Girondins. C'est une invention de M. Thiers (_Hist. de la Révolut._, 4e
édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier (_Œuvr. complètes_,
t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y manquât, _illustrée_ par M. de
Lamartine (_Hist. des Girondins_, t. VII, p. 47-54). Le récit que
Riouffe, l'un de ceux qui survécurent, donna dans ses _Mémoires d'un
détenu_ (2e édit., an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique
sans qu'il fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et un
poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. «Il serait, dit
M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans son _Histoire des Girondins
et des Massacres de septembre_ (Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 48),
reproduit les pages de M. de Lamartine, il serait impossible de rien
ajouter à ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac
prouve qu'en effet elle en est complètement absente.]
S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il
ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus
touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon
M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis
qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était
septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633].
[Note 631: _Histoire des Girondins_, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.]
[Note 632: Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.]
[Note 633: Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées n'avaient
que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, elles ne furent pas
menées à l'échafaud, on se contenta de les déporter. (Ch. Berriat
Saint-Prix, _la Justice révolutionnaire_, 1861, in-12, p. 63-64.)]
Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là,
qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est,
Dieu merci! très facile à faire.
Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on
prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père,
aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne
repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le _Mérite
des femmes_[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de
l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis
cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va
répondre[636].
[Note 634: 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de
1801.--L'abbé Delille lui-même, dans ses notes du poème de la _Pitié_
(édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de dire: «Mademoiselle
de Sombreuil se précipita au travers des bourreaux pour sauver son
père. Cet héroïsme de la piété filiale désarma les assassins, et M. de
Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.»]
[Note 635: B. Maurice, _Hist. polit. des anciennes prisons de la
Seine_, 1840, in-8º, p. 286-287.]
[Note 636: _Hist. de la Révolution_, t. VII, p. 185.]
Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé les meurtriers, «à force
de courage, de beauté, de dévouement et de larmes», elle parut sur le
point de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine
émotion, courut à elle et lui offrit un verre d'eau, dans lequel
tomba une goutte de sang que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est
l'origine de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle de
Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un
verre de sang[637].»
[Note 637: L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval,
(_Dict. de la Conversat._, 2e édit., t. XVI, p. 266); mais elle ne
l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs articles de
_l'Intermédiaire_, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout dans celui de
l'historien du _Couvent des Carmes_, M. Alex. Sorel, publié par _le
Droit_ du 27 sept. 1863.]
M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait d'une dame qui,
elle-même, le tenait de mademoiselle de Sombreuil, dont elle avait été
l'amie. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de
Sombreuil racontait la chose pour prouver que les hommes de septembre,
tout cruels qu'ils furent, n'étaient point absolument inaccessibles à
la pitié.»
LX
«C'est, dit Arnault dans l'article de la _Revue de Paris_ que nous
avons déjà souvent cité, c'est un mot admirable que le mot de Bailly,
cet homme qui termina par une mort si héroïque une vie si honorable.
Pendant les apprêts de son supplice, apprêts renouvelés et prolongés
avec tant de cruauté, une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber
sur ce vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit un de ses
bourreaux.--«J'ai froid,» répondit Bailly.
«On trouve dans Shakspeare une réponse toute semblable faite par un
de ses héros, en semblable position[638]. Dans une émeute populaire,
lord Say, traîné devant le Marat de l'époque, devant John Cade, qui
rendait ses sentences au pied même du gibet, est condamné à mort par ce
monstre. «Quoi! lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.--«C'est
la paralysie et non la peur qui me fait trembler,» répondit le vieux
lord.
[Note 638: Selon Lingard, Charles Ier, le matin de son exécution (9
février 1649), se revêtit de deux chemises, disant: «Si je tremblais de
froid, mes ennemis l'attribueraient à la peur; je ne veux pas m'exposer
à un pareil reproche.»]
«Que conclure de cette ressemblance? Que Shakspeare avait deviné
Bailly[639]. Tout ce que les passions humaines peuvent inspirer, le
génie peut l'inventer.
[Note 639: On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. _V._
les _Mémoires d'un détenu_, p. 80.--Ce très curieux livre de Riouffe
nous a transmis la plupart des _mots_ de Danton avant son supplice,
et ce témoignage suffit pour qu'on les croie authentiques. Riouffe
les écrivait au vol. Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la
coquetterie; il soignait ses _mots_, il faisait à chacun sa toilette
pour la postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à ses
phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.»]
Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,
dit Piron.»
Ces rencontres sont possibles pour tous les genres de pensées; j'en
ai donné des preuves ici même et dans _l'Esprit des autres_. Une
dernière preuve pourtant: Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est
l'âme qui se souvient», _Animus memor_. Le sourd-muet Massieu, prié
par écrit, dans une des séances publiques de l'abbé Sicard, de donner
la définition de la même vertu, traça avec la craie, sur le tableau
noir, cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de l'être:
_La reconnaissance est la mémoire du cœur_[640]. C'est, étendue et
embellie encore, l'expression de l'orateur romain que ce bon Massieu
certainement ne connaissait pas.
[Note 640: La Bouisse-Rochefort, _Trente ans de ma vie_ ou
_Mémoires politiques et littéraires_, 15e livraison, p. 37.]
De nos jours, l'auteur des _Nouvelles à la main_, et non pas celui de
_Richard III_, qui n'a fait que la reprendre, a donné de la phrase
du sourd-muet cette désolante contre-partie: _L'ingratitude est
l'indépendance du cœur_. J'ai cherché partout des précédents à cette
triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est pas que l'ingratitude fût
inconnue autrefois; mais, et c'est peu honorable pour notre temps, le
_mot_, la formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la _chose_ est le
plus en honneur.
LXI
Nous avons raconté ailleurs[641], dans toute leur effroyable réalité,
les détails des dernières heures de Robespierre, et nous nous sommes
efforcé de prouver d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été
le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent depuis que
l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers a donné à cette erreur
sanction et popularité[642].
[Note 641: _V._ _Paris démoli_, 2e édit., ch. I.]
[Note 642: Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs très
curieux, _Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris_, 1862, in-12,
t. II, ch. v, a repris le système qui admet que Robespierre se tira
lui-même le coup de pistolet; mais une des pièces qu'il publie, p. 152,
le dément; c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement
des blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet
qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «_dans une direction
oblique_..., DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN BAS». Or, fût-on même
gaucher, s'est-on jamais tiré ainsi un coup de pistolet? Il faut,
dans ce cas, qu'il parte de la main d'un autre: cet autre ici est le
gendarme Méda, comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que
reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont l'arme fut dirigée,
puis déviée, et dont le coup porta, se trouve on ne peut mieux d'accord
avec le procès-verbal des médecins.]
Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre point plus obscur de
la biographie de Robespierre nous occupera. Ce n'est pas l'histoire
trop rebattue de l'homme, mais l'histoire très peu connue de l'une de
ses œuvres, que nous vous dirons; en un mot, nous vous ferons savoir
comment c'est un pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus
grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur l'_Être suprême_,
lu à la Convention le 7 mai 1794.
Je prends textuellement ce récit dans un rare et curieux petit livre:
_La Harpe peint par lui-même_[643]:
[Note 643: Paris, 1817, petit in-12, p. 36.--Puisque nous venons de
nommer La Harpe, rappelons en courant que la _prédiction_ de Cazotte,
dont il écrivit le récit tant cité, est toute de son fait. Il l'avouait
lui-même en finissant; mais cette fin fut supprimée par l'éditeur de
ses _Œuvres posthumes_ qui publia le premier l'étrange narration.
Heureusement M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout
su par là. Le _Journal de Paris_ du 17 février 1817 donna une partie
de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (_Journal de la Librairie_, 1817, p.
382-383) a dit le reste. Dans la _Biographie des croyants célèbres_
(art. CAZOTTE), dans les _Mémoires de la baronne d'Oberckick_ (t. II,
p. 398), que ce fait seul discréditerait, on s'y est encore laissé
prendre; mais M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit
lui semble être le morceau capital de La Harpe: «_Invention_ et style,
dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien, _invention!_ _V._ les
_Causeries du Lundi_, t. V, p. 110.]
«M. Porquet est digne d'être distingué par sa prose, particulièrement
pour un discours que personne au monde ne lui aurait attribué, si M. de
Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le fait, tel que
nous le tenons de cet académicien lui-même:
«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot; là, vivant dans une
solitude profonde, il avait pensé qu'il était à l'abri de la faux
révolutionnaire, qui à cette époque moissonnait tant de victimes.
Quelle fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il reçut
une invitation de Robespierre de se rendre sur-le-champ auprès de lui!
Une pareille invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit et se
présenta tout tremblant devant cet arbitre suprême de la vie et de la
mort de tous les Français.
«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez rien, lui dit-il, je
connais votre patriotisme, et, mes occupations ne me laissant pas le
temps d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre jours, je dois
prononcer à la Convention un discours pour annoncer et faire légaliser
la Fête de l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour me faire ce
discours, dont la lecture ne doit point passer une heure. Vous voudrez
bien me le remettre sous trois jours.»
«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours qu'on trouva
bien différent de tous ceux que Robespierre avait composés jusqu'alors.
Le petit nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque, juger
sans passion et sans partialité, trouvèrent que l'avocat d'Arras avait
fait des progrès dans l'art d'écrire[644].»
[Note 644: Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut si
précieux à Barbier pour son _Dictionnaire des anonymes_, ce n'est pas
l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé Martin, collaborateur de
Raynal pour une grande partie de l'_Histoire philosophique_, qui aurait
composé ce discours de Robespierre. (_Dict. des anonymes_, 1823, in-8º,
t. II, p. 546.)]
Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste un _sermon_ écrit par
le vieil aumônier du roi Stanislas, me fait songer au R. P. Pacaud,
lequel, s'il faut en croire l'abbé L'Écuy[645], prêcha vers 1750,
à Notre-Dame, les cinq volumes de sermons du _protestant_ Jacques
Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien changer[646]».
[Note 645: _Bulletin de la Société du protestantisme français_,
etc., t. V, p. 70.--Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort, parlant
des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on crut y reconnaître quelques
erreurs». (_Dictionnaire biographique des prédicateurs_, 1824, in-8º,
p. 193.)]
[Note 646: Il en est des chansons comme des sermons et des
discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les prête:
pour la _Marseillaise_, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze, cherchant à
prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté l'air tout fait à un
cantique allemand chanté, dès 1782, aux concerts de madame de Montesson
(_Molière musicien_, t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en
tenir. Le récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre
d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de Lisle.--L'air
du _Ça ira_ ou _Carillon national_ est de Bécourt, et les paroles du
chanteur ambulant Ladré, qui en prit le refrain au _mot_ célèbre de
Franklin sur la Révolution: «_Ça ira_, ça tiendra.» (G. de Gassagnac,
_Hist. des Girondins et des Massacres de septembre_, Paris, E. Dentu,
in-8º, t. Ier, p. 373.)]
LXII
L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat et de l'Empire,
certains détails biographiques dont le grand homme riait lui-même[647],
certaines paroles qu'on lui prête[648], quelques belles actions qu'on
veut lui ôter[649], pourraient fournir une ample pâture à notre ardeur
du doute et à notre passion plus vive encore de la vérité.
[Note 647: Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de toutes
les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader, l'épée à la
main, le ballon de l'École militaire.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_,
1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur aurait dû s'expliquer davantage
et dire toute la vérité sur ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en
fut réellement le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de
la dire, mais nous renverrons à la _Décade philosophique_ de 1797, nº
86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve tout entière.]
[Note 648: Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux
qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire, cette
fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné du dieu de la fortune
et du dieu de la guerre.» Elle ne figure pas au _Moniteur_.]
[Note 649: On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi que
la _Biographie_ Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a déjà fait
remarquer, sa belle action envers madame de Hatzfeld, dont il sauva le
mari, en jetant au feu la lettre qui établissait sa complicité dans
une conspiration contre lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une
lettre de Napoléon à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de
sa _Correspondance_, l'établit de la façon la plus simple et la plus
modeste.]
Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes au résultat
décisif pour la gloire, aux particularités incertaines pour la vérité:
1º L'héroïque désastre du _Vengeur_, assez différent dans la réalité de
ce que l'ont fait le rapport de Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de
boulets, le _Vengeur_ amena pavillon; les Anglais mirent pied sur son
bord, et leurs vaisseaux _le Culloden_ et _l'Alfred_ recueillirent deux
cent soixante-sept matelots, avec le capitaine, depuis contre-amiral
Renaudin, et son fils[650]. Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra,
s'il sombra[651].
[Note 650: _V._, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à
Londres, en 1839, et dont la _Revue britannique_ (août 1839, p.
334-345) a reproduit toutes les pièces, d'après le _Frazer's Magazine_
(t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot VENGEUR, le _Dictionn.
crit._ de M. A. Jal, qui avait pris part à la polémique engagée sur
ce point avec la critique anglaise, dans la _Revue britannique_; il
rétablit définitivement toute la vérité sur cet événement, «un peu
surfait, dit-il, par l'opinion».--On peut voir dans le _National_ (10
juin 1839) les noms des six marins du _Vengeur_ qui survivaient encore
à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze ans plus
tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur un rapport de
l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par décret du 8 février 1850.]
[Note 651: Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu
les restes du bâtiment dans un port anglais. (_Un Cahier d'histoire
littéraire_, 1818, in-8º, p. 41.)--Pour ce fait, encore une fois, toute
l'erreur vient du rapport de Barrère et de l'exagération poétique de
Lebrun dans sa fameuse ode. (_V._ ses _Œuvres complètes_, t. I, p.
357.) Sans mensonge, il était assez héroïque.]
2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur laquelle se sont
greffés tant de contes[652], et qui a fait tant d'incrédules[653].
[Note 652: _V._ les _Mémoires_ de Madame de Genlis, t. VIII, P.
54-55.]
[Note 653: _V._ _le Globe_, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se
rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette accusation, qui
partit d'un rapport de Morier, agent anglais à Constantinople, répétée
par Wilson en 1801, et reproduite par Malte-Brun, en 1814, dans _le
Spectateur_, t. I, p. 185, est complètement fausse. «Il n'y eut pas,
dit M. Rapetti, un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de
l'aveu même de Desgenettes.» (Art. NAPOLÉON, dans la _Biogr. générale_,
col. 252, note.)--M. Duruy, dans un excellent article de la _Revue de
l'instruction publique_, sur les _Mémoires du duc de Raguse_, a réfuté,
plus victorieusement que personne, l'odieux mensonge, repris par
Marmont.]
3º La question de savoir si le succès de Marengo fut décidé par Desaix,
comme tout le monde le pense, ou par Kellermann, comme celui-ci le
prétendait[654], avec raison.
[Note 654: _V._, à son nom, la _Biogr. portat. des contemp._,
t. II, p. 2213; l'_Histoire de la campagne de 1800_, par le duc de
Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le _Catalogue des
autographes_ de la collection La Jarriette, p. 180, nº 1571, une lettre
de Kellermann, réclamant près de Bourienne, à la date du 8 février
1821, la vraie part qui lui revient dans cette victoire.--Ce même
_Catalogue_, p. 33, nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi
à Bourienne par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la charge de
cavalerie qui avait contribué au succès de la bataille d'Austerlitz, et
qu'on attribuait à Rapp.]
4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard d'Aréna[655].
[Note 655: _V._, pour la réfutation de ce fait, une très mince mais
très curieuse brochure émanée probablement des papiers de M. Rœderer,
qui parut sous ce titre: _La petite maison de la rue Chantereine_,
Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14. Consulter aussi Savary, _Mon examen de
conscience sur le 18 brumaire_, p. 37.--Un grenadier qui prétendait
avoir sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour
cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une pétition à la
Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui fut refusée, presque à
l'unanimité, après quelques mots par lesquels Dupont (de l'Eure) adjura
ses anciens collègues des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc.,
de dire si la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte,
dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé pour justifier
l'attentat commis par la force des armes sur la représentation
nationale.» (Duvergier de Hauranne, _Hist. du gouvern. parlementaire_,
t. V, p. 156.)]
5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant problème de cette
belle retraite sur Huningue, dont on ne sait à qui attribuer l'honneur:
à Moreau, à Ferino[656], ou bien au jeune général Abbatucci[657].
[Note 656: _V._ une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le
_Siècle_ du 4 août 1844.]
[Note 657: Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du
général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La plus belle
part de ce grand fait d'armes lui revient de droit. Malheureusement,
Abbatucci fut tué à Huningue même.]
6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau, dans laquelle on
prétend que Clavier, sur une prière de Bonaparte, qui désirait la
condamnation, en promettant la grâce après, aurait fait entendre cette
parole: _Eh! qui nous fera grâce à nous?_ tandis qu'en réalité notre
juge helléniste, qui prenait dans Plutarque des leçons de grec et non
des préceptes d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui condamna
Moreau[658].
[Note 658: _Revue rétrosp._, 2º série, t. IX, p. 458, et les
_Annales encyclopédiques_ (1817), t. VI, p. 255.]
Toutes ces questions, encore une fois, seraient très curieuses à
traiter: mais nous avons déjà fourni une longue carrière, nous avons
hâte de finir. Nous arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux:
_La garde meurt et ne se rend pas_, si étrangement remis à l'ordre du
jour par le livre des _Misérables_[659], en 1862.
[Note 659: T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.]
On sait que Cambronne ne dit pas cette belle phrase. On prétend aussi,
sans plus de raison, qu'il dit autre chose..... en un seul mot, que
M. Victor Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur
d'un pastel au Salon suivant, où la page _embaumée_ était représentée
couverte d'une feuille de vigne, une feuille de rose ne pouvant pas
suffire.
Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait de sa belle
parole. Il la trouvait absurde: d'abord, disait-il, parce qu'il n'était
pas mort, ensuite parce qu'il s'était rendu.
«Cambronne, disait le général Alava, présent à sa prise par le colonel
Halkett[660], n'ouvrit la bouche que pour demander un chirurgien, afin
de panser ses blessures. Il s'était rendu sans fracas[661].»
[Note 660: Ce fut au moment du recul de la garde impériale. Halkett
s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui, déjà grièvement
blessé, lui tendit la main et se rendit. (_Larpent's Journal_, t. III,
p. 41; la _Revue d'Édimbourg_, t. XCIII, p. 160, et Siborne, _History
of the war in France and Belgium_, t. II, p. 220.)]
[Note 661: _V._ dans la _Revue britann._, août 1864, p. 328, la
traduction de quelques extraits des _Diaries of a lady of quality from
1797 to 1844_.]
Ce doit être là toute la vérité.
Toujours, je le répète, il se défendit nettement de la phrase qu'on lui
prêtait[662]. En 1835, présidant à Nantes un banquet patriotique, il la
désavoua même de la façon la plus formelle[663].
[Note 662: _V._ une _lettre_ du lieutenant-colonel Magnant au fils
du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure au
même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un de ses articles sur cette
question. (_Journal des Débats_, 7 juillet 1862.)]
[Note 663: Levot, _Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.]
Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui prétendit lui avoir
entendu dire _deux fois_, ce qu'il soutenait, lui, n'avoir pas dit une
seule[664].
[Note 664: _V._ un art. de M. Deulin dans l'_Esprit public_ du 24
juin 1862.]
Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine Deleau, qui,
mandé devant le maréchal de Mac-Mahon et le préfet du Nord, tint
courageusement à ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit
ans[665], prétendait aussi avoir très distinctement entendu
Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant dans l'Elster: «Dieu
m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu[666]!»
Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir entendu l'autre[667].
[Note 665: Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture
du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia le procès
verbal, le 7 juillet, dans les _Débats_.]
[Note 666: Ch. Deulin, l'_Esprit public_, 24 juin 1862.]