SUR BOSSUET

Dans l’ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus de Bossuet;

nul plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et

plus délié dans tous les actes du discours, plus hardi et plus heureux

dans la syntaxe, et, en somme, plus maître du langage, c’est-à-dire de

soi-même. Cette pleine et singulière possession qui s’étend de la

familiarité à la suprême magnificence, et depuis la parfaite netteté

articulée jusqu’aux effets les plus puissants et retentissants de l’art,

implique une _conscience_ ou une _présence_ extraordinaire de l’esprit

en regard de tous les moyens et de toutes les fonctions de la parole.

Bossuet dit ce qu’il veut. Il est essentiellement volontaire, comme le

sont tous ceux que l’on nomme _classiques_. Il procède par

constructions, tandis que nous procédons par accidents; il spécule sur

l’attente qu’il crée tandis que les modernes spéculent sur la surprise.

Il part puissamment du silence, anime peu à peu, enfle, élève, organise

sa phrase, qui parfois s’édifie en voûte, se soutient de propositions

latérales distribuées à merveille autour de l’instant, se déclare et

repousse ses incidentes qu’elle surmonte pour toucher enfin à sa clé, et

redescendre après des prodiges de subordination et d’équilibre jusqu’au

terme certain et à la résolution complète de ses forces.

Quant aux pensées qui se trouvent dans Bossuet, il faut bien convenir

qu’elles paraissent aujourd’hui peu capables d’exciter vivement nos

esprits. C’est nous-mêmes au contraire qui leur devons prêter un peu de

vie par un effort sensible et moyennant quelque érudition. Trois siècles

de changements très profonds et de révolutions dans tous les genres, un

nombre énorme d’événements et d’idées intervenus rendent nécessairement

naïve, ou étrange, et quelquefois inconcevable à la postérité que nous

sommes, la substance des ouvrages d’un temps si différent du nôtre. Mais

autre chose se conserve. La plupart des lecteurs attribuent à ce qu’ils

appellent le _fond_ une importance supérieure, et même infiniment

supérieure, à celle de ce qu’ils nomment la _forme_. Quelques-uns,

toutefois, sont d’un sentiment tout contraire à celui-ci qu’ils

regardent comme une pure superstition. Ils estiment audacieusement que

la structure de l’expression a une sorte de réalité tandis que le sens

ou l’idée n’est qu’une ombre. La valeur de l’idée est indéterminée; elle

varie avec les personnes et les époques. Ce que l’un juge profond est

pour l’autre d’une évidence insipide ou d’une absurdité insupportable.

Enfin, il suffit de regarder autour de soi pour observer que ce qui peut

intéresser encore les modernes aux lettres anciennes n’est pas de

l’ordre des connaissances, mais de l’ordre des exemples et des modèles.

Pour ces amants de la forme, une forme, quoique toujours provoquée ou

exigée par quelque pensée, a plus de prix, et même de sens, que toute

pensée. Ils considèrent dans les formes la vigueur et l’élégance des

_actes_; et ils ne trouvent dans les pensées que l’instabilité des

_événements_.

Bossuet leur est un trésor de figures, de combinaisons et d’opérations

coordonnées. Ils peuvent admirer passionnément ces compositions du plus

grand style, comme ils admirent l’architecture de temples dont le

sanctuaire est désert et dont les sentiments et les causes qui les

firent édifier se sont dès longtemps affaiblis. L’arche demeure.

Variété II · 第 6 / 22 题