Lorsque j’ai commencé de fréquenter Mallarmé en personne, la littérature
ne m’était presque plus de rien. Lire et écrire me pesaient, et je
confesse qu’il me reste quelque chose de cet ennui. La conscience de
moi-même pour elle-même, l’éclaircissement de cette attention, et le
souci de me dessiner nettement mon existence ne me quittaient guère. Ce
mal secret éloigne des Lettres, desquelles il tient cependant son
origine.
Mallarmé, toutefois, figurait dans mon système intime le personnage de
l’art savant et le suprême état de l’ambition littéraire la plus
relevée. Je m’étais fait de son esprit une profonde compagnie, et
j’espérais qu’en dépit de la différence de nos âges et de l’écart
immense de nos mérites le jour viendrait que je ne craindrais pas de lui
proposer mes difficultés et mes vues particulières. Ce n’était point
qu’il m’intimidât, car personne ne fut plus doux ni plus délicieusement
simple que lui; mais il me semblait alors qu’il existât une sorte de
contraste entre l’exercice de la littérature et la poursuite d’une
certaine rigueur et d’une entière sincérité de la pensée. La question
est infiniment délicate. Devais-je en saisir Mallarmé? Je l’aimais et je
le plaçais au-dessus de tous; mais j’avais renoncé à adorer ce qu’il
avait adoré toute sa vie, et à quoi il l’avait toute offerte, et je ne
me trouvais pas le cœur de le lui faire entendre.
Je ne voyais cependant d’hommage plus véritable à lui rendre que de lui
confier ma pensée, et que de lui montrer combien ses recherches, et les
analyses très fines et très précises dont elles procèdent, avaient
transformé à mes yeux le problème littéraire et m’avaient conduit à
abandonner la partie. C’est que les efforts de Mallarmé, très opposés
aux doctrines et au souci de ses contemporains, tendaient à ordonner
tout le domaine des Lettres par la considération générale des formes. Il
est extrêmement remarquable qu’il soit arrivé, par l’étude approfondie
de son art, et sans connaissances scientifiques, à une conception si
abstraite et si proche des spéculations les plus élevées de certaines
sciences. Il ne parlait jamais, d’ailleurs, de ses idées que par
figures. L’enseignement explicite lui répugnait étrangement. Son métier,
qu’il abhorrait, était pour quelque chose dans cette aversion. Mais moi,
en essayant de me résumer ses tendances, je me permettais intérieurement
de les désigner à ma façon. La littérature ordinaire me semblait
comparable à une arithmétique, c’est-à-dire à la recherche de résultats
particuliers, dans lesquels on distingue mal le précepte de l’exemple;
celle qu’il concevait me paraissait analogue à une algèbre, car elle
supposait la volonté de mettre en évidence, de conserver à travers les
pensées et de développer pour elles-mêmes, les formes du langage.
«Mais du moment qu’un principe a été reconnu et saisi par quelqu’un, il
est bien inutile de perdre son temps dans ses applications», me
disais-je...
Le jour que j’attendais ne vint jamais.
* * * * *
J’ai vu pour la dernière fois Stéphane Mallarmé le 14 juillet 1898, à
Valvins. Le déjeuner achevé, il me conduisit à son «cabinet de travail».
Quatre pas de long, deux de large; la fenêtre ouverte à la Seine et à la
forêt au travers d’un feuillage tout déchiré de lumière, et les moindres
frémissements de la rivière éblouissante faiblement redits par les murs.
Mallarmé s’inquiétait des suprêmes détails de la fabrication du _Coup de
dés_. L’inventeur considérait et retouchait du crayon cette machine
toute nouvelle que l’imprimerie Lahure avait accepté de construire.
Nul encore n’avait entrepris, ni rêvé d’entreprendre, de donner à la
_figure_ d’un texte une signification et une action comparables à celles
du texte même. Comme l’usage ordinaire de nos membres nous fait presque
oublier leur existence et négliger la variété de leurs ressources, et
comme il arrive qu’un artiste du corps humain nous en fasse voir
quelquefois toutes les souplesses, au prix de sa vie qu’il consume en
exercices et qu’il expose aux dangers de son désir, ainsi l’usage
habituel de la parole, la pratique de la lecture cursive et celle de
l’expression immédiate affaiblissent la conscience de ces actes trop
familiers et abolissent jusqu’à l’idée de leurs puissances et de leurs
perfections possibles,--à moins que ne survienne et ne se dévoue quelque
personne étrangement dédaigneuse des facilités de son esprit, mais
singulièrement attentive à ce qu’il peut produire de plus inattendu et
de plus délié.
J’étais auprès de cette personne. Rien ne me disait que je ne la
reverrais jamais plus. Il n’y avait point, dans l’or du jour, de corbeau
chargé de prédire.
Tout était calme et sûr... Mais cependant que Mallarmé me parlait, le
doigt sur la page, il me souvient que ma pensée se mit à rêver _de ce
moment même_. Elle y donnait distraitement une valeur comme absolue. Je
songeais, près de lui vivant, à son destin comme achevé. Né pour le
délice des uns, pour le scandale des autres, et merveille pour tous:
pour ceux-ci, de démence et d’absurdité; pour les siens, merveille
d’orgueil, d’élégance et de pudeur intellectuelle, il lui avait suffi de
quelques poèmes pour remettre en question l’objet même de la
littérature. Son œuvre difficile à entendre, impossible à négliger,
divisait le peuple lettré. Pauvre et sans honneurs, la nudité de sa
condition avilissait tous les avantages des autres; mais il s’était
assuré, sans les rechercher, des fidélités extraordinaires. Quant à lui,
dont le sourire de sage, de victime supérieure, accablait doucement
l’univers, il n’avait jamais demandé au monde que ce qu’il contient de
plus rare et de plus précieux. Il le trouvait en soi.
* * * * *
Nous sommes allés dans la campagne. Le poète «artificiel» cueillait les
fleurs les plus naïves. Bleuets et coquelicots chargeaient nos bras.
L’air était feu; la splendeur absolue; le silence plein de vertiges et
d’échanges; la mort impossible ou indifférente; tout formidablement
beau, brûlant et dormant; et les images du sol tremblaient.
Au soleil, dans l’immense forme du ciel pur, je rêvais d’une enceinte
incandescente où rien de distinct ne subsiste, où rien ne dure, mais où
rien ne cesse; comme si la destruction elle-même se détruisît à peine
accomplie. Je perdais le sentiment de la différence de l’être et du
non-être. La musique parfois nous impose cette impression, qui est au
delà de toutes les autres. La poésie, pensais-je, n’est-elle point aussi
le jeu suprême de la transmutation des idées?...
* * * * *
Mallarmé me montra la plaine que le précoce été commençait de dorer:
«_Voyez_, dit-il, _c’est le premier coup de cymbale de l’automne sur la
terre._»
* * * * *
Quand vint l’automne, il n’était plus.