Moi! c'est particulier à ma nature, quand je me peigne ou que je
me brosse les dents, j'aime à avoir au mur, pendant ces opérations
ennuyeuses, un morceau de papier colorié ou un tesson de poterie, qui
chatoie, qui éclaire, qui reflète de la lumière dans des couleurs de
fleurs.—Et voilà pourquoi mon cabinet de toilette est littéralement
couvert de porcelaines et de dessins à la gouache.
D'abord, au plafond, c'est une copie agrandie d'une page de l'album
japonais qui a pour titre: LES OISEAUX ET LES FLEURS DES QUATRE
SAISONS, de l'illustre Takeoka, une copie exécutée à l'huile par
mon «Anatole» de MANETTE SALOMON. Car Anatole Bazoche n'a pas
terminé son existence au Jardin des Plantes, ainsi qu'il finit dans le
roman. Il est, je crois, bien vivant encore, et même le malheureux,
après la Commune, sans qu'il eût rien fait pour cela, a passé, sur les
pontons, un temps assez long, pour, au jour de sa délivrance, avoir
eu, à son premier repas à terre, un moment d'hésitation devant une
fourchette et l'usage qu'on en fait.
Les murs disparaissent sous des nattes tendues dans des
compartiments de bambous, et les portes, la fenêtre et la glace sont
laquées en rouge, comme on fabrique ici le laque rouge, et de ce
vermillon triste qui ressemble un peu au montant d'une guillotine.
Bref, en Europe, il faut se contenter de cela!
Les dessus de portes sont faits d'académies de femmes couchées de
Boucher, et sur chaque porte pend, frissonnant sous les courants d'air,
un _kakemono_: l'un, qui est comme une fusée de coquelicots, de pavots,
de roses trémières dans un tendre feuillage aux nervures d'or; l'autre,
montrant un coq, la queue en faucille, le plumage effarouché, et
semblable à un fantastique paraphe de calligraphe, lavé d'une encre de
Chine qui rappelle les bistres noyés de Fragonard.
Ici, au milieu d'un mur, est accrochée la petite polissonnerie à la
gouache de Mallet, représentant un peintre du Directoire tenant sur
ses genoux son modèle nu, et que surmonte un des plus beaux dessins de
DÉBARDEUSES de Gavarni, de sa puissante et solide facture de
Londres.
Là, sur le mur qui fait face, des deux côtés d'un petit miroir du
dix-huitième siècle, à la rocaille finement sculptée, les deux fonds
de parcs français à la gouache de Moreau, de la vente Carrier,
sous lesquels, contraste bizarre, se voit un panneau japonais, où
se détache, sur le laque noir du fond, un poisson séché en nacre,
qu'enroule une algue aux boutons de corail.
Au fond, une grande tablette de marbre blanc, portant une toilette
de cristal d'Allemagne, où le soleil jette des lueurs de rubis dans des
irisations laiteuses.
Et autour de ces objets, du plancher au plafond, sur la natte qui
disparaît sous elle, des assiettes, des assiettes, des assiettes
mettant à la muraille leurs disques émaillés.
Ce ne sont pas des assiettes aux _sept bordures_, et qui coûtent à
l'heure qu'il est dix-huit cents francs pièce; ce sont tout simplement
d'honnêtes assiettes de la Chine, aux émaux un peu brutaux, mais qui
font sur le blanc de la porcelaine des taches si gaies, si riantes,
si amusantes. Dans le nombre, quelques-unes cependant méritent d'être
classées comme des pièces de collection. Il y en a une de la période
Yung-tching (1723-1736), aux rinceaux d'une pureté et d'une netteté
extraordinaires, une assiette _rouge de fer_ glacé, et les céramistes
connaissent la difficulté du glaçage du rouge de fer. Il y en a une
autre de la Compagnie des Indes, au rebord pourpre brunâtre, dont les
arabesques bleu et or fourniraient un original modèle à un fabricant
moderne. Il y en a une dernière de fine porcelaine, représentant un
moineau posé sur une branche fleurie, au plumage de l'oiseau et au
feuillage de l'arbuste bleus, à la fleur déchiquetée couleur de lie de
vin: une assiette d'une harmonie adorable. Il y en a deux encore, deux
petites assiettes à manger le riz, à la marque du brûle-parfums, et aux
riches émaux transparents, dont les iris d'eau et les fleurs de
pêcher sont entremêlés de poésies, dont chaque lettre est tracée sur
une pastille d'émail.
L'assiette aux iris d'eau dit: _Tourmenté par les effluves du
printemps, je ne suis pas encore réveillé de mon ivresse, lorsque le
soleil paraît à l'horizon, car je pense à la belle Kiun-Wang, qui passe
ses journées, le sourire sur les lèvres, dans son pavillon en bois de
cèdre._
L'assiette aux fleurs de pêcher dit: _Les fleurs du pêcher se fanent
et laissent tomber leurs pétales pour former les fruits. L'arbre tout
entier se dépare de ses belles couleurs, les feuilles tombent à leur
tour: c'est là l'ordre naturel des choses; n'en accusez pas la brise du
matin_[36].
[36] Je dois la traduction de ces deux poésies à l'obligeance
de M. Frandin, interprète attaché à la légation de France à
Pékin.
Au milieu de ces assiettes est une grande plaque de porcelaine, sans
doute un de ces carreaux employés pour la décoration des paravents et
des lits, dans le bois desquels on les encastre: une plaque fleurie de
larges pivoines échevelées de toutes les couleurs. Et je ne veux pas
oublier non plus un petit plateau, dont le fond blanc mat, grummeleux,
à dessins vermiculés, et la coloration légère, fouettée, volante des
bouquets de fleurs, donnent à croire que cette porcelaine est un
plateau de cuivre émaillé.
Et les assiettes de la Chine s'entre-croisent avec des assiettes du
Japon, étalant, sur la faïence de Satzuma, des vols de grues, des vols
de rouge-gorge, et sur de la grosse porcelaine de Kaga, à l'entour
rouge, des grappes de petits fruits mi-violets, mi-dorés, dans un
feuillage d'un vert dur.
De toutes ces choses plates se détachent du mur, de distance en
distance, placées sur des portoirs, des potiches de la Chine et
du Japon et notamment des bouteilles de Kioto, au col élancé de
gargoulettes, à la décoration or, bleu, cendre verte, sur le craquelage
bis et gris de la couverte, et qui semblent de rudimentaires produits
de l'Orient des États barbaresques, toutefois d'un goût plus épuré,
plus raffiné, plus Extrême-Orient.
Mais, au milieu de cette poterie de l'Asie, voici quelques porcelaines
de l'Europe. Voici ce Saxe, la statuette du petit Chinois, aux
pommettes à peine rosées dans sa blanche figure, aux babouches jaunes,
à la robe à fleurettes, et auquel un balancier fixé à un collier de
bronze doré fabriqué au dix-huitième siècle, fait la tête branlante:
joli joujou de ce vieux Saxe aux pâles colorations des chairs, et qui
se trouve être le premier bibelot acheté par mon frère[37]. Voici une
pipe de Saxe trouvée dans un voyage d'Allemagne, à Nuremberg, et formée
par une tête d'homme moitié satyre, moitié hulan, et dont la cadenette
poudrée s'entortille autour de la rocaille fourchue de ses oreilles,
une merveille de modelage. Voici encore une veilleuse tout enguirlandée
d'œillets, de clochettes, de _vergissmeinnicht_ en relief, et qui
éclairait, de sa douce lueur opaline, le sommeil indigestionné du
bourgeois, dont la laideur écrouelleuse a été immortalisée par le
crayon de Daumier. Oui, cette veilleuse est la veilleuse du docteur
Véron!
[37] Dans les exemplaires modernes, la tête rasée du petit
Chinois est coiffée d'une feuille de chou.
Sèvres, notre vieille et glorieuse fabrique nationale, figure aussi
dans ce petit musée de porcelaines. Parmi les cannes de ce cannier,
regardez cette béquille bleu turquoise, toute semée de fleurs de lys
d'or: c'est une béquille sur laquelle a dû s'appuyer une vieille main
royale. Et regardez encore ces deux pièces de blanc _pâte tendre_,
ce compotier «à feuilles de choux», et cette assiette festonnée de
Duplessis à la bordure d'or «à dents de loup». Le délicat modeleur que
cet ornemaniste, orfèvre de son état et porcelainier par occasion,
et les miraculeux bouquets en relief noués d'un ruban dont il relève
le marli d'une assiette: légers gaufrages qui semblent repris et
parachevés par le ciseau d'acier d'un ciseleur, par la pointe avec
laquelle le sculpteur _Nini_ retouchait ses terres cuites.
Pleurons, pleurons cette porcelaine tendre, au charme indicible, à
la pâte onctueuse, mélangée de tout, et de je ne sais quoi, et même
d'une partie de savon[38], à la couverte faite comme de la glaçure
transparente d'une feuille de verre; car elle est morte, cette
porcelaine légendaire, tuée par un savant, par l'illustre Brongniart.
Il a voulu, le savant, une porcelaine résistante, inrayable, et
dont les pièces fussent toutes uniformément parfaites, en un mot
une porcelaine de commerce supérieure. Et tout d'abord pour que la
porcelaine dure ne rencontrât plus à l'avenir d'objet de comparaison,
le nouveau directeur,—détail inconnu,—faisait, par un coup d'autorité
directoriale, enfouir, dans le quinconce de Sèvres, toute l'ancienne
provision de pâte tendre. Cela fait, Brongniart se mettait à appliquer
à sa _porcelaine naturelle_ cette couverte dans laquelle on pulvérise
du biscuit, cette couverte en vigueur depuis, une couverte exempte
de _tressaillures_ dans les tournants, mais opaque, et qui empâte et
englue le modelage du décor, et qui rend à tout jamais impossible le
refaçonnage des assiettes de Duplessis. C'était logique, car il est
une loi rigoureuse qui veut que là où le savant entre dans une chose
d'art, il fasse de la chose d'art une chose d'industrie. Et savez-vous
ce qui est arrivé? C'est que, quoiqu'on ait la recette de l'ancienne
pâte tendre, fabriquée à Sèvres, on n'a jamais réussi à la refaire:
dans tous les essais de récréation de la pâte, il a toujours manqué
un certain _tour de main_ inattrapable[39]? Et avec quoi ont été
fabriquées les quelques pièces en pâte tendre du second Empire?—Le
public ne s'en doute guère,—avec un barillet de la pâte tendre de la
vieille manufacture, échappée à la destruction commandée par Brongniart!
[38] Regnault, l'ancien directeur de Sèvres, après avoir pris
connaissance des choses hétérogènes entrant dans la pâte
tendre, aurait dit: «Ça, ce n'est pas de la chimie, c'est de la
cuisine!» Il a fait quelques fournées d'une porcelaine tendre
vitreuse qui n'a rien de l'ancienne porcelaine tendre.
[39] On a continué à faire de la pâte tendre à Saint-Amand et à
Tournai, mais c'est une autre fabrication que celle de Sèvres;
et si la porcelaine est aussi bonne pour la décoration, elle
est loin d'être aussi belle dans le blanc. Très achetée par le
bas commerce, qui avait le placement assuré des garnitures de
cheminées sortant des deux fabriques, cette porcelaine tendre,
à l'état de pièce blanche, a été surtout, entre les mains des
_truqueurs_, une source de fraudes et de tromperies. Ils la
faisaient décorer et la vendaient comme «vieux Sèvres». On cite
notamment plusieurs pièces d'un service du Barry, décorées par
un vieux peintre de Sèvres, fils d'un décorateur du temps de
Louis XVI.