Un lit, un immense lit, un lit prenant toute la chambre, un de ces lits
monumentaux dans lesquels le dix-huitième siècle mettait à l'aise et la
naissance et la mort de l'homme.
Et la merveille de sculpture que ce lit, avec son ample impériale
surmontée d'une couronne de roses, avec ses dossiers du chevet et du
pied aux nœuds de rubans faisant onduler leur léger chiffonnage
à travers une avalanche de lilas, de volubilis, de marguerites aux
pétales mous et fripés, avec son bateau sur l'enchevêtrement strié
duquel se détache au milieu un listel enfermant un bouquet-miniature
si bien fouillé! Et le joli plafond ovale du couronnement dont les
baguettes enrubannées courent à travers l'étoffe, faisant les plus
heureux compartiments sur les plans en retraite du ciel de lit! Et
le goût de l'architecture générale du meuble, et les ingénieuses
combinaisons des oves, des perles, des raies de cœur, des modillons,
des palmettes, des cannelures, et l'habile mariage des lignes droites
avec les lignes courbes, et la savante opposition des parties
plates et tranquilles, où la sculpture n'est pour ainsi dire qu'à
l'état de gravure auprès des parties chargées et détachées en plein
relief! Dans cette mise en œuvre de la richesse et de la sobriété
du décor sculptural, et qui sort ce meuble du dessin du mobilier banal
et courant du temps, vous reconnaissez le caractère du lit de grande
maison du dix-huitième siècle, du lit tout simplement peint en blanc,
et dont toute la dorure était la discrète feuille d'or, appliquée
sur les boulons de fer. Ce lit, provenant du château de Rambouillet,
passait pour le lit où couchait la princesse de Lamballe, pendant ses
séjours chez son beau-père.
Les tentures du lit, d'un satin bleu pâle aux dessins brochés en
blanc, représentaient des branchages auxquels étaient suspendus des
lambrequins retroussés par des glands, avec, de distance en distance,
un vase Louis XVI, où se dressaient trois tulipes, et autour de la
draperie flottait une grande frange de cannetille parsemée de petits
glands en forme de fleurs de fuchsia. Mais malheureusement les soieries
étaient en trop mauvais état, et elles n'ont pu resservir.
Deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d'une forme rare,
une commode-tombeau dont le sombre bois sanguin disparaît sous les
dorures des ferrures, des poignées, des coins, des sabots; c'est, avec
le lit, tout le mobilier de la chambre, où l'heure sonne à une petite
pendule du temps, entre deux flambeaux-carquois, ciselés par un ciseau
digne de Gouthière, et dorés comme des louis.
J'oublie une cassette en marqueterie, fabriquée de ces beaux bois
ondés et satinés des îles, recherchés par le siècle dernier. C'est
la cassette où mon élégante grand'mère enfermait ses plus beaux
cachemires, car elle en avait tant et tant... que je me rappelle,
lors de sa mort, mon étonnement d'enfant à entendre, dans l'escalier
de la maison, les marchandes à la toilette appeler la vente: la vente
de l'_Indienne_. Aujourd'hui, de ma grand'mère, tout ce qu'il reste
dans la cassette, est un curieux carnet de comptes sous le Directoire,
au moment de la dépréciation des assignats, en des mois où un dindon
coûtait 600 livres; et ce carnet se trouve au milieu de traités
littéraires, de titres de valeurs, de factures de bibelots, de papiers
de famille, de tout le fouillis des sérieuses archives de l'individu
vivant, mêlées aux reliques qu'il garde de ceux qui ne sont plus, et où
parfois mes doigts touchent la croix d'officier de mon père, l'anneau
de mariage de ma mère, une blonde boucle de cheveux de ma petite
sœur _Lili_, tuée par le foudroyant choléra de 1832, morte sur nos
genoux dans un compartiment de diligence, en l'affreuse incertitude
de ne pas savoir si nous devions descendre dans les villages que nous
traversions, ou s'il ne valait pas mieux attendre notre arrivée dans
une grande ville.
Et quoi encore dans la chambre? Quatre grands rouleaux de la porcelaine
céladon, collectionnée par Mme de Pompadour, se dressant aux deux
extrémités de la cheminée, aux deux côtés de la commode, et, posée
sur la console, une glacière de Saxe, aux six coquilles, mouchetées de
bouquets de petites fleurs. Un ensemble d'objets qui, le matin, lorsque
j'ouvre les yeux, me donne l'impression de me réveiller, non dans mon
temps que je n'aime pas, mais bien dans le temps qui a été l'objet
des études et des amours de ma vie: en quelque chambre d'un château
d'une _Belle au Bois dormant_ du temps de Louis XV, épargnée par la
Révolution et la mode de l'acajou.
Mais ce qui complète l'illusion, ce qui fait de cette chambre une
chambre du siècle passé, c'est l'enfermement de ce lit, de ces meubles,
de ces bronzes, de ces porcelaines entre quatre murs de tapisserie à
fond blanc.
Au bout de rubans bleus, aux gros choux frisés, des médaillons à
personnages, sous lesquels sont suspendues des corbeilles de fleurs,
remplissent la claire tenture de notes gaies et pimpantes, éclatant
comme dans une poussière de pastel. Les Fables et les Contes de La
Fontaine ont fourni à la fois les sujets des médaillons: on y voit
Perrette pleurant échevelée sur son pot au lait cassé, avec des
douleurs de chanteuse d'opéra comique, et une femme renversée par un
galant sur un cuveau, dans le fond duquel travaille son mari, vous
donne une mise en scène fragonardesque du _Cuvier_. Ces scènes sont
alternées de trophées, où sur des arcs et des carquois de Cythère,
dans l'enroulement de trompes de chasse, se becquètent des
colombes roucoulantes, au-dessus de l'épanouissement de gerbes de
pavots, de roses trémières, de soleils, d'immenses fleurs déchiquetées
que viennent rejoindre des chutes de fleurettes serpentant par tout
le fond. Les personnages sont assez médiocres, et les bergères ont
parfois les yeux trop rapprochés des oreilles; mais les trophées sont
si charmants, et la flore de ce vieil Aubusson offre une séduction
si grande: la séduction d'une esquisse de peintre largement brossée,
exécutée et tissée dans de la laine.
Le charme qu'ont dans la chambre où l'on couche des murs de
tapisseries! le joli éveil de l'aube sur le velouté de ces couleurs,
qu'on dirait des couleurs de fleurs légèrement malades, et le doux
et imperceptible allumement, dans la blancheur gorge de pigeon de la
trame, des tendres nuances, des tons coquets; et comme, dans le premier
rayon de soleil, ce qui n'était tout à l'heure que taches diffuses
et riantes, se profile en des corps élancés de chasseurs à l'habit
rouge et culottés de jaune, en des silhouettes de bergères poudrées,
au corsage bleu de ciel, assises sur des tertres, dans de la verdure
blonde.
Toutefois, la vraie, la bonne, et, le dirai-je? la mystérieuse
représentation donnée par des tapisseries, c'est celle de la nuit, sous
la danse tremblotante des lueurs d'un feu qui meurt dans la cheminée.
Pourquoi la peinture est-elle une création sans magie, une figuration
d'êtres, auxquels l'imagination de l'enfance ne prête jamais, sous
leur vernis, une existence extra-naturelle, tandis qu'elle est disposée
à nourrir un commerce de curiosité, de foi, d'affection avec les
personnages de tapisserie au milieu desquels s'endort son sommeil?—Et
d'où viennent parfois, à de certaines heures, et sous de bizarres
éclairages, les sillonnements de vie humaine qui semblent parcourir et
gonfler l'immobilité de ces plates créatures de soie et de laine?
Mais la voici éteinte, la lampe!... et tout d'un coup le détail et le
dessin du mobilier de la chambre, noyés dans de transparentes ténèbres,
où le bleu et le rouge des tapisseries au milieu de la pâleur dorée
du fond, ressemblent, au bout de quelques instants, aux coquelicots
et aux bleuets d'un champ de blé mûr, enseveli dans l'épaisseur d'un
brouillard. En les profondeurs livides de la glace obscure, en son
luisant de perle noire, au-dessous du baldaquin blanc et de son bouquet
à jour, le portrait de Jules se reflète,—tout lointain. Des filets de
clarté lignent la boiserie, des scintillements dorés courent sur les
baguettes de la corniche, jouent autour des poignées de bronze de la
commode ventrue, pendant que le ruban sculpté du pied de mon lit se
colore, en son découpage intérieur, d'une espèce de vernis de feu, d'un
reflet brûlant de la braise du foyer assoupi.
Peu à peu l'obscurité se fait plus profonde, l'ombre remuante du dessus
de la cheminée grandit gigantesque au plafond, et les colorations de
la tapisserie, comme retournées contre le mur, semblent montrer
l'écheveau brouillé de leur envers. A ce moment du foyer qui crépite,
s'échappe un éclair qui parcourt la pièce d'une raie flamboyante,
semblable au tortil colère de la mèche d'un coup de fouet, un second
dans lequel s'entrevoit, un instant parmi l'invisible, une corbeille de
fleurs, un troisième qui montre une jupe de femme se dessinant comme
sous un courant de vaguettes roses, et d'autres éclairs encore, qui
jettent, en une langue de flammes, sur le torse svelte ou le jarret
nerveux d'une figure d'ombre, la lumière allongée et la tromperie d'un
mouvement de danse ou de marche qui commence... C'est alors, coup
sur coup, une succession de fulgurations, des tressaillements et des
battements de lueurs ignées, des évanouissements et des rallumements
d'incendies, un _tremolo_ saccadé sur la muraille, de nuit et de jour,
et où, dans l'éternel tressautement lumineux, pareil à une agonie de
lumignons, la pastorale galante, avec ses visages de femmes, couleur
de pêches vertes, semble s'animer d'une trépidation humaine dans du
fantomatique souriant,—et que vos yeux regardent avec un peu un rêve
qu'ils ont déjà sous leurs paupières demi-fermées. Puis, un silence
dans la cheminée, et une grande ombre tranquille qui monte dans la
pièce, et qui a l'air de recouvrir d'une housse grise les tapisseries,
et leur vie de minuit... et après quelques minutes, en l'effacement
général de tout, revient doucement un ton argenté dans le ciel des
médaillons, avec le dessin,—le dessin qu'y voit votre mémoire.
Jeune, il est loisible de coucher dans un chenil. Vous avez autour
de vous la bonne odeur de votre santé, et l'illumination de votre
jeunesse. Mais à l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux,
il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis, où elle sera
moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu
d'élégances, à accueillir la Mort en délicat!