[Note 596: Fortia de Piles,_ Préservatif contre la Biographie

nouvelle des contemporains_, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent

article de M. Villemain, _Revue des Deux-Mondes_, 15 avril 1857, p.

904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au

nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il

n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le _Moniteur_;

aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs

avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par

ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre

les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.]

On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597],

Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais

rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!...

Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons

fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant

de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au _mot_ de Joseph

de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa

simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus

de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que

Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus

muettes[601].

[Note 597: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 705.]

[Note 598: Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur

français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des

derniers moments de Napoléon.» (_Napoléon et son historien M. Thiers_,

par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note:

«C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un

témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de

nommer.»]

[Note 599: «Le comte Rodolphe son fils, dans la _Vie_ qu'il a

donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (_Revue de

Genève_, août 1851, p. 556.)]

[Note 600: Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la

chandelle.»]

[Note 601: _V._ plus bas, p. 417-418.]

Mais revenons aux scènes de la Terreur.

Le _mot_ de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à mourir: _Fils de saint

Louis, montez au ciel!_ est un _mot_ prêté. C'est Charles His[602],

rédacteur du journal _le Républicain français_, qui passa pour l'avoir

inventé le soir de l'exécution[603].

[Note 602: C'est le même qui se vanta d'avoir le premier,

c'est-à-dire même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa

l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière au Temple,

fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, tant de royalisme

méritait récompense: on parla d'anoblir l'ancien rédacteur du

_Républicain français_. Le voyez-vous s'appelant Charles d'His, comme

le roi! Il n'osa pas. Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé

devant la particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et que

l'équivoque fût ainsi toujours possible.]

[Note 603: Charles de Lacretelle, dans son ouvrage _Dix années

d'épreuves_, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à citer le

mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un journal, «alors

presque le seul où respirât de l'intérêt pour l'auguste victime». Ce

journal ne serait-il pas _le Républicain français_? et ne serait-ce pas

pour cela que le _mot_ fut attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du

_Moniteur_, avait fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement

les principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, que

Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que dans son livre, se

déclarait franchement l'auteur du _mot_. S'il l'avait cité le premier,

comme le disent ses _Dix années d'épreuves_, c'est qu'il eût été

impossible que personne le citât avant lui!]

Il courut bientôt tout Paris[604]. Le pauvre abbé fut l'un des

derniers à apprendre..... qu'il l'avait dit.

[Note 604: A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où

se trouvait le _mot_ «fut généralement copié et traduit eu plusieurs

langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, dans le nº 192

des _Révolutions de Paris_ du 9 au 16 mars 1793, le _mot_ est ainsi

reproduit: «Allez, fils aîné de saint Louis, le ciel vous attend.»]

Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte d'Allonville[605],

l'ancien ministre marquis Bertrand de Molleville, qui en parle

dans son _Histoire de la Révolution_[606], M. de Bausset[607],

lord Hollande[608], trompés par le bruit public, lui demandèrent

sérieusement s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à tous

il répondit que la pensée en était certainement dans son cœur, mais

que, troublé comme il l'était, il n'avait pas dû en trouver la sublime

formule. Enfin il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.

[Note 605: _V._ ses _Mémoires secrets_, 1838, in 8º, t. III, p.

159-160, et les _Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches,

t. III, p. 416.]

[Note 606: T. X, p. 429.]

[Note 607: _Revue Rétrosp._, 2e série, t. IX, p. 458.]

[Note 608: «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction.

L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement qu'il ne se

rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé dans un souper, le

soir même de l'exécution.» (_Souvenirs diplomatiques_ de lord Holland,

trad. de l'anglais, 1851, in-12, p. 254.)--Au moment où Louis XVI

résistait pour qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait

dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous avez à faire

pour avoir un nouveau trait de ressemblance avec votre divin modèle.»

Ces paroles, reproduites presque textuellement dans la lettre que

Sanson fit insérer le 21 février 1793 dans le _Thermomètre politique_,

journal de Dulaure, en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se

trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que la sœur de

l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à l'une de ses amies, et

qui a été publiée dans le _Dutensiana_, p. 213-218. Le _mot_ prêté au

courageux abbé ne se trouve naturellement pas dans cette lettre qui

n'omet pourtant aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit

mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se tint toujours

auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers soupirs, et il n'est

pas mort de douleur, il ne s'est même pas évanoui; il eut même la

force de se mettre à genoux et de ne quitter que lorsque ses habits

furent teints du sang de cette tête sacrée, que l'on promenait sur

l'échafaud, aux cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle

aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, et, comme

tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; mais il paraît

prouvé que ce n'est pas lui qui le commanda. Mercier (_Nouveau Paris_,

t. III, p. 6) dit que c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (_Notice

sur Santerre_), ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait

vanté; d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page

de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, la

danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. _V._ Bertrand de

Molleville, t. X, p. 430, et le _Catalogue des autogr._ de M. Guilb. de

Pixérécourt, nº 867.]

Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain en pareille

circonstance? La mémoire ne survit pas à ces ivresses de sang et

d'épouvante.

«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs chapitres[609], et je

n'ai jamais pu savoir où j'étois; c'est-à-dire comprendre, ou le péril

où je me trouvois, ou toutes les singularités qui m'environnoient.

[Note 609: _Nouveau Paris_, t. VI, p. 141-142.]

«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et je ne puis rendre

compte de son assassinat[610].

[Note 610: Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de ce

meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je trouve, à ce

sujet, dans les notes autographes du baron de Boissy d'Anglas sur les

principaux événements de la vie politique de son père, qui présidait,

comme on sait, cette terrible séance de la Convention: «Un adjudant

général, nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, vint

annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient d'une

manière inquiétante, et lui demanda ses ordres; M. de Boissy les lui

donna par écrit et de sa main: ils portaient de repousser la force

par la force. Au moment où on lui présenta la tête de Féraud, que

l'on disait être celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer

Fox; pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général les

ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, et, résigné à

subir le même sort, il salua religieusement cette tête sanglante.» Il

y avait en effet un complot contre Boissy d'Anglas. Une femme, Carie

Migelly, avoua devant la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée,

ainsi que bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L.

Montigny possédait son _ordre d'incarcération_. Il avait aussi celui

du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout d'une pique la

tête du représentant du peuple Féraud». _V. Catalogue_ de sa collection

d'autographes, 1860, in-8º, p. 184.--Un mot encore, ou plutôt une

anecdote, qui fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans

le courage de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque temps

après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, il montrait

à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention, et leur

expliquait sur les lieux la scène du 2 prairial: «Étant monté, avec

lui, sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier,

j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais point

encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui,

vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée

et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être

pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais

eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite?

Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M.

Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est

possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être

faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont

indulgents pour les faibles.» (_Journal des Débats_, 22 août 1862.)]

«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et je ne sais par quel

chemin je me suis trouvé libre et chez moi.

«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, sur ma chaise

curule, je ne savois pas encore s'il y avoit eu bataille.

«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, sans connaître

l'importance de cette journée.

«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire des

Montagnards, parce que j'étois près d'eux....

«Tout est _effet d'optique_; il est impossible de se figurer ce qui

est.»

LVIII

On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins

plus de _mots_ qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le

laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge

l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent

il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces _mots_ supposés.

[Note 611: Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà

cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée,

j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve

compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» dit à Maury, dans un

moment d'humeur, cet homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu

quand je me considère, beaucoup quand je me compare» répondit vivement

Maury.» (_Œuvres de A.-V. Arnault_, Mélanges, p. 431.)]

Son fameux vote au jugement de Louis XVI: _La mort sans phrase_, est

un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est

trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la

réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement

les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces

particularités supposées et parasites de son existence politique; il

les réfutait sans humeur.

«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens

jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à

l'histoire.

«Le premier, disait-il, qui a crié _Vive la nation!_ et cela étonna

bien alors, ce fut moi[612].»

[Note 612: «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé

Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel il défendait

sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: J'ai _abjuré_

la République, au lieu de: j'ai _adjuré_. «Malheureux! dit-il à

l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer à la guillotine?» (_Revue

franç._, 20 oct. 1855, p. 21.) Ceci rentre dans la catégorie des faits

et des _mots_ dont une faute d'impression est l'origine, et parmi ceux

aussi qui sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole d'Alfred

le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur pensée.»

(_V._ G. Guizot, _Études sur Alfred le Grand et les Anglo-Saxons_,

et un article de M. Édouard Thierry, dans le _Moniteur_ du 26 août

1856.)--La phrase: _C'est ici le chemin de Byzance_, que Catherine II

aurait, dit-on, trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son

voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est dans le même

cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est la traduction abrégée et à

contresens d'une inscription grecque placée à Kherson, sur un arc de

triomphe, et mal comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert.

(_V. l'Illustration_, 22 juillet 1854, p. 55.)--En fait de contresens

de mots qui ont amené de grosses erreurs d'histoire, je n'en sais pas

de plus curieux que celui d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses

_Lettres sur l'histoire de France_. Il y prend une table brisée pour

une proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution

de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses _Mém. relatifs

à l'hist. de France_ (t. VII, p. 192), avait traduit _tabula_ par

_affiche_, était le premier coupable. (_V._, à ce sujet, un excellent

travail de M. Léon de Bastard, _Biblioth. de l'École des Chartes_, 3e

série, t. II, p. 361.)]

«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18

brumaire: «_Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait

tout, peut tout, et veut tout._» Le _mot_, d'ailleurs, est beau et

digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui

lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et

qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de

consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.»

«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce

fameux mot: _La mort sans phrase_; il dit seulement, ce qui est

beaucoup trop: _La mort_. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de

son vote, on aurait répondu: _Il a voté la mort sans phrase_, ce qui a

passé ensuite pour son vote textuel[613].

[Note 613: Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, l'un

des votants (_Réimpression du Moniteur_, t. XV, p. 169-208), lui avait

souvent dit que l'erreur venait du sténographe de la Convention. Avant

le vote de chacun des membres, il avait eu à consigner quelque petit

discours justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: _La mort_.

Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, mit sur

sa copie, entre parenthèse: (_sans phrase_). De là l'erreur, encore

une fois.--Un jour, M. Anglès avait prêté à M. Sieyès le cinquième

volume du _Censeur européen_, où le mot: _La mort sans phrase_ était

répété. Il le lui rendit après avoir mis en marge: _C'est faux, voir

le_ Moniteur _de l'époque._ En effet, ayant consulté le _Moniteur_ du

20 janvier 1793, nous avons trouvé le vote du laconique député de la

Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «SYEYES (sic). La mort.»]

«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en

effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me

connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez

vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].»

[Note 614: Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de

sa façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote même,

comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de régicide, et qui si

souvent se disculpa vainement de l'avoir été? Malgré ses protestations,

telle qu'une lettre du 4 octobre 1820, analysée dans le _Catalogue

d'autographes_ du 15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui

protestèrent pour lui, telle que la _Biographie des contemporains_ par

Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il y

a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable écho dans les

_Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M. Guizot, t. I,

p. 233.]

«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: _J'ai vécu_, qu'il avait

dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et

d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].»

[Note 615: «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda

plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que j'ai fait,

lui répondit M. Sieyès, _j'ai vécu_.» Il avait, en effet, résolu

le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne pas périr.»

(_Notices historiques_, in-8º, t. Ier, p. 81.)--Le mot _arrière-pensée_

est, a-t-on dit (_Magasin pittor._, t. VIII, p. 87), un néologisme de

l'abbé Sieyès. La chose était si bien dans son caractère qu'on a cru

que lui seul pouvait avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve

déjà dans ce vers très vrai du _Dissipateur_ de Destouches (acte V, sc.

IX):

Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée.

]

Le _mot_ de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de

mort: _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe_, passe

pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M.

V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa _Marion Delorme_[616]. Pour

qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au

supplice, il lui suffit que ce fût un _mot_ d'un héroïsme à effet.

Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase

sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le

mensonge[618].

[Note 616: Acte V, sc. VII.]

[Note 617: Acte II, sc. I.]

[Note 618: _V._ plus haut, p. 256.]

Cette boutade spirituelle de Saverny[619]:

[Note 619: Acte III, sc. VII.]

Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole,

Comme le roi Louis succède à Pharamond,

n'est que la traduction versifiée d'un _mot_ dit à Louis XV, se

décidant à avouer qu'il _succédait_ peut-être à Saint-Foix dans les

bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre

Majesté succède à Pharamond!»

Un vers plus remarqué de _Marion Delorme_ est celui-ci[620]:

[Note 620: Acte IV, sc. VIII.]

LE ROI (_à l'Angely_).

Pourquoi vis-tu?

L'ANGELY.

_Je vis par curiosité._

Très joli _mot_! mais qui date de la Terreur.

Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par

exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais

plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis

cet hémistiche dans mon petit livre des _Citations_. Vous voyez que

j'ai mes raisons; je le réservais pour les _Mots historiques_[622].

[Note 621: _Mes souvenirs_, p. 137.]

[Note 622: En revanche, j'ai mis parmi les citations (_L'Esprit des

autres_, édition elzévir., p. 222) un _mot_ que M. Eugène Despois m'a

reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est celui de Vergniaud,

à la séance du 17 septembre 1792. Comme ce _mot_ n'est qu'une citation

du _Guillaume Tell_ de Lemierre, et non un souvenir authentique du

Guillaume Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un

Guillaume Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord placé.]

C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait

alors fait son _mot_, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que

parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? _la Tragédie court les

rues_[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que

répéter là ce qu'on lit dans une _mazarinade_:

[Note 623: Campenon, _Essais de Mémoires... sur la vie... de

Ducis_, Paris, 1824, in-8º, p. 79.]

Comédiens, c'est un mauvais temps,

La Tragédie est par les champs[624].

[Note 624: _Les Triboulets du temps_, dans nos _Variétés

historiques et littéraires_, t. V, p. 17.]

LIX

Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène

d'_Andromaque_ que Roucher et le poète de _la Jeune captive_[625]

auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du

_mot_ désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein

de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je

doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626].

[Note 625: Cette _jeune captive_ était mademoiselle Aimée de

Coigny, depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de Montrond, et

non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise de Coigny, née de

Conflans. (Ch. Labitte, _Études litt._, t. II, p. 184, et l'_Athenæum_,

1853, 2e semestre, p. 393.)]

[Note 626: Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis

bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée contre

Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son frère. M. Michaud

dit et écrivit le premier qu'il l'avait laissé périr (Sainte-Beuve,

_Causeries du Lundi_, t. VII, p. 20), et, depuis, qui ne l'a pas

répété? Tout ce qu'il y a là de cruel mensonge a été victorieusement

démontré dans la brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et

de Marie-Joseph: _la Vérité sur la famille de Chénier_, Paris, 1844,

in-8º.]

Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose,

il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins

suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de

foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle

même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre

source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation

très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on

viendra me dire aussi que le _mot_ d'André Chénier peut parfaitement

avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise

que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait

dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant

à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots:

«_J'aurais porté des fruits[628]._» Le _mot_ d'André Chénier est là

tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression,

ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je

vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que

je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité

funèbre fait que je répugne à la réfutation.

[Note 627: _La Mort d'André Chénier_ (_Philosophes et Comédiennes_,

2e série, p. 79).--C'est M. de Vigny, dans _Stello_, qui a le plus aidé

au mensonge. Il ne savait même pas qu'André Chénier périt, non sur la

place de la Révolution, mais «sur la place publique de la barrière de

Vincennes.» _V._ la brochure de M. de Chénier, p. 57.]

[Note 628: _Fructus matura tulissem._ (Le marquis de Saint-Aulaire,

_Lettres inédites de madame du Deffant_, t. Ier, p. 103, note.)--Depuis

que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, il m'est arrivé

un témoignage qui ne laisse aucun doute sur l'origine du _mot_.

Suivant une _note_ de Loizerolles fils, dans son poème sur _la mort

de Loizerolles_, son père (1813, in-12, p. 176), le dessin dont je

parle aurait été, non du jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André

Chénier, dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son

compagnon de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur de sa

chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux

étaient abattus par le vent.»]

M. Géruzez a procédé plus hardiment.

«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à

Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud,

la première scène d'_Andromaque_, entre Oreste et Pylade; il ne savait

pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux

amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit

comme s'il l'avait su[630].»

[Note 629: _Histoire de la Littérature pendant la Révolution_, p.

388-389. Le dernier et le plus complet des biographes d'André Chénier,

M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout cela que des légendes.

_V._ la _notice_ en tête de l'édition qu'il a donnée des _Œuvres_, p.

XLV.]

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 19 / 23 段