STENDHAL

A Monsieur Jules Cambon

Ambassadeur de France

Je viens de relire un _Lucien Leuwen_ qui n’est pas tout à fait celui

que j’ai tant aimé il y a trente ans. J’ai changé et il a changé. Je me

hâte de dire que le second Leuwen qui réforme, augmente et améliore le

premier, développe, après l’avoir ravivé, le délicieux souvenir de

l’ancienne lecture.--Mais je ne renie pas mon plaisir de jadis.

* * * * *

L’opinion s’est montrée parfois rigoureuse pour Jean de Mitty, qui fut

le premier éditeur de _Leuwen_, vers 1894. Je veux bien que le texte

qu’il nous offrit à cette époque paraisse désormais un texte

regrettable, écourté, assez gravement altéré peut-être; et je n’ignore

pas que Mitty lui-même a pu donner quelque prise à de sévères jugements

qui ne se limitaient pas à cette publication, et qui le visaient en

personne. Mais moi, je me trouve encore son obligé, et je me risque à

n’en dire ici qu’un peu de bien. Nous nous étions rencontrés chez

Stéphane Mallarmé, où il venait assez souvent le mardi. Au sortir de ces

précieuses soirées, il arrivait plus d’une fois que nous descendions en

causant la longue rue de Rome à demi ténébreuse, jusqu’au centre radieux

de Paris, nous entretenant volontiers de Napoléon ou de Stendhal.

En ce temps-là, je lisais passionnément la _Vie d’Henri Brûlard_ et les

_Souvenirs d’Égotisme_, que je préférais aux romans célèbres, au

_Rouge_, et même à la _Chartreuse_. Les intrigues, les événements ne

m’importaient pas. Je ne m’intéressais qu’au système vivant auquel tout

événement se rapporte, l’organisation et les réactions de quelque homme;

en fait d’_intrigue_, son intrigue intérieure. Mitty préparait

alors,--accommodait, si l’on veut,--le petit volume de _Lucien Leuwen_,

qu’il ne manqua pas de m’envoyer, à peine publié chez Dentu. Ce livre me

fit un plaisir extrême; je fus des premiers à le lire, et je l’ai

célébré un peu partout.

* * * * *

Jusque-là, je n’avais rien lu sur l’amour qui ne m’eût excessivement

ennuyé, paru absurde ou inutile. Ma jeunesse plaçait l’amour si haut et

si bas, que je ne trouvais rien d’assez fort, ni d’assez vrai, ni

d’assez dur, ni d’assez tendre dans les œuvres les plus illustres. Mais

dans _Leuwen_, la délicatesse extraordinaire du dessin de la figure de

_Madame du Chasteller_, l’espèce noble et profonde du sentiment chez les

héros, le progrès d’un attachement qui se fait tout-puissant dans une

sorte de silence; et cet art extrême de le contenir, de le garder à

l’état incertain de soi-même, tout ceci me séduisit et se fit relire.

J’avais peut-être mes raisons pour être touché assez intimement par ces

qualités indéfinissables; et d’ailleurs, j’étais étonné de l’être; car

je ne souffrais pas, et je ne souffre guère encore, d’être illusionné

par un ouvrage d’écriture au point de ne plus distinguer nettement mes

affections propres de celles que l’artifice d’un auteur me communique.

Je vois la plume et celui qui la tient. Je n’ai pas souci, je n’ai pas

besoin de ses émotions. Je ne lui demande que de m’instruire de ses

moyens. Mais _Lucien Leuwen_ opérait en moi le miracle d’une confusion

que j’abhorre...

* * * * *

Quant au tableau de la vie provinciale, parisienne, militaire,

politique, parlementaire ou électorale, charmante caricature des

premières années du règne de Louis-Philippe, comédie vive et brillante,

vaudeville parfois,--comme la _Chartreuse de Parme_ songe parfois à

l’opérette,--il me donnait un divertissement tout illuminé de traits et

d’idées.

Tendre et vivante fut mon impression du premier _Leuwen_. Pourquoi ne

pas montrer un rien de reconnaissance à l’ombre de ce pauvre Mitty

auquel je dus quelques heures charmées? Je fus ravi, touché par ce

_Leuwen_ primitif et imparfait que je tenais de lui; je ne relirai pas

désormais la critiquable leçon qui fut son œuvre. Ce m’est une raison

pour adresser quelques mots aimables d’adieu à ce premier texte, et à

qui le publia.

* * * * *

A peine je viens d’écrire (un peu plus haut) ces noms de vaudeville et

d’opérette, je pressens le lecteur choqué. Il n’aime pas sans doute le

mélange des castes littéraires; Stendhal loué par Taine et par

Nietzsche, Stendhal presque philosophe, étonne d’être mis si près de

simples hommes d’esprit. Mais la vérité et la vie sont désordre; les

filiations et les parentés qui ne sont pas surprenantes ne sont pas

réelles...

Je crois donc voir un certain chemin qui de Stendhal par Mérimée, par le

Musset de _Fantasio_, mène peut-être vers les théâtres mineurs du Second

Empire, vers les princes et les conspirateurs des Meilhac et Halévy?--Et

ce fil capricieux viendrait d’assez loin. (Mais sur la sphère de

l’esprit tout vient de tout et va partout.)

Stendhal, amateur d’opéra-buffa, devait raffoler des petits romans de

Voltaire, merveilles à jamais de promptitude, d’activité et de terrible

fantaisie. Dans ces œuvres prestes et cruelles, où la satire, l’opéra,

le ballet, le pamphlet, l’idéologie, se combinent à la faveur d’un

mouvement infernal, fables qui firent les scandaleuses délices de la fin

du règne de Louis XV, un esprit sans inertie ne peut-il considérer les

élégantes aïeules des opérettes qui amusèrent sans pitié les derniers

jours du règne de Napoléon III?--Je ne relis la _Princesse de Babylone_,

_Zadig_, _Babouk_, _Candide_, sans croire entendre je ne sais quelle

musique mille fois plus spirituelle, plus critique et plus diabolique

que celle d’Offenbach et de ses pareils...

En somme, j’ose penser que _Ranuce-Ernest_ aurait pu régner aux

Variétés, et le docteur _Dupoirrier_ exercer au Palais-Royal.

* * * * *

Beyle tenait heureusement du siècle où il naquit l’inestimable don de la

vivacité. La prépotence pesante et l’ennui n’eurent jamais de plus

prompt adversaire. Classiques et Romantiques, entre lesquels il se mut

et étincela, irritaient sa verve précise. On l’eût amusé (mais flatté

dans le fond) de lui faire entrevoir, au travers d’une carafe magique,

tout son avenir doctoral. Il eût vu dans l’eau enchantée ses formules

devenir thèses, ses manies se faire préceptes, ses boutades se

développer en théories, des doctrines sortir de lui, des commentaires

infinis déduits de ses brèves maximes. Ses motifs favoris, _Napoléon_,

_l’amour_, _l’énergie_, _le bonheur_, ont engendré des volumes

d’exégèses. Des philosophes s’y sont mis. L’érudition a pointé ses yeux

grossissants sur les moindres points de sa vie, sur ses griffonnages,

sur les factures de ses fournisseurs. Une sorte d’idolâtrie naïve et

naïvement mystérieuse vénère le nom et les reliques de ce briseur

d’idoles. Suivant l’usage, ce qu’il avait de bizarreries a excité

l’imitation. Tout le contraire de lui-même, de sa liberté, de son

caprice, de son goût de l’opposition est né de lui. Il y a beaucoup

d’imprévu dans l’opération de la gloire. La gloire est toujours

mystique, même la gloire des athées.

_Au diable ce Stendhal!_ dit parfois l’esprit de Stendhal reparu dans

quelque lecteur non conformiste.

* * * * *

Victime de son père, victime de gens de bien et de gens sérieux qui

l’enchaînent ou qui l’ennuient,--esclave assez peu esclave de ces

pesants travailleurs du Conseil d’État, les piliers de l’Empire,

consulteurs, rapporteurs qui devaient fournir sans relâche à la fièvre

du maître, aux besoins d’une France immense et d’une situation

perpétuellement critique, leur aliment de réponses, de règlements de

détail, de chiffres, de décisions et de précisions, il avait connu de

très près, noté, percé, raillé les sottises et les vertus des hommes en

place; observé quelquefois leur vénalité, toujours leur soif de

l’avancement, leurs calculs profonds et puérils, leur futilité

méticuleuse, leur goût des phrases et de l’importance, les embarras

qu’ils se faisaient et qu’ils faisaient; leur courage incroyable devant

ces montagnes de dossiers, ces colonnes de nombres qui écrasent l’âme

sans enrichir l’intellect, écritures infinies qui donnent au pouvoir

l’illusion d’exister, de savoir, de prévoir et d’agir... Beyle oppose

toujours quelque jeune homme pur et quelque homme d’esprit à ces

monstres de besogne, de niaiserie, de cupidité, de sécheresse,

d’hypocrisie ou d’envie, dont il a peint tant de fois les visages, les

caractères et les actes. Il concevait par ses dégoûts, il s’assurait par

soi-même que la véritable valeur peut être séparée des vanités, des

paperasses, des mensonges, de la solennité, de l’automatisme. Il avait

remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la

bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un État

qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un État sans nerfs.

Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.

On lit aisément dans Beyle qu’il eût aimé de traiter de grandes affaires

en se jouant. Il crée amoureusement des hommes aux jugements nets et

brefs, aux ripostes instantanées _du même ordre de durée_ que

les événements, aussi brusques, aussi surprenantes que les

surprises,--ministres ou banquiers qui mènent, tranchent, traversent les

circonstances, combinent le plaisant au profond, dosent finesse et

pertinence, et dont on sent bien qu’il les habite, qu’il intrigue ou

qu’il gouverne à la légère sous leurs masques, et que d’ailleurs il se

venge en les créant de ne pas être ce qu’ils sont. Tout écrivain se

récompense comme il peut de quelque injure du sort.

Chez bien des hommes de valeur, cette valeur dépend de la variété des

personnages dont ils se sentent capables. Henri Beyle, capable d’un bon

préfet du type 1810, n’en était pas moins un diable d’homme toujours

déchaîné contre ce qu’il y a de plus respectable. Ce sceptique croyait à

l’amour. Cette mauvaise tête est patriote. Ce notateur abstrait

s’intéresse à la peinture (ou s’efforce, ou fait semblant de s’y

intéresser). Il a des prétentions au positif, et il se fait une mystique

de la passion.

Peut-être l’accroissement de la conscience de soi, l’observation

constante de soi-même conduisent-elles à se trouver, à se rendre

divers?--L’esprit se multiplie entre ses possibles, se détache à chaque

instant de ce qu’il vient d’être, reçoit ce qu’il vient de dire, vole à

l’opposite, se réplique et attend l’effet. Je trouve à Stendhal le

mouvement, le feu, les réflexes rapides, le ton rebondissant, l’honnête

cynisme des Diderot et des Beaumarchais, ces comédiens admirables. Se

connaître n’est que se prévoir; se prévoir aboutit à jouer un rôle. La

conscience de Beyle est un théâtre, et il y a beaucoup de l’acteur dans

cet auteur. Son œuvre est pleine de mots qui visent la salle. Ses

préfaces parlent au public devant le rideau, clignent de l’œil, font au

lecteur des signes d’intelligence, le veulent convaincre qu’il est le

moins niais dans l’auditoire, qu’il est dans le secret de la farce, que

lui seul sent le fin du fin. «_Il n’y a que vous et moi_», disent-elles.

Ceci a fait merveille pour la fortune posthume de Stendhal. Il rend son

lecteur fier de l’être.

* * * * *

Beyle ne peut se tenir d’animer directement ses ouvrages. Il brûle

d’être soi-même en scène, d’y rentrer à tout coup; il prodigue la fausse

confidence, les apartés, le monologue. Il agite en personne ses

fantoches, dont il se compose une troupe sociale fort complète, où les

emplois sont définis comme dans l’ancien théâtre. Il se fait des amants,

des barbons, des prélats, des diplomates, des savants, des républicains,

des militaires de l’ex-Garde. Ces types sont plus convenus que ceux de

Balzac; et donc, plus dessinés. Il en voit les idées plus que la pensée,

les sentiments plus que les ressorts et que la fonction dans le monde.

Pour lui, Napoléon (par exemple) est un _héros_; il est un modèle

d’énergie, d’imagination, de volonté, une grande âme pourvue d’un

intellect prodigieusement net, un amant de la grandeur idéale, qui aime

la puissance et la gloire d’une amour passionnée à la Stendhal. Mais

Balzac voit l’organisateur et l’Empire, le Code Civil, la Révolution

accomplie, consolidée, maîtrisée, la Société rétablie, la légende sortir

de l’histoire, et, par la vertu populaire du mythe, envahir le domaine

politique.

Beyle aperçoit de Napoléon ses traits antiques, son aspect italien, ses

caractères si fortement marqués où il retrouve Rome et Florence, le

César et le Condottier. Balzac considère surtout l’Empereur des

Français.

On voit que le parallèle de Balzac et de Stendhal, si l’on prenait

quelque intérêt à cet exercice, pourrait se concevoir et se poursuivre

assez raisonnablement. Ils opèrent l’un et l’autre sur la même époque et

la même substance sociale. Ce sont deux observateurs imaginatifs du même

objet...

* * * * *

Tous les personnages de Stendhal ont ce vice ou cette vertu commune:

qu’ils ne peuvent, en toute occasion, qu’ils ne manifestent, chacun

suivant sa figure ou selon son état, quelque _antipathie_ ou quelque

_sympathie_ de leur premier moteur.

L’artiste, quelquefois, semble chérir ses bêtes noires. On aime sans le

savoir ce que l’on tourmente avec plaisir. Il les charge et les marque,

et les perce, ou les déchire avec délices. Il y revient, il prend un

goût infini à se moquer de leur bêtise, de leurs bassesses, de leurs

calculs. Personne qui ne soit chez lui plus ou moins raillé; nul qui ne

trompe ou ne soit trompé; ou les deux à la fois, ce qui est le cas

ordinaire. Même ses préférés sont des victimes de leur cœur tendre, et

les dupes du Beau.

On ne voit pas nettement pourquoi Stendhal ne s’est pas donné au

théâtre, auquel tout le destinait. On peut rêver sur ce vide, si l’on a

ce loisir. L’époque, sans doute, n’était pas encore celle où drames et

comédies par Henri Beyle eussent eu chance de plaire.

Mais lui, auteur qui est un acteur intime, il se dresse une scène dans

son esprit,--ou dans son âme, ou dans son cerveau,--(le mot importe peu,

il ne s’agit que de désigner cette sorte de lieu-temps où se passe ce

que chacun est seul à voir,--où ce que l’on y voit est peu distinct de

ce qu’on veut et que l’on fait).

Sur ce tréteau privé, il donne sans relâche le spectacle de Soi-Même; il

se fait de sa vie, de sa carrière, de ses amours, de ses ambitions très

diverses, une pièce perpétuelle; joue ses gestes, articule ses

répliques, ses réponses à ses impulsions, à ses naïvetés, à ses

«fiascos» de divers genres.

Entre les personnages de cette moralité toujours en acte, indéfiniment

représentée, ranimée incessamment par les circonstances, paraissent

quelques êtres allégoriques, ou entités familières: _le Beau Idéal_, _le

Bonheur_, _la Logique_, _l’Argent_, _le Style Noble_... L’ombre de

Bonaparte, la silhouette du Jésuite, le fantoche du _plus fripon des

Kings_, etc., viennent à tour de rôle se faire acclamer ou siffler sur

le théâtre.

Il y a même une certaine _musique_ de ce mimodrame. On entend

quelquefois éclater dans le texte, comme des thèmes tout personnels,

certaines locutions, presque des interjections, qui n’ont qu’une valeur

de _signaux nerveux_, qui sonnent le ralliement de l’énergie, la

résurrection du _plus cher souvenir_, le réveil de la volonté d’être

encore ce que l’on fut, et de souhaiter ce que l’on souhaita...

Ce sont des formules brusques et brèves qui rompent les chaînes de

l’instant, ébranlent un jour morne, et surgissent de l’être comme des

rappels aux armes; comme si, au milieu de circonstances médiocres ou

assommantes, contre l’excès d’ennui ou de mélancolie, contre la

sensation d’une condition mesquine et de malheur, retentissait le timbre

tout-puissant de la valeur personnelle, le cri d’alerte de l’_unique

soi-même_, et presque le son clair de la trompette dont le coup de

langue jadis saisissait et redressait le jeune dragon assoupi sur sa

bête, quand la recrue de son régiment s’en allait à travers les Alpes

rejoindre l’armée de réserve de l’an VIII[2].

[2] Stendhal fut dragon et non pas hussard. D’ailleurs quand il a

passé les Alpes, il n’était pas encore incorporé. (Remarque de M.

Arbelet.)

Le thème de l’égoïsme égotiste sonne ainsi sous sa plume: ALORS COMME

ALORS!...

Autre thème: celui des _Filets trop haut_.

L’orgueil les tend si haut que rien de réel jamais ne s’y vient prendre.

La vanité tient le tramail dans les bas-fonds et pêche çà et là toujours

quelque avantage sensible.

Ces questions d’orgueil et de vanité sont essentielles quand il s’agit

d’un homme qui se produit au public; elles se mêlent curieusement au

talent, l’excitent et même l’engendrent, le dépravent, ou l’orientent

continuellement. Il faut donc s’y arrêter un moment à l’occasion de

Stendhal et en faire quelque réflexion. Les quantités comparées de

vanité ou d’orgueil qui sont impliquées dans une œuvre sont des

_grandeurs caractéristiques_ que les chimistes de la critique ne doivent

cesser de rechercher. Elles ne sont jamais nulles.

* * * * *

Le moins sot des auteurs illustres, tourmenté toutefois du désir d’être

lu et d’émouvoir éternellement, Stendhal, malgré tant d’esprit qu’il

avait, malgré tant de plaisir qu’il trouvait à se surprendre, à se

reprendre, à se réveiller de ses ridicules, à se railler (comme on se

pince pour se ressaisir et se concevoir), n’a pas laissé d’être partagé

entre sa grande envie de plaire et d’entrer dans la gloire, et la manie

ou la volupté d’être soi-même, à soi-même, et selon soi seul, qui s’y

oppose. Il sentait dans sa chair secrète l’éperon de la vanité

littéraire; mais il y sentait, un peu plus avant, l’étroite et bizarre

morsure de l’orgueil absolu qui ne veut dépendre que de soi.

Nos talents nous pressent de s’employer; la formation vive et incessante

des idées enfante une étrange impatience de les produire. L’œuvre future

fermente dans son auteur futur. Mais cette fureur veut vendre notre âme

aux autres; mais cette puissance, quand enfin elle s’épanche et se donne

carrière, nous conduit presque toujours loin de nous-mêmes; elle

entraîne notre Moi où il ne comptait pas aller. Elle l’engage dans un

monde d’exhibitions, de comparaisons, d’évaluations réciproques, où il

devient en quelque sorte, pour soi-même _un effet de l’effet qu’il

produit sur un grand nombre d’inconnus_... L’homme _connu_ tend à ne

plus être qu’une émanation de ce nombre indistinct d’inconnus,

c’est-à-dire une créature de l’opinion, un monstre absurde et public

auquel le vrai homme peu à peu le cède et se conforme.

Ainsi en est-il de ces bienheureux que leur humilité a fait mettre sur

des autels où l’on voit ces pauvres dorés et ces humbles encensés.

* * * * *

Nous écoutons les tentations de nos puissances aux dépens de ce que nous

avons au cœur de plus précieux peut-être; de ce qui est jaloux,

farouche, incommunicable et qui veut l’être. Cet insulaire naïf et cet

amant de la gloire (qui ne l’est pas moins) s’arrangent enfin comme ils

le peuvent d’une seule et même destinée...

* * * * *

Comment se tirer de cette contrariété de deux instincts capitaux de

l’intelligence?--L’un nous excite à solliciter, à forcer, à séduire les

esprits au hasard. L’autre jalousement nous rappelle à notre solitude et

étrangeté irréductibles. L’un nous pousse à paraître et l’autre nous

anime à être, et à nous confirmer dans l’être. C’est un conflit entre ce

qu’il y a de trop humain dans l’homme, et ce qui n’a rien d’humain et ne

se sent point de semblable. Tout être fort et pur se sent autre chose

encore qu’un homme, et refuse et redoute naïvement de reconnaître en soi

l’un des exemplaires indéfiniment nombreux d’une espèce ou d’un type qui

se répète. Dans toute personne profonde, quelque vertu cachée engendre

incessamment un solitaire. Elles ressentent par instants, au contact ou

au souvenir des autres êtres, une douleur particulière dont la sensation

vive et brusque les perce, et les fait se resserrer aussitôt dans une

île intime indéfinissable. C’est un accès réflexe d’inhumanité,

d’antipathie invincible, qui peut s’avancer jusqu’à la démence, comme il

advint à cet empereur qui souhaitait que toute la race des hommes n’eût

qu’une tête que l’on tranchât d’un coup. Mais chez des êtres de nature

moins brutale et plus intérieure, ce sentiment si énergique, cette

obsession de l’homme par l’homme, peut enfanter des idées et des œuvres.

La victime du mal de n’être pas unique se consume à inventer ce qui la

sépare des autres. Se rendre singulière est sa manie. Et peut-être

n’est-ce pas tant de se placer au-dessus de tous qui la travaille et la

tourmente, que de se mettre tout à l’écart, et comme au delà de toute

comparaison? Les «grands hommes» font sourire certains hommes

«incommensurables».

* * * * *

Peut-être l’immense «péché»,--le péché métaphysique par excellence, que

les théologiens ont nommé du beau nom d’_orgueil_,--a-t-il pour racine

dans l’être cette irritabilité du besoin d’être unique? Mais encore, en

poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin,

sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples,

trouverait-on, au fond de l’orgueil, seulement l’horreur de la mort, car

nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et

si nous sommes réellement leur semblable, nous mourrons aussi. Et donc,

cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle

volonté forcenée d’être _non-semblable_, d’être l’indépendance même et

le singulier par excellence, c’est-à-dire d’être un dieu. Refuser d’être

semblable, refuser d’avoir des semblables, refuser l’être à ceux qui

sont apparemment et raisonnablement nos semblables, c’est refuser d’être

mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens

qui passent et fondent l’un après l’autre autour de nous. Le syllogisme

qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l’induction qui

en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une

défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet

qui se déduit facilement.

* * * * *

Voilà où se dirige l’égotisme quand on remonte à ce qu’il peut être dans

sa source. J’ai été quelque peu plus loin dans cette recherche qu’il ne

convenait sans doute au sujet de Stendhal; ce que je viens d’écrire

s’adapterait mieux à Nietzsche, et serait en sa place dans la marge

d’_Ecce Homo_ plutôt que dans celle d’Henri Brûlard. Mais le plus

enferme le moins, et l’éclaire. Mais le _moi_ infecté ne fait

qu’exagérer et rendre affreusement sensibles les secrètes dispositions

et les tentations profondes qui ne manquent pas dans le _moi_ à peu près

normal.

Quant à l’égotisme à la Stendhal, il implique une croyance, la croyance

à un _Moi-naturel_ dont la culture, la civilisation et les mœurs sont

ennemies. Ce Moi-naturel nous est connu, et ne peut nous être connu que

par celles de nos réactions que nous jugeons ou imaginons primitives et

véritablement spontanées. Plus ces réactions nous paraissent

indépendantes du milieu social, et des habitudes, ou de l’éducation

qu’il nous a données, plus précieuses et authentiques sont-elles pour

l’Égotiste.

Ce qui me frappe, m’amuse, et même me charme, dans cette volonté de

naturel de l’Égotiste, c’est qu’elle exige et comporte nécessairement

une _convention_. Pour distinguer ce qui est naturel de ce qui est

conventionnel, une convention est indispensable. Comment démêler

autrement ce qui est _nature_ de ce qui est _culture_?--Le naturel est

variable; le spontané a des origines très diverses dans chacun. Croit-on

que même l’amour ne soit pas pénétré de choses apprises, qu’il n’y ait

pas de la tradition jusque dans les fureurs et les émois et les

complications de sentiments et de pensées qu’il peut engendrer?--Si même

je dis que _le naturel est ce qui, dans les dispositions et les

mouvements de quelqu’un, émane directement de l’organisme_, je dis par

là qu’il y a autant de modes d’être naturel qu’il y a de complexions

différentes, c’est-à-dire d’individus, dont chacun trouvera les actes et

les paroles d’un autre fort éloignés de la nature,--_qu’il trouve en

soi_.

* * * * *

Remarque: Être _égotiste_ et utiliser les œuvres d’autrui avec le

sans-gêne que l’on sait, c’est là une combinaison bien faite pour

étonner.

* * * * *

On voit bien d’ailleurs ce qu’il y a de divertissant à proclamer, à

confesser la «nature» et le «naturel» comme une thèse, et dans les

formes d’une théorie.

Ce système séduisant et naïf, qui se rattache à Rousseau, et qui

reparaît aussi souvent que l’état civilisé fait sentir à quelqu’un des

gênes et des lois plus que des avantages, enorgueillit assez ceux qui le

réinventent et ceux qui les suivent. Il est à la fois une manière de

morale intime, une règle de conduite dans le monde, une religion de la

personnalité, un parti pris littéraire et une conséquence de ce

tempérament de comédien-né que je trouve à Stendhal, et à tous ceux qui

se confessent. Rien de plus intéressant, et rien peut-être, de plus

comique; rien de plus excitant, rien de plus ingénu que de prendre le

parti d’être _soi_, ou celui d’être _vrai_. Cette simple et grande

décision n’est pas rare en littérature. Les exemples abondent, car les

attraits sont vifs. Un moyen court d’être _original_,--(superstition

voisine),--et de l’être en se bornant _à être_; l’assurance de trouver

de belles facilités une fois accompli un certain coup d’audace initial;

la licence d’utiliser les moindres incidents d’une vie, les détails

insignifiants qui donnent de la _vérité_; la liberté d’employer le

langage immédiat et de créer des valeurs avec des riens généralement

passés sous silence dans les livres; les charmes certains d’un éclairage

de nos mœurs qui fait nettement paraître ce que l’ombre abolit et couvre

d’ordinaire, voilà de grands avantages.

Le cynisme dans les œuvres signifie généralement un certain point

d’ambition désespérée. Quand on ne sait plus que faire pour étonner et

survivre, on se prostitue, on livre ses _pudenda_, on les offre aux

regards.

Après tout, il doit être assez agréable de se donner à soi-même, et de

donner aux gens, par le seul fait de se déboutonner, la sensation de

découvrir l’Amérique. Tout le monde sait bien ce que l’on verra; mais il

suffit d’ébaucher le geste, tout le monde est ému. C’est la magie de la

littérature.

* * * * *

L’Égotisme littéraire consiste finalement à jouer le rôle de _soi_; à se

faire un peu plus _nature_ que nature; un peu plus soi qu’on ne l’était

quelques instants avant d’en avoir eu l’idée. Donnant à ses impulsions

ou impressions un _suppôt_ conscient qui, à force de différer, de

s’attendre à soi-même, et surtout de _prendre des notes_, se dessine de

plus en plus, et se _perfectionne_ d’œuvre en œuvre _selon le progrès

même de l’art de l’écrivain_, on se substitue un personnage d’invention

que l’on arrive insensiblement à prendre pour modèle. Il ne faut jamais

oublier que dans l’observation que nous faisons de nous, il entre

infiniment d’arbitraire...

* * * * *

Je ne serais point étonné que Stendhal se soit fortifié dans l’égotisme

par la fréquentation de quelques-uns de ces Anglais délibérément

originaux qui se voyaient alors en Italie, très occupés d’être

excentriques, ayant les grands moyens de l’être,--le physique, l’ennui,

la froide fantaisie, les guinées, l’insolence essentielle, le prestige

de leur nation qu’ils faisaient profession de scandaliser, sachant bien

qu’elle ne hait pas d’être choquée. L’effet sur lui de ces milords put

être assez excitant. Songez à ce qu’il a le plus haï en ce monde, à la

petitesse, à l’économie, à l’absence de tout caprice, aux habitudes

sottes ou sordides, à toutes les vertus anti-passionnelles,--(terreur de

l’opinion, terreur de la dépense, terreur d’aimer ce que l’on

aime),--qu’il avait observées de près, subies, blasphémées dans son

enfance, qui lui avaient rendu Grenoble et toute la province française

odieuses. Il abhorre les traditions, la petite ville, la vanité locale,

la médiocrité infligée. Quand il y pense, il se hérisse, et se fait

insulaire de l’île MOI.

On n’avait pas encore inventé cette tardive amour des petites patries,

des clochers et des choses mortes qui s’est curieusement combinée de nos

jours avec un excès de nouveautés. Le culte des localités et des

ancêtres n’était point encore restitué, car les chemins de fer et les

effets désordonnés de l’économie moderne n’avaient point encore fait

sentir à quelques-uns le besoin plus ou moins profond de racines plus ou

moins réelles, et la nostalgie d’un état quasi végétal que ceux qui

l’ont subi n’ont pas toujours excessivement goûté.

* * * * *

Stendhal est un des hommes que leurs impressions d’enfance ont le plus

clairement formés, armés, définitivement marqués. Il jugera toute sa vie

selon les souvenirs du jeune Beyle, et ses jugements seront

immédiatement fondés sur eux. Son père, sa tante Séraphie, ses

grands-parents, le fantôme délicieux de sa mère, ses premiers amis, ses

maîtres ne cessent point de lui servir de types, étalons de sensibilité,

de méchanceté, de sottise ou d’ennui. Il leur rapporte tous les êtres

qu’il rencontre par la suite. Il entre dans la maturité pourvu de tout

un jeu de caractères.

* * * * *

Un jour anniversaire de sa naissance, Henri Brûlard déboutonne son

pantalon. C’est pour écrire dans la ceinture: _Je viens d’avoir la

cinquantaine._

Tout amateur de Brûlard a perdu quelques minutes à rêver sur cette

confidence. A quoi peut-elle bien répondre?--A quoi vise cet acte peu

commun? A quoi rime l’acte second de le noter?--Beyle a-t-il

véritablement passé cette écriture sur un registre si personnel?--Que

s’il a purement inventé ce petit acte, à quelle fin s’adresse cette

bizarre invention?--Quel lecteur à venir pense-t-il devoir être affecté

par elle?--Voulait-il «faire vivant et singulier», ou accuser la

sincérité de son journal par l’intimité presque indécente de ce détail?

_Hypotheses non fingo..._

* * * * *

Mais à quoi riment aussi ces caprices linguistiques, ces notations si

nombreuses où s’insèrent des mots anglais ou italiens de peu de mystère?

Pourquoi écrire:--Lettre _of the author of the_ Cenci?--Ou bien c’est à

_forthy_ (sic) _seven_ que Dominique..., etc.

D’autres fois, il opère d’innocentes permutations de syllabes,--les

_trespres_, la _ligionre_...

J’espère de tout mon cœur qu’il ne se flattait pas d’abuser par là les

curieux.

Je ne vois dans ces habitudes qu’une comédie de cryptographie. Il fait

semblant d’écrire en chiffre, à peu près comme un acteur fait semblant

de manger ou de boire; et peut-être le fait-il pour se donner la

sensation d’être de connivence avec soi-même,--_d’être un peu plus

intime avec soi-même que ne l’est avec soi-même le commun des MOI_.

Peut-être songeait-il vaguement que le langage natal, celui de la parole

intérieure, lui pourrait insidieusement suggérer, par le détour de

l’expression, quelque manière de sentir qui ne fût absolument sienne et

indépendante de sa nation? Le Moi libre habite Cosmopolis et pense en

toutes les langues.

Il est vrai que tout homme jalousement et puissamment personnel se forge

un langage secret. Il se passe dans une tête ce qui se passe dans une

famille, ou dans une très petite société fermée, comme un couple d’amis

ou d’amants. Toute complicité se scelle aussitôt par l’institution d’un

vocabulaire réservé. Toute entente privée s’organise aux dépens des

conventions publiques. Stendhal conspire avec Stendhal sous des noms

variés--(129 pseudonymes comptés par Léautaud),--parfois contre

Stendhal, toujours contre les sots, les importants et les insensibles.

Stendhal, inventeur du _happy few_, me fait songer par ce goût si marqué

pour le secret dans les opinions et pour les petits cercles de mêmes

sympathies et antipathies, à cette génération spontanée de groupes très

étroits, très fervents, et justement excessifs, d’où sortirent toutes

les nouveautés et les idées qui ont transformé deux ou trois fois notre

littérature et nos arts depuis cinquante ou soixante ans. Il est, en un

certain sens, l’ancêtre de cet «ésotérisme» qui se trouve à l’origine du

Naturalisme, du Parnasse et du Symbolisme. L’expérience a fait voir que

les _chapelles_ ont du bon. Le «grand public» a droit aux produits

réguliers et éprouvés de l’industrie. Mais le renouvellement de

l’industrie exige de nombreux essais, d’audacieuses recherches qui ne se

peuvent instituer qu’aux laboratoires, et les seuls laboratoires

permettent de réaliser les températures très élevées, les réactions

rarissimes, les degrés d’enthousiasmes, les analyses extrêmes sans quoi

la science ni les arts n’auraient qu’un avenir trop prévu.

* * * * *

Les quelques traits de Beyle que je viens de rappeler sont assez

précieux étant peu explicables. Ils dépendent sans doute de théories et

de manies. J’y crois distinguer un certain calcul, une spéculation sur

le lecteur futur, une intention sensible de séduire par le négligé et

l’impromptu apparent,--lesquels impliquent et insinuent _le seul à seul_

dans les rapports de l’auteur et de l’inconnu à séduire.

Idéologue à sa façon, Stendhal aimait les préceptes et les principes. Il

se faisait des axiomes de conduite et d’esthétique; il prétendait au

raisonnement. Il n’est pas impossible qu’il ait assez raisonné ce qui

nous semble assez peu raisonnable.

Quant aux manies, elles se voient. Mais qu’est-ce qu’une manie?

* * * * *

Ce qui frappe le plus dans une page de Stendhal, ce qui sur-le-champ le

dénonce, attache ou irrite l’esprit,--c’est le _Ton_. Il possède, et

d’ailleurs affecte, le ton le plus individuel qu’il soit en littérature.

Ce ton est si marqué, il fait l’homme si présent qu’il excuse aux yeux

des stendhaliens: 1º les négligences, la volonté de négligence, le

mépris de toutes les qualités formelles du style; 2º divers pillages et

quantité de plagiats. En toutes matières criminelles, l’essentiel pour

l’accusé est de se rendre infiniment plus intéressant que ses victimes.

Que nous font les victimes de Beyle?--Des biens mornes d’autrui, il

refait des ouvrages qui se lisent, parce qu’il s’y mêle un certain

_ton_.

* * * * *

Et de quoi ce ton est-il fait?--Je l’ai peut-être déjà dit: Être vif à

tous risques; écrire comme on parle quand on est homme d’esprit, avec

des allusions même obscures, des coupures brusques, des bonds et des

parenthèses; écrire presque comme on se parle; tenir l’allure d’une

conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu’au monologue tout nu;

toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu’on le

fuit, qu’on déjoue la phrase _per se_, qui, par le rythme et l’étendue,

sonnerait trop pur et trop beau, atteindrait ce genre soutenu que

Stendhal raille et déteste, où il ne voit qu’affectation, attitude,

arrière-pensées non désintéressées.

Mais c’est une loi de la nature que l’on ne se défende d’une affectation

que par une autre.

Ce dessein, ces interdictions qu’il se prescrit se résument à faire

entendre une voix réelle; sa prétention à lui le conduit à vouloir

accumuler dans une œuvre tous les symptômes les plus expressifs de la

_sincérité_. Son invention en matière de style fut sans doute d’oser

écrire selon son _caractère_ qu’il connaissait, et même--qu’il _imitait_

à merveille.

Je ne hais pas ce ton qu’il s’était fait. Il m’enchante parfois, il

m’amuse toujours; mais au contraire de l’intention de l’auteur, par

l’effet de comédie que tant de sincérité et quelque peu trop de _vie_ me

produisent inévitablement. Je m’accuse de trouver ses intonations trois

ou quatre fois trop sincères; je perçois le projet d’être soi, d’être

vrai jusqu’au faux. Le vrai que l’on favorise se change par là

insensiblement sous la plume dans le vrai qui est fait pour paraître

vrai. Vérité et volonté de vérité forment ensemble un instable mélange

où fermente une contradiction et d’où ne manque jamais de sortir une

production falsifiée.

Comment ne pas choisir le meilleur, dans ce _vrai_ sur quoi l’on opère?

Comment ne pas souligner, arrondir, colorer, chercher à faire plus net,

plus fort, plus troublant, plus intime, plus brutal que le modèle? _En

littérature, le vrai n’est pas concevable._ Tantôt par la simplicité,

tantôt par la bizarrerie, tantôt par la précision trop poussée, tantôt

par la négligence, tantôt par l’aveu de choses plus ou moins honteuses,

mais toujours _choisies_,--aussi bien choisies que possible,--toujours,

et par tous moyens, qu’il s’agisse de Pascal, de Diderot, de Rousseau ou

de Beyle, et que la nudité qu’on nous exhibe soit d’un pécheur, d’un

cynique, d’un moraliste ou d’un libertin, elle est inévitablement

éclairée, colorée et fardée selon toutes les règles du théâtre mental.

Nous savons bien qu’on ne se dévoile que pour quelque effet. Un grand

saint le savait qui se dévêtit sur la place. Tout ce qui est contre

l’usage est contre nature, implique l’effort, la conscience de l’effort,

l’intention, et donc l’artifice. Une femme qui se met nue, c’est comme

si elle entrait en scène.

Il y a donc deux manières de falsifier: l’une par le travail

_d’embellir_; l’autre, par l’application à _faire vrai_.

Ce dernier cas est peut-être celui qui révèle la plus pressante

prétention. Il marque aussi un certain désespoir d’exciter l’intérêt

public par les moyens purement littéraires. L’érotisme n’est jamais loin

des véridiques.

D’ailleurs, les auteurs de Confessions ou de Souvenirs ou de Journaux

intimes sont invariablement les dupes de leur espoir de choquer; et

nous, dupes de ces dupes. Ce n’est jamais soi-même que l’on veut exhiber

tel quel; on sait bien qu’une personne réelle n’a pas grand’chose à nous

apprendre sur ce qu’elle est. On écrit donc les aveux de quelque autre

plus remarquable, plus pur, plus noir, plus vif, plus sensible, et même

plus _soi_ qu’il n’est permis, car le soi a des degrés. Qui se confesse

ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en

général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au

scandale, à l’excuse, à la propagande.

Beyle jouait en soi une douzaine de personnages, le dandy, l’homme

raisonneur et froid, l’amateur de beaux-arts, le soldat de 1812, l’amant

de l’amour, le politique et l’historien. Il se donne à soi-même une

centaine de pseudonymes, moins pour se dissimuler que pour se sentir

vivre à plusieurs exemplaires. Il transporte dans sa valise, comme un

acteur en tournée ses perruques, ses barbes et ses hardes, son _Bombet_,

son _Brûlard_, son _Dominique_, son marchand de fers... Dans les

_Mémoires d’un Touriste_, grimé en commerçant aisé qui voyage pour ses

affaires, il parle comme on parle dans les voitures publiques, fait

l’économiste, expose ses vues administratives, critique et refait le

projet du tracé des futurs chemins de fer. Il s’amuse à se faire peur de

l’espionnage de la police, soupçonne les postes, use de chiffres et de

signes d’une transparence qui serait comique si ses craintes n’étaient

fictives et souhaitées. Il se peuplait l’existence de son mieux; et

quelques feintes inquiétudes l’aidaient à se sentir vivre. Parfois son

goût excessif des mimiques du mystère et des apparences du secret fait

vaguement songer à Polichinelle...

* * * * *

Ce tempérament qui engendrait un scénario perpétuel lui faisait en

retour considérer toutes choses humaines sous l’aspect de la comédie.

Suprêmement sensible à l’hypocrisie, il flaire à cent lieues, dans

l’espace social, la simulation et la dissimulation. Sa foi dans le

mensonge universel était ferme et presque constitutionnelle. Il est allé

jusqu’à rechercher et à définir ce qu’il est impossible à un homme de

feindre (le courage personnel et le plaisir absolu).

Cet être si «conscient» attache un prix infini au «naturel». Cet artiste

du dédoublement ne fait que peindre sans relâche des types délicieux de

simplicité, des Fabrice, des Lucien, des personnes pures encore, braves,

jeunes et neuves, saisies au moment qu’elles entrent dans le monde, et

se meuvent d’abord ingénument au milieu d’une charade combinée.

Lui-même se feignait, se donnait sa sincérité. Qu’est-ce donc qu’être

sincère?--Presque point de difficulté, s’il s’agit des rapports des

individus avec les individus; mais de soi à soi-même?--Comme je

l’ai dit ici et redit, à peine la «volonté» s’en mêle, ce

_vouloir-être-sincère-avec-soi_ est un principe inévitable de

falsification.

La sincérité extérieure est l’accord des deux faces de l’homme, l’une

visible, l’autre déduite ou probable. Mais pour donner un sens à la

notion de sincérité intime, il faut qu’une sorte d’opération, de

division du sujet, introduise je ne sais quel observateur absolu de nos

états récents presque naissants... Or cet observateur a pour fonction de

_nous_ apprendre que la pensée qui vient d’être, est ou non conforme à

une certaine idée constante que nous avons de nous, ou devons en avoir.

Cette analyse grossière suffit à rendre explicites quelques-unes des

conventions qui interviennent dans l’illusion de la sincérité. Ce n’est

pas tout: ces conventions elles-mêmes sont nécessairement empruntées au

monde extérieur,--par exemple, à la morale apprise--(se juger, se blâmer

est une comédie).

Comédie et convention consistent dans une certaine substitution de _ce

que l’on sait à ce que l’on est_,--et l’on ne sait pas ce que l’on est.

En somme, la sincérité propre de Stendhal,--comme toutes les sincérités

volontaires sans exception,--se confondait avec une comédie de sincérité

qu’il se jouait. Être sincère revient à ignorer ou à classer _hors

cadres_ l’observateur, juge de la partie. Stendhal mesurait par là et

par son cœur la feintise des autres, et se trouvait en quelque sorte

infiniment _sensibilisé_ à l’égard de la «vérité» de second plan que

l’on peut attribuer à toute personne; et que toute personne offrirait à

un témoin suffisamment reculé dans sa conscience réfléchie.

Presque tout ce qu’il entendait lui sonnait mensonge à l’oreille. Il

traduisait les gens à livre ouvert, ou se figurait les traduire.

* * * * *

L’époque était éminemment favorable à ce genre d’activité

intellectuelle.

Jamais conjonctures plus propices à toutes les mascarades sociales. Dix

régimes en cinquante ans. On avait vécu comme on avait pu sous des

gouvernements de vie courte et rude, tous anxieux de sonder les cœurs,

aucun ennemi de la fraude. On avait assisté aux mues et aux reprises

fort brusques des personnages les plus graves, aux vives substitutions

de cocardes, à la fantasmagorie de la puissance, aux sorties et aux

rentrées de la légitimité, de la liberté, des aigles, de Dieu même; à

l’étonnant spectacle d’hommes égarés entre leurs serments, disputés par

leurs souvenirs, leurs passions, leurs intérêts, leurs rancunes, leurs

pronostics... Quelques-uns se sentaient confusément sur la tête tout un

échafaud de coiffures, une perruque, une calotte, un bonnet rouge, un

chapeau à plume tricolore, un chapeau à cornes, un chapeau bourgeois.

Parfois surpris, parfois justifiés par l’événement; et tantôt, par le

rapatriement des lys, tantôt par le retour de flamme de 1815, tantôt par

la duperie de 1830, toujours suspendus à l’instant, presque dressés à se

changer du soir au matin de proscripteurs en proscrits, de suspects en

magistrats, de ministres en fugitifs, ils vivaient une farce plus ou

moins dangereuse, et finissaient pour la plupart, dans tous les partis

et sous tous les visages, par ne plus croire qu’à l’argent. Ce caractère

_positif_ s’accusa sous Louis-Philippe, où l’on vit enfin

l’enrichissement se proposer sans vergogne et sans fard comme suprême

leçon, vérité dernière, moralité définitive d’un demi-siècle

d’expériences politiques et sociales. Sur les ruines des régimes,

Stendhal vit s’établir le monde nouveau. Il put observer les débuts du

règne de la parole et des affaires. Le système parlementaire

s’essayait,--système essentiellement dramatique, étroitement soumis aux

lois du théâtre, tout en apostrophes, en répliques, en brusques

retournements des esprits; système fondé sur le verbe, sur l’événement

émotif, sur les effets de séance et les idoles de la scène. Les partis

se formaient. On assistait à l’avènement monstrueux des valeurs

statistiques, des _opinions_, des moyennes, des majorités confuses et

fluctuantes, pour le maniement desquelles se créait aussitôt l’art de

vicier, d’infecter ces sources déjà impures du pouvoir, et d’en

interpréter les oracles inconscients; règne des mythes abstraits et

leurs combats, apparitions, agitations de spectres noirs, de spectres

rouges, projetés, évoqués, apprivoisés par d’habiles montreurs...

Le même temps connut l’entrée retentissante, dans l’espace politique, de

la finance et de la publicité combinées. L’ère des grandes affaires

était venue. L’heure sonnait d’entreprendre la vaste transformation du

monde par l’industrie. Mais toutes les sciences ensemble n’y eussent

point réussi sans la puissance de la parole. L’éloquence commerciale fit

naître de toutes parts des vocations innombrables de «gogos». Les

campagnes d’émissions, les prospectus, les réclames irrésistibles

multipliant leurs prestiges grossiers, tous les biens se mobilisent à

l’appel des faiseurs et des Sociétés. La crédulité publique se développe

au delà de toute espérance.

Jusque dans les Lettres, une sorte de révolution intervenue instruit les

Muses aux mœurs, aux violences, au charlatanisme des luttes électorales.

Il se forme des factions dans la poésie, qui prennent les façons rudes

et âpres des partis politiques. On rédige des manifestes. La première

d’_Hernani_ est une vraie «réunion publique» avec partisans et

adversaires organisés, les places et les rôles marqués d’avance.

* * * * *

Tout ceci ne favorisait point la franchise générale. Tout le monde qui

comptait mentait, exagérait, figurait. Pouvait-il en être autrement?

C’était un temps où tous les hauts postes étaient habités de

«caméléons»; surmontés de fines «girouettes».

On avait entendu les bouches les plus augustes mentir dans les occasions

les plus sacrées. Qui sur l’épée, qui sur l’Évangile, qui sur la Charte,

tous se trouvaient contraints tour à tour de sacrifier solennellement au

mensonge. Les promesses de paix, de liberté, de pardon; les assurances

des Alliés, mensonges. Les bulletins de la Grande Armée, les

proclamations des autorités successives, les journaux de toutes couleurs

avaient menti, mentaient, devaient mentir. On mentait à la tribune, dans

la chaire, à la Bourse, à l’Institut; même la philosophie mentait, même

les arts, même le style!--Chateaubriand et le style poétique mentent.

Monsieur Victor Hugo et ses amis défigurent, dilatent le vrai à chaque

mot...

Ce petit tableau des fonctions du mensonge entre 1800 et 1840 pourrait

être constitué par un lecteur patient au moyen de phrases exclusivement

découpées dans les œuvres, les lettres, les journaux et notes de

_Dominique_.

* * * * *

Ses soupçons, ses mépris ne se bornent pas à noter de charlatanisme

toute la politique et presque toute la littérature de son temps. Les

savants quelquefois ne sont pas épargnés. Il conte, je ne sais où,

l’histoire vraisemblable de deux compères érudits. Ces hommes habiles

conviennent de répandre qu’ils connaissent quelqu’une de ces langues

impénétrables qu’il est plus aisé d’enseigner que d’entendre, étrusque

ou mexicain préhistorique. Le pouvoir, trop heureux de paraître honorer

les Sciences et favoriser des talents qui ne lui donnent nul souci, les

comble de rubans, de pensions et de chaires.

Beyle avait gardé toutefois une révérence assez remarquable aux

mathématiques. Il avait quelque peu préparé Polytechnique et apprécié

les beautés de l’équation du second degré. Il avait espéré que son

algèbre le tirerait de Grenoble. Il s’en tira par d’autres moyens; mais

de sa brève préparation, il retint la précieuse et redoutable habitude

d’esprit qui consiste à tenir pour identiquement nulles les _choses

vagues_, et du reste toutes les valeurs indémontrables qui habitent les

esprits.

Je note, en passant, que l’illustre Lagrange est peut-être le seul de

ses contemporains dont il ne parle jamais que dans les termes les plus

respectueux.

* * * * *

Quant au clergé...

Le clergé, pour Stendhal, est un excitant de prédilection. Tantôt

Stendhal narquois peint un évêque qui se mire, un Narcisse mitré qui

s’essaie à bénir noblement et moelleusement devant une glace de

sacristie; tantôt Stendhal brutal accuse la fourbe ou bafoue la sottise

dans l’ecclésiastique. Voltaire même n’a pas si crûment considéré le

sacerdoce. Il ne s’est pas risqué dans le cœur même du prêtre pour y

chercher ce qu’il aurait déjà trouvé,--le mensonge ou la plus niaise

crédulité, que, l’un ou l’autre, Beyle y découvre toujours. Hormis le

bon Blanès, abbé astrologue, libéral et sorcier, quelque peu hérétique,

on ne voit de prêtre dans Beyle qui ne soit, et puisse ne pas être un

hypocrite, ou un niais[3]. Point d’exception. Point de milieu. On ne

peut concevoir un troisième cas, une combinaison non défavorable, ni

immorale, ni absurde, de l’homme et de l’Ordre.

[3] M. Paul Arbelet me fait observer que l’abbé Chélan, dans le

«Rouge», et l’abbé Pirard doivent se ranger avec Blanès parmi les

prêtres de Stendhal qui ne manquent ni de foi ni d’esprit.

* * * * *

Le problème existe. Il y a un mystère du prêtre aux yeux de

l’indifférent en matière de religion. Le problème existe, précisément

lié à l’existence de ces observateurs extérieurs à la religion.

L’incrédule intelligent tient nécessairement le prêtre pour une énigme,

pour un monstre, mi-homme, mi-ange, dont il s’étonne, dont il sourit,

dont il s’inquiète assez souvent. Il se demande: _Comment peut-on être

prêtre?_

Ce problème délicat et réel de la possibilité du prêtre vaut bien

quelques réflexions.

On ne peut toucher à Stendhal que la question de la sincérité

ne revienne sous quelque forme à l’esprit. Le problème du

prêtre,--c’est-à-dire du croyant professionnel,--n’est qu’un cas

particulier du problème de la croyance. La sincérité ou l’intelligence

du croyant est toujours incertaine aux yeux de l’incroyant; et la

réciproque est parfois vraie. Il est presque inconcevable à l’incrédule

qu’un homme instruit, calmement attentif, capable de s’abstraire de ses

désirs ou de ses craintes imprécises (ou qui ne leur attribue de

signification qu’individuelle, organique et presque morbide), capable

aussi de s’entretenir nettement avec soi-même, et de bien séparer les

domaines et les valeurs, ne rejette pas aux légendes et aux fables tous

ces récits de bizarres événements immémoriaux ou improbables qui sont

essentiels à l’autorité de toute religion, ne s’avise de la fragilité

des preuves et des raisonnements sur quoi les dogmes se fondent, ne

s’étonne jusqu’à la négation, en constatant que des révélations, des

avis d’importance littéralement infinie pour l’homme, lui soient offerts

comme des énigmes dangereuses à la manière du Sphinx, avec de si faibles

garanties et dans des formes si éloignées de celles qu’il a coutume

d’exiger des choses vraies. Rien de plus difficile à attribuer sans

réserves à quelqu’un de pareil à nous. Il n’y a point de doute que la

foi existe; mais on se demande avec quoi elle coexiste dans ceux chez

qui elle existe. Un incrédule y voit une singularité, quoique

contagieuse, estime qu’un croyant d’esprit distingué ou supérieur, un

homme comme Faraday, chef de la secte des Sandemaniens, ou Pasteur,

porte véritablement deux hommes en lui.

La difficulté est plus grave encore quand il s’agit de la continuité de

la foi et de son action permanente. L’incrédule ne consent pas

facilement que la foi sincère puisse coexister avec une conduite non

irréprochable, pas plus qu’il ne conçoit qu’elle se puisse accorder avec

la rigueur et la lucidité de l’esprit. Si donc il observe dans un

croyant des fautes ou des vices, il sera toujours tenté d’en conclure

que la foi de ce pécheur est pure simulation. Le péché du croyant

_tente_ en quelque sorte l’incroyant. C’est là une manière de piège que

la «psychologie» de l’un tend à la psychologie de l’autre.

Stendhal _visse, scrisse e amó_ en plein reflux religieux. Il a vu

paraître le _Génie du christianisme_, et je devine quel effet ce livre

si ennuyeux et d’une si grande portée put produire sur lui.

Chateaubriand inaugure par cet ouvrage le mysticisme romantique et

pittoresque dont les conséquences littéraires et même religieuses se

sont développées jusqu’à nous. Mais Stendhal conserve en lui-même tout

ce qu’il faut pour n’être pas séduit par ce rafraîchissement des beautés

et des vertus d’émotion de la foi et du culte. Il a de fâcheux souvenirs

des pieuses gens dont il vit son enfance ennuyée. Il garde une confiance

remarquable à l’esprit encyclopédiste et n’a peut-être pas perdu les

grands espoirs que l’on avait eus, dans la seconde moitié du XVIIIe

siècle, de réduire la connaissance de l’homme à un système fini de lois

précises, nettement écrites et logiquement combinables, bâti sur le

modèle de ces belles et pures constructions analytiques par lesquelles

les Clairaut, les d’Alembert, les Lagrange avaient représenté le monde

physique tel qu’on le concevait de leur temps. Il incarne assez bien,

sensualiste abstrait qu’il était, une protestation de l’an 1760 contre

1820 et ses _capucinades_.

D’ailleurs, poète de l’énergie personnelle, admirateur déclaré des actes

fiers et violents de la Convention, adorateur du Bonaparte de la

première manière, tout le passé ne lui imposait que fort peu. Il n’en

voulait retenir que les traits individuels, les caractères des

personnages excessifs et forts de soi seuls. Il avait nécessairement

pour tout ce qui est traditionnel les sentiments de tous ceux qui

souffrent mal que l’on ait pensé, jugé, choisi pour eux.

A des hommes de cette espèce, traditions et religions sont antipathiques

par essence et même odieuses. Ils y voient des puissances fondées sur

l’_imitation_, et cette imitation renforcée au besoin, comme le marque

et le conseille fort bien Pascal, par la _comédie_:

«Suivez la manière par où ils ont commencé; c’est _en faisant tout comme

s’ils croyaient_, en prenant de l’eau bénite», etc.

(Imaginer ici le visage de Beyle lisant cette phrase, si jamais il l’a

lue.)

C’est sans doute qu’en leurs cœurs endurcis, ces hommes-là ne trouvent

point ce qui engage à tous les sacrifices de l’intellect et de

l’amour-propre et qui ordonne le corps à la comédie afin que peu à peu

il façonne l’âme à la vérité. Ils n’ont point de perception intime de

cette _substance des choses que nous devons espérer_, qui, jointe aux

enseignements reçus, aux prescriptions venues du dehors, aux pratiques

régulières, accomplit et édifie la religion dans un homme. Ils ne voient

à l’extrême de la vie qu’un vilain quart d’heure. _Point de lendemain_,

pensent-ils, et la mort ne leur représente qu’une des propriétés

essentielles de la vie: celle de perdre toutes les autres.

On conçoit qu’il existe pour ces esprits ce que j’ai appelé le problème

du prêtre. Stendhal, comme on l’a dit tout à l’heure, le résout

sommairement. Sa structure mentale et les développements qu’elle avait

nécessairement donnés à ses premières impressions, sa vivacité qui

portait ses antipathies à la limite et les exprimait par une formule

trop simple pour être vraie, trop claire pour s’appliquer à des hommes,

lui font commettre fort aisément une grande confusion de méthodes. Il

raisonne sur des prêtres qu’il s’est forgés. Il se met à leur place, il

se sent nécessairement fourbe ou bien faible d’esprit. Comme il ne peut

s’imaginer leur foi, il ne leur donne que de la crédulité. Comme il sait

bien qu’ils ne sont pas tous niaisement crédules, il charge de mensonge,

il inculpe de fraude et de simulation ceux qui ne le sont pas.

Mais c’est une erreur évidente, quoique fort répandue, que de prétendre

résoudre par de purs raisonnements des problèmes dont les éléments ne se

peuvent énumérer ni définir. Il n’y a que des questions de pure algèbre

que l’on peut traiter en soi-même et par la tête seule. C’est à

l’observation de trancher, quand il s’agit de choses réelles. Qu’il soit

possible qu’il y ait des prêtres véritables et riches d’esprit, mon

expérience m’en assure. J’en connais, et il me suffit. Je ne dis pas que

je me l’explique; je dis que l’opinion de Stendhal n’a tenu qu’à cet

_accident_ qu’il n’en a point connu qui fussent comme les miens.

* * * * *

Voilà comme on se trompe avec le désir d’y voir clair. Cet exemple du

jugement des prêtres par Stendhal conduit immédiatement à une remarque

générale. La plupart de ceux qui se flattent d’être connaisseurs du cœur

humain ne séparent point la clairvoyance dont ils se piquent d’une

disposition défavorable à l’égard des hommes. Ils ont la lèvre amère ou

ironique. Rien, il est vrai, ne donne l’air _psychologue_ comme

l’attitude habituelle de _déprécier_. Voir clair, c’est voir noir, selon

cette convention parfois commode.

Par là (chose délicieuse aux amateurs de combinaisons), Beyle se range à

la suite des Pères et des Docteurs les moins tendres pour l’homme et des

maîtres les plus rigoureux de la théologie morale. La forme et

l’intention sont bien différentes, mais le soupçon dans le regard et le

désir presque coupable de conclure au pire sont les mêmes. Le pire est

la nourriture des tempéraments critiques. Le mal est leur proie. Il leur

faut donc qu’il soit la règle. Un «psychologue» à la Stendhal, tout

sensualiste qu’il est, a besoin de la mauvaiseté de notre nature. Que

deviendraient les hommes d’esprit sans le péché originel?

Balzac, plus sombre encore, assemble autour de soi, pour se faire une

idée plus approfondie, et comme plus _mordue_, de la société, tous ceux

que leur métier fait observateurs et chercheurs d’infamies et de choses

honteuses, le confesseur, le médecin, l’avoué, le juge et l’homme de

police, tous préposés à déceler, à définir, et, en quelque sorte, à

administrer toute l’ordure sociale. Parfois, quand je lis Balzac, j’ai

la vision _seconde_, et comme latérale, d’une vaste et vivante salle

d’Opéra, tout épaules, clartés, scintillations, velours, hommes et

femmes du plus beau monde, exposés ou opposés à quelque œil

extra-lucide. Un noir monsieur, fort noir, fort seul, contemple, et lit

les cœurs de cette foule luxueuse. Tous ces groupes dorés de lumière aux

riches ombres, ces visages, ces chairs, ces pierreries, ces murmures

charmants, ces sourires suspendus ne sont rien devant son regard qui

opère sur la splendide assemblée et la lui transforme sans pitié en une

hideuse collection de tares, de misères et de crimes secrets. Il ne voit

çà et là que des maux, d’ignobles histoires ou des fautes; il voit

l’adultère, la dette, les avortements, les syphilis et les cancers, la

sottise et les appétits.

Mais si profond que puisse être un pareil regard, il est, à mon gré,

trop simple et systématique. Toutes les fois que nous accusons et que

nous jugeons,--le fond n’est pas atteint.

* * * * *

Il faudrait faire un «Monologue de Stendhal». Il ne serait que de

phrases de lui prélevées dans toute son œuvre, et jointes. On y lirait

d’un trait tous ses problèmes:

Vivre. Plaire. Être aimé. Aimer. Écrire. N’être pas dupe. Être soi,--et

pourtant _parvenir_. Comment se faire lire? Et comment vivre, méprisant

ou détestant tous les partis.

Où vivre?--L’Italie est sous les princes et les prêtres. Paris est d’un

affreux climat, et tout le monde calcule. Peu de passion, trop de

vanités. On peut y être homme d’esprit.

Reste l’avenir. (L’illusion de la postérité lui reste.) Il faut se faire

une politique de la gloire future. Dans cinquante ans, ce qui me plaît

plaira. Ce qui me fait _moi_ animera les esprits qui disposeront alors

de la gloire définitive. Alors on méprisera ce qui est célèbre

aujourd’hui. On se moquera de Maistre et de Bonald. Chateaubriand et le

style poétique seront devenus impossibles. D’ailleurs on s’ennuiera. On

aura les deux Chambres, et le genre républicain d’Amérique aura triomphé

partout. L’hypocrisie aura changé de masque.

Il faut cependant durer, traverser un demi-siècle. Comment traverser

sans périr quarante ans de romantisme pour aborder à l’éternité

littéraire? Il faut qu’une chaîne d’amateurs, une secte des

_Heureux-peu-nombreux_ le conduise jusqu’au temps de Taine et de Paul

Bourget, jusqu’au moment que ce poète nerveux, Nietzsche, slave de

langue allemande, à qui l’idée de l’énergie plaira comme un toxique,

transmutera en «Bon Européen» le cosmopolite à la Stendhal.

* * * * *

Ce fut un être bien divertissant que ce Beyle, habité d’une grande envie

de scandaliser, jointe à des ambitions plus exquises. Il manque rarement

de faire observer que l’on doit se formaliser de ce qu’il dit. Il n’est

pas sans y avoir assez bien réussi. Il provoque les artistes par son

style, les puissances par son irrespect, les femmes par son cynisme et

ses systèmes. La faconde, les opinions, le «toupet» de cet homme de tant

d’esprit font songer par moments à quelqu’un de ces commis voyageurs

préhistoriques qui éblouissaient, excédaient leur coin de table d’hôte,

au temps des dernières diligences et des premières locomotives. Mais ce

Gaudissart descendu au _Grand Hôtel de l’Europe et de l’Amour_ est un

original du premier ordre. Ce qu’il débite vit, vivra et fera vivre. Sa

camelote étincelante et singulière excitera bien des têtes

philosophiques. Des hommes graves peineront pour se rendre lestes et

nets comme lui.

Henri Beyle est à mes yeux un type d’esprit bien plus qu’un homme de

lettres. Il est trop particulièrement soi pour être réductible à un

écrivain. C’est en quoi il plaît et déplaît, et me plaît.

J’ai vu Pierre Loüys insulter cette prose intolérable, jeter, piétiner

le _Rouge et le Noir_, avec une étrange et peut-être juste fureur...

Mais Stendhal tel qu’il est, quel qu’il soit, est devenu malgré les

Muses, malgré sa plume, et comme malgré soi-même, l’un des demi-dieux de

nos Lettres, un maître de cette littérature abstraite et ardente, plus

sèche et plus légère que toute autre, qui est caractéristique de la

France. C’est un genre qui ne compte qu’avec les actes et les idées, qui

dédaigne le décor, qui se moque de l’harmonie et des équilibres de la

forme. Il est tout dans le trait, le ton, la formule et la flèche, il

prodigue les raccourcis et les réactions vives de l’esprit. Ce genre est

toujours rapide, volontiers insolent; il semble sans âge et en quelque

sorte sans matière; il est personnel à l’extrême, directement _centré_

sur l’auteur, déconcertant comme un jeu plein de ripostes, et il tient à

l’écart le dogmatique et le poétique qu’il déteste identiquement.

* * * * *

On n’en finirait plus avec Stendhal. Je ne vois pas de plus grande

louange.

Variété II · 第 9 / 22 题