chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors, et il en faut
pour avoir de l'esprit. Cette exclamation: _Finis Poloniæ!_ qu'aurait
jetée Kosciusko à la déroute de Macijowice, fut niée par lui dans sa
lettre du 12 nov. 1803, à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans
son _Histoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume
II_. On peut lire cette lettre sans réplique dans les notes de M.
Amédée Renée sur l'_Histoire de cent ans_ de M. C. Cantu, t. Ier, p.
419, notes excellentes et qui donnent raison au proverbe: _La glose
vaut mieux que le texte._]
Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore vécu lorsque les fils du
général Michel réclamèrent, au nom de leur père, la célèbre parole
de Waterloo, comme une propriété de famille, et même présentèrent
requête contre l'ordonnance royale qui avait autorisé la ville de
Nantes à la prendre pour inscription de la statue de celui à qui on
l'attribuait[668], soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et
sans débat[669].
[Note 668: _Le Journal de la Librairie_, 3 mai 1845, nº 2277.]
[Note 669: Un officier, dont les _Souvenirs_ m'inspirent quelque
défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans sa
remarquable _Histoire de la campagne de 1815_, p. 273, note, et par
_l'Intermédiaire_, t. I, p. 31, prétendait que Cambronne avouait qu'il
avait dit: «Des b... comme nous ne se rendent pas.» Voilà qui eût
été parler. Mais après les dénégations de Cambronne, indiquées tout
à l'heure, et le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout
entendre, comment croire même à cette parole vraisemblable?]
C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous vous avons déjà parlé dans
l'_Esprit des autres_, qui, le soir même de la bataille, aurait,
suivant quelques-uns, trouvé la résonnante parole et l'aurait
imprimée dès le lendemain dans le journal l'_Indépendant_, récemment
fondé par Julien de la Drôme, et qui, en grandissant, est devenu le
_Constitutionnel_[670].
[Note 670: Selon M. Michaud jeune, _Biogr. univ._, Suppl., t. LXXX,
p. 56, c'est dans le _Journal général de France_ que le _mot_ aurait
paru pour la première fois. Il fut répété par le _Journal du Commerce_
(28 juin 1815) et par le _Journal de Paris_ (30 juin).]
Faire des _mots_ était le métier de Rougemont, sa spécialité, comme on
dirait aujourd'hui. Chaque événement le trouvait son _mot_ tout prêt
en main. Il le vendait à quiconque avait quelque effet à produire, et
s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait sous tel ou tel nom
approprié à sa nature et capable de le faire valoir.
Il connaissait bien des choses, et entre autres ce passage de La
Bruyère, au livre des _Jugements_, §65:
«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre, que de vouloir
le donner pour sien; il n'est pas relevé, il tombe avec des gens
d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient
le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que de le rapporter
comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé
de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de
jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire; et s'il faut
admirer, on admire.»
On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant, un très spirituel
article dans le _Figaro_ de septembre 1830. On le prend, bien entendu,
comme type du faiseur de _mots_:
«A l'avènement de Charles X, il y eut une pluie, une grêle, un orage de
paroles charmantes dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de
joie:
«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du Petit-Pont la file
d'arcades du Louvre: «_Il est bon que de chez lui un souverain puisse
voir la maison du pauvre._»
«_Plus de hallebardes!_» disait-il quelques jours après. Et le
ravissement populaire des auditeurs allait jusqu'au délire, pendant que
notre homme, mêlé à la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil
de père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants réussir dans le
monde.
«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les louanges de Napoléon,
faite à un vieux soldat qui vantait le génie militaire du père
Laviolette:
«_Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b...... comme vous!_» Eh
bien! tout cela sortait de la même cervelle.»
Les _mots_ prêtés à Louis XVIII mourant devaient être de Rougemont ou
de ses confrères en improvisation d'esprit. Il y en eut tant et de
toutes sortes, sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis,
Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre, par le roi agonisant
au commandant du château[671], que Ch. Brifaut, lecteur du roi,
crut devoir écrire à la _Gazette de France_ pour mettre un terme à
la circulation de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est du 15
septembre 1824:
[Note 671: _Revue de Paris_, 28 mars 1841, p. 253.--Pour ne pas
douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit rien, et ne put
rien dire, on n'a qu'à se reporter au _Journal_ de sa mort, par Madame
Adélaïde d'Orléans, que nous avons publié le premier dans la _Revue des
Provinces_ du 15 sept. 1865, p. 231-239.]
«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux jours de la bouche de
Sa Majesté, et quelques-uns de ceux qu'on lui prête dans les journaux
sont entièrement inventés[672].»
[Note 672: _Catalogues d'autographes, Laverdet_, nº 4, p. 36.--On
n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui prêter de l'esprit
et du courage. Ce qu'il passe pour avoir dit à propos du pont d'Iéna,
que Blücher voulait faire sauter: «Je m'y ferai porter, et nous
sauterons ensemble,» est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue
dans ses _Mémoires_ (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313). «Louis
XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa
part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai
entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait
avec une assurance parfaite.»]
LXIII
La Restauration devait pourtant s'inaugurer par une parole du
même genre, mais de meilleur aloi, de fabrique ministérielle, et,
pourrait-on dire, avec garantie du gouvernement. C'est le _mot_ du
comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un
Français de plus.» Comment tout se passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a
raconté avec assez d'exactitude[673]; mais M. Beugnot ayant plus
d'autorité, puisque le _mot_ est de lui, c'est son récit que nous
emprunterons. Il se trouve dans un passage de ses _Mémoires_[674] qui
nous avait d'abord échappé.
[Note 673: _Histoire des deux Restaurations_, 3e édit., t. II, p.
30-31.]
[Note 674: Publié d'abord dans la _Revue contemp._, 15 fév. 1854,
p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des _Mémoires_
complets, E. Dentu, 1866, in-8º.]
Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une entrée triomphale.
Il n'y manquait rien qu'une belle parole, sans doute dans tous les
cœurs, mais qui n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince
partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du soir, pour aller
chez M. de Talleyrand: «Je le trouvai, dit-il, s'entretenant de la
journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On s'accordait
à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un
article au _Moniteur_. Dupont s'offrit de le faire.--«Non pas, reprit
M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie: je vous connais;
Beugnot suffit pour cela; qu'il passe dans la bibliothèque, et qu'il
broche bien vite un article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je
me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse; mais, parvenu
à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis
embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de
l'effet, par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets
qui les ont provoqués; mais quand il s'agit de les traduire sur le
papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop
heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et
je lui fais part de la difficulté.--«Voyons, me repond-il, qu'a dit
Monsieur?--Je n'ai pas entendu grand'chose; il me paraissait ému, et
fort curieux de continuer sa route.--Mais si ce qu'il a dit ne vous
convient pas, faites-lui une réponse.--Et comment faire un discours
que Monsieur n'a pas tenu?--La difficulté n'est pas là: faites-le bon,
convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur
l'acceptera, et si bien, qu'au bout de deux jours il croira l'avoir
fait; et il l'aura fait; vous n'y serez plus pour rien.--A la bonne
heure!»
«Je rentre, j'essaye une première version, et je l'apporte à la
censure.--«Ce n'est pas cela, dit M. de Talleyrand. Monsieur ne fait
point d'antithèses, et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez
court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à ceux qui
parlent et à ceux qui écoutent: voilà tout.--Il me semble, reprit
M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits est la crainte
des changements que doit occasionner le retour des princes de la
maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec
délicatesse.--Bien! et je le recommande,» dit M. de Talleyrand.
«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé une seconde fois,
parce que j'ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin
j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je fais dire au
prince: «Plus de divisions, la paix et la France; je la revois enfin!
_et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de
plus!_»--«Pour cette fois, je me rends, reprit enfin le grand censeur:
c'est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est lui
qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.»
«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux s'en emparèrent comme
d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris
par le prince, et le mot du _Français de plus_ devint le passeport
obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne
dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M.
de Talleyrand fut complètement réalisée[675].»
[Note 675: «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la _Revue
rétrospective_ (2e série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le
récit de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On lui fit
observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la phrase demeura
historique.»]
C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article[676] où le sujet
qui nous occupe se trouve en partie ébauché: «Les passions politiques
favorisent en général merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il
cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons notre profit. «Quel
est, dit-il, l'avocat de la Restauration qui n'est pas plus certain
que M. Séguier que ce magistrat répondit à une demande venant de haut:
_La Cour rend des arrêts et non pas des services!_ M. Séguier, en
effet, répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait rien dit de
pareil[677].»
[Note 676: _Revue rétrosp._, 2e série, _ibid._]
[Note 677: Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, à
M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier protesta, de
la façon la plus digne, contre ces paroles que lui avait prêtées le
sténographe des journaux, «en les arrangeant, dit-il, à son idée».
Depuis, le sténographe avoua lui-même son invention. La lettre du
président, qu'on a rappelée dans quelques journaux des premiers jours
de décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au procès dit
_des Treize_, où le fameux _mot_ se trouvait encore cité, a été
reproduite textuellement dans l'_Histoire de Louis-Philippe_ par M.
Crétineau-Joly.]
Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure prouve qu'il n'est
pas aussi facile qu'on le croit de faire un _mot_ historique. Il faut
s'y prendre à plusieurs fois pour le bien frapper et lui donner son
empreinte: ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée ne
s'improvise jamais.
M. de Chateaubriand, qui _ratissa_ si bien, il nous l'a dit, la célèbre
phrase de M. de Montlosier, dut lui-même laisser _ratisser_ les
siennes. Celle qu'il fit sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat
du duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle est restée.
Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles m'a raconté, dit M.
de Marcellus, que M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du
_Conservateur_ l'article où se trouvait cette terrible parole: «Les
pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était sur le manuscrit suivie
de celle-ci: «Le torrent de nos larmes l'a emporté;» et comme on fit
observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie,
il biffa tout d'un trait le torrent; mais s'il effaça, sans murmurer,
le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni
ce qu'il appelait la chute du favori[678].» Fidèle en tout, même à ses
inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait jamais le _mot_ fait par lui
ou par d'autres contre les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les
_Mémoires d'outre-tombe_[679] celui du marquis de Lauderdale[680] sur
M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir l'expression, et d'écrire:
«C'est de la _boue_ dans un bas de soie.»
[Note 678: Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 243.]
[Note 679: T. V, p. 402.]
[Note 680: On l'attribue aussi à Fox.]
Les changements subis par la phrase que le gouvernement de Juillet se
donna pour mot d'ordre sont une preuve de l'influence qu'une simple
particule peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral _une_ et
l'article _la_, certes la différence n'est pas grande lorsqu'il s'agit
d'une phrase ordinaire. Cette fois, il y eut presque entre les deux
assez de place pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit
Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde sont grammairiens.
«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot[681], en acceptant, le 31 juillet,
la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première
proclamation par ces mots: _La Charte sera désormais une vérité._ Cette
reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut
à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal,
et, je ne sais à quel moment précis, ni par quels moyens, ils y firent
substituer, dans le _Moniteur_ du 2 août, cette absurde phrase: _Une
charte sera désormais une vérité_: altération que le _Moniteur_ du
lendemain, 3 août, démentit par un _erratum_ formel.»
[Note 681: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II,
p. 22.]
Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un de ceux qui s'y
trouvèrent pour une grande part, qui aurait dû tout connaître, tout
voir, nous déclare dès le premier fait: «Je ne sais ni comment il
eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez donc après cela sur
l'histoire et sur les historiens! Tout nuit à la manifestation de la
vérité. Chaque événement qu'on cherche à bien connaître rencontre son
obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage qui ferait autorité; là,
une réticence; ailleurs, l'oubli complet.
S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les _mots_, qui sont
de leur nature si essentiellement fugitifs. _Verba volant_, dit le
proverbe, et ceux qui s'envolent le mieux sont les _mots_ historiques.
S'ils restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque chose en
échappe. Se souvient-on du texte, on oublie par qui il fut formulé, et
à quel moment.
D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu vous diront: de M. de
Lévis[682].
[Note 682: Madame de Girardin, _Lettres parisiennes_, Ire édit.,
p. 145.--M. de La Borde, après avoir posé une question sur ce _mot_,
dans l'_Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France_
(avril 1835), n'ayant pas eu de réponse satisfaisante, prit le parti
de conclure, à l'une des séances suivantes de la Société, que le _mot_
était réellement la devise créée par M. de Lévis. (_L'Intermédiaire_,
t. II, p. 596.)]
Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la femme?» ce mot si vrai
sur l'action constante des femmes dans tout ce que tente l'homme:
les uns vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: C'est un
procureur du roi, ou un juge d'instruction; ou bien: C'est le fameux
Jakal des _Mohicans de Paris_. Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un
proverbe espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, qui,
vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait même de dire: «Comment
s'appelle-t-elle[683]?»
[Note 683: _Revue des Deux-Mondes_, 1er sept. 1845, p. 822.]
Interrogez pour savoir qui a dit le premier que «le divorce est le
sacrement de l'adultère;» et je mets en fait que nul ne vous dira: Le
_mot_ est du poète Guichard[684]. Mais ne nous perdons pas dans ces
inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus célèbres; les réponses
n'arriveront pas plus vite.
[Note 684: _Journal de Paris_, fév. 1797.]
«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient chez lui, tout
ira mal,» a-t-on bien des fois répété quand Louis XVIII rentra en
France. Qui avait dit le _mot_ le premier? Fournier-Verneuil le
journaliste[685].
[Note 685: _V._ ses _Curiosités et Indiscrétions_, in-8º, p. 144.]
«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;» très joli _mot_ encore, le
meilleur même qu'on ait fait sur les joyeuses lenteurs du Congrès de
Vienne; qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès enterra,
sans cesser de danser[686]».
[Note 686: _V._ un art. de M. Cuvillier-Fleury, _Journal des
Débats_, 5 février 1861.]
«Il y a de l'écho en France quand on prononce ici les mots d'honneur
et de patrie.» De qui cette phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30
décembre 1820[687].
[Note 687: A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre la
réduction de son traitement de légionnaire.]
«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui a écrit cela deux jours après
la nomination du ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le _Journal
des Débats_.
«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette formule? où et quand
fut-elle écrite? Elle est de M. Thiers journaliste; c'est dans un des
premiers numéros du _National_, fondé le 1er janvier 1830, qu'elle
parut. Ainsi l'expression la plus nette du gouvernement constitutionnel
fut formulée sous l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs,
déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir.
«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et par qui cela a-t-il été
dit? Par M. de Salvandy, vers le même temps, à une fête du duc
d'Orléans[688]. «Le 31 mai, dit M. Guizot[689], il donnait à son
beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris, une fête
au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale y
assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et très
animée. «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui, M.
de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un
volcan.»
[Note 688: M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le _mot_
dans le _Livre des cent et un_, t. Ier, p. 398.]
[Note 689: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II,
p. 13.]
Le volcan fit irruption deux mois après, et il en sortit le règne du
_Juste milieu_.
Juste milieu! encore un _mot_ qui a son histoire, connue dans le temps,
inconnue aujourd'hui. Il est de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout
autre, il appartenait de créer cette étiquette de son règne. «Nous
chercherons, dit-il, dès les premiers jours, aux députés de Gaillac, à
nous tenir dans un _juste milieu_ également éloigné des abus du pouvoir
royal et des excès du pouvoir populaire.»
Les _mots_ dits par un roi courant risque d'être oubliés ou prêtés
à d'autres, il est naturel que les oublis et les changements
d'attribution soient faciles quand il s'agit de paroles tombées de la
tribune des Chambres. Il y eut là toujours confusion de _mots_, comme à
Babel confusion de langues.
A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en faveur: «Laissez
passer, laissez faire»? A personne. Le mot était fait depuis un
siècle[690]; restait à l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui
précéda, qui appela les mesures de rigueur: «La légalité nous tue,» est
de M. Viennet, à la séance du 29 mars 1833[691]. Peu de personnes s'en
souviennent; on a bien oublié déjà que le _mot_: «L'Empire est fait,»
si prophétique, le 17 novembre 1851, est de M. Thiers. La prophétie
accomplie, on n'en a plus mémoire.
[Note 690: Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, pour
son _Traité de la richesse des nations_.]
[Note 691: _Œuvres_ de Carrel, t. III, p. 383.]
Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux l'oubli que
l'erreur; l'oubli peut être une absolution, l'erreur est toujours
une injustice. En est-il une plus grande que celle qui, pour une
légère ressemblance de nom, rejette sur un La Rochefoucauld l'odieux
de la mesure qui fit décapiter la Colonne de son empereur de bronze?
L'ordre fut donné, non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de
Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, commandant
la place de Paris[692]».
[Note 692: L. Paris, _Cabinet histor._, mars 1857, p. 79-80.--Un
autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt,
fut victime d'une mystification cruelle, à propos de son recueil de
fables publié en 1800, où il avait repris le sujet du _Chêne et le
Roseau_. On prétendit qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant
que ce sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est
plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une lettre à M.
Mennechet. _V._ les _Mélanges tirés des autogr._ de M. Fossé-Darcosse,
p. 409.]
Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous une injustice
comparable à l'erreur qui s'est perpétuée au sujet du _Pont d'Arcole_?
Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé partout, un jeune
homme se précipita sur le pont de la Grève, un drapeau à la main,
en s'écriant: «Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces mots,
il tomba frappé à mort. Cherchez sur la colonne de Juillet le nom
d'Arcole, il n'y est pas. C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau
sur le pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean Fournier. Une
gravure du temps le constate[693], et son nom est sur la colonne, où
l'on avait eu si bien raison d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que
le pont ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on songe
au courage d'Augereau sur un autre pont d'Arcole, on trouve que ce nom
n'est pas plus mal choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de
l'Alma et de Solferino.
[Note 693: Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la
détruisent. Combien de _mots_ nous viennent de Charlet! Celui de Jean
Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon: «On ne passe pas,
quand bien même qu'encore tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à
moitié, en dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!»
_V._ l'_Illustration_ de 1846, et le _Journal du Loiret_, 29 août
1862.]
LXIV
Peu de _mots_ dits pendant la Restauration eurent autant de succès
que la fameuse phrase de M. Dupin, dans le _Procès de tendance_ de
1825, par laquelle il comparait l'institut des Jésuites à _une épée
dont la poignée est à Rome et la pointe partout_. Ce n'était pourtant
pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait déjà dit cela presque dans
les mêmes termes à la fin du XVIe siècle[694]. J.-B. Rousseau, qui
trouva la phrase du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons lue
nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette: «J'ay vu dans un petit
livre, l'_Anti-Coton_[695], que la Société de Jésus est _une épée dont
la lame est en France et la poignée à Rome_[696].»
[Note 694: Meyer, _Galerie du XVIe siècle_, t. II, p. 355.]
[Note 695: _Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du
Père Coton_, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le _mot_ que J.-B. Rousseau
modifie un peu y est donné comme venant d'un «Polonois».]