulève son autre main, un serpent
enroulé. Un des plus beaux et des plus parfaits ivoires japonais, où
l'étrange curiosité de la Mort est rendue avec un naturel, une vie,
si l'on peut dire, un peu effrayante. Ce netské servait à la fois
d'attache et de cachet. M. Otsouka n'a pu lire l'inscription du cachet,
qu'il croit en caractères boudhiques.
[45] L'emploi du squelette est très fréquent dans les netskés.
J'en possède un autre qui représente un squelette jouant de
l'éventail. Remarquons la perfection savante de l'imitation, en
ce pays, où les études anatomiques étaient défendues.
Parmi ces netskés, il existe une assez nombreuse réunion de singes,
de ces animaux de grimaces, dont les Japonais ont fait une affectueuse
étude anatomique et psychologique.
Un petit singe, grimpé sur le dos d'un gros singe accroupi, tire à lui
un crabe au bout d'un cordage.
Un singe, gros comme un grain de riz, et mobile, monte et descend
le long d'une tige de bambou. Cet ivoire est signé: _Seï shi_.
Un singe, à demi soulevé sur une coquille, se frotte le dos, avec un de
ces gestes vagues et le regard anxieux des singes qui se grattent.
Un singe,—celui-ci est un chef-d'œuvre—furieux d'avoir mordu en
vain dans un coquillage, montre la petite colère animale de sa face,
dans l'entre-bâillement de côté de sa gueule, dans l'effacement de son
nez plissé, dans l'ouverture et la dilatation de ses yeux, en lesquels,
tout en bas, la pupille n'est plus qu'un imperceptible point noir qui
louche. Il n'est pas possible, dans une tête de deux centimètres, de
rendre un dépit rageur de bête d'une manière plus expressive, plus
saisissante, plus comique. Et ce n'est pas seulement la tête qui est
une merveille, c'est le corps, et les attaches des épaules, et les
rondeurs du dos, et le flottement des reins sous la peau, et l'embryon
solide de la queue: toute l'élasticité et la force du quadrumane
traitées dans l'infiniment petit, de cette manière large, carrée,
rudimentaire, avec laquelle Barrye établissait ses féroces sur leurs
jarrets. Cet ivoire est signé: _Tada mouné_.
Un autre singe est curieux comme parodie et caricature du guerrier
japonais. C'est un singe qui a endossé la cotte d'armes, la cuirasse,
le pantalon en forme de jupon, les sandales de bois d'un samourai,—et
il est en train d'assujettir son casque sur sa tête de filou. Un ivoire
d'une grande finesse de travail avec toutes les arabesques de la
cuirasse délicatement ciselées. Cet ivoire est signé: _Shesaï_.
D'autres animaux ont pris place sur les tablettes de la vitrine, aux
côtés des singes.
Deux poussins se disputant un ver. On ne peut trouver un plus
heureux emprunt à la nature, et à la fois une plus jolie imagination
décorative, que le groupement autour des tortils du ver vivace, de ces
deux petits corps dodus d'oiseaux, qui n'ont encore de plumes qu'aux
ailerons des ailes. Cet ivoire est signé: _Ran teï_.
Un rat cherchant à sortir d'un sac de riz dégonflé, où le retient, par
le milieu du corps, une bande de l'étoffe incomplètement rongée.
Un petit chien japonais, au mufle de carlin, le cou serré dans un
collier, entouré d'une frange d'étoffe.
Une caille sur une tige de millet, un grain dans le bec.
Un bœuf couché à terre avec l'anneau dans le mufle, et prêt à être
attelé à l'épaule, ainsi qu'on les attelle au Japon.
Trois tortues s'escaladant et faisant une de ces petites montagnes que
l'on voit dans les parcs de tortues, en un rayon de soleil tombé à
terre.
Un tigre sauté sur un tronc de bambou et ramassé dans un souple
ramassement. Cet ivoire est signé: _Jou Guën_.
Un serpent glissé par la déchirure d'une grande feuille de nénuphar et
saisissant, sur le bord de la feuille, une grenouille, au moment
où elle saute à l'eau.
Une cigale, grosseur nature, prête à prendre son lourd vol. Travail
d'une admirable perfection, où la toile d'araignée membraneuse des
ailes, en train de se soulever et de battre, est comme tissée dans la
matière solide.
Une grenouille portant sur son dos toute sa petite famille, dans une
hotte faite d'une feuille de nénuphar. La hotte est liée par un petit
câble de verdure au corps de la grenouille, qui prend son point d'appui
sur un bouton de lotus. Petit ivoire spirituel de la série des «Scènes
d'animaux» inventées par les Japonais bien avant notre Grandville. Cet
ivoire est signé: _Guïokou-Sen_.
Des animaux fantastiques, quelques créations hybrides, des visions et
des cauchemars de la nuit, sont en compagnie des animaux réels.
Il s'y rencontre surtout une série d'êtres embryonnaires, au milieu
d'une ornementation faite d'apparences de nuages et de flots, de décors
informes et comme fluents, qui nous semble l'ornementation voulue de ce
temps, que la Genèse du Japon nous peint dans ces lignes:
«Au commencement il n'y avait ni ciel ni terre.
«Les éléments de toutes choses formaient une masse liquide et trouble,
semblable au contenu de l'œuf embryon, où le blanc et le jaune sont
encore mêlés, masse liquide et trouble, qui jetait des vagues comme une
mer agitée.»
Un monstre en forme de chien, recouvert d'une peau faite de
pustules et de verrues.
Un monstre à griffes et à crocs, brisant la coquille d'un œuf dont
il sort.
Et encore toutes sortes d'objets divers et hétéroclites, transformés en
des motifs d'ornementation et en des agrafes de goût. Je n'en citerai
qu'un:
Une cosse de haricot, ployée en deux, sur laquelle une araignée de
jardin poursuit une mouche.
A ces petites sculptures en ronde bosse, il faut joindre une série
de boutons, où la sculpture est en demi-relief ou en creux, avec des
parties qui ne sont guère qu'une gravure.
Un personnage légendaire, assis dans une anfractuosité de roche, la
tête et le corps enveloppés d'une peau de loup, et tirant de son
fourreau une lame de sabre, sa rouge bouche entr'ouverte par des
exclamations de colère. Ivoire de coloriste et d'un beau caractère
sauvage.
Un guerrier arc-bouté sur le pied droit, son sabre tiré, tenant en
l'air par ses petits pieds un diablotin qu'il s'apprête à tuer. Ivoire
d'un grand style et d'une charmante finesse de gravure, se rapportant à
une légende chinoise, exécutée sur une garde de sabre, et dont je donne
l'explication plus loin. Ce bouton est signé: _Souzou ki Kôsaï_.
Une Japonaise aux cheveux dénoués sous un chapeau de jonc, les deux
mains drapées dans sa robe, et appuyée debout sur un long bâton; à ses
pieds deux autres femmes, l'une qui se repose, son chapeau déposé sur
ses genoux, l'autre qui rit derrière ses mains posées sur sa bouche,
dans un geste enfantin. Ivoire d'un relief délicat.
Un enfant penché sur une toupie qu'il fouette avec rage. Bouton de
forme carrée.
Sept masques d'hommes et de femmes ricanantes, dont les grimaces
ressemblent à ces dépressions que les doigts obtiennent en s'enfonçant
dans des têtes-joujoux en caoutchouc.
Une abeille butinante sur une tige de chrysanthème, les ailes
frémissantes.
Un coq posé sur un treillage, où courent des feuilles de vigne. Ivoire
dont le mince relief est peint et laqué en or. Bouton en forme de
petite planchette rectangulaire.
Un fabricant de meules, pour réduire le thé en poudre[46], les jambes
nues croisées sous lui, le _fundoshi_, la ceinture qui habille
le Japonais à la maison, dénouée autour des reins, son marteau
posé sur son enclume qui repose, fume une pipette dont il envoie
bienheureusement la fumée au ciel. Petite scène de nature, dont
l'entaille profonde, la coupe grasse de l'ivoire, font un morceau
d'art, qui ne ressemble en rien à l'art de l'ivoirerie de Dieppe. Ce
bouton est signé: _Fo jïtson, d'après le dessin de Yeï itcho_.
[46] Ce broyage du thé au Japon a lieu seulement pour certaines
cérémonies.
Après les netskés en ivoire, les netskés en bois, d'un travail
peut-être plus précieux, plus caressé que les premiers, et
fouillés dans le cœur de ces belles essences ligneuses grenues et
serrées que possède le Japon[47]. Parfois ces bois ont des parties
exécutées en ivoire, parfois ils sont entièrement laqués.
[47] Ils sont cependant généralement faits en cerisier.
Un prêtre du culte _Kami_, sous un bonnet de papier laqué noir, en
forme d'un immense bonnet de police, et habillé d'une robe semée
de branches de pin, dont le derrière, fendu sous les aisselles, se
détache de son dos comme une chasuble. Un bouquet d'une main, un
éventail de l'autre, il danse, portant attaché sur la figure un vrai
masque d'Arlequin: le masque derrière lequel abritent leur incognito
ces prêtres sauteurs, dans les pantomimes tirées de la vie d'un héros
saint, qu'ils exécutent en plein air. Bois dont les pieds sont en
ivoire.
La poétesse mendiante Onono-Komatch, qui est comme la personnification
de cette tendre et mélancolique poésie de l'anthologie japonaise,
intitulée: «l'Injustice d'ici-bas.»
«Dans ce monde il n'y a point de voie... je songe à me retirer dans la
profondeur de la montagne, et là encore, le cerf pleure.»
Elle est en haillons, les cheveux épars, au dos un chapeau de jonc
mangé par les rats, et se tient appuyée, sur un bâton de pèlerine,
que le caprice du sculpteur a fait d'écaille. A son bras pend un
panier d'où s'échappent des écritures mêlées à des herbages. Dans
une répétition en ivoire que je possède, on voit Onono-Komatch
tendant ses vers aux passants. Dans les deux représentations, c'est la
hideuse et macabre figuration de la vieillesse et de la misère de la
femme, avec l'édentement de sa bouche, le lacis des rides de sa figure,
la dessiccation de son pauvre être, et ses jambes de phtisique. Et
cependant cette pauvresse, elle était une noble demoiselle de Kioto,
qui, tombée en disgrâce, se mit à vagabonder par l'empire du Lever du
Soleil[48], semant ses inspirations poétiques, le long des chemins et
des routes, et apprenant, dans un langage lyrique, aux enfants, sur le
seuil des temples, les magnificences de la création. Quelquefois, nous
apprend M. Aimé Humbert, la vieille poétesse est représentée devant un
bassin, au-dessus duquel elle efface, à grande eau, ce qu'elle vient
d'écrire,—amoureuse de la perfection littéraire.
[48] M. Burty s'est occupé avec prédilection de cette figure,
très populaire au Japon.
Un petit enfant, les jambes allongées de côté à terre, et tout
empaqueté et tout encapuchonné, en un mouvement de mignardise frileuse,
pareil à ces poses d'amours de notre dix-huitième siècle aux côtés
d'une académie mythologique du vieil Hiver. La figure de l'enfant est
en ivoire et la houppe de son capuchon est en corail. Ce bois est
signé: _Tô fu_.
Un Japonais prosterné, les mains à plat, sur ses genoux, faisant le
_kow tow_, la révérence où le front touche presque la terre. La tête
mobile du vieillard, au moindre remuement, a, au bout de son cou de
tortue, des branlements ankilosés tout à fait drolatiques.
Deux hommes, une main appuyée sur un long bâton, sont à cheval sur un
camarade tombé à terre. L'un d'eux, riant d'un rire qui fait tressauter
sa joyeuse bedaine, relève la robe du pauvre diable qu'il chevauche,
et montre son derrière au public. C'est la légende chinoise des trois
pêcheurs qui ont été à la pêche, et dont un seul a pris un poisson.
Alors les deux autres se sont réunis contre lui, lui ont pris son
poisson, l'ont bafoué, l'ont frappé. Mais ne voilà-t-il pas, plus tard,
le battu qui devient empereur de la Chine, et son premier acte est de
nommer ministres ses deux anciens compagnons de pêche. Bois d'une fine
et large facture, où règne la jovialité et même un rien du dessin d'un
tableau d'Ostade. Cet ivoire est signé: _Mitsou masa_.
Autour d'une cloche est entortillée une femme au corps de dragon, à
la tête de harpie, et sur laquelle deux petites cornes séparent des
cheveux, qui s'éparpillent derrière elle en une épaisse et farouche
crinière. Une femme, amoureuse d'un prêtre qui l'avait abandonné, dit
une légende japonaise, a suivi, jusque dans son temple, le prêtre qui
s'est caché dans une cloche, et, ne pouvant le trouver, elle passe sa
vie à tourner autour de cette cloche séchant de désespoir. L'allégorie
se mêle ici à la légende, et la composition cherche à rendre la laideur
physique et morale que produit la jalousie chez une femme. Une femme
jalouse, les Japonais l'appellent une _hanggia_, démon féminin.
Rien de plus souple que l'étreinte de ce corps humain de serpent
autour de cette cloche, dans ce bois qui ne semble pas un bois, tant
la sculpture en est floue, tant cela ressemble à une maquette de cire
pour la fonte d'un petit bronze. Ce bois est signé: _Itchi Bou_.
Un rat, pelotonné en boule, faisant sa toilette. Une étonnante saisie
sur le vif du petit animal dans le frottement de son museau et de son
oreille, avec des indications du dessous des pattes de la plus savante
myologie, et où se mêle je ne sais quoi d'ornemental, apporté par
l'artiste japonais au dessin rigoureux de la nature. Ce bois est signé:
_Masanawo_.
Un marron, oui, un marron! Le dernier mot, de l'imitation d'une chose
morte. Un vieux marron ratatiné avec sa partie de bois lisse et sa
partie de bois rugueuse, et où deux fausses piqûres de ver font les
deux trous, par lesquels passe le cordonnet. Ce bois est signé comme le
précédent: _Massanawo_.
Guën Tokou, échappé de la maison de Li-o-Fou, et galopant à bride
abattue dans les flots du fleuve de Tankeï. L'élancement du petit
guerrier, une main tenant la bride de son cheval, posée sur la hanche,
une autre main ramenant son fouet de tout derrière lui, le flottement
et l'envolée des vêtements du cavalier, la rapidité aérienne qui
emporte, sur l'écume de la mer, l'homme et la bête soudés l'un à
l'autre; toute la perfection des détails et le travail microscopique
de la selle, des harnais, des étriers, font de ce bois le plus parfait
netské que j'aie vu parmi les netskés venus en France,—une
sculpture qui peut tenir à côté de tous les bois sculptés du Musée
Sauvageot. Ce bois est signé: _Shin Getsu sakau_.
Après cette vitrine qui a son pendant à l'autre extrémité, vient une
grande armoire vitrée qui prend tout le fond du mur, et qui est presque
entièrement remplie de porcelaines de la Chine.
La porcelaine de la Chine! cette porcelaine supérieure à toutes les
porcelaines de la terre! cette porcelaine qui a fait depuis des
siècles, et sur tout le globe, des _passionnés_ plus fous que dans
toutes les autres branches de la curiosité! cette porcelaine dont les
Chinois attribuaient la parfaite réussite à un Esprit du fourneau
protégeant la cuisson des céramistes qu'il affectionnait! cette
porcelaine translucide comparée au jade! cette porcelaine bleue, selon
l'expression d'un poète, «bleue comme le ciel, mince comme du papier,
brillante comme un miroir!» cette porcelaine blanche de _Chou_, dont un
autre poète, Tou-chao-ling, dit que l'éclat surpasse celui de la neige,
et dont il vante la sonorité plaintive! ce produit d'un art industriel
chanté par la poésie de l'extrême Orient, ainsi qu'on chante chez nous
un beau paysage, un morceau de création divine! enfin cette matière
terreuse façonnée par des mains d'homme en un objet de lumière, de
doux coloris dans un luisant de pierre précieuse!—je ne connais rien
de comparable à cela pour mettre sur un mur de l'enchantement pour les
yeux d'un coloriste. Et les jolies imaginations de couleurs en
cette patrie des délicatesses quintessenciées de la coloration, et des
recherches infinies des dégradations de la palette de l'univers! Et où
a-t-il régné un empereur assez artiste pour dire, un jour, comme l'a
dit l'empereur Chi-tsong: «Qu'à l'avenir les porcelaines pour l'usage
du palais soient bleues comme le ciel qu'on aperçoit après la pluie,
dans l'intervalle des nuages»? Et où, sur un tel désir et sur une telle
commande, s'est-il trouvé un potier pour livrer aussitôt la poterie
_Yu-kouo-thien-tsing_ (bleu du ciel après la pluie)[49]?
[49] Ces porcelaines fabriquées au dixième siècle firent
tellement fureur que, dans les siècles suivants, les plus
petits tessons qu'on pouvait trouver, devenaient des ornements
que les Chinois portaient à leur bonnet de cérémonie ou
attachés au cou par un cordonnet de soie; aussi furent-elles
imitées par tous les habiles contrefacteurs, et notamment par
Tchéou à la fin du seizième siècle, et par le fameux Thang-Kong
au dix-huitième siècle.
Je catalogue les pièces de la vitrine, en y ajoutant quelques
porcelaines répandues dans la maison, et rentrant dans les séries
décrites:
FLACON à pans carrés, au goulot et au pied cylindriques. Ce grès à la
couverte, couleur mastic, et où il y a des filtrées de bleu, et qu'on
appelle en Chine _clair de lune_, serait un vase de la plus haute
antiquité et qu'on trouve dans les sépultures de la dynastie des Thang.
M. Frandin me disait qu'on lui avait demandé à Pékin, d'un vase à peu
près pareil, 600 taels (4,800 fr.). M. Bracquemond le croit recouvert
d'une couche d'émail stanifère, l'émail des premières faïences aussi
bien de l'Orient que de l'Italie et de Rouen, et reconnaissable aux
tressaillures et aux picots qu'il détermine à la cuisson.
POTICHE. Fond blanc, le col entouré d'une large bordure mosaïque au
fond d'or, aux réserves blanches, où sont des feuilles aux nervures
noires, des fleurs aux pétales lignés de rouge; sur la panse est jeté
un oiseau perché sur une branche. Pièce curieuse où la branche de
l'arbre, des fleurs de chrysanthème, une partie du plumage de l'oiseau,
sont exécutés avec un or glacé de brun, et où, dans la décoration
assoupie, éclate une tache de vert semblable à une grande émeraude.
Cette potiche qui porte le _nien-hao_ de l'empereur Tching-hoa, de
la dynastie des Ming (1465-1488), a, écrite en lettres d'or, au dos,
cette inscription bizarre: «_Dans ma maison où l'on cultive le bambou,
l'automne est à l'œil ce que la plante de Chouen est au goût, et le
vent qui, de son souffle, fait épanouir les fleurs, revient à des
époques aussi régulières que le passage des oies sauvages._»
GRAND VASE. Forme cylindrique. Décor à prédominance des émaux verts.
Une large bordure, d'un violet pâle, pointillé de noir, et sur laquelle
courent des feuilles vertes, parmi lesquelles sont épanouies des
fleurs rouges, forme quatre compartiments où se dessinent, sur les
réserves blanches, des tiges de fleurs peintes avec le beau vert de la
bordure, le rouge de fer, le violet manganèse, le _jaune d'anguille_,
particuliers à cette décoration. Sur le tournant de la gorge,
au-dessous d'une grecque verte, dans les réserves d'une mosaïque
également verte, sont peints des _koueï_, des pierres honorifiques, que
M. Jacquemart croit placés sur les vases destinés aux magistrats, aux
dignitaires de l'Empire.
CORNET au col cylindrique évasé, au rebord intérieur sans couverte. Sur
la gorge de ce vase de la plus fine porcelaine blanche, est un dessin
de fleurs et de branchages réservé sur un fond rouge de fer, et dans
quatre compartiments, sous des vols de papillons, des graminées aux
fleurettes rouges, bleues, jaunes, violettes, s'élancent de la rocaille
tourmentée de petits rochers, du plus bel émail vert tendre. Cornet
aux émaux les plus frais et que fait encore ressortir l'original décor
rouge de la gorge.
POTICHE. Porcelaine à mandarins. Le peintre a représenté, sur le fond
blanc de la porcelaine, un personnage boudhique monté sur un cerf
axis, accompagné d'une Chinoise, et d'un homme chargé d'une corbeille
de fleurs suspendue au bout d'un bâton. Il est précédé d'un garçonnet
tenant entre ses bras un rouleau d'écriture. Sur le col de la potiche,
c'est un Chinois, un grand bâton à la main, se retournant vers un
enfant qui porte à deux mains une énorme pêche de longévité. Je ne puis
donner une idée de l'esprit de la touche de ce vase, datant de Khang-hi
ou de Yung-tching, qu'en disant que, pour la facture, elle ressemble à
celle de nos plus modernes aquarellistes; et il y a des roses effacés
de pantalons, des bleus passés de robes, des jaunes de soufre de
casaques, et encore des brouillements de pourpre et d'azur sur des
rochers et des _ling chi_ (cryptogames), exécutés avec des émaux si
translucides, si aqueux, que c'est tout à fait la fraîcheur des tons
d'aquarelle,—mais d'une aquarelle qui n'a pas encore séché sur le
papier.
FLACON à quatre pans carrés. Porcelaine blanche, légèrement grumeleuse,
dont deux pans représentent des pivoines jaunes et roses, deux pans
des rameaux de pêchers en fleurs, sur chacune desquelles est posé un
oiseau. Bouchon décoré de fleurettes, et surmonté d'une rosace rose,
enfermée dans un cercle jaune. Ce flacon d'une qualité exceptionnelle,
aux roses les plus doucement roses, a le charme d'une franche et riante
aquarelle sur une feuille de papier torchon.
POTICHE. Fond blanc, sur lequel se détache une pivoine épanouie au
milieu de chrysanthèmes entourés de vols de papillons. Décoration d'une
finesse extrême et faisant merveille dans les ailes des papillons:
décoration, où dominent de charmants tons carminés, mélangés de
jaune, exécutés toutefois avec des émaux moins translucides et plus
_gouacheux_ que ceux des tasses et compotiers coquille d'œuf.
PETIT ROULEAU au col rétréci, au goulot évasé. Fond blanc, gaufré de
grandes fleurs ornementales dans des rosaces. Il est décoré d'un côté
d'une grue bleue volant dans le ciel, de l'autre d'une tige de bambou
qu'effleure le vol d'un dragon rouge. Ce vase, dont la décoration
gaie, rouge, bleue, verte et or, a été imitée par le Meissen, serait,
d'après les uns, de fabrication coréenne; d'après M. du Sartel, une
porcelaine de Chine, surdécorée à Delft: moi j'y verrais un échantillon
d'_ancienne première qualité coloriée du Japon_.
CORNET au col resserré, au rebord évasé. Fond blanc, recouvert d'un
dessin coquillageux bleu, où sont ménagés deux médaillons octogones
et deux médaillons carrés, dans les réserves desquels sont peints
également en bleu, ici des bouquets de chrysanthèmes, là des pitong
à pinceaux, des livres chinois et des espèces de grosses perles
enrubannées, qui sont un des attributs des porcelaines destinées aux
lettrés.
VASE en forme de grand flacon à quatre pans carrés. Fond blanc, sur
lequel sont figurées en bleu et en violet (rouge de fer manqué) des
tiges d'iris d'eau, d'œillets, de chrysanthèmes, de fleurs de pêcher,
au-dessus de rochers recouverts d'un épais émail céladonné. Ce vase
porte le _nien-hao_ de l'empereur Khang-hy, de la dynastie des Tsing
(1662-1723).
VASE en forme de grand flacon, aux quatre pans évasés en haut, au petit
col carré. Fond blanc décoré sur chaque pan en bleu et en violet d'une
branche tombante, sortant du touffu d'un arbre, et sur laquelle sont
perchés un ou deux oiseaux pris dans le mouvement de leur balancement.
Pièce du plus grand style ornemental.
GRAND ROULEAU au col légèrement rétréci. Porcelaine blanche au décor
richement polychrome. Au-dessus d'un rocher que surmonte un pêcher
fleuri, un fong-hoang, l'oiseau de paradis chimérique des Chinois,
étale dans le ciel bleu sa queue de paon.
GRAND ROULEAU au col légèrement rétréci. Décor bleu sur fond blanc.
Près d'une touffe de nénuphars et de grandes plantes aquatiques, une
oie sauvage s'apprêtant à prendre son vol et à regagner dans le ciel
deux autres oies, déjà volantes. Bordure gravée sous couverte à la
gorge et au pied du rouleau.
PETITE BOUTEILLE au long col étroit. Décor soufflé. Fond blanchâtre,
que recouvrent des nuages violacés, piquetés de quelques petits points
noirs, produits par le rouge de cuivre volatilisé en minerai.
PETITE BOUTEILLE. Grès recouvert d'un émail rouge brun, dans lequel
sont pratiquées au col deux taches vert de gris.
BOUTEILLE en forme de coloquinte avec une ouverture de tirelire, et sur
laquelle retombe une branche de feuillage chargée de gourdes, modelée
en relief. Grès recouvert d'un émail gris où il y a des coulées d'émail
bleu.
PETIT VASE cylindrique. Fond bronzé avec une pluie aventurinée sur la
gorge et le goulot.
GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel s'enlève un fong-hoang au milieu
d'un enroulement de lianes vertes, enfermées dans un médaillon qui
se détache sur les branches d'un sapin. Marli du plat aux grands
compartiments bleus et rouges, où sont ménagées des réserves blanches
décorées de petits paysages polychromes. Sur le rebord extérieur un
enroulement ornemental exécuté en bleu. Ce plat porte le _nien-hao_ de
l'empereur des Ming, Tching-hoa (1405-1488).
GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel s'élève un arbre au tronc et aux
rameaux dorés, fleuri de petites étoiles rouges, bleues, vertes.
Bordure mosaïque rouge de fer, où des réserves allongées renferment des
fleurettes polychromes.
GRAND PLAT. Fond blanc, sur lequel se dresse une tige de fleurs,
exécutée en bleu pâle, dans une bordure à l'or et au rouge éclatants,
et dont se détachent et se déversent, sur le marli du plat, quatre
bouquets polychromes.
PLAT. Sur le fond blanc, rondissant en une demi-couronne, deux rameaux
d'arbustes fleuris de grosses fleurs, et portant un oiseau à la huppe
verte, au ventre rose. Petite bordure rouge de fer. Porcelaine chinoise
aux riches et épais émaux qui a quelque chose d'un dessin japonais.
Numéro 190, gravé à la meule, d'une vente faite par Dresde de ses
doubles.
GRANDE JATTE. Fond rouge de fer, contourné d'une large guirlande de
rinceaux émaillés en vert à grandes fleurs d'un bleu vitreux. Pièce
curieuse par la parfaite cuisson au feu de moufle d'une surface rouge
de fer si étendue. En dessous, une marque imprimée en rouge.
PLATEAU en forme d'éventail. Fond formé d'un petit carrelage vert à
fleurettes roses dans des encadrements octogones d'or. Sur ce fond
sont jetées une pivoine et une branche de pêcher. Bordure extérieure,
même mosaïque que le fond. Le dessous, bleu de ciel avec fleurs roses
et violettes, est enfermé dans une large bordure jaune où courent des
rinceaux polychromes. Ce plateau, de la plus riche ornementation, et
qui doit être cuit à un très doux feu de moufle, a son revêtement
supérieur d'un ton mat, non brillant, non porcelaineux, et sa pivoine
ressemble à une fleur peinte à la gouache sur une feuille de vélin.
UN PETIT PLATEAU ou plutôt une assiette dont le rebord a été coupé,
représentant une Chinoise assise sur un escabeau de porcelaine, une
main tombée sur un album fermé, une main portant à ses narines une
fleur odorante; près d'elle sont deux enfants. Ce petit plateau est de
la plus belle qualité d'émaillure, avec ses tendresses de tons, ses
carnations de rose mourant des premières porcelaines de Saxe, avec ses
étoffes qui ne sont, pour ainsi dire, colorées que dans le sillonnement
renflé des plis, profondément incisés. Ce plateau porte le n° 150 de la
collection de Mme Mallinet, où cette pièce, parfaitement chinoise, a
été classée par M. Jacquemart dans la famille rose japonaise.
TASSE ET SOUCOUPE côtelées et festonnées. Sur la blancheur de la tasse
et de la soucoupe court, modelée en relief et dorée, une vigne chargée
de raisins, où sont blottis deux écureuils. Une fleurette rouge et or
est répétée au fond de la tasse et de la soucoupe, dont le côtelage,
entre-croisé et superposé, cherche l'imitation d'un cœur de fleur
épanouie.
TASSE ET SOUCOUPE. Décor formé, sur le blanc de la porcelaine, par des
bouquets d'un émail bleu opaque faisant presque un relief. Bordure de
la tasse et de la soucoupe du même émail bleu, semé de petites rosaces
dorées et de fleurettes en émail blanc. Au fond de la tasse, fleurette
bleue et or.
COUPE LIBATOIRE[50]. Fond blanc à bordure verte pointillée de noir,
et sur laquelle est un semis de fleurettes rouges. Autour de l'anse,
et au-dessous de la partie de rebord en gouttière où l'on boit, deux
petites chimères modelées en relief: l'une verte, l'autre violette.
[50] Coupe qui sert également pour le vin des noces.
PETITE BOITE A ROUGE pour cachet. Porcelaine décorée en bleu
d'un paysage. Sur le pourtour, nuages et paysages. Belle qualité de
bleu agatisé.
BOITE A CANTHARIDES. Forme ronde et aplatie d'une bonbonnière.
Fine porcelaine blanche, décorée à l'extérieur de fleurettes bleues; à
l'intérieur sous le couvercle de chacune des deux boîtes, une peinture
libre, du genre de celles appelées «Jeux secrets» et dont la véritable
traduction est: «Ce que l'on fait au printemps.»
BOUQUINS de porcelaine pour les longues pipes en roseaux, que
fument les femmes du Yuen Ming Yuan, bouquins aux tendres émaux dans
un relief délicat. L'un est couvert d'arabesques, l'autre montre une
fleurette jaune épanouie dans le blanc de la porcelaine, au-dessus de
palmettes roses et vert tendre.