ORAISON FUNÈBRE D’UNE FABLE

Daphnis aime Alcimadure. Alcimadure n’aime Daphnis ni l’Amour.

Daphnis meurt assez vite de sa grande amour refusée, léguant tous ses

biens à l’insensible dont on ne dit point si elle accepte l’héritage

pour ne rien dire d’inutile.

Le soir même du jour que l’amoureux est mort, Alcimadure, délivrée d’un

fâcheux et tout égayée d’avoir fait fortune, donne à danser à ses jeunes

amies. Ces demoiselles, qui semblent n’être heureuses qu’entre soi, ne

manquent pas d’aller bondir et tournoyer, avec peu de jupes sans doute,

autour de la statue du Dieu essentiellement aveugle dont on n’a jamais

su s’il fallait désirer ses faveurs ou les craindre.

L’idole pure tombe, accable, écrase la belle sous son poids. Alcimadure

abîmée aux Enfers y forme une Ombre gracieuse et misérable; et cette

Ombre toute nouvelle vole aussitôt vers l’Ombre de Daphnis. Mais à

présent les rôles sont changés, les désirs du berger se sont faits

dédains et les dédains d’antan remordent ici-bas l’âme d’Alcimadure qui

fut si dédaigneuse sur la terre. On dirait que la mort a transporté de

l’un dans l’autre les sentiments de ces deux êtres. Sur chacun d’eux la

promptitude de son trépas agit comme l’eût fait une longue durée de

réflexions, et le changement de la vie en mort leur change le cœur à ce

point que celui de Daphnis regrette d’être mort d’amour, comme celui

d’Alcimadure ne se console pas d’avoir ignoré la tendresse. Ce n’est

point le lieu de chercher à approfondir une métaphysique du regret.

L’espoir ni le regret n’ont fait dire grand’chose de clair ni de

substantiel aux philosophes d’aucun temps.

Comment expliquer que nous vivions presque toujours avant et après

l’instant même? _Rien ne m’est plus_, disait une princesse veuve. _Je ne

vis jamais que dans deux ans_, écrit l’indomptable empereur...

Nous ne sommes presque jamais; mais nous fûmes et nous serons. Notre

corps lui-même ne subsiste et ne se soutient, il ne se défend de périr

que pour être un peu plus qu’un événement.

Quoi qu’il en soit, Daphnis et Alcimadure aux Enfers, le vain fantôme du

garçon fuit les retours et les vagues excuses du vain fantôme de la

fille.

* * * * *

Œuvre pâle et parfaite, pièce noble et sans force, enfant très délicate

d’entre les dernières enfants de La Fontaine, cette fable elle-même

n’est-elle point une Ombre littéraire, une apparence de poème errante et

presque invisible au regard d’une postérité qui la refuse sans le

savoir? Vainement on l’imprime encore, on la réimprime, trouve-t-elle de

quoi revivre dans aucune âme? Nulle n’a besoin d’elle et nulle n’en a

cure.

Aussi morte qu’Alcimadure, que Mme de la Mésangère, que le roi Louis

XIV, et que tous les souhaits, tous les goûts, tout l’idéal d’un siècle

dont bien des œuvres, même admirables, se font peu à peu d’une

insipidité merveilleuse, elle est bien dans la condition indéfinissable

des tristes peuples des Enfers. Ils sont et ne sont pas.

Le sort fatal de la plupart de nos ouvrages est de se faire

imperceptibles ou étranges. Les vivants successifs les ressentent de

moins en moins, ou les considèrent de plus en plus comme les produits

ingénus ou inconcevables ou bizarres d’une autre espèce d’hommes. Entre

la plénitude de la vie et la mort définitive des œuvres matériellement

conservées, s’écoule un temps qui en assure la dégradation insensible,

qui les altère par degrés. Elles s’affaiblissent sans remède, et non

point d’abord dans leur substance même, car elle est faite d’un langage

qui demeure intelligible encore et encore usité. Mais comme il sied dans

l’ordre de l’esprit, elles voient s’évanouir l’une après l’autre toutes

leurs chances de plaire et choir tous les supports de leur existence.

Peu à peu ceux qui les aimaient, ceux qui les goûtaient, ceux qui les

pouvaient entendre disparaissent. Ceux qui les abhorraient, ceux qui les

déchiraient, ceux qui les persiflaient sont morts aussi. Les passions

qu’elles excitaient se refroidissent. D’autres humains désirent ou

repoussent d’autres livres. Bientôt un instrument de plaisir ou d’émoi

se fait accessoire d’école; ce qui fut vrai, ce qui fut beau se change

dans un moyen de contrainte, ou dans un objet de curiosité, mais d’une

curiosité qui se force d’être curieuse. L’amateur malgré soi, qui, mû

par ses devoirs et ses volontés non voluptueuses, les visite dans leurs

tombes de cuir ou de parchemin, sent trop qu’il les y trouble et les

tourmente bien plus qu’il ne les ranime, et qu’il leur donne sans

espoir, et comme à regret, un sens et une valeur vains et factices.

Parfois la mode, qui cherche toujours et de toutes parts de quoi nourrir

son lendemain, rencontre quelques nouveautés dans les sépulcres. Pour un

peu de temps, elle les entr’ouvre, y puise et passe. Mais ce désir

trompeur n’a fait que défigurer un peu plus le triste objet de son

inquiétude. A peine en dérange-t-elle l’absence. Ce n’est jamais qu’une

méprise qu’elle peut offrir aux défuntes beautés en échange de son

caprice.

Enfin la matière même des ouvrages de l’esprit, matière non proprement

corruptible, matière singulière et faite des relations les plus

immatérielles qui se puissent concevoir, cette matière de parole est

transformée sans se transformer. Elle perd ses rapports avec l’homme. Le

mot vieillit, devient très rare, devient opaque, change de forme ou de

rôle. La syntaxe et les tours prennent de l’âge, étonnent et finissent

par rebuter. Tout s’achève en Sorbonne.

Variété II · 第 7 / 22 题