ÉTUDES

Le rêve est en deçà de la volonté, et tu n’obtiens rien par volonté dès

le seuil du sommeil. Toutes les facilités, tous les empêchements sont

changés de place: les portes sont murées, et les murs sont de gaze. Il y

a des noms connus sur des personnes inconnues. Ce qui ferait l’absurde

de telles choses dort. Il est absurde de marcher sur les mains; mais si

l’on n’a plus de jambes, et qu’un déplacement s’impose, il le faut bien.

Ici, mélange intime de vrai et de faux. Il est vrai que j’étouffe; il

est faux qu’un lion me presse. Quelque chose de faux (j’ai fait un

opéra) rappelle quelque chose de vrai (je ne sais pas la musique). Mais

non tout le vrai. Embarras. C’est l’_inextricable_ ou l’_indivisible_ de

ce mélange qui est caractéristique du rêve.

* * * * *

Dans le rêve, j’agis sans vouloir; je veux sans pouvoir; je sais sans

avoir vu jamais, avant d’avoir vu; je vois sans prévoir.

Ce qui est étrange, ce n’est pas que des fonctions soient déconcertées,

c’est qu’elles entrent en jeu dans cet état.

Le faux ou l’arbitraire est la fonction naturelle de la pensée toute

seule. La notion de vrai, de réel, implique un dédoublement. Pour penser

utilement, il faut, à la fois, confondre l’image avec son objet et

cependant être toujours prêt (_vigilare_) à reconnaître que cette

identité apparente de choses très dissemblables n’est qu’un moyen

provisoire, un usage de l’inachevé. C’est parce que je les confonds que

je puis penser à agir, et parce que je ne les confonds pas que je puis

agir. Le réel est ce dont on ne peut s’éveiller, ce dont nul mouvement

ne me tire, mais que tout mouvement renforce, reproduit, régénère. Le

non-réel, au contraire, naît à proportion de l’immobilisation partielle.

(Observe que l’attention et le sommeil ne sont pas très éloignés.) Le

fixe engendre le faux. L’attention n’y manque pas quand elle excède un

certain point.

* * * * *

Dans le rêve, tout m’est également imposé. Dans la veille, je distingue

des degrés de nécessité et de stabilité.

Je rêve d’un flacon d’odeur dans un carton violet: je ne sais qui a

commencé. Est-ce le mot: violet, ou la coloration? Il y a symétrie de

ces membres qui se substituent. L’un n’est pas plus réel que l’autre. Si

je regarde (éveillé) ce papier de mur à fleurs, je ne vois, au lieu d’un

semis isotrope de roses, qu’un ensemble de diagonales parallèles, et _je

m’éveille_ littéralement de cette figure de choix, en remarquant qu’il y

a d’autres figures également possibles dans le champ, à l’aide des mêmes

éléments.

Chacune de ces figures est comparable à un rêve; chacune est un système

complet et fermé, qui suffit à recouvrir entièrement ou masquer la

multiplicité réelle. La vision de l’un de ces systèmes exclut celle des

autres.

* * * * *

Dans un milieu tendu, les mouvements ondulatoires se croisent sans se

mêler. Dans l’homme éveillé, en quelque sorte _monté au ton du réel_, il

y a, de même, indépendance, non composition des excitations

coexistantes. Dans le rêve, il y a composition automatique de tout,

nulle réserve. Si je pense quelque chose de A, ce jugement chasse A,

comme lui étant étranger. Un jugement ne suit pas l’impression pour la

raccorder à un système net et uniforme qui assure et définit ma réalité,

mon ordre. Mais ce jugement succède à mon impression et l’annule

entièrement, ou la modifie au lieu de la consolider. On pense comme on

se heurte.

* * * * *

Oublier insensiblement la chose que l’on regarde. L’oublier en y

pensant, par une transformation naturelle, continue, invisible, en

pleine lumière, immobile, locale, imperceptible... comme à celui qui

l’étreint échappe un morceau de glace.

Et inversement:

Retrouver la chose oubliée en regardant l’oubli.

Il m’arrive souvent, si j’ai oublié quelque chose précise, de me mettre

à m’observer pour saisir cet état et cette lacune. Je veux me voir

oubliant, sachant que j’ai oublié, et cherchant.

Peut-être est-ce une méthode, d’opposer à toute défaillance mentale son

étude immédiate par la conscience?

Ainsi (ou contrairement?), la douleur même _pâlit_, pour un instant,

quand on la regarde _en face_,--si l’on peut.

* * * * *

J’oublie que je dois sortir ce soir. Je songe à mes pantoufles. Mais le

commencement d’exécution me fait penser au bien-être qui va s’ensuivre,

et cet avant-goût me mène à la complaisance de ma soirée intime. Là, à

cette place spirituelle dans le temps futur, se trouve déjà quelque

chose: le lieu où je devais aller se réveille, avec des signes

obligatoires, et la place retenue refuse de recevoir ma soirée

tranquille. Je me rappelle l’injonction, comme suite de l’avoir

oubliée,--pour l’avoir oubliée avec trop de précision.

* * * * *

Je vais m’endormir, mais un fil me retient encore à la nette puissance,

par lequel je la puis réciproquement retenir: un fil, une sensation

tenant encore à mon tout, et qui peut devenir un chemin pour la veille

aussi bien que pour le sommeil.

Une fois endormi, je ne puis plus me réveiller volontairement, je ne

puis voir le réveil comme but. J’ai perdu la vigueur de regarder quelque

chose comme un rêve.

Il faut attendre la fissure de jour, le soupirail qui me livrera tout

mon espace, le brin conducteur qui ramène l’état où les efforts

rencontrent les choses, où la sensation détermine un point commun entre

deux visions. Elle est un point double appartenant à la fois à un objet

et à mon corps; à une chose, mais aussi à un nœud de fonctions de moi.

* * * * *

En rêve, les opérations ne s’échafaudent pas, ne sont pas perçues comme

facteurs indépendants. Il y a séquences, non conséquences. Pas de buts,

mais le sentiment d’un but. Nul objet de pensée ne s’y forme par le

rassemblement manifeste de données indépendantes, de sorte qu’il doive

clairement son existence à une différence de «réalité», à une machine

finie. Dans la veille, reconnaître A est un phénomène qui dépend de A,

tandis qu’en rêve je reconnais souvent A dans l’objet B. La

reconnaissance ne résulte plus d’un choc actuel: mais elle est de la

suite même du rêve, au titre d’un objet quelconque y compris.

* * * * *

L’esprit du rêveur ressemble à un système sur lequel les forces

extérieures s’annulent ou n’agissent pas, et dont les mouvements

intérieurs ne peuvent amener ni déplacement du centre ni rotation.

On n’avancerait pas si la résistance du sol et son frottement ne

venaient annuler la force qui tend à maintenir immobile le centre de

gravité quand la première jambe s’éloigne du corps. Mais si la jambe

arrière est endormie, la pression au sol ne réveille pas la raideur ou

tension des muscles, et la force n’est pas annulée, parce que la tension

n’est pas excitée par le sentiment du contact. On sent le sol comme à

distance, _comme dans un rêve_, sans pouvoir répondre.

Et quand tout l’être est endormi, c’est que le changement ou la

modification imprimés ne peuvent amener un changement ou déplacement

relatifs, non que des forces extérieures fassent défaut, mais

l’instrument de leur application est momentanément aboli.

Le rêveur réagit par des visions et mouvements qui ne peuvent changer la

cause de l’impression. Ne pouvant arrêter l’impression par une image

partielle fixe, ni opposer telle image (vraie) à telle (fausse), ni la

mémoire à l’actuel, etc., il est comme celui qui glisse sur une surface

polie et qui ne peut _isoler_ une jambe par la fixation extérieure.

Mais le rêveur n’en sait rien. Il prend son impuissance même pour

l’effet d’une puissance extérieure; il ne peut jamais trouver finie la

cause de ses impressions, car il la cherche dans les visions que

l’impression provoque; il la cherche en trouvant indéfiniment, forgeant

ce qui pourra la produire au lieu de reproduire ce qui l’a produite. Il

croit voir comme il croit se déplacer. Mais sentiments, émotions,

spectacles, causes apparentes, simulacres d’apartés... se modifient

réciproquement et constituent un même système, analogue à un système de

forces «intérieures». L’effort qui devrait produire un changement défini

demeure toujours vain, parce qu’un changement inverse, une sorte de

_recul_,--me replace à l’état initial, par conséquence de l’effort même.

* * * * *

Je m’éveille d’un rêve, et l’objet que je serrais, cordage, devient mon

autre bras, dans un autre monde. La sensation de striction demeurant, la

corde que je serrais s’anime. J’ai tourné autour d’un point fixe. La

même sensation s’est comme éclairée, divisée. La même pierre entre dans

deux constructions successives. Le même oiseau marche jusqu’au bord du

toit, et là, tombe dans le vol.

Je m’aperçois tout à coup qu’il faut traduire tout autrement cette

sensation: c’est le moment qu’elle ne peut plus appartenir à tel système

d’événements, à tel _monde_, qui devient _alors_ rêve et passé non

ordonné.

* * * * *

Jamais le rêve ne réalise ce _fini_ admirable auquel atteint la

perception dans la veille et à la lumière.

* * * * *

Dans tel rêve est un personnage. Mais je ne le vois pas distinctement.

_Car, si je le voyais net, tout aussitôt et par conséquence il

changerait._ Il y a conversation, mais pas distincte. Je sais bien de

quoi nous parlons, et j’entends certains mots, mais la suite m’échappe,

point de détail, et ces mots n’ont pas de sens: (_le Mellus du

Mellus??_) Mais rien ne manque. Mais tout se passe comme si la

conversation était réelle. Elle n’est pas arrêtée par son inconsistance.

Le moteur n’est pas en elle.

* * * * *

Dans le rêve la pensée ne se distingue pas du vivre et ne retarde pas

sur lui. Elle adhère au vivre;--elle adhère entièrement à la simplicité

du vivre, à la fluctuation de l’_être_ sous les visages et les images du

_connaître_.

Variété II · 第 18 / 22 题