STÉPHANE MALLARMÉ

Un télégramme de sa fille m’apprit, le 9 septembre 1898, la mort de

Mallarmé.

Ce me fut un de ces coups de foudre qui frappent d’abord au plus profond

et qui abolissent la force même de se parler. Ils laissent notre

apparence intacte, et nous vivons visiblement; mais l’intérieur est un

abîme.

Je n’osais plus rentrer en moi où je sentais les quelques mots

insupportables m’attendre. Depuis ce jour, il est certains sujets de

réflexion que je n’ai véritablement jamais plus considérés. J’avais

longuement rêvé d’en entretenir Mallarmé; son ravissement brusque les a

comme sacrés et interdits pour toujours à mon attention.

En ce temps-là, je pensais bien souvent à lui; jamais en tant que

mortel. Il me représentait, sous les traits d’un homme le plus digne

d’être aimé pour son caractère et sa grâce, l’extrême pureté de la foi

en matière de poésie. Tous les autres écrivains me paraissaient auprès

de lui n’avoir point reconnu le dieu unique et s’adonner à l’idolâtrie.

* * * * *

Le premier mouvement de sa recherche fut nécessairement pour définir et

pour produire la plus exquise et la plus parfaite beauté. Le voici

d’abord qui détermine et qui sépare les éléments les plus précieux. Il

s’étudie à les assembler sans mélange, et commence par là de s’éloigner

des autres poètes, dont même les plus illustres sont entachés

d’impuretés, mêlés d’absences, affaiblis de longueurs. Il s’éloigne du

même coup du plus grand nombre, c’est-à-dire de la gloire immédiate et

des avantages; et il se dirige vers ce qu’il aime tout seul et vers ce

qu’il veut. Il méprise et est méprisé. Il trouve déjà sa récompense dans

le sentiment d’avoir soustrait ce qu’il compose avec tant de soins aux

variations de la vogue et aux accidents de la durée. Ce sont des corps

glorieux que les corps de ses pensées: ils sont subtils et

incorruptibles.

Il n’y a point, dans les rares ouvrages de Mallarmé, de ces négligences

qui apprivoisent tant de lecteurs et les flattent secrètement d’être

familiers avec le poète; point de ces apparences d’humanité qui touchent

si facilement toutes les personnes pour lesquelles ce qui est humain se

distingue mal de ce qui est commun. Mais on y voit au contraire se

prononcer la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait

jamais été faite pour surmonter ce que je nommerai _l’intuition naïve_

en littérature. C’était rompre avec la plupart des mortels.

* * * * *

Ici, peut-être, faudrait-il mettre en doute si un poète peut

légitimement demander à un lecteur le travail sensible et soutenu de son

esprit? L’art d’écrire se réduit-il au divertissement de nos semblables

et à la manœuvre de leurs âmes, sans participation de leur résistance?

La réponse est aisée, il n’y a point de difficulté: chaque esprit est

maître chez soi. Il lui est bien facile de rejeter ce qui le rebute. Ne

craignez point de nous refermer. Laissez-nous tomber de vos mains.

Mais il en est qui ne s’en contentent pas, qui s’irritent, qui se

plaignent, et qui font un peu plus que de se plaindre. Quoique je ne

voie rien d’excellent qui n’ait traversé leurs colères et ne se soit

fortifié de leurs dédains, toutefois je ne sais les blâmer, je

m’explique leur cœur. C’est une impatience assez respectable qui pousse

les gens à déprécier, à interdire, à désigner aux railleries ce qu’ils

ne comprennent pas. Ils défendent comme ils le peuvent leur honneur

intellectuel, ils sauvent la face de leur intelligence. Je trouve

remarquable, et presque beau, que des hommes ne puissent souffrir

d’imputer à soi-même une sorte de défaite de leur esprit, ni de la

supporter à eux seuls: ils en appellent à leurs pareils, comme si le

nombre des miroirs...

* * * * *

Un homme qui renonce au monde se met dans la condition de le comprendre.

Celui-ci dont je parle, et qui tendait vers ses délices absolues par

l’exercice d’une sorte d’ascétisme, puisqu’il avait repoussé toutes les

facilités de son art et leurs heureuses conséquences, il avait bien

mérité d’en apercevoir la profondeur. Mais cette profondeur ne dépend

que de la nôtre: et la nôtre, de notre orgueil.

L’amour, la haine, l’envie sont des lumières de l’esprit; mais l’orgueil

en est la plus pure. Il a illuminé aux hommes tout ce qu’ils avaient à

faire de plus difficile et de plus beau. Il consume les petitesses et

simplifie la personne même. Il la détache des vanités, car l’orgueil est

aux vanités ce que la foi est aux superstitions. Plus l’orgueil est pur,

plus il est fort et seul dans l’âme, et plus les œuvres sont méditées,

sont refusées et remises sans cesse dans le feu d’un désir qui ne meurt

point. L’objet de l’art, attaqué par la grande âme, se purifie.

L’artiste peu à peu se dépouille des illusions grossières et générales,

il obtient de ses vertus d’immenses travaux invisibles. Le choix

impitoyable lui dévore ses années, et le mot _achever_ n’a plus de sens,

car l’esprit n’achève rien par soi-même.

Mais détaché des attraits qui le rendent utilisable à la plupart des

hommes, l’acte mystérieux de l’idée perd ses motifs ordinaires et ses

causes reconnues.

Mallarmé se justifia devant ses pensées en osant jouer tout son être sur

la plus haute et la plus hardie d’entre elles toutes. Le passage du

songe à la parole occupa cette vie _infiniment simple_ de toutes les

combinaisons d’une intelligence étrangement déliée. Il vécut pour

effectuer en soi des transformations admirables. Il ne voyait à

l’univers d’autre destinée concevable que d’être finalement _exprimé_.

On pourrait dire qu’il plaçait le Verbe, non point au commencement, mais

à la fin dernière de toutes choses.

Personne n’avait confessé, avec cette précision, cette constance et

cette assurance héroïque, l’éminente dignité de la Poésie, hors de

laquelle il n’apercevait que le hasard...

Variété II · 第 12 / 22 题