Un voyage est une opération qui fait correspondre des villes à des
heures. Mais le plus beau du voyage et le plus philosophique est pour
moi dans les intervalles de ces pauses.
Je ne sais s’il existe de sincères amateurs du chemin de fer, des
partisans du _train pour le train_, et ne vois guère que les enfants qui
sachent jouir comme il convient du vacarme et de la puissance, de
l’éternité et des surprises de la route. Les enfants sont de grands
maîtres en fait de plaisir absolu. Quant à moi, je me berce toujours,
dès que le bloc des wagons s’ébranle, d’une métaphysique naïve et mêlée
de mythes.
* * * * *
Je quitte la Hollande... Tout à coup, il me semble que le Temps
commence; le Temps se met en train; le train se fait modèle du Temps,
dont il prend la rigueur et assume les pouvoirs. Il dévore toutes choses
visibles, agite toutes choses mentales, attaque brutalement de sa masse
la figure de ce monde, envoie au diable buissons, maisons, provinces;
couche les arbres, perce les arches, expédie les poteaux, rabat rudement
après soi toutes les lignes qu’il traverse, canaux, sillons, chemins; il
change les ponts en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure
caillouteuse de sa voie en un tapis de trajectoires...
* * * * *
Même les idées, toujours surprises, traînées comme étirées par le
torrent des visions, se modifient à la manière d’un son dont l’origine
vole et s’éloigne.
Il m’arrive aisément que je ne me sente plus nulle part, et sois comme
réduit à l’être abstrait qui peut se dire en tous lieux qu’il pense,
qu’il raisonne, qu’il dispose, fonctionne et ordonne identiquement;
qu’il vit, et que rien d’essentiel n’est altéré; qu’il ne change donc
point de place. Ne faudrait-il à ce pur logicien qui nous habite, pour
qu’il eût le sentiment du mouvement, qu’il observât des modifications
bien extraordinaires, des désordres inconcevables, et sans doute
incompatibles avec la raison ou la vie?
C’est un grand miracle qu’il y ait en nous tant de mécanismes délicats
assez insensibles au transport.
* * * * *
Mais, au contraire, l’être total, l’âme réelle du voyageur de qui
l’absence va finir, quand chaque tour des roues le rapproche de sa
maison, et qu’une boucle de sa vie va se fermer, est la proie d’étranges
effets de sa transition. Ce qu’elle quitte, ce qu’elle éprouve dans
l’instant, ce qu’elle prévoit et se prédit, se la disputent, se
proposent et s’échangent en elle-même. Elle oscille entre ses époques
que la précision du départ bien marqué, l’exactitude probable de
l’arrivée séparent si nettement; elle heurte au hasard le regret,
l’espérance, les craintes, et les perd et les retrouve dans ses
sensations. Son passé, son présent, son futur prochain _sonnent_ en elle
comme trois cloches bien distinctes, dont toutes les combinaisons se
réalisent, se répondent, se brouillent et se composent curieusement.
Jouant et reprenant sans fin tous les _thèmes_ de l’existence, un
carillon d’événements--accomplis,--attendus,--actuels,--accompagne le
corps voyageur, habite une tête qui s’abandonne, l’amuse, l’inquiète,
emprunte les rythmes de la route, orchestre des rêves, égare, endort,
réveille son homme...
* * * * *
La nuit tombe. Il naît et meurt des feux terrestres,--postes soudains,
signaux aigus, éclats subits de vies inconnues effleurées... Entre deux
lueurs, mes yeux incertains dans la buée qui brouille les glaces, peu à
peu cessent de voir une campagne déjà morte et simplifiée par le soir,
qui s’écoule indéfiniment vers les lieux et les jours passés.
Il me semblait à la fin de ne plus apercevoir que tous les états de
l’eau,--l’eau neige,--l’eau glace,--l’eau vive,--l’eau flaque mirant
l’eau nuée,--l’eau vapeur dont les volutes libérées se détordent, se
disloquent, s’attardent et se dissipent après nous. L’eau multiforme
compose, presque à soi seule, la substance d’un pays trouble et variable
dont la suprême clarté du crépuscule interprète encore les blancheurs et
pâleurs précipitées.
Que les lampes s’allument, et sur la vitre tout à coup se vient peindre
un fragment de visage. Un certain masque s’interpose, portrait d’homme
qui demeure lumineux et constant à la surface de cette fuite de plages
sombres et neigeuses.
Je m’apparais immobile et chaudement coloré sous le verre; et si je
m’approche un peu de ce _moi_ morcelé d’ombres qui me regarde, je
l’éclipse, je m’abolis, je deviens le chaos nocturne.
* * * * *
Les philosophes de tout temps ont goûté ces minimes expériences. Un
prestige fortuit, quelque effet simple et remarquable de dioptrique ou
d’acoustique, un incident singulier de leurs perceptions les induisent
en rêveries qu’ils organisent à loisir en méditation théorique. De
l’éclairage d’une grotte, et des silhouettes qu’il engendre, Platon tira
sans trop de peine des conséquences admirables, et peut-être funestes.
Sa chambre noire naturelle nous a valu l’une des plus célèbres
_transmutations de valeurs_.
Mais moi, non philosophe, je n’ai pas su développer à l’excès,--car il y
faut de l’excès,--toutes les pensées que risquait de me suggérer cette
station de ma face éclairée sur une nuit mouvante et rompue de brusques
fantômes.
* * * * *
Je viens pourtant d’Amsterdam, où Descartes et Rembrandt ont coexisté.
On y voit leurs maisons[1]. On ne peut s’empêcher d’essayer de leurs
songes. On se place naïvement dans leur personnage, au bord des canaux,
sur les passerelles de l’Amstel, ou sur quelque point animé de ce
labyrinthe d’eaux tout encombré de barques, de pontons, de gabarres
surchargées, de _sabots_ vernis aux panses enflées, aux poupes
joufflues, qui tiennent de la jonque, du meuble et du tonneau... Les
heures sont fredonnées assez tristement dans l’air du ciel pâle. Les
hommes s’échangent entre les rives, sur les ponts minces. L’observateur
regarde vivre, et vit.
[1] La maison de Descartes a été identifiée grâce aux travaux de M.
Gustave Cohen, dont les recherches ont singulièrement enrichi et
précisé notre connaissance de l’histoire littéraire de la France.
Descartes avait une grande prédilection pour cette ville «où n’y ayant
aucun homme, excepté lui, qui n’exerçât la marchandise, il y pouvait
demeurer toute sa vie sans être jamais vu de personne et se promener
tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple».
Je ne sais s’il entendait leur langage. J’espère bien que non. Quoi de
plus favorable au pensif recul en soi-même, à la délimitation bien nette
d’un monde extérieur exactement terminé et séparé de l’autre, quoi de
plus isolant que l’ignorance des conventions qui règnent et coordonnent
le spectacle de la vie autour de nous? Dans le métier de philosophe, il
est essentiel de ne pas comprendre. Il leur faut tomber de quelque
astre, se faire d’éternels étrangers. Ils doivent s’exercer à s’ébahir
des choses les plus communes. Pénétrez dans le temple d’une religion
inconnue, considérez un texte étrusque, asseyez-vous auprès de joueurs
dont le jeu ne vous fut appris, et jouissez de vos hypothèses. Le
philosophe est de même un peu partout.
* * * * *
Mais ne point posséder la clé, n’être point instruit des règles, des
signes, des correspondances, ne pouvoir deviner le sens de ce que l’on
voit,--n’est-ce point réduire ce qui se voit à ce qui se voit,--_à la
figure et au mouvement_?--Rien de plus cartésien, je pense?--Davantage,
cette incompréhension n’est-elle pas une grande chance de ne rien
négliger, de ne _rien omettre_, puisqu’on ne sait même pas que négliger,
que retenir, et que tout se vaut dans ce qu’on observe; qu’il faut donc
tout noter ou tout rejeter?
* * * * *
Tel, au milieu du trafic et des Hollandais en action, Descartes isolé et
non insensible contemplait leur commerce et leur vie comme il eût fait
quelque machine tout inconnue. Descartes absent et présent, Descartes
abstrait de leurs discours, de leurs intérêts, de leurs goûts, de leurs
passions et de leurs mœurs, fort de n’y rien mêler de soi-même, se
trouvait placé dans la masse vivante de leur nation étrangère comme un
instrument de mesure que l’on plonge dans un milieu et que l’on en
retire à volonté pour y lire ce qu’il marque. Ame bien divisée, génie
même de la distinction et de l’ordre, la suite de ses pensées se rendait
aisément indépendante de l’agitation des vivants autour de lui. Il
disait que tout leur tracas ne lui était que le bruit d’un ruisseau. Il
n’était point l’Homme des Foules...
* * * * *
L’homme des foules est poète, conteur, ou quelque ivrogne de l’esprit.
Il se noie dans la quantité des âmes ambulantes; il s’enivre d’absorber
un nombre inépuisable de visages et de regards, et de ressentir au fil
de la rue fluide le vertige du passage de l’infinité des _individus_...
Il subit et confond des milliers de pas et de rythmes de marche; ses
yeux trouvent et perdent des milliers d’yeux, dont il remonte le fleuve
de visions, de directions, de volontés séparées.
A certaines heures, le mouvement des villes énormes engendre le
merveilleux malaise de la _multiplication des seuls_. On constate
naïvement, avec une sorte d’horreur et de sentiment panique, que les
_singuliers_ sont innombrables. Tant de personnes particulières; chacune
capitale pour soi, nulle ou négligeable au regard de presque toutes les
autres, et toutes ensemble donnant vaguement à chacune l’impression d’un
cimetière en marche, ou d’un défilé de fantômes, car le flux des
physionomies, la sensation moyenne du bruit des propos et des bottes,
l’écoulement égal des dissemblances mêmes nous imposent l’idée de la
somme indistincte de tant de distinctes destinées,--nous inspirent le
même détachement, parfois morne,--joyeux parfois,--qui nous saisit au
milieu d’un peuple de tombes.
Rien n’enlève à la vie son air de vie, mais rien n’ôte à la mort son
prestige de mort, comme le sentiment puissant de la quantité des vivants
ou des morts. Le nombre et la répétition ont pour effet de nous faire
sentir la loi et la machine, et presque leur ridicule; et tantôt
écrasent l’esprit, tantôt lui font inventer pour sa défense ce qu’il lui
faut pour se croire unique et maître de soi.
On pourrait dire enfin que, dans l’homme des foules, la pensée se
compose avec le mouvement, la multitude des images _entraîne_, en
quelque sorte, la faculté même qui les perçoit.
Tout autre est un Descartes.
* * * * *
Tout en rêvant mille choses de lui, je m’amusais là-bas à voir de ma
fenêtre les passants trotter dans la neige toute fraîche, les mariniers
emmitouflés manœuvrer sur l’eau blanche et noire, à demi prise, à demi
rompue, déplacer avec une adresse incroyable leurs péniches lourdes et
longues, si pressées et engagées quelquefois les unes entre les autres
qu’il faut s’y prendre comme au jeu de dames, opérer par substitutions
réfléchies, créer devant soi le lieu où l’on va se mettre, en trouver un
pour la coque que l’on déloge, attendre, pousser, gouverner, gagner
enfin l’entrée de quelque tunnel étroit et sombre où l’on disparaît au
bruit sourd du moteur, l’homme à la barre ployant la tête au moment
juste qu’elle va heurter le sommet de la voûte. Les mouettes
innombrables dissipaient mon attention, la ravissaient et renouvelaient
dans l’espace. Leurs corps lisses et purs, bien placés contre le vent,
glissaient, filaient sur d’invisibles pentes, effleuraient le balcon,
viraient, rompaient le vol et s’abattaient sur les gros glaçons, où les
blanches bêtes posées se disputaient entre elles les ordures tremblantes
et les débris affreux de poisson rejetés à l’eau.
* * * * *
Entre deux oiseaux instantanés je revenais à ma première pensée.
Reprenant distraitement une rêverie quasi cartésienne, j’imaginais à ma
façon les sensations de ce grand homme. J’accordais, j’arrangeais à ma
guise ce que je voyais avec une vague idée de sa philosophie... Que
l’ombre illustre n’en soit pas irritée! Je ne sais aimer quelque
personne sans me la rendre si présente à l’esprit qu’elle en devient
fort différente de soi-même.
Je compte aussi que la pensée du vivant Descartes n’était point toute
pareille à celle qu’il a mise dans ses livres. Les livres nous trompent
toujours en plus et en moins. Ce qu’ils taisent de l’écrivain, ce qu’ils
y ajoutent, laisse bien de la liberté à qui veut imaginer leur auteur
comme il se peut qu’il fût.
* * * * *
Mon Descartes dans Amsterdam considérant, ce qu’il me plaisait qu’il
considérât, parmi tant d’objets et de choses sur quoi son regard pût se
fixer avec quelque vraisemblance, je n’en voyais pas de plus propre à le
replacer sans délai dans son système ordinaire de pensées que tout
l’attirail du commerce qui encombrait les berges et les quais de ses
barriques, de ses caisses, de ses amas, de ses engins.
Treuils, poulies, machines simples, et toutes ces manœuvres de
manutention qui de la rive dans les cales, de la cale sur la rive
transposent la matière des échanges; ce sont de charmants objets de
contemplation pour un tel amateur de _méchanique_ et de choses
quantitatives. Il était, sur ces bords industrieux, tout environné
d’occasions mathématiques, et sollicité à chaque instant d’une foule de
petits problèmes qui, dans une tête si bien faite, risquaient fort de
devenir grands. Peu de chose suffit,--un tonneau qui s’ébranle, un tas
de grains qui s’accumule, un câble rompu qui revient cingler son
attache, et même une pomme qui tombe,--pour jeter un homme d’esprit dans
la dynamique universelle. L’homme s’arrête; et l’esprit file sur sa
route singulière vers je ne sais quel point d’où il faut revenir à soi
par syllogismes...
* * * * *
Point de site plus favorable, point de milieu plus nourrissant pour la
méditation du grand dessein de notre Richelieu intellectuel que ce
théâtre du négoce où règne en souveraine la _mesure_. Tout dans un port
est manifestement, ouvertement, brutalement métrique. Presque toute
l’activité qui s’y observe se dépense à compter, peser, ranger, arrimer;
le nombre et l’ordre y commandent visiblement tous les actes, et rien ne
s’y passe qui ne s’évalue en tonnes, livres, boisseaux et en jauges
diverses...
La Méthode, après tout, n’est-elle point la Charte d’un empire du Nombre
dont nous voyons à présent toutes les ambitions, si nous n’en voyons
encore toute la puissance? Le mesurable a conquis presque toute la
science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu
s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie,
déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend
difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et
les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en
plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le
fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus
machinal.
* * * * *
J’ai demandé là-bas si l’on savait dans quelles circonstances Hals et
Descartes se sont rencontrés. Mais il paraît qu’il n’y a point de
documents de cette rencontre si précieuse. On aimerait bien de savoir
qui a conduit le peintre au philosophe ou le philosophe au peintre;
combien de séances et de combien de temps; si Descartes posait bien, et
quels propos se sont échangés, et même si le modèle était d’avis que la
peinture est vanité?... J’ignore d’ailleurs si les deux hommes pouvaient
s’entendre l’un l’autre sans truchement.
Il y avait en ce temps-là à Amsterdam un peintre de petits philosophes
dont nous avons au Louvre deux ou trois admirables. Ils font songer à
Spinoza plus qu’à Descartes. Ils ne sont point à muser et à flâner sur
l’Amstel ou sur le Dam, l’esprit tantôt _intus_, tantôt _extra_, passant
d’un monde dans l’autre, et d’un système de l’univers à un incident de
la rue ou du canal.
Ces petits philosophes de Rembrandt sont des philosophes enfermés. Ils
mûrissent encore dans le _poêle_. Un rayon de soleil enfermé avec eux
éclaire leur chambre de pierre, ou, plus exactement, crée une conque de
clarté dans la grandeur obscure d’une chambre. L’hélice d’un escalier en
vis qui descend des ténèbres, la perspective d’une galerie déserte
introduisent ou accroissent insensiblement l’impression de considérer
l’intérieur d’un étrange coquillage qu’habite le petit animal
intellectuel qui en a sécrété la substance lumineuse. L’idée de
reploiement en soi-même, celle de _profondeur_, celle de la formation
par l’être même de sa sphère de connaissance, sont suggérées par cette
disposition qui engendre vaguement, mais invinciblement, des analogies
spirituelles. L’inégalité de la distribution de la lumière, la forme de
la région éclairée, le domaine borné de ce soleil captif d’une cellule
où il définit et situe quelques objets et en laisse d’autres confusément
mystérieux, font pressentir que l’_attention_ et l’_attente de l’idée_
sont le sujet véritable de la composition. La figure même du petit être
pensant est remarquablement située par rapport à la figure de la
lumière.
J’ai longuement rêvé autrefois à cet art subtil de disposer d’un élément
assez arbitraire afin d’agir insidieusement sur le spectateur, tandis
que son regard est attiré et fixé par des objets nets et
reconnaissables. Tandis que la conscience retrouve et nomme les choses
bien définies, les données significatives du tableau,--nous recevons
toutefois l’action sourde, et comme latérale, des taches et des zones du
clair-obscur. Cette géographie de l’ombre et de la lumière est
insignifiante pour l’intellect; elle est informe pour lui, comme lui
sont informes les images des continents et des mers sur la carte; mais
l’œil perçoit ce que l’esprit ne sait définir; et l’artiste, qui est
dans le secret de cette perception incomplète, peut spéculer sur elle,
donner à l’ensemble des lumières et des ombres quelque figure qui serve
quelque dessein, et en somme une fonction cachée, dans l’effet de
l’œuvre. Le même tableau porterait ainsi deux compositions simultanées,
l’une des corps et des objets représentés, l’autre des lieux de la
lumière. Quand j’admirais jadis, dans certains Rembrandts, des modèles
de cette action indirecte (que ses recherches d’aqua-fortiste ont dû, à
mon avis, lui faire saisir et analyser), je ne manquais pas de songer
aux effets _latéraux_ que peuvent produire les harmonies divisées d’un
orchestre... Wagner, comme Rembrandt, savait attacher l’âme du patient à
quelque partie éclatante et principale; et cependant qu’il l’enchaînait
et l’entraînait à ce développement tout-puissant, il faisait naître dans
_l’ombre de l’ouïe_, dans les régions distraites et sans défense de
l’âme sensitive,--des événements lointains et préparatoires,--des
pressentiments, des attentes, des questions, des énigmes, des
commencements indéfinissables...
C’est là construire un art à plusieurs dimensions, ou organiser, en
quelque sorte, les _environs_ et les _profondeurs_ des choses
explicitement dites.
Il me souvient d’un temps fort éloigné où je m’inquiétais si des effets
analogues à ceux-ci pourraient se rechercher raisonnablement en
littérature. Je n’_exerçais_ pas... Je pouvais me permettre bien des
hypothèses. Ce n’est pas le moment d’expliquer dans quelle voie et par
l’usage de quels moyens je pensais que l’expérience devait être tentée.
Je dirai seulement sa condition essentielle: l’artifice doit échapper au
lecteur non prévenu, et l’effet ne pas révéler sa cause.
Je m’assurais, peut-être trop facilement (mais, à tout dire, je m’en
assure encore), que l’art d’écrire contient de grandes ressources
virtuelles, des richesses de combinaisons et de composition à peine
soupçonnées, si ce n’est inconnues... Elles nous sont cachées par la
notion que nous avons encore du mécanisme littéraire, notion
curieusement vague et grossière au milieu de la précision généralisée.
Descartes n’a point passé par là. Les anciens ont été plus subtils et
plus «scientifiques» que nous ne le sommes en ces matières. Nous en
sommes à la mythologie.
On s’explique d’ailleurs assez bien qu’un art dont le moyen,--la
parole,--est toujours sur nos lèvres, et nous sert continuellement à
communiquer avec nous-même comme avec les autres, se confonde si
aisément et si intimement avec la vie même qu’il lui soit difficile,
sinon impossible, d’atteindre au développement formel de ses puissances.
J’ajoute qu’il m’est apparu, à l’âge délicieux où ces problèmes
imaginaires me venaient visiter l’esprit, que de telles tentatives
demanderaient un travail immense d’analyse préalable, un cruel effort de
coordination dans l’exécution. On a vu, dans le temps où le temps ne
comptait pas, de simples sonnets exiger de leurs auteurs plusieurs
années de soins, de maturation, (avec des ferveurs, des désespoirs, des
reprises, et presque des réconciliations), qui faisaient des rapports du
poète et de ses quatorze vers une longue et dramatique histoire d’amour.
Je crois que ces temps-là sont révolus et que nous sommes à l’âge d’or.
Jamais tant de fruits, et je ne sais combien de moissons chaque année.
Je doute, en somme, que la littérature obtienne quelque jour son Nicolas
Rameau et son Sébastien Bach... S’ils paraissent jamais, ne soyons pas
jaloux de leur destin. Ils auront la vie dure.
* * * * *
Le train freine et s’arrête aux abords de Paris. Il reprend doucement
pour le _finale_... Le trajet est une œuvre assez semblable à quelque
symphonie. L’analogie se poursuit jusque dans l’impatience des gens qui
se couvrent, s’apprêtent, se lèvent, gagnent les couloirs.