DÉDIÉ AUX AMES SENSIBLES ET BIENFAISANTES

Un cœur généreux fut touché de mes peines,

Aux pieds du trône il porta la voix;

Un monarque juste brisa mes chaînes,

Et mon innocence triompha par le Cauchois.

Claudine-Alexandrine Guérin DE TENCIN, née en 1681, morte en

1749.—Peinte par de Troy, gravée par de Launay.—La meilleure

connaisseuse de l'humanité de son temps a des traits fins, finauds, des

yeux à l'interrogation perçante, et avec cela une longue physionomie,

pâle, étrange, nébuleuse.

Mademoiselle TÉROUENE.—Estampe en manière noire, sans nom de

dessinateur et de graveur.—Dans ce portrait, qui pourrait bien être

un portrait de pure imagination, Théroigne de Méricourt, les cheveux

épars sous une espèce de grand bonnet rouge, la poitrine sortant d'un

_pierrot_ débraillé, apparaît avec la robuste et rude beauté d'une

harangère-Gorgone.

Anne VALLAYER-COSTER, de l'Académie royale de peinture et de sculpture,

en 1770.—Dessinée par elle-même, gravée par Letellier.—Elle s'est

exposée au public avec sa figure maigre, son mince nez courbe, le petit

air altier de sa tête, fièrement rejetée en arrière.

Mademoiselle VANLOO.—Dessinée par Carle Vanloo, gravée par Basan.—Une

fillette au visage éveillé, le chignon retenu par une grande épingle,

tenant dans sa chemise retroussée et découvrant son petit ventre, une

grosse grappe de raisins.

Dame Julie de Villeneuve, VENCE DE St-VINCENT.—Peinte par Berthelemy,

gravée par Romanet.—Des yeux aux paupières lourdes, un nez tourné à la

friandise, une bouche sensuelle; ainsi se montre la petite fille de Mme

de Sévigné, avec une chevelure dépeignée, et l'outrageant décolletage

d'une robe qui laisse voir et l'ombre de son aisselle et plus que la

moitié de ses deux seins.

Marie-Élisabeth-Jean-Baptiste Guyard, épouse de messire Charles-Paul

de Bourgevin, de Moligny, DE VIALART.—Peinte par Martin, gravée

par Fessard.—Un rare portrait d'une brune aux noirs sourcils, à la

coiffure en langues de flammes, couverte d'un voile de veuve.

Madame Marie-Louise-Thérèse VICTOIRE DE FRANCE.—Peinte par Nattier en

1755, gravée par Gaillard, sous l'allégorie de l'Eau.—La quatrième

fille de Louis XV, la grasse princesse que le Roi appelait _Coche_, la

bonne et paresseuse personne qui disait en montrant sa bergère: «Voilà

un fauteuil qui me perd», Nattier l'a montrée avec sa douce, sereine

et pleine figure, en naïade, accoudée sur une urne qui s'épanche, les

roseaux d'une rivière derrière elle. Remarquons que c'est presque

l'arrangement de la figure mythologique de Nattier, gravée par Melliny

et qui a pour titre: «la Belle Source.»

Madame la marq{se} DE V*** (la marquise DE VILLETTE).—Dessinée par

Pujos, gravée par Lingée.—La femme nommée «Belle et Bonne» par

Voltaire, donne à voir une assez laide et brune figure de petite

Savoyarde.

Cette étude des portraits de femmes françaises du dix-huitième siècle

que je fais aujourd'hui, je voudrais la voir refaire un jour par un

jeune érudit, qui, consacrant des années à cette monographie, et lisant

tous les livres, et regardant toutes les gravures, et consultant tous

les portraits conservés dans les familles historiques, apporterait la

certitude à tant d'attributions douteuses, baptiserait d'une manière

incontestable les portraits allégoriques de Nattier; dévoilerait

peut-être le mystère des deux charmants portraits de Saint-Aubin,

désignés par des étoiles; donnerait de vrais noms aux centaines de

portraits de Chrétien et de Quenedey dont les répertoires doivent

exister quelque part[28]; ferait la lumière dans ces anonymes, comme la

petite femme de Boucher qui lit les lettres d'Héloïse et d'Abailard,

la femme de Carmontelle qui brode au tambour, et cette autre du même

qui est enfoncée dans les aphorismes d'Hippocrate, comme la femme de

Cochin qui fait un médiateur; retrouverait enfin, avec la connaissance

de toutes les pièces de vers du temps dédiées au «Beau Sexe», le nom de

telle ou telle femme, ainsi que pour tel portrait de Houel et de tant

d'autres.

[28] Me trouvant aux Riceys, j'ai essayé, mais inutilement,

de retrouver, chez un descendant de Quenedey, le répertoire

du portraitiste au physionotrace. M. Richard, l'ancien

conservateur de la Bibliothèque, et le gendre de Quenedey,

possédait une copie de ce répertoire, mais il n'a pas été

publié, et je ne sais ce qu'il est devenu après sa mort.

Complétons cette étude des portraits des femmes du temps par un travail

sur les portraits d'actrices, et commençons par l'Opéra, en faisant

suivre le Chant par la Danse.

Sophie ARNOULD, actrice de l'Académie royale de Musique dans le rôle

Zyrphé du ballet de Zélindor.—Peinte par La Tour, gravée par la

Richardière.—La spirituelle chanteuse est représentée avec l'éclair

de ses beaux yeux implorants, dirigés vers le ciel, avec cette bouche

entr'ouverte et douloureuse sur laquelle meurt une dernière prière.

H{te}-A{ïde} BEAUMENIL, de l'Académie royale de Musique, pensionnaire

du Roi.—Dessinée _ad vivum_ par Pujos, gravée par Vidal en manière

noire.—Elle a de jolis yeux étonnés, un petit nez pointu, une bouche

aux coins relevés, une physionomie futée où rit une gaieté maligne,

sous une haute coiffure aux coques crêpelées et couronnée d'une

guirlande de roses. Et Mlle Beaumenil se voit ainsi dans un médaillon

entouré du serpentement de brindilles de lierre, avec au bas de son

portrait la partition ouverte de l'opéra de «Tibulle et Délie», et ces

vers:

Est-ce une Muse, est-ce une Grâce,

Qui tient la lyre d'Appollon?

C'est toutes deux. Tibulle en instruit le Parnasse

Et Beaumesnil leur a prêté son nom.

Rosalie DUPLANT, de l'Académie royale de Musique, reçue en

1762.—Dessinée par Leclerc, gravée par Elluin.—Un long cou, un long

nez busqué, une longue figure qui a quelque chose d'une tête de cheval,

telle apparaît, malgré sa réputation de beauté, le premier sujet à

baguette de l'Opéra, en l'estampe qui la montre sous le costume qu'elle

portait dans l'opéra de «Pyrame et de Thisbé», vêtue d'un vestinquin

bordé de fourrure, dans un médaillon, où un masque tragique est posé

sur une torche enflammée.

La D{lle} LEMAURE[29]. _Problème d'opéra_, 1740. C'est une rare estampe

satirique, inspirée par les accès de religiosité de la libertine

chanteuse. Elle est dessinée à moitié vêtue en reine d'opéra, à moitié

vêtue en religieuse, et d'un côté un homme d'église la déshabille de

sa robe de théâtre, et de l'autre Thuret, le directeur de l'Académie

lyrique, et un galant, sa bourse à la main, la déshabillent de sa robe

de nonne. Et dans l'appartement, sont mêlés et confondus les opéras de

Pancrace Pèlerin et les Hymnes de l'abbé Bizot, et en dépit d'un grand

tableau qui montre un diable perçant de sa fourche la Luxure terrassée,

sur la toilette dont le tapis est relevé par un bidet, s'étalent les

«Poésies gaillardes» de l'abbé de la Garde. A cette imagerie est jointe

une lettre «écrite à Mlle Lemaure par un abbé de ses amis», qui, lue,

pliée en deux, au moyen de la dernière syllabe de la demi-page et de la

première syllabe de la ligne suivante, prend le sens le plus obscène.

[29] «Teint noir, grosses lèvres, dents blanches», dit de la

Lemaure son logogriphe de 1745.

Mademoiselle Rosalie LEVASSEUR, de l'Académie royale de Musique,

pensionnaire du Roi, née à Valenciennes.—Dessinée et gravée par

Pruneau d'après le buste de Dumont de Valenciennes.—Un front

extraordinairement bombé, un œil impudent, un rictus dédaigneux de

la bouche, un ensemble de traits populaciers à l'image de sa voix,

ainsi caractérisée par la méchante langue de Sophie Arnould: c'est le

portrait de la toute-puissante maîtresse de Mercy-Argenteau, devenue

baronne du Saint-Empire, puis femme de l'ambassadeur.

Mademoiselle MAILLARD, de l'Académie royale de Musique.—Dessinée et

gravée en couleur par Coutellier.—La jolie femme dont un état de

l'Opéra dit: «sujet très utile, mais qui malheureusement se laisse

faire des enfants; ce qui prive le public d'un grand nombre d'opéras»;

la future déesse de la Liberté est représentée avec son petit profil

fardé, les belles lignes de sa gorge, dans une robe rose, sous

l'échevellement blanc de son abondante coiffure poudrée à frimas.

Mademoiselle PÉLISSIER.—Peinte par Drouais, gravée par Daullé, avec

l'adresse de Drouais.—La rivale de Lemaure, la chanteuse de laquelle

on a dit que les opéras sans elle n'étaient plus que des concerts,

figure dans une grande composition à la Nattier, habillée plutôt d'une

draperie que d'une robe. Elle a des yeux noirs en coulisse, des joues

trouées de fossettes, une bouche sensuelle qui retrousse aux coins, une

mignonne chair toute pleine de délicatesses finement sculptées.

Madame de St-HUBERTI, de l'Académie royale de Musique.—Dessinée par

Le Moine, gravée en couleur par Janinet.—La sublime chanteuse, qui,

un jour, fit un poète du lieutenant d'artillerie devenu Napoléon Ier,

est peinte sous la blondasserie de ses cheveux alsaciens, avec sa

grande bouche, son nez de soubrette, un ensemble de petits traits bas

et bourgeois. A ce portrait réel de Le Moine, qui fut répété de toutes

les sortes, il faut joindre un portrait idéalisé, le portrait de la

chanteuse telle que le public la voyait au théâtre, un portrait d'après

une peinture de Reynolds, et qui a pour titre: «La Musique, ou Mlle

Saint-Huberty inspirée par Apollon.»

PAS DE DEUX _tiré du second acte de Silvie_, exécuté par M. Dauberval

et Mlle ALLARD.—Dessinée par de Carmontelle, gravée par Tilliard.—La

danseuse, la seule danseuse qui eût le privilège de composer ses

entrées, danse aux côtés de Dauberval, dans son étrange robe, traversée

de barrières de perles, au retroussis de peau de bête sauvage, son

profil à la fois voluptueux et moqueur penché en arrière dans un coquet

mouvement de retraite.

Mademoiselle CAMARGO.—Peinte par Lancret; réduction de la grande

planche gravée par Cars.—La déesse des tambourins, celle dont la

jambe était, avec la voix de Lemaure, le jarret de Dupré, les trois

merveilles de l'Opéra, celle dont le pied fit la fortune du cordonnier

Choisy, est représentée, se déployant au milieu d'un orchestre caché

dans la feuillée, avec dans le corps quelque chose de l'envolée d'une

sylphide, avec sur la figure quelque chose de l'animation chaude et

brune d'une Méridionale.

«LA FLORE DE L'OPÉRA.» (Portrait présumé de LA GUIMARD.)—Peinte par

Roslin, gravée par Basan. La danseuse sans égale dans les ballets

anacréontiques est montrée par le peintre, avec son _visage parlant_,

le coude appuyé sur un nuage, la gorge sortant d'une chemisette, en

train d'assembler de ses longs doigts une guirlande de fleurs.

La maigreur de la sèche danseuse, aux membres d'araignée, et qu'on

appelait le _Squelette des Grâces_[30], a été caricaturée en 1789,

dans une rare estampe publiée à Londres et qui a pour titre: _The

Celebrated G....rd or Grimhard from Paris_. Sous l'empanachement de

grandes plumes, et dans le rose et le bleu tendres d'une robe de

danseuse, on voit la Guimard avec un visage qui a le décharnement d'une

tête de mort, agiter des bras et des mains, qui sont les bras et les

mains d'une ostéologie.

[30] Dans un duel à coups de rimes satiriques, dont les traits

ont été fournis par les tenants des danseuses Dervieux et

Guimard, voici le portrait physique de Guimard:

Elle a la taille de fuseau,

Le teint couleur de noisette

Et l'œil percé comme un pourceau.

Ventre à plis, cœur de macreuse,

Gorge dont nature est honteuse:

Sa peau n'est qu'un sec parchemin

Plus raboteux que le chagrin;

Sa cuisse est flasque et héronnière,

Jambe taillée en échalas,

Le genou gros sans être gras;

Tout son corps n'est qu'une salière.

....................................

Mlle HÉLIGSBERG dans le ballet du Jaloux puni.—Dessinée par de

Janvry, gravée par Condé.—Cette danseuse qu'on trouve, sur les états

de l'Opéra, attachée aux chœurs de la Danse pendant les années 1783

et 1784, est représentée en habit d'homme, glissant sur la pointe

d'un pied, ses gracieuses et sveltes formes modelées avec amour dans

un collant, et ses beaux grands yeux en son petit minois chiffonné,

ressortant de dessous les bords relevés d'un grand chapeau de

montagnard.

Mademoiselle LA CHANTERIE, de l'Opéra.—Dessinée par Pierre, gravée en

manière de sanguine par Gilsberg.—Cette danseuse très inconnue, dont

un rapport de police nous raconte les amours scandaleuses, avait les

traits purs d'une belle statue, des traits qui ont valu à la femme

cette grande étude qui a le caractère d'une tête d'expression. C'est à

propos de Mlle La Chanterie qu'un Anglais fort maltraité dans sa santé

par ses faveurs, retrouvant son portrait dans une Immaculée Conception

d'une église de Paris, s'écria: «Voilà la vierge qui m'a donné la ch...

p...»

THÉODORE DAUBERVAL.—Dessinée par Lefèvre, gravée par Legoux.—La

tête de la danseuse philosophe, qui demandait à Rousseau un cours

d'instruction pour se conduire à l'Opéra, apparaît dans un médaillon

grand comme un dessus de bonbonnière, semblable à un camée mutin de

l'antiquité.

Louise-Magdeleine LANY, pensionnaire du Roi, née à Paris le 19 novembre

1733, reçue à l'Académie royale de Musique en novembre 1748 et retirée

en avril 1767.—Dessinée par de Carmontelle.—Une nerveuse femme au

grand nez aquilin, aux traits _marqués_, faisant des élévations dans

des souliers de satin blanc, au haut talon.

Mademoiselle Marie SALLÉ, la Terpsichore françoise.—Peinte par

Fénouil, gravée par Petit.—Sallé, la Grâce et la Décence du ballet,

est représentée tenant une colombe dans ses mains. Une figure plate,

un long nez droit, une grande bouche sardonique, des traits où il y a

comme la masculinité fade d'un abbé blondin.

Passons à la Comédie-Française en donnant le pas à la Tragédie.

Hippolyte de la Tude CLAIRON, comédienne françoise, pensionnaire du

Roi, a débuté le 19 septembre 1743 dans le rôle de Phèdre, reçue le

22 octobre suivant.—La tragédienne d'art, à la tête de grisette,

au mouvement lascif de la bouche, est représentée dans la Médée de

Longepierre en sa _jolie_ dramatisation, les narines dilatées, les yeux

écarquillés.

On retrouve la Clairon-Médée dans une autre estampe non terminée[31],

en son char aux enroulements de serpents, la tête de Méduse sur la

poitrine, échevelée, et brandissant d'une main une torche, d'une autre

main un poignard, et déclamant:

A tes deux fils, j'ai sçu percer le flanc,

Regarde ce poignard et cette main sanglante.

[31] C'est l'estampe d'après Vanloo, où la tête est gravée par

Beauvarlet et le fond par Cars.

Charlotte DESMARES.—Peinte par C..., gravée par Lépicié en 1733.—La

nièce de la Champmeslé, une grosse et grasse femme, à la figure

joufflue, à la petite bouche en cul de poule, aux yeux pleins d'une

gaieté, la faisant quelquefois éclater de rire en scène; qui,

«touchante dans les pleurs, piquante dans les ris», tient d'une main un

masque comique passé dans un poignard: allusion à son double talent de

tragédienne et de comédienne.

«_Qui mieux que toy_, DUCLOS, _actrice inimitable_.»—Peinte par de

Largillière, gravée par Desplaces.—Dans cette immense et somptueuse

estampe, la Duclos apparaît en la majesté, la pompe, le grandiose des

reines de théâtre d'autrefois, sous l'aspect imposant que seul peut

rendre le mot latin _portentosa_. L'Ariane abandonnée, sous sa coiffure

en diadème, avec l'ample nudité de sa poitrine, parmi les lambrequins

de brocart se cassant en lourds plis autour de son corps, au milieu de

l'éclairage d'apothéose du fond, où se voient vaguement une cohorte

de faunes brandissant des thyrses, et un puissant amour qui tient une

couronne d'étoiles au-dessus de la tête de la tragédienne;—l'Ariane

du Théâtre-Français prend des proportions extra-humaines, une espèce

de matérialité épique. Non, jamais actrice n'a eu un si grand et si

triomphant ouvrage de burin consacré à conserver ses traits aux siècles

futurs, et ce portrait vous fait prendre en mépris la pauvreté de nos

portraits modernes de célébrités dramatiques.

Marie DUMESNIL, de la Comédie-Française, reçue en 1737.—A Paris, chez

Elluin, graveur.—Voici la tragédienne de tempérament, qui a peut-être

poussé le plus loin les effets des rôles de fureur et de terreur, la

voici dans sa laideur, avec sa figure plate et osseuse, son grand

nez décharné, ses yeux d'aigle qui devenaient effrayants à certains

moments. Elle est représentée dans le rôle d'Athalie, le corps habillé

d'une robe à glands et à pompons, la tête coiffée d'un _repentir_, se

déroulant à la dix-huitième siècle sur son épaule.

Adrienne LE COUVREUR, morte à Paris, le 20 mars 1730, âgée de

trente-sept ans.—Peinte par Charles Coypel, gravée par Drevet.—La

première actrice, qui dans la tragédie, ait rompu avec le chant

dont Racine n'avait jamais pu complètement guérir la Champmeslé,

la maîtresse du maréchal de Saxe, la comédienne «vivant avec les

duchesses» est peinte tenant dans ses mains l'urne des cendres de

Pompée. Un rôle et un portrait où la sensibilité du jeu de la Le

Couvreur, le touchant de son visage, la douleur de ses beaux grands

yeux, sont rendus merveilleusement par le peintre et le graveur, sous

la robe de veuve de Cornélie.

Un autre portrait vous fait faire connaissance avec «les traits de la

ville» de l'actrice, vous détaille ses yeux tendrement expressifs,

son nez délicatement aquilin, sa bouche spirituelle: c'est le petit

portrait de la suite d'Odieuvre, peint par Fontaine, gravé par Schmidt.

F{se} A. M. DE RAUCOURT, née à Paris, le 3 mars 1756, débutée à la

Comédie-Française le 13 décembre 1772, reçue le 23 mars 1773.—A Paris,

chez Bligny, lancier du Roi.—Mlle Raucourt, appelée méchamment, à

propos de son goût pour son sexe, l'_enfant gâté_ de la nature, et dont

la beauté fit une sorte de révolution à son début, n'a guère dans ce

portrait de cette beauté si vantée que de gros traits impudents.

Catherine de Seine, épouse du Sr DUFRESNE.—Peinte par Aved, gravée

par Lépicié.—La seule actrice dont Mlle Clairon ait fait l'éloge sans

restriction, est représentée avec ses beaux yeux, ses traits médiocres,

le noble et vrai abandon de tout son être dans le rôle de Didon,

montrant au public un sein percé et sanglant.

Mademoiselle CONTAT, de la Comédie-Française, jouant le rôle de

Suzanne dans le «Mariage de Figaro».—Dessinée par Desrais, gravée

par Dupin fils.—La grande coquette qui a porté sur la scène la femme

du grand monde, la comédienne qui a eu une manière à elle sans imiter

personne, la présidente du foyer du Théâtre-Français pendant toute la

fin du dix-huitième siècle, la femme aussi jolie qu'il est possible de

l'être, nous est donnée dans ce portrait, dont elle nomma le bonnet,

avec quelque chose d'une rude et joyeuse commère, qui ne peut être

ni le visage ni la physionomie de celle dont M. de Narbonne et M. de

Talleyrand faisaient leur société[32].

[32] Nous devons cependant avouer qu'il y a un peu du profil

protubérant du dessin de Desrais, dans le portrait en couleur

de Janinet, gravé d'après une peinture de Dutertre.

Marie-Anne Botot DANGEVILLE, comédienne françoise.—Peinte par Pougin

de Saint-Aubin.—La soubrette à la physionomie piquante, raillarde,

étrange, et qui, dans une préparation de La Tour, ressemble à une

Joconde du ruisseau, la comédienne dont la retraite inspira le tableau

de Thalie éplorée, est dessinée en manteau volant, sous une coiffure

plate ornée de fleurettes, dans un médaillon au bas duquel, une marotte

de fou fait pendant à un flambeau d'amour.

«Portrait de Mlle D'OLIGNY.»—Peinte par Vanloo, gravée par Huber

d'Augsbourg.—La comédienne qui joua d'original le rôle de Rosine

du «Barbier de Séville», et dont l'épigraphe de son portrait est:

«_La Pudeur fut toujours la première des Grâces_», Mlle d'Oligny est

représentée toute riante du sourire d'une bouche innocente et de la

malice d'yeux ingénus, et joliment enguirlandée de rameaux de lierre

en passementerie dans les cheveux, au bord de la peau de son corsage,

sur ses manches, et qui l'entourent de leurs légères et volantes

déchiquetures. C'est un des plus charmants portraits d'actrice avec son

médaillon tranquille sur un fond plat, d'où se détache en haut, comme

l'écusson en bosse d'un cadre, un masque comique entre un rameau de

laurier et une branche de roses.

Mademoiselle Angélique DROUIN, femme du Sr Préville, comédienne

françoise, a débuté en décembre 1753 et reçue en janvier 1757.—Peinte

par Colson, gravée par Michel.—Des traits un peu vieillots, mais

espiègles, un sourire avenant qui fait de jolis petits creux dans sa

joue, telle est la physionomie de la grande coquette.

Une autre estampe, dessinée par Simonet, gravée par Devaux, donne

en pied Angélique Drouin dans la comédie de «l'Écossaise,» où elle

transporte, sur la scène française, les aériennes modes de l'Angleterre

du dix-huitième siècle et le délicieux petit chapeau rustique à la

Clarisse.

Alexandrine FANIER, née à Cambrai, reçue à la Comédie-Française en

1766.—Dessinée par Moreau le jeune en 1773, gravée par Saugrain.—Des

cheveux où serpente un liseron, et dont un flot tombe dépeigné

sur l'épaule, des yeux noirs d'une vivacité extrême, une bouche

sarcastique, et l'adorable petit nez retroussé qu'a chanté Dorat,

sont les traits de la soubrette dont les grands succès furent: le

«Dissipateur» et le «Préjugé vaincu».

Marie-Élisabeth JOLY, du Théâtre-Français, morte à Paris en l'an VI,

âgée de trente-sept ans.—Dessinée par M***, gravée par Langlois.—Peu

jolie, mais douée d'une figure expressive et relevée de petits grains

de beauté, la première des servantes de Molière est pleurée au bas de

l'estampe par ces deux vers de Lebrun:

Éteinte dans sa fleur, cette actrice accomplie,

Pour la première fois a fait pleurer Thalie.

Mademoiselle OLIVIER, de la Comédie-Française.—Dessinée et gravée en

couleur par Coutellier.—L'actrice «jolie comme un ange, fraîche comme

une rose», est représentée dans le travesti de Chérubin, ce rôle dans

lequel elle fit tourner la tête «à toutes les femmes et à tous les

hommes». On voit la charmante jeune femme, sous le costume indiqué par

Beaumarchais lui-même, dans les _Habillements de la pièce_: vêtement

d'un page de cour espagnole blanc et brodé d'argent, le léger manteau

bleu sur l'épaule, et un chapeau chargé de plumes.

Terminons par la Comédie-Italienne.

Mademoiselle CAMILLE.—Peinte par de l'Orme, gravée par

Pelletier.—Jacqueline-Antoinette Véronèse, née à Venise en 1735 et

qui débuta en 1744, pour la danse, avec un feu, une grâce, une légèreté

admirables, a une figure grosse comme le poing, où sont d'énormes yeux

et une petite bouche spirituelle. Elle est coquettement coiffée d'un

fichu jeté sur la tête et noué sous le menton, et elle porte un corsage

galonné aux manches à crevés, un corsage ouvert sur son corset comme un

gilet d'homme.

Mademoiselle COLOMBE l'aînée. Pensionnaire du Roy, née à Venise en

1754 et reçue à la Comédie-Italienne en 1773.—Dessinée et gravée par

Patas.—La chanteuse et la jolie femme est représentée en pied dans le

premier acte de «la Colonie». La magnifique et rare estampe montre Mlle

Colombe chantant: «_Ciel, où suis-je_...» dans une robe à barrières de

bouillons, qui est certes la robe la plus richement bouillonnée qui ait

été jamais faite.

Mademoiselle CORALINE.—Peinte par Allais, gravée à l'aquatinte par

Vispré.—La sœur de Camille, qui débuta à quatorze ans dans le rôle

de Colombine, et qui baptisa de son nom tant de pièces: «Coraline

Jardinière, Coraline Esprit Follet, Coraline Arlequin et Arlequin

Coraline», se voit, dans ce rare portrait, bovine et joufflue, avec de

gros yeux saillants aux cils durs, les épaules couvertes d'une peau de

féroce, nouée sur la poitrine par un nœud d'où ressortent les griffes

de la bête.

Madame CRÉTU, actrice du théâtre de Bordeaux.—Dessinée et gravée par

Pallière à Bordeaux. Cette actrice de la Comédie-Italienne, puis du

théâtre Favart, et à laquelle la chronique scandaleuse des théâtres

de 1793 reproche son universalité, et qui loge «rue Montorgueil, à la

Vanité», est une brune piquante avec quelque chose de simiesque dans

les traits qui s'accentue avec l'âge, et la fait ressembler, dans la

lithographie de Singry, à un vieux singe phtisique.

Mademoiselle DESBROSSES, actrice de la Comédie-Italienne. Dessinée et

gravée par Le Beau. Une rivale, pour la finesse du jeu et le goût du

chant dans certains rôles, de la Dugazon, et qui, dans son costume

paysanesque, sous son petit chapeau de paille, offre les traits menus

et ingénus d'une petite fille.

Madame DU GAZON, reçue à la Comédie-Italienne en 1776.—Gravée par Le

Beau.—La Lisette au jeu comique et fin, et possédant le nez le plus

relevé de tous les nez de soubrettes qui ont paru au théâtre, ainsi

qu'on peut le vérifier en son profil, dans le rôle de Marine, de la

«Colonie».

«_Par ses talents, sa grâce naturelle._» (Portrait de Mme

FAVART.)—Dessinée par Garaud, gravée par Chenu.—La maîtresse du

maréchal de Saxe, la grande actrice de la Comédie-Italienne, et qui

osa jouer dans «Bastien et Bastienne», avec l'habit de serge, la croix

d'or au cou, la coiffure villageoise et les sabots, a son portrait à la

plume ainsi tracé dans les «Deux lettres de cachet contre la demoiselle

Chantilly»: «Petite, mal faite, sèche, les cheveux bruns, le nez

écrasé, les yeux vifs, la peau assez blanche.» Et c'est la figure qu'on

retrouve dans les portraits de Garaud et de Cochin, avec un rien dans

les yeux du clignotement d'une myope.

Madame GAVAUDAN dans «Joconde».—Peinte par Jacques, gravée par A.

de Saint-Aubin.—Un sourire charmeur, la physionomie animée la plus

séduisante qui se puisse voir au milieu des frisons qui l'encadrent, et

même sous le ridicule bonnet de linge terminé par un béret, la coiffure

_couleur locale_ du temps[33].

[33] EUGÉNIE D'HANNETAIRE, dans _les Sultanes_, acte

II.—Peinte par Legendre, gravée par Chevillet.—On voit

la descendante de Servandoni, vêtue d'un de ces costumes

sillonnés de fourrures, mis à la mode par les tableaux

russes de Le Prince, pincer de la guitare, avec de grands

yeux caressants. Cette actrice, qui n'a jamais fait partie

de la Comédie-Italienne de Paris, était sans doute la fille

de Servandoni d'Hannetaire, qui fut directeur du théâtre de

Bruxelles de 1752 à 1780.

Madame JULIEN, reçue à la Comédie-Italienne en 1781.—Gravée en couleur

chez Mandhare et Jean.—On voit Mme Julien dans la «Veuve du Cancale»,

sous un bonnet blanc liséré de noir, jeté sur le haut de la tête, une

croix sur sa poitrine débraillée, et dont les deux boutons de seins

traversent de leur rose le tulle de son fichu; et au milieu du noir

de sa robe, du blanc de sa guimpe, et avec son teint allumé, elle

ressemble à une nonne en goguette.

Mademoiselle LESCOT, reçue à la Comédie-Italienne en 1780.—A Paris,

chez Esnauts et Rapilly.—Mlle Lescot, une transfuge du théâtre de

Rouen, une chanteuse à la voix joliment articulée, montre dans son

portrait un profil tout droit, et où le front, comme dans une tête

antique, passe au nez sans rentrant, sans inflexion, une belle tête sur

laquelle sont épandues les ondes de ses cheveux parmi lesquels court

une guirlande de fleurs.

MARIE-THÉRÈSE VILLETTE, F. LA RUETTE, de la Comédie-Italienne, reçue en

1761.—Dessinée par Le Clerc, gravée par Elluin.—La chanteuse aimée du

public, et dont la rentrée dans la «Servante maîtresse» et «le Tableau

parlant» fut accueillie par des transports d'enthousiasme, est un des

plus remarquables laiderons qui aient été jamais portraiturés, avec ces

petits traits malingres et chafouins.

«_Du jeu de Sylvia la naïve éloquence._» Portrait de Mlle

SYLVIA.—Peinte par la Tour, gravée par Surugue fils.—Jeanne Benozzi,

la comédienne supérieure par l'art naturel de son jeu, est représentée

dans le beau portrait de La Tour, en coiffure basse, au haut de

laquelle se recroqueville une petite plume blanche, un nœud de ruban

au cou, un _parfait contentement_ au corsage; et elle est habillée

d'une de ces somptueuses robes, aimées par Marie Leckzinska, toute

couverte, toute filigranée, toute passementée de cannetille, et de ce

qu'on appelait alors des _sourcils de hannetons_. La comédienne a un

front lumineux, des yeux pénétrants, un grand et fin nez renarré, une

bouche à la Voltaire: une physionomie de vieux diplomate.

Maintenant, avant de terminer, il me plaît de m'arrêter encore un

moment à ces feuilles volantes dont il ne reste bien souvent que

l'épreuve unique conservée par le graveur dans son Œuvre, à ces

fragiles et périssables monuments de la vie privée d'une époque, et

qu'on appelle: Adresses, Billets, Avis, Factures, Lettres de faire

part, etc., en un mot, à tout le papier ornementé que le dix-huitième

siècle a fait à son image, et qu'aucun peuple de la terre, en aucun

temps, n'a fabriqué avec le goût qui en est le signe et la marque.

Oui, ces riens, ces _passes_ de circulation, touchées et retouchées

par des mains d'autrefois, et qui ont de la crasse d'une humanité

disparue, me parlent plus haut que les documents de la froide et grande

Histoire, et si mon frère et moi, avons fait revivre un peu de la vie

du passé dans nos livres historiques, nous le devons à l'étude de ces

infiniment petits, méprisés jusqu'à nous... Et le joli art qui se joue

autour de ces documents intimes, et les ingénieuses imaginations, et

les heureuses combinaisons de lignes, et la galante originalité d'une

ornementation qu'on ne reverra plus, et à laquelle ont pris part, tout

le long du siècle, les plus illustres artistes de la vieille France,

depuis Boucher qui a dessiné l'adresse de Gersaint, le marchand de

curiosités, jusqu'à Prud'hon qui dessina les deux adresses du bijoutier

Merlen et de sa veuve.

La série débute par une petite eau-forte de Cochin, la première estampe

que, encore tout _jeunet_, le dessinateur invente, et où, dans un

encadrement de roseaux et de madrépores, des Néréides déposent dans

le giron d'une Vénus, grande comme l'ongle, les coraux, l'ambre, les

perles. C'est l'adresse de Stras, l'inventeur du faux diamant qui porte

son nom:

La maison d'un artiste, Tome 2 · 第 26 / 53 题