LETTRE SUR MALLARMÉ[7]

[7] Lettre adressée à Jean Royère.

Vous avez souhaité qu’une étude sur Mallarmé, quoique toute pieuse,

profonde et pleine d’amour comme vous l’aviez conçue et l’avez

heureusement achevée, s’ouvrît néanmoins par quelques feuillets d’une

autre main que la vôtre, et vous m’avez demandé de les écrire.

Mais que dire, sur le seuil de ce livre, qu’il ne contienne, ou que je

n’aie déjà exprimé, ou que tout le monde n’ait dit?

Ou que dire qui ne soit pour moi-même difficile à expliquer sans

longueur et sans minutie, et pour le public chose abstraite et pénible à

lire?

Il m’est arrivé de conter çà et là divers souvenirs de notre Mallarmé;

d’en restituer certaines intentions; de faire observer quelquefois

l’étonnante durée de la résonance de sa parole dans le monde pensant,

encore après tant d’années écoulées depuis sa mort. Mais je me suis

toujours refusé, m’opposant une quantité de raisons puissantes, de

composer un ouvrage qui traitât véritablement et absolument de lui. Je

sens trop que je n’en pourrais parler à fond sans parler excessivement

de moi-même. Son œuvre me fut dès le premier regard, et pour toujours,

un sujet de merveille: et bientôt sa pensée présumée, un objet secret de

questions infinies. Il a joué sans le savoir un si grand rôle dans mon

histoire interne, modifié par sa seule existence tant d’évaluations en

moi, son _action de présence_ m’a assuré de tant de choses, m’a confirmé

dans tant de choses; et davantage, elle m’a intimement interdit tant de

choses que je ne sais enfin démêler ce qu’il fut de ce qu’il me fut.

* * * * *

Il n’est pas de mot qui vienne plus aisément ni plus souvent sous la

plume de la critique que le mot d’_influence_, et il n’est point de

notion plus vague parmi les vagues notions qui composent l’armement

illusoire de l’esthétique. Rien toutefois dans l’examen de nos

productions qui intéresse plus philosophiquement l’intellect et le doive

plus exciter à l’analyse que cette modification progressive d’un esprit

par l’œuvre d’un autre.

Il arrive que l’œuvre de l’un reçoive dans l’être de l’autre une valeur

toute singulière, y engendre des conséquences agissantes qu’il était

impossible de prévoir[8] et qui se font assez souvent impossibles à

déceler. Nous savons, d’autre part, que cette activité dérivée est

essentielle à la production dans tous les genres. Qu’il s’agisse de la

science ou des arts, on observe, si l’on s’inquiète de la génération des

résultats, que toujours _ce qui se fait_ répète _ce qui fut fait_, ou le

réfute: le répète en d’autres tons, l’épure, l’amplifie, le simplifie,

le charge ou le surcharge; ou bien le rétorque, l’extermine, le

renverse, le nie; mais donc le suppose, et l’a invisiblement utilisé. Le

contraire naît du contraire.

[8] C’est par quoi _l’influence_ se distingue assez de _l’imitation_.

Nous disons qu’un auteur est _original_ quand nous sommes dans

l’ignorance des transformations cachées qui changèrent les autres en

lui; nous voulons dire que la dépendance de _ce qu’il fait_ à l’égard de

_ce qui fut fait_ est excessivement complexe et irrégulière. Il y a des

œuvres qui sont les _semblables_ d’autres œuvres; il en est qui n’en

sont que les inverses; il en est d’une relation si composée avec les

productions antérieures, que nous nous y perdons et les faisons venir

directement des dieux.

(Il faudrait, pour approfondir ce sujet, parler aussi de l’influence

d’un esprit sur soi-même, et d’une œuvre sur son auteur. Mais ce n’est

point le lieu.)

Quand un ouvrage, ou toute une œuvre, agit sur quelqu’un, non par toutes

ses qualités, mais par certaine ou certaines d’entre elles, c’est alors

que l’influence prend ses valeurs les plus remarquables. Le

développement séparé d’une qualité de l’un par toute la puissance de

l’autre manque rarement d’engendrer des effets d’_extrême originalité_.

* * * * *

C’est ainsi que Mallarmé, développant en soi quelques-unes des qualités

des poètes romantiques et de Baudelaire, observant en eux ce qu’ils

contenaient de plus exquisement accompli, se donnant pour loi constante

d’obtenir en chaque point des résultats qui étaient rares, singuliers,

et comme de pure chance chez eux, a peu à peu déduit de cette

obstination dans le choix, de cette rigueur dans l’exclusion, une

_manière_ toute particulière; et finalement une doctrine et des

problèmes tout nouveaux, _prodigieusement étrangers aux modes mêmes de

sentir et de penser de ses pères et frères en poésie_. Il a substitué au

désir naïf, à l’activité instinctive ou traditionnelle (c’est-à-dire peu

réfléchie) de ses prédécesseurs, une conception artificielle,

minutieusement raisonnée, et obtenue par un certain genre d’analyse.

Je lui ai dit un jour qu’il était de la nature d’un grand savant. Je ne

sais si le compliment fut de son goût, car il n’avait pas une idée de la

science qui la lui rendît comparable à la poésie. Il les opposait au

contraire. Mais moi, je ne pouvais ne pas faire un rapprochement qui me

semblait inévitable entre la construction d’une science exacte et le

dessein, visible chez Mallarmé, de reconstituer tout le système de la

poésie au moyen de notions pures et distinctes, bien isolées par la

finesse et la justesse de son jugement, et dégagées de la confusion que

cause dans les esprits qui raisonnent sur les lettres la multiplicité

des offices du langage.

Sa conception le conduisait nécessairement à envisager et à écrire des

combinaisons assez éloignées de celles dont l’usage commun fait la

«clarté», et que l’accoutumance nous rend si faciles à entendre sans

presque les avoir perçues. L’obscurité qu’on lui trouve résulte de

quelque exigence par lui rigoureusement maintenue, à peu près comme dans

les sciences il arrive que la logique, l’analogie et le souci de la

conséquence conduisent à des représentations bien différentes de celles

que l’observation immédiate nous a faites familières, et jusqu’à des

_expressions_ qui passent délibérément notre pouvoir d’imaginer.

Que Mallarmé, sans culture ni tendance scientifiques, se soit risqué

dans des entreprises que l’on peut comparer à celles des artistes du

nombre et de l’ordre; qu’il se soit consumé dans un effort

merveilleusement solitaire; qu’il se soit éloigné dans ses pensées comme

tout être qui creuse ou ordonne les siennes s’éloigne des humains, en

s’éloignant de la confusion et de la superficie,--ceci témoigne de la

hardiesse et de la profondeur de son esprit,--sans parler du courage

extraordinaire de défier pendant toute sa vie le sort, le monde et les

railleries, quand il lui eût suffi de se relâcher un peu de ses vertus

et de ses volontés pour paraître aussitôt ce qu’il était,--le premier

poète de son temps.

Il faut ajouter ici que le développement de ses vues personnelles,

généralement si précises, a été retardé, troublé, embarrassé par les

idées incertaines qui régnaient dans l’atmosphère littéraire, et qui ne

laissaient pas de le visiter. Son esprit, pour solitaire et autonome

qu’il se fût fait, avait reçu quelques impressions des prestigieuses et

fantastiques improvisations de Villiers de l’Isle-Adam, et jamais ne

s’était tout à fait détaché d’une certaine métaphysique, sinon d’un

certain mysticisme difficile à définir. Mais par une remarquable

réaction de sa nature essentielle, il n’a pu qu’il n’ait transposé ces

thèmes étrangers dans le système de ses pensées authentiques et qu’il ne

les ait accordés à la plus haute d’entre elles qui lui était aussi la

plus chère et la plus intime. C’est ainsi qu’il en est venu à vouloir

donner à l’art d’écrire un sens universel, _une valeur d’univers_, et

qu’il a reconnu que le suprême objet du monde et la justification de son

existence,--pour autant que l’on accordât cette existence,--était, ne

pouvait être qu’un _Livre_.

* * * * *

A l’âge encore assez tendre de vingt ans, et au point critique d’une

étrange et profonde transformation intellectuelle, je subis le choc de

l’œuvre de Mallarmé; je connus la surprise, le scandale intime

instantané, et l’éblouissement, et la rupture de mes attaches avec mes

idoles de cet âge. Je me sentis devenir comme fanatique; j’éprouvai la

progression foudroyante d’une conquête spirituelle décisive.

La définition du Beau est facile: _il est ce qui désespère_. Mais il

faut bénir ce genre de désespoir qui vous détrompe, vous éclaire, et,

comme disait le vieil Horace de Corneille,--_qui vous secourt_.

J’avais fait quelque vers; j’aimais ce qu’il fallait aimer en poésie

vers 1889. L’idée de «perfection» avait encore force de loi, quoique

dans un sens plus subtil que le sens plastique et trop simple qu’on lui

avait donné dix et vingt ans avant. On n’avait pas encore eu la

hardiesse d’attribuer des _valeurs_, et même infinies, aux produits

immédiats, imprévus, imprévisibles, que dis-je? _quelconques_,--de

l’instant. Le principe qu’_à tout coup l’on gagne_ n’était point encore

énoncé, et l’on n’estimait au contraire que les _coups favorables_, ou

que l’on croyait tels. En un mot, on demandait alors à la poésie qu’elle

produisît une idée d’elle-même tout opposée à celle que la suite du

temps a rendue séduisante un peu plus tard: ce qui devait arriver.

Mais quels effets intellectuels nous faisait en ce temps la révélation

des moindres écrits de Mallarmé, et quels effets moraux!... Il y avait

quelque chose de religieux dans l’air de cette époque, où certains se

formaient en soi-mêmes une adoration et un culte de ce qu’ils trouvaient

si beau qu’il fallait bien le nommer surhumain.

L’_Hérodiade_, l’_Après-midi_, les _Sonnets_, les fragments que l’on

découvrait dans les Revues, que l’on se passait, et qui unissaient entre

eux se les transmettant des adeptes dispersés sur la France, comme les

antiques initiés s’unissaient à distance par l’échange de tablettes et

de lamelles d’or battu, nous constituaient un trésor de délices

incorruptibles, bien défendu par soi-même contre le barbare et l’impie.

En cette œuvre étrange, et comme absolue, résidait un pouvoir magique.

Par le seul fait de son existence, elle agissait comme charme et comme

glaive. Elle divisait d’un seul coup tout le peuple des humains qui

savent lire. Son apparence d’énigme irritait instantanément le nœud

vital des intelligences lettrées. Elle semblait immédiatement,

infailliblement atteindre le point le plus sensible des consciences

cultivées, surexciter le centre même où existe et se réserve je ne sais

quelle charge prodigieuse d’amour-propre, et où réside ce _qui ne peut

pas souffrir de ne pas comprendre_.

Le nom seul de l’auteur suffisait à tirer des gens d’intéressantes

réactions: de la stupeur, des ironies, de sonores colères; parfois des

témoignages d’impuissance sincères et comiques. Il en était qui

invoquaient nos _grands classiques_, lesquels n’auraient jamais imaginé

dans quelle prose il devait arriver un jour qu’on les adjurât. D’autres

jouaient du rire et du sourire, et se retrouvaient aussitôt (par ces

heureux accidents des muscles de la face qui nous assurent de notre

liberté) toute la supériorité immédiate qui permet de vivre aux

personnes qui se suffisent. Rares sont les mortels qui ne sont point

blessés de ne pas comprendre, et qui l’acceptent bonnement comme on

accepte de ne pas entendre une langue ou l’algèbre. On peut exister sans

cela.

L’observateur de ces phénomènes jouissait de considérer un beau

contraste: Une œuvre profondément méditée, la plus volontaire et la plus

consciente qui fut jamais, déchaînant une quantité de _réflexes_.

C’est que, dès le regard jeté sur elle, cette œuvre sans seconde

touchait et s’attaquait à la convention fondamentale du langage

ordinaire: _Tu ne me lirais pas si tu ne m’avais déjà compris._

Je vais faire à présent un aveu. Je confesse, je consens que tous ces

gens de bien qui protestaient, qui se moquaient, qui ne percevaient pas

ce que nous percevions, étaient dans des états bien légitimes. Leur

sentiment était dans l’ordre. Il ne faut pas craindre de dire que le

domaine des Lettres n’est qu’une province du vaste empire des

divertissements. On prend un livre, on le laisse; et même quand on ne

peut le quitter, on sent bien que cet intérêt tient à la facilité du

plaisir.

C’est dire que tout l’effort d’un créateur de beauté et de fantaisie

doit s’employer, selon l’essence même de son travail, à élaborer _pour

le public_ des jouissances qui ne demandent point d’effort, ou presque

point. C’est du public qu’il doit déduire ce qui touche, remue, caresse,

anime ou ravit le public.

Mais il y a cependant plusieurs publics: parmi lesquels il n’est pas

impossible d’en trouver quelqu’un qui ne conçoive pas de plaisir sans

peine, qui n’aime point de jouir sans payer, et même qui ne se trouve

pas heureux si son bonheur n’est en partie son œuvre propre dont il veut

ressentir ce qu’elle lui coûte. D’ailleurs il arrive qu’un public tout

spécial se puisse former.

Mallarmé créait donc en France la notion d’_auteur difficile_. Il

introduisait expressément dans l’art l’obligation de l’effort de

l’esprit. Par là, il relevait la condition de lecteur, et avec une

admirable intelligence de la véritable gloire, il se choisissait parmi

le monde ce petit nombre d’amateurs particuliers qui, l’ayant une fois

goûté ne pourraient plus souffrir de poèmes impurs, immédiats et sans

défense. _Tout leur semblait naïf et lâche après qu’ils l’avaient lu._

Ces petites compositions merveilleusement achevées s’imposaient comme

des types de perfection, tant les liaisons des mots avec les mots, des

vers avec les vers, des mouvements avec les rythmes étaient assurées,

tant chacune d’elles donnait l’idée d’un objet en quelque sorte absolu,

dû à un équilibre de forces intrinsèques, soustrait par un prodige de

combinaisons réciproques à ces vagues velléités de retouche et de

changements que l’esprit pendant ses lectures conçoit inconsciemment

devant la plupart des textes.

L’éclat de ces systèmes cristallins, si purs et comme terminés de toutes

parts, me fascinait. Ils n’ont point la transparence du verre, sans

doute; mais rompant en quelque sorte les habitudes de l’esprit sur leurs

facettes et dans leur dense structure, ce qu’on nomme leur obscurité

n’est, en vérité, que leur _réfringence_.

J’essayais de me représenter les chemins et les travaux de la pensée de

leur auteur. Je me disais que cet homme avait médité sur tous les mots,

considéré, énuméré toutes les formes. Je m’intéressais peu à peu à

l’opération d’un esprit si différent du mien, plus encore, peut-être,

qu’aux fruits visibles de son acte. Je me reconstruisais le constructeur

d’une telle œuvre. Il me semblait qu’elle eût été indéfiniment réfléchie

dans une enceinte mentale d’où rien n’eût eu licence de sortir qui n’eût

longuement _vécu_ dans le monde des pressentiments, des arrangements

harmoniques, des figures parfaites et de leurs correspondances; monde

préparatoire où tout se heurte à tout, et dans lequel le hasard

temporise, s’oriente, et se cristallise enfin sur un modèle.

Une œuvre ne peut sortir d’une sphère si réfléchissante et si riche de

résonances que par une sorte d’accident qui la jette hors de la pensée.

Elle tombe du réversible dans le Temps. Je concluais à un système

intérieur chez Mallarmé, système qui devait se distinguer de celui du

philosophe, et, d’autre part, de celui des mystiques: mais non sans

analogie avec eux.

J’étais tout disposé par ma nature, ou plutôt par un changement de

nature qui venait de se produire en moi, à développer dans une voie

assez singulière l’impression due à des poèmes qui me manifestèrent une

telle préparation de leurs beautés qu’elles-mêmes pâlissaient devant

l’idée qu’elles me donnaient de ce travail caché.

J’avais pensé et naïvement noté, peu de temps auparavant, cette opinion

en forme de vœu: _que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux

écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de

faible, que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un

chef-d’œuvre d’entre les plus beaux_.

C’est qu’il me paraissait qu’il y avait déjà beaucoup de chefs-d’œuvre

et que le nombre des productions du génie n’était pas si petit qu’il y

eût grand intérêt à désirer de l’augmenter. Je pensais, avec un peu plus

de précision, qu’un ouvrage résolument voulu et cherché dans les hasards

de l’esprit, par ordre et par une analyse obstinée de conditions

définies et d’avance prescrites, quelle qu’en fût ensuite la valeur

extérieure une fois produit, ne laissait pas son créateur sans l’avoir

modifié en lui-même, contraint de se reconnaître et en quelque sorte de

se réorganiser. Je me disais que ce _n’est point l’œuvre faite et ses

apparences ou ses effets dans le monde qui peuvent nous accomplir et

nous édifier, mais seulement la manière dont nous l’avons faite_. L’art

et la peine nous augmentent; mais la Muse et la chance ne nous font que

prendre et quitter.

* * * * *

Par là, je donnais à la volonté et aux calculs de _l’agent_ une

importance que je retirais à _l’ouvrage_. Ce qui ne veut pas dire que je

consentais qu’on négligeât celui-ci, mais bien le contraire.

* * * * *

Cette pensée atroce, et fort dangereuse pour les Lettres (mais sur

laquelle je n’ai jamais varié) s’unissait et s’opposait curieusement à

mon admiration pour un homme qui n’allait, en suivant la sienne, à rien

de moins qu’à diviniser la chose écrite. Ce que j’aimais le plus en lui,

c’était ce caractère essentiellement volontaire, cette tendance

absolutiste démontrée par l’extrême perfection du travail. Le travail

sévère, en littérature, se manifeste et s’opère par _des refus_. On peut

dire qu’il est mesuré par le nombre des refus. Que si l’étude de la

fréquence et de l’espèce des refus était possible, elle serait d’une

ressource capitale pour la connaissance intime d’un écrivain,

puisqu’elle nous éclairerait la discussion secrète qui se livre, au

moment d’une œuvre, entre le tempérament, les ambitions, les prévisions

de l’homme, et, d’autre part, les excitations et les moyens

intellectuels de l’instant.

La rigueur des refus, la quantité des solutions que l’on rejette, des

possibilités que l’on s’interdit, manifestent la nature des scrupules,

le degré de conscience, la qualité de l’orgueil et, mêmement, les

pudeurs et diverses craintes que l’on peut ressentir à l’égard des

jugements futurs du public. _C’est en ce point que la littérature

rejoint le domaine de l’éthique_: c’est dans cet ordre de choses que

peut s’y introduire le conflit du naturel et de l’effort; qu’elle

obtient ses héros et ses martyrs de la _résistance au facile_; que la

vertu s’y manifeste, et donc quelquefois l’hypocrisie.

Mais cette volonté de rebuter ce qui n’est pas conforme à la loi que

l’on s’est donnée, il arrivera qu’elle exerce une telle contrainte sur

son homme que les œuvres indéfiniment revisées et conduites sans

considération des peines et du temps se fassent rarissimes, et qu’en

dépit de la densité qu’elles acquièrent, l’accusation de stérilité soit

jetée à leur auteur excessivement difficile pour soi. La plupart des

choses qui s’impriment sont si naïvement fragiles, si arbitraires et

filles d’un monologue si personnel; la plupart sont si aisées à inventer

par quiconque, si faciles à transformer, à retourner, à nier et même à

rendre moins vaines, et l’on imprime tant, qu’il est incroyable que l’on

fasse à quelqu’un le reproche de ne pas ajouter assez à l’amas immense

des livres parce qu’il prend le temps de réduire les siens à leur

essence. Mais ce qu’il y a de bien plus remarquable, c’est que le blâme

ne vient point des amateurs de cette œuvre restreinte dont on

comprendrait qu’ils se plaignent qu’on leur mesure leur plaisir; mais,

au contraire, ce sont les autres, et qui s’indignent qu’elle existe, et

de plus, qu’on leur en donne trop peu.

* * * * *

Mallarmé le stérile; Mallarmé le précieux; Mallarmé le très obscur; mais

Mallarmé le plus conscient; Mallarmé le plus parfait; Mallarmé le plus

dur à soi-même de tous ceux qui ont tenu la plume, me procurait, dès les

premiers regards que j’adressais aux lettres, une idée en quelque sorte

suprême, _une idée-limite_ ou une _idée-somme_ de leur valeur et de

leurs pouvoirs.

Me rendant plus heureux que Caligula, il m’offrait à considérer une tête

en laquelle se résumait tout ce qui m’inquiétait dans l’ordre de la

littérature, tout ce qui m’attirait, tout ce qui la sauvait à mes yeux.

Cette tête si mystérieuse avait pesé tous les moyens d’un art universel;

et connu, et comme assimilé, les bonheurs et les diverses amertumes et

les désespoirs les plus purs que l’extrême désir spirituel engendre;

elle avait éliminé de la poésie les prestiges grossiers; jugé et

exterminé, au sein de ses longs et profonds silences, les ambitions

particulières, pour s’élever à concevoir et à contempler un principe de

toutes les œuvres possibles; elle s’était trouvé au plus haut de

soi-même un instinct de domination de _l’univers des mots_, tout

comparable à l’instinct des plus grands hommes de pensée qui se sont

exercés à surmonter, par l’analyse et la construction combinées des

_formes_, toutes les relations possibles de l’_univers des idées_, ou de

celui des nombres et des grandeurs.

Voilà ce que je prêtais à Mallarmé: un ascétisme trop conforme,

peut-être, à mes jugements sur les Lettres, que j’ai toujours regardées

avec de grands doutes sur leur vraie valeur. Comme l’enchantement

qu’elles peuvent produire chez les autres implique, par la nature même

du langage, une quantité de méprises et de malentendus _si nécessaires

que la transmission directe et parfaite de la pensée de l’auteur_, si

elle était possible, _entraînerait la suppression et comme

l’évanouissement des plus beaux effets de l’art_, il en résulte, pour

celui qui s’attarde en cette réflexion, je ne sais quel ennui de se

dépenser à spéculer sur l’inexact et à tenter de provoquer autrui à des

émotions et à des pensées étonnantes et tout imprévues pour nous-mêmes,

comme le seraient les conséquences d’un acte irréfléchi. Ces réactions

incalculables du lecteur fussent-elles (comme il arrive) favorables à

notre ouvrage, et quand elles seraient infiniment douces à notre vanité

heureusement surprise, l’orgueil profond se plaint d’être offensé dans

sa rigueur. Il ne veut point d’une gloire qui ne soit qu’une dépendance

accidentelle et extérieure de la personne, et il ne nous épargne pas de

nous faire sentir toute la différence qu’il met entre l’_être_ et le

_paraître_.

J’étais conduit par ces étranges remarques à ne plus accorder qu’une

valeur de pur _exercice_ à l’acte d’écrire: ce jeu, fondé sur les

propriétés du langage redéfinies à cette fin et généralisées avec

précision, devant tendre à nous faire très libres et très sûrs dans son

usage, et très détachés des illusions que ce même usage engendre, et sur

lesquelles vivent les Lettres,--et les hommes.

* * * * *

Ainsi s’éclaircissait à moi-même le conflit qui était sans doute en

puissance dans ma nature, entre un penchant pour la poésie et le besoin

bizarre de satisfaire à l’ensemble des exigences de mon esprit. J’ai

essayé de préserver l’un et l’autre.

Je vous le disais tout à l’heure, mon cher Royère, que je ne pourrais

penser à Mallarmé sans _égotisme_. Il faut donc que j’arrête ici ce

mélange de réflexions et de souvenirs. Peut-être eût-il été de quelque

intérêt de poursuivre, dans le détail et la profondeur, l’analyse d’un

cas particulier _d’influence_, de faire voir les effets directs et

contraires d’une certaine œuvre sur un certain esprit, et comment

l’extrême d’une tendance est répondu par l’extrême d’une autre.

Variété II · 第 15 / 22 题