Pendant le séjour qu’il fit à Ligugé, à l’ombre de l’abbaye dont il
suivait exactement les exercices, Huysmans publia _La Cathédrale_.
J’avais de l’affection pour lui. Il m’avait toujours traité avec amitié.
Même je lui devais de bons avis et quelque recommandation
administrative. Au cours des années qui s’écoulèrent entre la
publication de _Là-Bas_ et le départ pour Ligugé, j’allais assez souvent
le trouver chez lui, rue de Sèvres, ou le prendre vers cinq heures à son
bureau de la Sûreté générale, rue des Saussaies. Je m’amusais de ses
propos artistes et salés, des histoires extraordinaires, des recettes et
des préceptes cocasses dont ses discours étaient semés. Il était le plus
nerveux des hommes, prompt aux antipathies invincibles, immédiat et
atroce dans les jugements, grand créateur de dégoûts, accueillant pour
le pire et n’ayant soif que de l’excessif, crédule à un point
incroyable, recevant aisément toutes les horreurs qui se peuvent
imaginer chez des humains, friand de bizarreries et de contes comme il
s’en conterait chez une portière de l’enfer; et d’ailleurs les mains
pures, parfois aussi grandes ouvertes que peuvent s’ouvrir les mains
d’un homme presque pauvre; charitable en actes, fidèle aux amis
malheureux, constant dans ses admirations qu’il gardait même à des
hommes dont la personne lui était devenue insupportable ou odieuse.
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Je le revois si nettement que je pourrais modeler son crâne énorme et
sphérique, hérissé d’un poil d’argent dur et ras, son front trop large,
son nez busqué et singulièrement tordu, ses sourcils rudes et relevés à
la diable vers les tempes, et cette bouche difficile dont un coin
retroussé sous la forte moustache articulait des choses amères et
comiques. Je l’entends dire: _La bêtise de ça!..._ Il roulait de ses
mains fines et féminines des cigarettes qu’il embrasait vivement, à
peine pincées par le milieu entre ses doigts minces; il en humait
profondément la fumée et il se balançait sur son fauteuil, ses cuisses
maigres étroitement croisées l’une sur l’autre, la bottine suspendue
battant d’impatience dans le vide. On causait. Ses yeux gris jetaient de
froides étincelles.
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Il émanait de lui les reflets d’une érudition vouée à l’étrange. Il y
mêlait toutes les superstitions combinées des écrivains de son époque et
de son groupe, celles des employés de ministère, des petits bourgeois,
des dévotes très avancées, à demi hérétiques, à demi toquées. Il les
blaguait et les adoptait. Il flairait des salauderies, des maléfices,
des ignominies dans toutes les affaires de ce monde; et peut-être
avait-il raison. Il discernait les damnés qui sont dans le clergé; il
voyait des savants redoutables et des mages tout-puissants dans de
pauvres diables à bagues lourdes et à senteurs fortes, des larves et des
démons un peu partout. Quand il se mit à la mystique, il joignit avec
délices, à sa minutieuse et complaisante connaissance des ordures
visibles et des saletés pondérables, une curiosité attentive, inventive
et inquiète de l’ordure surnaturelle et des immondices suprasensibles.
Il portait à l’extrême le mépris des gens du monde, la haine des riches,
des commerçants, des militaires, des politiques et des abstracteurs. On
l’accusait de n’être point philosophe, mais rien ne prouve qu’on doive
l’être ni qu’on puisse ne l’être pas. Il vécut dans une terreur plus ou
moins avouée des charmes et des sortilèges. Il était sur ce point facile
à influencer, et sa méfiance naturelle, qui était grande et toujours
éveillée, ne désarmait qu’à l’endroit des sinistres sornettes dont les
uns avec conviction, les autres pour se jouer de lui, l’entretenaient.
L’Art, la Femme, le Diable et Dieu furent les grands intérêts de sa vie
mentale, d’ailleurs incessamment sollicitée et irritée par le détail
infini des misères de l’existence. Il en recueillait toutes les peines
et toutes les laideurs. Ses narines étranges flairaient en frémissant ce
qu’il y a de nauséabond dans le monde. L’écœurant fumet des gargotes,
l’âcre encens frelaté, les odeurs fades ou infectes des bouges et des
asiles de nuit, tout ce qui révoltait ses sens excitait son génie. On
eût dit que le dégoûtant et l’horrible dans tous les genres le
contraignissent à les observer, et que les abominations de toute espèce
eussent pour effet d’engendrer un artiste spécialement fait pour les
peindre dans un homme créé spécialement pour en souffrir.
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Il s’était assuré le style de ses nerfs: langage visant toujours à
l’inattendu et à l’extrême de l’expression, surchargé d’adjectifs
pervertis et employés hors d’eux-mêmes; monologue travaillé, curieux
mélange de termes rares, de tons singuliers, de formes triviales et de
trouvailles poétiques. Il aimait de brutaliser l’ordre des mots,
d’éloigner le qualificatif du nom qu’il qualifie, le complément du
verbe; et la préposition, du mot qu’elle souhaite aussitôt après elle.
Il usait et abusait systématiquement des épithètes non impliquées par
l’objet mais suggérées par la circonstance: moyen constant chez lui,
moyen très séduisant, moyen puissant,--mais moyen périlleux et de courte
vie, comme tous les moyens de l’art qui se peuvent aisément définir.
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Mais comment n’avoir pas recours à la recherche, aux figures
continuelles, aux écarts voulus de la syntaxe, aux vocabulaires
techniques, aux artifices de ponctuation quand l’on vient se joindre
bien tard à un système littéraire déjà mûr et enrichi; et quand il
s’agit de décrire encore, après un siècle de descriptions, après
Gautier, après Flaubert, après les Goncourt? A peine d’insipidité, la
surcharge, les transpositions, les accouplements monstrueux s’imposent.
Même si l’œuvre paraît barbare, choque les gens de goût, ahurit les
simples, irrite les raisonnables et porte en soi des promesses de mort,
des certitudes de délaissement pour cause de singularité, toutefois elle
est œuvre volontaire, elle a été un événement dans l’univers des
Lettres, car elle a modifié plus d’un écrivain, marqué les limites du
naturalisme, fait connaître à bien des lecteurs l’existence d’un art
exceptionnel et caché, et tiré de la mystique, de l’occultisme, de la
vie des clercs et des moines contemporains une substance littéraire
assez précieuse. L’état des choses pieuses et celui des esprits anxieux
entre 1880 et 1900 sont peints en partie et définis dans les trois
principaux ouvrages d’Huysmans.