Le rêve est en deçà de la volonté, et tu n’obtiens rien par volonté dès
le seuil du sommeil. Toutes les facilités, tous les empêchements sont
changés de place: les portes sont murées, et les murs sont de gaze. Il y
a des noms connus sur des personnes inconnues. Ce qui ferait l’absurde
de telles choses dort. Il est absurde de marcher sur les mains; mais si
l’on n’a plus de jambes, et qu’un déplacement s’impose, il le faut bien.
Ici, mélange intime de vrai et de faux. Il est vrai que j’étouffe; il
est faux qu’un lion me presse. Quelque chose de faux (j’ai fait un
opéra) rappelle quelque chose de vrai (je ne sais pas la musique). Mais
non tout le vrai. Embarras. C’est l’_inextricable_ ou l’_indivisible_ de
ce mélange qui est caractéristique du rêve.
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Dans le rêve, j’agis sans vouloir; je veux sans pouvoir; je sais sans
avoir vu jamais, avant d’avoir vu; je vois sans prévoir.
Ce qui est étrange, ce n’est pas que des fonctions soient déconcertées,
c’est qu’elles entrent en jeu dans cet état.
Le faux ou l’arbitraire est la fonction naturelle de la pensée toute
seule. La notion de vrai, de réel, implique un dédoublement. Pour penser
utilement, il faut, à la fois, confondre l’image avec son objet et
cependant être toujours prêt (_vigilare_) à reconnaître que cette
identité apparente de choses très dissemblables n’est qu’un moyen
provisoire, un usage de l’inachevé. C’est parce que je les confonds que
je puis penser à agir, et parce que je ne les confonds pas que je puis
agir. Le réel est ce dont on ne peut s’éveiller, ce dont nul mouvement
ne me tire, mais que tout mouvement renforce, reproduit, régénère. Le
non-réel, au contraire, naît à proportion de l’immobilisation partielle.
(Observe que l’attention et le sommeil ne sont pas très éloignés.) Le
fixe engendre le faux. L’attention n’y manque pas quand elle excède un
certain point.
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Dans le rêve, tout m’est également imposé. Dans la veille, je distingue
des degrés de nécessité et de stabilité.
Je rêve d’un flacon d’odeur dans un carton violet: je ne sais qui a
commencé. Est-ce le mot: violet, ou la coloration? Il y a symétrie de
ces membres qui se substituent. L’un n’est pas plus réel que l’autre. Si
je regarde (éveillé) ce papier de mur à fleurs, je ne vois, au lieu d’un
semis isotrope de roses, qu’un ensemble de diagonales parallèles, et _je
m’éveille_ littéralement de cette figure de choix, en remarquant qu’il y
a d’autres figures également possibles dans le champ, à l’aide des mêmes
éléments.
Chacune de ces figures est comparable à un rêve; chacune est un système
complet et fermé, qui suffit à recouvrir entièrement ou masquer la
multiplicité réelle. La vision de l’un de ces systèmes exclut celle des
autres.
* * * * *
Dans un milieu tendu, les mouvements ondulatoires se croisent sans se
mêler. Dans l’homme éveillé, en quelque sorte _monté au ton du réel_, il
y a, de même, indépendance, non composition des excitations
coexistantes. Dans le rêve, il y a composition automatique de tout,
nulle réserve. Si je pense quelque chose de A, ce jugement chasse A,
comme lui étant étranger. Un jugement ne suit pas l’impression pour la
raccorder à un système net et uniforme qui assure et définit ma réalité,
mon ordre. Mais ce jugement succède à mon impression et l’annule
entièrement, ou la modifie au lieu de la consolider. On pense comme on
se heurte.
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Oublier insensiblement la chose que l’on regarde. L’oublier en y
pensant, par une transformation naturelle, continue, invisible, en
pleine lumière, immobile, locale, imperceptible... comme à celui qui
l’étreint échappe un morceau de glace.
Et inversement:
Retrouver la chose oubliée en regardant l’oubli.
Il m’arrive souvent, si j’ai oublié quelque chose précise, de me mettre
à m’observer pour saisir cet état et cette lacune. Je veux me voir
oubliant, sachant que j’ai oublié, et cherchant.
Peut-être est-ce une méthode, d’opposer à toute défaillance mentale son
étude immédiate par la conscience?
Ainsi (ou contrairement?), la douleur même _pâlit_, pour un instant,
quand on la regarde _en face_,--si l’on peut.
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J’oublie que je dois sortir ce soir. Je songe à mes pantoufles. Mais le
commencement d’exécution me fait penser au bien-être qui va s’ensuivre,
et cet avant-goût me mène à la complaisance de ma soirée intime. Là, à
cette place spirituelle dans le temps futur, se trouve déjà quelque
chose: le lieu où je devais aller se réveille, avec des signes
obligatoires, et la place retenue refuse de recevoir ma soirée
tranquille. Je me rappelle l’injonction, comme suite de l’avoir
oubliée,--pour l’avoir oubliée avec trop de précision.
* * * * *
Je vais m’endormir, mais un fil me retient encore à la nette puissance,
par lequel je la puis réciproquement retenir: un fil, une sensation
tenant encore à mon tout, et qui peut devenir un chemin pour la veille
aussi bien que pour le sommeil.
Une fois endormi, je ne puis plus me réveiller volontairement, je ne
puis voir le réveil comme but. J’ai perdu la vigueur de regarder quelque
chose comme un rêve.
Il faut attendre la fissure de jour, le soupirail qui me livrera tout
mon espace, le brin conducteur qui ramène l’état où les efforts
rencontrent les choses, où la sensation détermine un point commun entre
deux visions. Elle est un point double appartenant à la fois à un objet
et à mon corps; à une chose, mais aussi à un nœud de fonctions de moi.
* * * * *
En rêve, les opérations ne s’échafaudent pas, ne sont pas perçues comme
facteurs indépendants. Il y a séquences, non conséquences. Pas de buts,
mais le sentiment d’un but. Nul objet de pensée ne s’y forme par le
rassemblement manifeste de données indépendantes, de sorte qu’il doive
clairement son existence à une différence de «réalité», à une machine
finie. Dans la veille, reconnaître A est un phénomène qui dépend de A,
tandis qu’en rêve je reconnais souvent A dans l’objet B. La
reconnaissance ne résulte plus d’un choc actuel: mais elle est de la
suite même du rêve, au titre d’un objet quelconque y compris.
* * * * *
L’esprit du rêveur ressemble à un système sur lequel les forces
extérieures s’annulent ou n’agissent pas, et dont les mouvements
intérieurs ne peuvent amener ni déplacement du centre ni rotation.
On n’avancerait pas si la résistance du sol et son frottement ne
venaient annuler la force qui tend à maintenir immobile le centre de
gravité quand la première jambe s’éloigne du corps. Mais si la jambe
arrière est endormie, la pression au sol ne réveille pas la raideur ou
tension des muscles, et la force n’est pas annulée, parce que la tension
n’est pas excitée par le sentiment du contact. On sent le sol comme à
distance, _comme dans un rêve_, sans pouvoir répondre.
Et quand tout l’être est endormi, c’est que le changement ou la
modification imprimés ne peuvent amener un changement ou déplacement
relatifs, non que des forces extérieures fassent défaut, mais
l’instrument de leur application est momentanément aboli.
Le rêveur réagit par des visions et mouvements qui ne peuvent changer la
cause de l’impression. Ne pouvant arrêter l’impression par une image
partielle fixe, ni opposer telle image (vraie) à telle (fausse), ni la
mémoire à l’actuel, etc., il est comme celui qui glisse sur une surface
polie et qui ne peut _isoler_ une jambe par la fixation extérieure.
Mais le rêveur n’en sait rien. Il prend son impuissance même pour
l’effet d’une puissance extérieure; il ne peut jamais trouver finie la
cause de ses impressions, car il la cherche dans les visions que
l’impression provoque; il la cherche en trouvant indéfiniment, forgeant
ce qui pourra la produire au lieu de reproduire ce qui l’a produite. Il
croit voir comme il croit se déplacer. Mais sentiments, émotions,
spectacles, causes apparentes, simulacres d’apartés... se modifient
réciproquement et constituent un même système, analogue à un système de
forces «intérieures». L’effort qui devrait produire un changement défini
demeure toujours vain, parce qu’un changement inverse, une sorte de
_recul_,--me replace à l’état initial, par conséquence de l’effort même.
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Je m’éveille d’un rêve, et l’objet que je serrais, cordage, devient mon
autre bras, dans un autre monde. La sensation de striction demeurant, la
corde que je serrais s’anime. J’ai tourné autour d’un point fixe. La
même sensation s’est comme éclairée, divisée. La même pierre entre dans
deux constructions successives. Le même oiseau marche jusqu’au bord du
toit, et là, tombe dans le vol.
Je m’aperçois tout à coup qu’il faut traduire tout autrement cette
sensation: c’est le moment qu’elle ne peut plus appartenir à tel système
d’événements, à tel _monde_, qui devient _alors_ rêve et passé non
ordonné.
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Jamais le rêve ne réalise ce _fini_ admirable auquel atteint la
perception dans la veille et à la lumière.
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Dans tel rêve est un personnage. Mais je ne le vois pas distinctement.
_Car, si je le voyais net, tout aussitôt et par conséquence il
changerait._ Il y a conversation, mais pas distincte. Je sais bien de
quoi nous parlons, et j’entends certains mots, mais la suite m’échappe,
point de détail, et ces mots n’ont pas de sens: (_le Mellus du
Mellus??_) Mais rien ne manque. Mais tout se passe comme si la
conversation était réelle. Elle n’est pas arrêtée par son inconsistance.
Le moteur n’est pas en elle.
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Dans le rêve la pensée ne se distingue pas du vivre et ne retarde pas
sur lui. Elle adhère au vivre;--elle adhère entièrement à la simplicité
du vivre, à la fluctuation de l’_être_ sous les visages et les images du
_connaître_.