nouvelle des contemporains_, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent
article de M. Villemain, _Revue des Deux-Mondes_, 15 avril 1857, p.
904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au
nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il
n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le _Moniteur_;
aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs
avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par
ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre
les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.]
On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597],
Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais
rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!...
Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons
fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant
de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au _mot_ de Joseph
de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa
simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus
de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que
Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus
muettes[601].
[Note 597: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 705.]
[Note 598: Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur
français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des
derniers moments de Napoléon.» (_Napoléon et son historien M. Thiers_,
par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note:
«C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un
témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de
nommer.»]
[Note 599: «Le comte Rodolphe son fils, dans la _Vie_ qu'il a
donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (_Revue de
Genève_, août 1851, p. 556.)]
[Note 600: Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la
chandelle.»]
[Note 601: _V._ plus bas, p. 417-418.]
Mais revenons aux scènes de la Terreur.
Le _mot_ de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à mourir: _Fils de saint
Louis, montez au ciel!_ est un _mot_ prêté. C'est Charles His[602],
rédacteur du journal _le Républicain français_, qui passa pour l'avoir
inventé le soir de l'exécution[603].
[Note 602: C'est le même qui se vanta d'avoir le premier,
c'est-à-dire même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa
l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière au Temple,
fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, tant de royalisme
méritait récompense: on parla d'anoblir l'ancien rédacteur du
_Républicain français_. Le voyez-vous s'appelant Charles d'His, comme
le roi! Il n'osa pas. Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé
devant la particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et que
l'équivoque fût ainsi toujours possible.]
[Note 603: Charles de Lacretelle, dans son ouvrage _Dix années
d'épreuves_, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à citer le
mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un journal, «alors
presque le seul où respirât de l'intérêt pour l'auguste victime». Ce
journal ne serait-il pas _le Républicain français_? et ne serait-ce pas
pour cela que le _mot_ fut attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du
_Moniteur_, avait fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement
les principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, que
Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que dans son livre, se
déclarait franchement l'auteur du _mot_. S'il l'avait cité le premier,
comme le disent ses _Dix années d'épreuves_, c'est qu'il eût été
impossible que personne le citât avant lui!]
Il courut bientôt tout Paris[604]. Le pauvre abbé fut l'un des
derniers à apprendre..... qu'il l'avait dit.
[Note 604: A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où
se trouvait le _mot_ «fut généralement copié et traduit eu plusieurs
langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, dans le nº 192
des _Révolutions de Paris_ du 9 au 16 mars 1793, le _mot_ est ainsi
reproduit: «Allez, fils aîné de saint Louis, le ciel vous attend.»]
Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte d'Allonville[605],
l'ancien ministre marquis Bertrand de Molleville, qui en parle
dans son _Histoire de la Révolution_[606], M. de Bausset[607],
lord Hollande[608], trompés par le bruit public, lui demandèrent
sérieusement s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à tous
il répondit que la pensée en était certainement dans son cœur, mais
que, troublé comme il l'était, il n'avait pas dû en trouver la sublime
formule. Enfin il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.
[Note 605: _V._ ses _Mémoires secrets_, 1838, in 8º, t. III, p.
159-160, et les _Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches,
t. III, p. 416.]
[Note 606: T. X, p. 429.]
[Note 607: _Revue Rétrosp._, 2e série, t. IX, p. 458.]
[Note 608: «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction.
L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement qu'il ne se
rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé dans un souper, le
soir même de l'exécution.» (_Souvenirs diplomatiques_ de lord Holland,
trad. de l'anglais, 1851, in-12, p. 254.)--Au moment où Louis XVI
résistait pour qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait
dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous avez à faire
pour avoir un nouveau trait de ressemblance avec votre divin modèle.»
Ces paroles, reproduites presque textuellement dans la lettre que
Sanson fit insérer le 21 février 1793 dans le _Thermomètre politique_,
journal de Dulaure, en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se
trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que la sœur de
l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à l'une de ses amies, et
qui a été publiée dans le _Dutensiana_, p. 213-218. Le _mot_ prêté au
courageux abbé ne se trouve naturellement pas dans cette lettre qui
n'omet pourtant aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit
mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se tint toujours
auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers soupirs, et il n'est
pas mort de douleur, il ne s'est même pas évanoui; il eut même la
force de se mettre à genoux et de ne quitter que lorsque ses habits
furent teints du sang de cette tête sacrée, que l'on promenait sur
l'échafaud, aux cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle
aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, et, comme
tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; mais il paraît
prouvé que ce n'est pas lui qui le commanda. Mercier (_Nouveau Paris_,
t. III, p. 6) dit que c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (_Notice
sur Santerre_), ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait
vanté; d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page
de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, la
danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. _V._ Bertrand de
Molleville, t. X, p. 430, et le _Catalogue des autogr._ de M. Guilb. de
Pixérécourt, nº 867.]
Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain en pareille
circonstance? La mémoire ne survit pas à ces ivresses de sang et
d'épouvante.
«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs chapitres[609], et je
n'ai jamais pu savoir où j'étois; c'est-à-dire comprendre, ou le péril
où je me trouvois, ou toutes les singularités qui m'environnoient.
[Note 609: _Nouveau Paris_, t. VI, p. 141-142.]
«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et je ne puis rendre
compte de son assassinat[610].
[Note 610: Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de ce
meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je trouve, à ce
sujet, dans les notes autographes du baron de Boissy d'Anglas sur les
principaux événements de la vie politique de son père, qui présidait,
comme on sait, cette terrible séance de la Convention: «Un adjudant
général, nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, vint
annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient d'une
manière inquiétante, et lui demanda ses ordres; M. de Boissy les lui
donna par écrit et de sa main: ils portaient de repousser la force
par la force. Au moment où on lui présenta la tête de Féraud, que
l'on disait être celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer
Fox; pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général les
ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, et, résigné à
subir le même sort, il salua religieusement cette tête sanglante.» Il
y avait en effet un complot contre Boissy d'Anglas. Une femme, Carie
Migelly, avoua devant la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée,
ainsi que bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L.
Montigny possédait son _ordre d'incarcération_. Il avait aussi celui
du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout d'une pique la
tête du représentant du peuple Féraud». _V. Catalogue_ de sa collection
d'autographes, 1860, in-8º, p. 184.--Un mot encore, ou plutôt une
anecdote, qui fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans
le courage de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque temps
après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, il montrait
à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention, et leur
expliquait sur les lieux la scène du 2 prairial: «Étant monté, avec
lui, sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier,
j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais point
encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui,
vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée
et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être
pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais
eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite?
Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M.
Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est
possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être
faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont
indulgents pour les faibles.» (_Journal des Débats_, 22 août 1862.)]
«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et je ne sais par quel
chemin je me suis trouvé libre et chez moi.
«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, sur ma chaise
curule, je ne savois pas encore s'il y avoit eu bataille.
«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, sans connaître
l'importance de cette journée.
«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire des
Montagnards, parce que j'étois près d'eux....
«Tout est _effet d'optique_; il est impossible de se figurer ce qui
est.»
LVIII
On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins
plus de _mots_ qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le
laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge
l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent
il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces _mots_ supposés.
[Note 611: Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà
cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée,
j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve
compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» dit à Maury, dans un
moment d'humeur, cet homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu
quand je me considère, beaucoup quand je me compare» répondit vivement
Maury.» (_Œuvres de A.-V. Arnault_, Mélanges, p. 431.)]
Son fameux vote au jugement de Louis XVI: _La mort sans phrase_, est
un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est
trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la
réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement
les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces
particularités supposées et parasites de son existence politique; il
les réfutait sans humeur.
«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens
jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à
l'histoire.
«Le premier, disait-il, qui a crié _Vive la nation!_ et cela étonna
bien alors, ce fut moi[612].»
[Note 612: «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé
Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel il défendait
sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: J'ai _abjuré_
la République, au lieu de: j'ai _adjuré_. «Malheureux! dit-il à
l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer à la guillotine?» (_Revue
franç._, 20 oct. 1855, p. 21.) Ceci rentre dans la catégorie des faits
et des _mots_ dont une faute d'impression est l'origine, et parmi ceux
aussi qui sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole d'Alfred
le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur pensée.»
(_V._ G. Guizot, _Études sur Alfred le Grand et les Anglo-Saxons_,
et un article de M. Édouard Thierry, dans le _Moniteur_ du 26 août
1856.)--La phrase: _C'est ici le chemin de Byzance_, que Catherine II
aurait, dit-on, trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son
voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est dans le même
cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est la traduction abrégée et à
contresens d'une inscription grecque placée à Kherson, sur un arc de
triomphe, et mal comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert.
(_V. l'Illustration_, 22 juillet 1854, p. 55.)--En fait de contresens
de mots qui ont amené de grosses erreurs d'histoire, je n'en sais pas
de plus curieux que celui d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses
_Lettres sur l'histoire de France_. Il y prend une table brisée pour
une proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution
de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses _Mém. relatifs
à l'hist. de France_ (t. VII, p. 192), avait traduit _tabula_ par
_affiche_, était le premier coupable. (_V._, à ce sujet, un excellent
travail de M. Léon de Bastard, _Biblioth. de l'École des Chartes_, 3e
série, t. II, p. 361.)]
«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18
brumaire: «_Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait
tout, peut tout, et veut tout._» Le _mot_, d'ailleurs, est beau et
digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui
lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et
qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de
consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.»
«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce
fameux mot: _La mort sans phrase_; il dit seulement, ce qui est
beaucoup trop: _La mort_. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de
son vote, on aurait répondu: _Il a voté la mort sans phrase_, ce qui a
passé ensuite pour son vote textuel[613].
[Note 613: Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, l'un
des votants (_Réimpression du Moniteur_, t. XV, p. 169-208), lui avait
souvent dit que l'erreur venait du sténographe de la Convention. Avant
le vote de chacun des membres, il avait eu à consigner quelque petit
discours justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: _La mort_.
Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, mit sur
sa copie, entre parenthèse: (_sans phrase_). De là l'erreur, encore
une fois.--Un jour, M. Anglès avait prêté à M. Sieyès le cinquième
volume du _Censeur européen_, où le mot: _La mort sans phrase_ était
répété. Il le lui rendit après avoir mis en marge: _C'est faux, voir
le_ Moniteur _de l'époque._ En effet, ayant consulté le _Moniteur_ du
20 janvier 1793, nous avons trouvé le vote du laconique député de la
Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «SYEYES (sic). La mort.»]
«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en
effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me
connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez
vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].»
[Note 614: Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de
sa façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote même,
comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de régicide, et qui si
souvent se disculpa vainement de l'avoir été? Malgré ses protestations,
telle qu'une lettre du 4 octobre 1820, analysée dans le _Catalogue
d'autographes_ du 15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui
protestèrent pour lui, telle que la _Biographie des contemporains_ par
Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il y
a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable écho dans les
_Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M. Guizot, t. I,
p. 233.]
«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: _J'ai vécu_, qu'il avait
dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et
d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].»
[Note 615: «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda
plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que j'ai fait,
lui répondit M. Sieyès, _j'ai vécu_.» Il avait, en effet, résolu
le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne pas périr.»
(_Notices historiques_, in-8º, t. Ier, p. 81.)--Le mot _arrière-pensée_
est, a-t-on dit (_Magasin pittor._, t. VIII, p. 87), un néologisme de
l'abbé Sieyès. La chose était si bien dans son caractère qu'on a cru
que lui seul pouvait avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve
déjà dans ce vers très vrai du _Dissipateur_ de Destouches (acte V, sc.
IX):
Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée.
]
Le _mot_ de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de
mort: _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe_, passe
pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M.
V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa _Marion Delorme_[616]. Pour
qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au
supplice, il lui suffit que ce fût un _mot_ d'un héroïsme à effet.
Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase
sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le
mensonge[618].
[Note 616: Acte V, sc. VII.]
[Note 617: Acte II, sc. I.]
[Note 618: _V._ plus haut, p. 256.]
Cette boutade spirituelle de Saverny[619]:
[Note 619: Acte III, sc. VII.]
Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole,
Comme le roi Louis succède à Pharamond,
n'est que la traduction versifiée d'un _mot_ dit à Louis XV, se
décidant à avouer qu'il _succédait_ peut-être à Saint-Foix dans les
bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre
Majesté succède à Pharamond!»
Un vers plus remarqué de _Marion Delorme_ est celui-ci[620]:
[Note 620: Acte IV, sc. VIII.]
LE ROI (_à l'Angely_).
Pourquoi vis-tu?
L'ANGELY.
_Je vis par curiosité._
Très joli _mot_! mais qui date de la Terreur.
Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par
exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais
plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis
cet hémistiche dans mon petit livre des _Citations_. Vous voyez que
j'ai mes raisons; je le réservais pour les _Mots historiques_[622].
[Note 621: _Mes souvenirs_, p. 137.]
[Note 622: En revanche, j'ai mis parmi les citations (_L'Esprit des
autres_, édition elzévir., p. 222) un _mot_ que M. Eugène Despois m'a
reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est celui de Vergniaud,
à la séance du 17 septembre 1792. Comme ce _mot_ n'est qu'une citation
du _Guillaume Tell_ de Lemierre, et non un souvenir authentique du
Guillaume Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un
Guillaume Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord placé.]
C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait
alors fait son _mot_, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que
parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? _la Tragédie court les
rues_[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que
répéter là ce qu'on lit dans une _mazarinade_:
[Note 623: Campenon, _Essais de Mémoires... sur la vie... de
Ducis_, Paris, 1824, in-8º, p. 79.]
Comédiens, c'est un mauvais temps,
La Tragédie est par les champs[624].
[Note 624: _Les Triboulets du temps_, dans nos _Variétés
historiques et littéraires_, t. V, p. 17.]
LIX
Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène
d'_Andromaque_ que Roucher et le poète de _la Jeune captive_[625]
auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du
_mot_ désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein
de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je
doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626].
[Note 625: Cette _jeune captive_ était mademoiselle Aimée de
Coigny, depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de Montrond, et
non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise de Coigny, née de
Conflans. (Ch. Labitte, _Études litt._, t. II, p. 184, et l'_Athenæum_,
1853, 2e semestre, p. 393.)]
[Note 626: Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis
bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée contre
Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son frère. M. Michaud
dit et écrivit le premier qu'il l'avait laissé périr (Sainte-Beuve,
_Causeries du Lundi_, t. VII, p. 20), et, depuis, qui ne l'a pas
répété? Tout ce qu'il y a là de cruel mensonge a été victorieusement
démontré dans la brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et
de Marie-Joseph: _la Vérité sur la famille de Chénier_, Paris, 1844,
in-8º.]
Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose,
il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins
suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de
foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle
même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre
source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation
très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on
viendra me dire aussi que le _mot_ d'André Chénier peut parfaitement
avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise
que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait
dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant
à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots:
«_J'aurais porté des fruits[628]._» Le _mot_ d'André Chénier est là
tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression,
ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je
vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que
je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité
funèbre fait que je répugne à la réfutation.
[Note 627: _La Mort d'André Chénier_ (_Philosophes et Comédiennes_,
2e série, p. 79).--C'est M. de Vigny, dans _Stello_, qui a le plus aidé
au mensonge. Il ne savait même pas qu'André Chénier périt, non sur la
place de la Révolution, mais «sur la place publique de la barrière de
Vincennes.» _V._ la brochure de M. de Chénier, p. 57.]
[Note 628: _Fructus matura tulissem._ (Le marquis de Saint-Aulaire,
_Lettres inédites de madame du Deffant_, t. Ier, p. 103, note.)--Depuis
que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, il m'est arrivé
un témoignage qui ne laisse aucun doute sur l'origine du _mot_.
Suivant une _note_ de Loizerolles fils, dans son poème sur _la mort
de Loizerolles_, son père (1813, in-12, p. 176), le dessin dont je
parle aurait été, non du jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André
Chénier, dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son
compagnon de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur de sa
chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux
étaient abattus par le vent.»]
M. Géruzez a procédé plus hardiment.
«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à
Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud,
la première scène d'_Andromaque_, entre Oreste et Pylade; il ne savait
pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux
amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit
comme s'il l'avait su[630].»
[Note 629: _Histoire de la Littérature pendant la Révolution_, p.
388-389. Le dernier et le plus complet des biographes d'André Chénier,
M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout cela que des légendes.
_V._ la _notice_ en tête de l'édition qu'il a donnée des _Œuvres_, p.
XLV.]