Quelque chose d’invincible m’a toujours retenu d’aller faire la
connaissance de Verlaine.
* * * * *
J’habitais tout auprès du Luxembourg; il m’eût suffi de quelques pas
pour atteindre la table de marbre où il siégeait de onze heures à midi,
dans un arrière-café qui s’achevait, je ne sais pourquoi, en grotte de
rocaille. Verlaine, jamais seul, était visible à travers le vitrage. Les
verres, sur le marbre, tenaient une onde verte, qu’on eût dit puisée
dans la nappe émeraude d’un billard, bassin de cette nymphée.
Ni les charmes d’une gloire qui était alors dans toute sa force; ni la
curiosité que j’avais d’un tel poète, de qui les mille inventions
musicales, les délicatesses et les profondeurs m’avaient été si
précieuses; ni même les attraits d’une carrière affreusement accidentée
et d’une âme si puissante et si misérable, n’eurent jamais raison de mon
obscure résistance à moi-même et d’une espèce d’horreur sacrée.
Mais je le voyais passer presque tous les jours, quand, au sortir de son
antre grotesque, il gagnait, en gesticulant, quelque gargote du côté de
Polytechnique. Ce maudit, ce béni, boitant, battait le sol du lourd
bâton des vagabonds et des infirmes. Lamentable, et porteur de flammes
dans ses yeux couverts de broussailles, il étonnait la rue par sa
brutale majesté et par l’éclat d’énormes propos. Flanqué de ses amis,
s’appuyant au bras d’une femme, il parlait, pilant son chemin, à sa
pieuse petite escorte. Il créait de brusques arrêts, furieusement
consacrés à la plénitude de l’invective. Puis la dispute s’ébranlait.
Verlaine, avec les siens, s’éloignait, dans un frappement pénible de
galoches et de gourdin, développant une colère magnifique, qui se
changeait quelquefois, comme par miracle, en un rire presque aussi neuf
qu’un rire d’enfant.
* * * * *
Quelques minutes avant lui, je manquais rarement d’apercevoir un passant
d’une tout autre espèce. Celui-ci avait le dos voûté, la barbe brève, le
vêtement sage et sérieux, la rosette. Son regard était vide et fixe, à
travers le tremblement de cristal de son binocle. Il marchait, vaguement
conduit par son front lourd et penché. Le souci de ses pas incertains
semblait abandonné aux puissances inférieures de son être. Le doigt
distrait de cet illustre passant décrivait, le long des murs fuyant à
l’inverse de sa marche, des arcs inconscients, qui trahissaient l’état
profond d’un cerveau de géomètre; et le corps de son esprit se déplaçait
comme il pouvait dans notre monde, qui n’est qu’un certain monde d’entre
les mondes possibles. L’éternel travail intérieur, qui conduit les
penseurs à leur lumière, à la gloire, et quelquefois, indifféremment, à
leur mort sous les roues d’un chariot, possédait Henri Poincaré.
Mû régulièrement, comme Verlaine, par la loi de se mettre à table,
Poincaré, regagnant sa demeure, précédait Verlaine sur ce trottoir. Il
me semblait prédire l’apparition du poète--à dix minutes près. Je
m’amusais de ces passages au méridien d’astres si dissemblables... Je
songeais à l’immensité de leur intervalle spirituel. Quelle imagerie
différente dans ces deux têtes! Quels effets incomparables la vision
d’une même rue pouvait produire dans ces deux systèmes qui se
succédaient de si près! Il me fallait choisir, pour y penser, entre deux
ordres de choses admirables qui s’excluent dans leurs apparences, qui se
ressemblent par la pureté et la profondeur de leurs objets...
Mais, à ces deux passants, je ne trouvais enfin de commun que leur
obéissance pareille aux secrètes sommations de midi.
* * * * *
Ce quartier était assez peuplé de dieux et de demi-dieux, qui se
manifestaient à heures fixes, les uns dans leurs chaires, les autres sur
les bords de leurs soucoupes. Ils s’ignoraient entre eux. Je ne parle
pas des déesses ni des nymphes; on en voyait un peu partout. Vers deux
heures, Leconte de Lisle apparaissait parmi les arbres du jardin. Il
allait, avec dignité, de l’École des Mines à sa bibliothèque du Sénat,
passait au point même où sa statue est aujourd’hui visible... Je ne dis
pas qu’on la regarde: on peut l’y voir.
En ce temps-là, Leconte de Lisle, tout vivant et vénérable qu’il était,
était déjà pour un grand nombre une ombre vaine. Il était, du moins,
hors de cause; ce qui était injuste et conforme aux lois naturelles. Les
très jeunes orgueils se cherchaient des poétiques nouvelles, que les uns
désiraient plus complexes, et les autres tout autres que la sienne. Ces
tendances innombrables n’avaient guère de commun que l’essentiel,--la
passion poétique elle-même. Il est permis, de si loin, de les voir se
grouper en deux vastes classes: celle des fidèles de Verlaine et celle
des disciples de Mallarmé. La division est très grossière: elle dédaigne
les nuances, les mélanges, les flottements et les reprises, c’est-à-dire
les individus.
Leconte de Lisle aurait pu, d’un œil philosophique et satisfait,
considérer que cette postérité rebelle avait en somme pour guides, sinon
pour auteurs, deux fils prodigues du Parnasse. J’ai grand’peur qu’il
n’ait jamais fait que maudire, avec une certaine verve amère, ses
enfants et ses petits-enfants.
* * * * *
La poésie est l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens,
et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en
peut porter. Rien de plus simple à concevoir que le désir d’accroître
indéfiniment cette charge de merveilles, qui se superpose, ou se
substitue, à la charge utile du langage. Mais cet accroissement a des
limites qui s’atteignent aisément; l’équilibre qu’il faut maintenir dans
le lecteur, entre l’effort qu’on en exige et les forces qu’on lui
suggère, ne demande qu’à se rompre. L’obscurité, d’une part; l’inanité,
de l’autre; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle
exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour
des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les
sollicitent vers les abîmes de l’oubli. Ils succombent assez souvent à
la propre masse des beautés qu’on voulut y mettre, et sous le noble faix
des intentions et des ornements. L’avenir, quelquefois, se heurtera dans
leurs décombres à d’incomparables débris. On ramassera les plus beaux
vers du monde dans ces ruines, où il s’en trouve de si purs qu’il
fallait bien que pérît autour d’eux tout le reste de l’édifice...
La poésie comporte donc de grands risques, sans lesquels elle
n’existerait pas. Ces grands risques se font immenses quand l’art vient
de connaître une ère éblouissante de triomphes et une série trop
heureuse de réussites et de beaux coups, qui semblent avoir épuisé
toutes les chances et d’avance appauvri toute génération qui suit
immédiatement une génération trop favorisée. C’est un grand malheur que
l’on naisse au milieu de chefs-d’œuvres récents, et qu’il faille
désespérément faire tout autre chose.
Verlaine et Mallarmé, parus à un tel moment, après tant de maîtres, du
vivant même de Victor Hugo et de Baudelaire, et issus de ce groupe du
Parnasse qui forme une sorte de grand poète à plusieurs têtes, durent
prendre la suite du jeu et s’asseoir à la place même des joueurs les
plus fortunés. Ils furent conduits, chacun selon sa nature, l’un à
renouveler, l’autre à parfaire notre poésie antérieure.
Stéphane Mallarmé, génie essentiellement formel, s’élevant, peu à peu, à
la conception abstraite de toutes les combinaisons de figures et de
tours, s’est fait le premier écrivain qui ait osé envisager le problème
littéraire dans son entière universalité. Je dirai seulement qu’il a
conçu comme algèbre ce que tous les autres n’ont pensé que dans la
particularité de l’arithmétique...
Verlaine,--mais c’est tout le contraire. Jamais contraste plus
véritable. Son œuvre ne vise pas à définir un autre monde plus pur et
plus incorruptible que le nôtre et comme complet en lui-même, mais elle
admet dans la poésie toute la variété de l’âme telle qu’elle. Verlaine
se propose aussi intime qu’il le puisse; il est plein d’inégalités qui
le font infiniment proche du lecteur. Son vers, libre et mobile entre
les extrêmes du langage, ose descendre du ton le plus délicatement
musical jusqu’à la prose, parfois à la pire des proses, qu’il emprunte
et qu’il épouse délibérément. Rien ne le distingue plus nettement de
Mallarmé, de qui le vers ne laisse jamais aucun doute sur sa qualité de
vers; il est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose.
Quant à l’ingénuité de Verlaine et de son art, il ne fait aucun doute
qu’elle n’a jamais existé. Sa poésie est bien loin d’être naïve, étant
impossible à un vrai poète d’être naïf. On oublie très aisément que, par
nécessité de son état, le poète doit être le dernier des hommes à se
payer de mots.