Une dame, ma chère amie, une dame tout inconnue, m’écrit et m’interroge,
dans une lettre fort longue et passablement caressante, sur quantité de
points difficiles dont elle feint de croire que je puis délivrer son
esprit.
Elle s’inquiète en moi de Dieu et de l’amour; si j’ai foi dans l’un et
dans l’autre; elle voudrait savoir si la poésie pure est mortelle au
sentiment, et me demande si je m’exerce à l’analyse de mes songes, comme
il se fait dans l’Europe centrale où il n’est point de personne bien née
qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelques
énormités abyssales, quelques poulpes de forme obscène qu’elle s’admire
d’avoir nourri.
Sur tout ceci, et plusieurs autres doutes, je l’ai pu éclairer ou
rassurer sans profondes peines. Je n’ai point de grandes lumières, mais
il en faut peu sur les grands sujets. D’ailleurs le ton fait tout: une
certaine grâce apaise, un certain tour excite, certains agréments
égarent dans son plaisir l’âme tendre qui lit, et qui ne demande pas
qu’on lui réponde,--car ce serait finir le jeu et ôter la vie au
prétexte,--tant que d’être soi-même interrogée.
Toutefois je me suis senti bien embarrassé dans une difficulté précise
et particulière, qui est de celles dont on ne peut se défaire sans
beaucoup de lecture et de réflexions.
La lecture me pèse; il n’y a guère que l’écriture qui excède un peu plus
ma patience. Je ne suis bon qu’à inventer ce qu’il me faut sur le
moment. Je suis un misérable Robinson dans une île de chair et d’esprit
toute environnée d’ignorance, et je me crée grossièrement mes ustensiles
et mes arts. Je m’applaudis quelquefois d’être si pauvre et si incapable
des trésors de la connaissance accumulée. Je suis pauvre, mais je suis
roi; et sans doute, comme le Robinson, je ne règne que sur mes singes et
mes perroquets intérieurs; mais enfin, c’est régner encore... Je crois,
en vérité, que nos pères ont trop lu et que nos cerveaux sont faits
d’une pâte grise de livres...
Je reviens à ma questionneuse que j’ai laissée suspendue un instant à
quelque clou de la durée. Cette femme sans visage, dont je ne sais que
le parfum de son papier (et ce puissant parfum me donne une idée de
nausée), met enfin une étonnante insistance à me faire expliquer sur les
mythes et sur la science des mythes dont elle veut à tout prix que je
lui parle, et dont je ne sais que ce que je veux. Je ne devine pas ce
qu’ils lui importent.
Que si ce fût de vous, ma sage et simple amie, et que votre curiosité
sur ce point eût essayé d’irriter ma paresse, jamais vous n’eussiez tiré
de ma tête autre chose que de pures plaisanteries, dont la plupart
impures, et le reste légères. Entre personnes qui se connaissent par
essence,--comme il arrive de vous et de moi, hélas!--rien ne compte que
ce rapport mystérieux des êtres mêmes; les paroles ne comptent pas, les
actes ne sont rien...
Chère âme, puis donc que j’ai tant fait que de répondre à cette odorante
indéterminée,--et Dieu sait pourquoi je lui ai répondu, et quels obscurs
espoirs, quels soupçons de doux risques m’ont séduit à lui écrire,--je
vous donnerai à vous-même la substance de ce que j’ai imaginé pour elle.
Il s’agissait de feindre des connaissances que je n’ai point et dont
ceux qui les possèdent ne me rendent pas jaloux. Heureux ceux qui les
ont! Mais, si solides qu’elles soient, malheureux s’ils se reposent sur
elles!
Je vous confesse tout d’abord qu’au moment d’appliquer mon effort à
concevoir le monde des mythes, j’ai senti mon esprit rétif; je l’ai
poussé, j’ai forcé son ennui et ses résistances, et comme il reculait
sous ma pression, retournant son regard vers ce qu’il aime, désirant ce
qu’il fait le mieux dont il me peignait trop vivement les attraits, je
l’ai jeté en fureur au milieu des monstres, dans la confusion de tous
les dieux, des démons, des héros, des espèces horribles et de toutes ces
créatures des anciens hommes, lesquels mettaient leur philosophie à
peupler l’univers aussi ardemment que nous mîmes plus tard la nôtre à le
vider de toute vie. Nos ancêtres s’accouplaient dans leurs ténèbres à
toute énigme, et lui faisaient d’étranges enfants.
Je ne savais m’orienter dans mon désordre, à quoi me prendre pour y
planter mon commencement et développer les vagues pensées que le tumulte
des images et des souvenirs, le nombre des noms, le mélange des
hypothèses éveillaient, ruinaient en moi devant mon dessein.
Ma plume piquait dans le papier, ma main gauche tourmentait mon visage,
mes yeux trop nettement se peignaient un objet bien éclairé, et je
sentais trop bien que je n’avais aucun besoin d’écrire. Puis cette
plume, qui tuait le temps à petits traits, se mit d’elle-même à
esquisser des formes baroques, poissons affreux, pieuvres tout
échevelées de paraphes trop fluides et faciles... Elle engendrait des
_mythes_ qui découlaient de mon attente dans la durée, cependant que mon
âme, qui ne voyait presque pas ce que ma main créait devant elle, errait
comme une somnambule entre les sombres murs imaginaires et les théâtres
sous-marins de l’aquarium de Monaco!
Qui sait, pensai-je, si le réel dans ses formes innombrables n’est pas
aussi arbitraire, aussi gratuitement produit que ces arabesques
animales? Quand je rêve et invente sans retour, ne suis-je pas... la
nature?--Pourvu que la plume touche le papier, qu’elle porte de l’encre,
que je m’ennuie, que je m’oublie,--je crée! Un mot venu au hasard se
fait un sort infini, pousse des organes de phrase, et la phrase en exige
une autre, qui eût été avant elle; elle veut un passé qu’elle enfante
pour naître... après qu’elle a déjà paru! Et ces courbes, ces volutes,
ces tentacules, ces palpes, pattes et appendices que je file sur cette
page, la nature à sa façon ne fait-elle de même dans ses jeux, quand
elle prodigue, transforme, abîme, oublie et retrouve tant de chances et
de figures de vie au milieu des rayons et des atomes en quoi foisonne et
s’embrouille tout le possible et l’inconcevable?
L’esprit s’y prend tout de même. Mais encore il renchérit sur la nature;
et non seulement il crée, comme elle a coutume de faire, mais il y
ajoute qu’il fait semblant de créer. Il compose au vrai le mensonge; et
cependant que la vie ou la réalité se borne à proliférer dans l’instant,
il s’est forgé le mythe des mythes, l’indéfini du mythe,--le _Temps_...
Mais le mensonge et le temps ne seraient point sans quelque artifice. La
parole est ce moyen de se multiplier dans le néant.
Et voici comme je vins enfin à mon sujet, et comme j’en fis une théorie
pour la dame invisible et tendre:
Dame, lui ai-je dit, ô mythe! _Mythe_ est le nom de tout ce qui n’existe
et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. Il n’est de discours si
obscur, de racontar si bizarre, de propos si incohérent à quoi nous ne
puissions donner un sens. Il y a toujours une supposition qui donne un
sens au langage le plus étrange.
Imaginez encore que plusieurs récits de la même affaire, ou des rapports
divers du même événement vous soient faits par des livres ou par des
témoins qui ne s’accordent pas entre eux quoique également dignes de
foi. Dire qu’ils ne s’accordent pas, c’est dire que leur diversité
simultanée compose un monstre. Leur concurrence procrée une chimère...
Mais un monstre ou une chimère, qui ne sont point viables dans le fait,
sont à leur aise dans le vague des esprits. Une combinaison de la femme
et du poisson est une sirène, et la forme d’une sirène se fait aisément
accepter. Mais une vivante sirène est-elle possible?--Je ne suis pas du
tout assuré que nous soyons déjà si experts dans les sciences de la vie
que nous puissions refuser la vie aux sirènes par raison démonstrative.
Il faudrait bien de l’anatomie et de la physiologie pour leur opposer
autre chose que ce fait: les modernes jamais n’en ont pêché!
Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur
du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et
des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes
parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la
faune des choses vagues et des idées... Les mythes se décomposent à la
lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre
sens du plus haut degré.
Voyez comme le cauchemar compose en un drame tout-puissant, quelque
diversité de sensations indépendantes qui nous travaille sous le
sommeil. Une main sous le corps est prise; un pied, qui s’est découvert
et délivré des langes, se refroidit au loin du reste du dormeur; de
matinaux passants vocifèrent à l’aube dans la rue; l’estomac vide
s’étire et les entrailles fermentent; telle lueur du grand soleil levant
inquiète vaguement la rétine au travers des paupières abaissées...
Autant de données séparées et incohérentes; et _personne encore_ pour
les réduire à elles-mêmes et au monde connu, pour les organiser, retenir
les unes, abolir les autres, ordonner leurs valeurs et nous permettre de
passer outre. Mais toutes ensemble sont comme des conditions égales, et
devant être également satisfaites. Il en résulte une création originale,
absurde, incompatible avec la suite de la vie, toute-puissante, toute
effrayante, _qui n’a en soi-même aucun principe de fin, point d’issue,
point de limite_... Il en est ainsi dans le détail de la veille, mais
avec moins d’unité. Toute l’histoire de la pensée n’est que le jeu d’une
infinité de petits cauchemars à grandes conséquences, tandis que dans
les sommeils s’observent de grands cauchemars à très courte et très
faible conséquence.
Tout notre langage est composé de petits songes brefs; et ce qu’il y a
de beau, c’est que nous en formons quelquefois des pensées étrangement
justes et merveilleusement raisonnables.
En vérité, il y a tant de mythes en nous et si familiers qu’il est
presque impossible de séparer nettement de notre esprit quelque chose
qui n’en soit point. On ne peut même en parler sans mythifier encore, et
ne fais-je point dans cet instant le mythe du mythe pour répondre au
caprice d’un mythe?
Oui, je ne sais que faire pour sortir de ce qui n’est pas, chères âmes!
Tant la parole nous peuple et peuple tout, que l’on ne voit comment s’y
prendre pour s’abstenir des imaginations dont rien ne se passe...
Songez que demain est un mythe, que l’univers en est un; que le nombre,
que l’amour, que le réel comme l’infini, que la justice, le peuple, la
poésie... la terre elle-même sont mythes! Et le pôle même en est un, car
ceux qui prétendent d’y être allés n’ont pensé y être que par des
raisons qui sont indivisibles de la parole...
J’oubliais tout le passé... Toute l’histoire n’est faite que de pensées
auxquelles nous ajoutons cette valeur essentiellement mythique qu’elles
représentent ce qui fut. Chaque instant tombe à chaque instant dans
l’imaginaire, et à peine l’on est mort, l’on s’en va rejoindre, avec la
vitesse de la lumière, les centaures et les anges... Que dis-je! A peine
le dos tourné, à peine sortis de la vue, l’opinion fait de nous ce
qu’elle peut!
Je retourne à l’histoire. Comme insensiblement elle se change en rêve à
mesure qu’elle s’éloigne du présent! Tout près de nous, ce ne sont
encore que des mythes tempérés, gênés par des textes non incroyables,
par des vestiges matériels qui modèrent un peu notre fantaisie. Mais
franchis trois ou quatre mille ans en deçà de notre naissance, on est en
pleine liberté. Enfin, dans le vide du mythe du temps pur, et vierge de
quoi que ce soit qui ressemble à ce qui nous touche, l’esprit--assuré
seulement qu’il y a eu _quelque chose_, contraint par sa nécessité
essentielle de supposer un antécédent, des «causes», des supports à ce
qui est, ou à ce qu’il est,--enfante des époques, des états, des
événements, des êtres, des principes, des images ou des histoires de
plus en plus naïves, qui font songer, ou qui se réduisent aisément à
cette cosmologie si sincère des Hindous, quand ils plaçaient la terre,
afin de la soutenir dans l’espace, sur le dos d’un immense éléphant;
cette bête se tenant sur une tortue; elle-même portée par une mer que
contenait je ne sais quel vase...
Le philosophe le plus profond, le physicien le mieux armé, le géomètre
le mieux pourvu de ces moyens que Laplace pompeusement nommait «les
ressources de l’analyse la plus sublime»,--ne peuvent ni ne savent faire
autre chose.
C’est pourquoi il m’est arrivé d’écrire certain jour: Au commencement
était la Fable!
Ce qui veut dire que toute origine, toute aurore des choses est de la
même substance que les chansons et que les contes qui environnent les
berceaux...
C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute
période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle
discipline que ce soit, et sous tous les rapports,--le faux supporte le
vrai; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur,
pour origine et pour fin, sans exception ni remède,--et le vrai engendre
ce faux dont il exige d’être soi-même engendré. Toute antiquité, toute
causalité, tout principe des choses sont inventions fabuleuses et
obéissent aux lois simples.
Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas? Peu de
chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les
méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les
hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient
d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres
naturelles.
Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne
pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer
que ce que nous créons.
Voilà, ma chère, presque tout mon discours à la femme sans corps dont je
crains et ne hais point que vous soyez jalouse. Je vous épargne quelques
phrases de grand style par quoi j’ai cru qu’il fallait consommer ces
propos.
J’ai mis un peu de poésie aux derniers moments de ma lettre. On ne peut
laisser une dame en proie à de simples idées; il faut lui dorer les
adieux. Je me suis donc laissé dire à mon inconnue que l’aurore et que
le soir du temps, pareils à ceux d’une belle journée qui sont tout
enchantés et illuminés de prestiges par le soleil très bas sur
l’horizon, se colorent, se remplissent de miracles. Ainsi que la lumière
presque rase enfante à l’œil humain des jouissances prodigieuses, le
gorge de magies, de transmutations idéales, de formes énormes soutenues
et développées dans l’altitude, figures d’autres mondes, séjours
brûlants aux roches d’or, aux lacs trop purs, trônes, grottes errantes,
enfers supérieurs, féeries; et de même que ces hauts lieux éblouissants,
ces phantasmes, ces monstres et ces déités aériennes s’analysent en
vapeur et en rayonnements décomposés,--ainsi de tous les dieux et de nos
idoles même abstraites: ce qui fut, ce qui sera, ce qui se forme loin de
nous. Ce que demande notre esprit, les origines qu’il réclame, la suite
et les dénouements dont il a soif, il ne peut qu’il ne les tire et ne
les subisse de soi-même; séparé de l’expérience, isolé des contraintes
que le contact direct lui impose, il engendre ce qu’il lui faut selon
soi seul.
Il se rétracte en soi, il émet l’extraordinaire. Il fait jaillir de ses
moindres accidents des créations surnaturelles. Dans cet état, il use de
tout ce qu’il est; un quiproquo, un malentendu, un calembour le
fécondent. Il appelle sciences et arts la puissance qu’il a de donner à
ses fantasmagories une précision, une durée, une consistance et jusqu’à
une rigueur dont il est lui-même étonné; accablé quelquefois!
Adieu, chère; j’allais revenir sur l’amour.