elle, un major doit être cru sur parole; mais à le prendre ainsi, un
colonel doit mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il dit.
Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de Rochambeau, a parlé[564],
et sa version n'est pas d'accord avec celle du major, reproduite par
Voltaire. Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni l'autre, du moins
complètement: tel est mon avis.
[Note 564: _Mémoires militaires, histor. et polit._ de M. de
Rochambeau, 1824, in-8º, t. Ier, p. 162-163.]
Le témoignage du major, rendu de concert avec celui du baron d'Assas,
ne me paraît pas des plus sûrs, parce qu'il n'est pas des plus
désintéressés. Il cachait le désir d'une récompense qui fut en effet
accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et cela suffit pour
diminuer à mes yeux la sincérité des témoins. D'un autre côté, cette
récompense civique ayant reporté, sans partage, sur le nom de d'Assas,
la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau pouvait-il, dans ses
_Mémoires_, donner un démenti formel à l'ordonnance royale[565] qui en
avait été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait ce démenti?
Pour la mémoire d'un pauvre sergent qui, pendant sa vie, n'avait guère
compté aux yeux de son colonel, et qui, après sa mort, devait compter
encore moins. M. de Rochambeau se contenta donc de relever dans le
récit officiel, conforme à celui de Voltaire, quelques détails que le
major n'aurait pas dû altérer[566]; mais, quoiqu'il n'oubliât pas la
reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit mot du sergent Dubois.
Ce n'est pas pour moi une raison de douter de son héroïsme: loin de là.
[Note 565: L'original existe dans la belle collection d'autographes
de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.]
[Note 566: Un fragment de fort étonnants _Mémoires_, publié dans le
_Bulletin du Bibliophile belge_, t. III, p. 130, contient sur ce fait
une autre version assez peu différente de celle de M. de Rochambeau.]
Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire de cette nuit
célèbre, mais j'y vois cependant assez clair pour dire: C'est Grimm
qu'il faut croire, et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant
plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros pour un.
D'Assas perd la gloire du _mot_, mais il lui reste l'honneur insigne
d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait pas, et d'avoir réclamé
lui-même pour le soldat dont on lui prêtait la belle action. Il
méritait qu'on l'écoutât mieux.
Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde édition. Depuis
lors rien n'est venu détruire notre opinion, au contraire: un nouveau
témoignage lui est arrivé en aide.
Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La Roque, arrière-petit-fils
de Racine, à qui l'on doit la publication si intéressante des _Lettres
inédites_ de son aïeul, nous écrivit:
«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre livre de _l'Esprit dans
l'histoire_ est parfaitement vrai.
«Un de mes parents qui était officier supérieur au régiment d'Auvergne,
à l'époque de la bataille de Clostercamp, a toujours raconté que le
sergent Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!»
LIV
Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne possédait le don de la
présence d'esprit et le secret de l'à-propos; mais lui, du moins, il
avait conscience de son infériorité, et comme il savait aussi de quelle
importance lui eussent été les qualités qui lui manquaient, il tâchait
d'y suppléer.
Pendant quelque temps, il eut sous main une sorte de bel-esprit en
titre d'office, un juré faiseur de _mots_, un homme qui, d'après l'air
des circonstances où le roi aurait à se montrer, devinait ce qu'on
pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait à répondre. Cet
homme, c'était le marquis de Pezay[567], qui recevait pour cela du
roi une pension de 6,000 livres[568]. Louis XVI, aux grands jours,
comptait sur lui, absolument comme le comédien sur son souffleur. Le
prince de Ligne, je ne sais, il est vrai, d'après quelles données
authentiques, nous fait connaître une des lettres-leçons que Pezay
écrivit ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant la demande
et la réponse.
[Note 567: _V._ sur le rôle politique du marquis de Pezay, les
_Mémoires_ de Bezenval, t. Ier, p. 235; _l'Espion anglais_, t. IV, p.
388; _l'Espion dévalisé_, p. 69.]
[Note 568: _Rev. rétrospective_, oct. 1834, p. 138-139.]
«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire, lui dit-il;--vous voyez
qu'il parle en vrai maître,--la nature vous en a refusé; imposez par
une grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt à une course
de chevaux; elle trouvera un notaire qui écrira les paris de M. le
comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant:
«Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes? la parole
suffit.»
«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais. On s'écria: «Quelle
justesse, et quel grand mot du roi! voilà son genre[569].»
[Note 569: _Œuvres choisies_ du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le
rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait renverser par
son influence auprès du roi, comme il avait renversé l'abbé Terray,
se fut fait livrer sa correspondance secrète. Madame Cassini, sœur de
Pezay, et l'inspiratrice ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait
confié une copie des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même
à M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, _la Femme au
XVIIIe siècle_, 1862, in-8º, p. 441.)]
A une époque où l'esprit était tout, le bon sens presque rien; où
un mot spirituel sauvait la sottise d'un fait; où l'on était charmé
d'une révolution pourvu qu'elle fît dire de jolis _mots_[570], la
précaution n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France pouvait
tout se permettre, excepté de rester court. L'esprit était une des
nécessités de son état; il lui en fallait quand même. Louis XV avait
perdu une partie de sa popularité en ne prenant pas la peine d'en
avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI pouvait risquer la sienne
par une négligence semblable. L'expédient du marquis fut donc, à tout
considérer, un moyen de bonne administration[571].
[Note 570: Chamfort, _Œuvres choisies_, éd. A. Houssaye, p. 64.]
[Note 571: Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de
prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme on lui avait
fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs. V. dans la _Revue
contemporaine_, 15 décembre 1857, un article de M. Rathery sur
l'_Armoire de fer_, p. 153.]
Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y recourait pour nos
princes. Nous avons vu Anne d'Autriche _soufflée_ par Mazarin, et nous
allons voir, avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse,
acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre, gestes et paroles:
«Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour
plénière, tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le
roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses
qu'il ferait au premier président, tout fut expliqué dans un mémoire,
dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra un air sévère; ici, le
front du roi s'adoucira; ici, le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire
existe[572].»
[Note 572: Chamfort, _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p.46.--A
la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février 1723, dans
laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il fallut trois discours:
l'un du roi, l'autre du régent, le troisième du premier président. Pour
qu'il n'y eût pas désaccord, une même plume écrivit les trois discours:
celle du président Hénault. (_V._ ses _Mémoires_, Paris, E. Dentu,
1855, in-8º, p. 61-62.)]
Que de choses perdues faute d'un mot dit à point! que d'inimitiés
faute d'une bonne parole! La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que
son père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle non plus, pu
régner par la grâce, comme disait Pezay. Elle le savait, et de peur
de ne pas bien dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence,
mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand fut de
ceux-là. Après la campagne d'Espagne, les ministres étaient venus
complimenter la duchesse; elle eut pour tous un mot aimable; pour le
ministre des affaires étrangères, Chateaubriand, elle n'eut qu'un
sourire. Il s'en plaignit, et ses plaintes, bien naturelles, transmises
par madame Récamier au duc de Montmorency, parvinrent jusqu'à la
princesse, dont le duc était le chevalier d'honneur. Elle avoua son
tort. «Mais que voulez-vous, dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas
comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit pas. Il faut lui
parler sa langue ou se taire. J'ai cherché pour lui un mot heureux que
je n'ai pas trouvé, et je me suis contentée d'un sourire, croyant qu'il
lui exprimerait assez ma reconnaissance.»
«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut[573], parut insuffisante
au grand homme, qui n'en a pas moins prouvé, en toute occasion, son
admiration profonde pour la première vertu du siècle.»
[Note 573: _Œuvres_, t. III, p. 78.]
LV
Me voici venu au temps de la Révolution. Il y aurait tout un livre à
faire pour pousser comme il faut, à travers cette époque, la tâche que
j'ai entreprise; pour prendre un à un les faits et les mots, et, les
passant au crible, y dégager la vérité du mensonge; mais le moment d'un
pareil travail n'est pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour
les historiens de notre génération. Le tableau est trop rapproché; nous
ne sommes pas au point, comme on dit, pour le bien voir, même dans
ces petits détails que notre tâche à nous est d'examiner avec un soin
minutieux.
«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la vue presbyte, elle
voit mieux de loin que de près.» Or, ces temps ne sont pas encore
assez éloignés pour qu'elle les puisse examiner comme il convient.
Nous ne pourrons que nous poser, en courant, quelques questions sur un
petit nombre de faits et surtout de _mots_ pris entre les plus fameux.
Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée nationale
du 23 juillet 1789, après le meurtre de Foulon[574], cette phrase
atroce: «Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur?»
Oui, malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même écrit pour s'en
justifier[575], ni ce que, par un effort de courageuse indulgence, M.
Sainte-Beuve a tenté pour cela[576], rien ne pourra le laver du crime
de cette parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui semblait
être pour lui un stigmate indélébile[577], et dont, jusqu'au pied de
l'échafaud, on lui fit un vivant remords.
[Note 574: J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet
des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une erreur relevée
avec raison par M. Eug. Despois (_l'Estafette_, 25 juillet 1857).
La question des colonies ne donna lieu qu'à un _mot_ resté célèbre,
mais souvent altéré. On avait dit (séance du 15 mai 1791) que les
mesures favorables aux noirs irriteraient les colons, et rendraient
entre eux une scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission
devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, _il
vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe_.» Voilà le vrai
_mot_. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est Dupont de Nemours qui
l'a dit.]
[Note 575: _Œuvres_, publiées par M. de Bérenger, t. Ier, p. 107.]
[Note 576: _Causeries du Lundi_, t. II, p. 34.]
[Note 577: «J'ai vu depuis, dit-il (_Œuvres_, t. Ier, p. 108),
beaucoup de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une idée
complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la
physionomie, ni le son de voix, ni les manières d'un homme féroce.»]
«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous sur l'un des rapports
que les observateurs du Comité de sûreté générale rédigeaient tous les
soirs, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près
d'une borne, entre un café et le corps de garde de la gendarmerie,
près la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis
l'escalier et en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là
tout exprès pour apostropher Barnave; et, profitant d'un instant de
huées pour n'être pas reconnus, ils lui dirent: «Barnave, le sang qui
coule est-il donc si pur?[578]»
[Note 578: _Memento, ou Souvenirs inédits_, 1838, in-12, t. II, p.
223-224.]
On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.
Dans un tout autre genre, Dieu merci! le _mot_ célèbre de M. de
Montlosier passe pour n'être pas moins authentique, et cela de l'aveu
même de M. de Chateaubriand[579]. Il avoue bien qu'il _ratissa_ quelque
peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en somme, il la déclare
_vraie au fond_.
[Note 579: _Mémoires d'outre-tombe_, t. III, p. 235.--Mais ce qui
mit le _mot_ en relief, c'est la citation qui en fut faite dans le
_Génie du Christianisme_ (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p.
107).]
La voici. Que le style de l'auteur des _Martyrs_ y ait ou non faufilé
sa trame d'or, elle est fort belle:
«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la
cabane du pauvre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils
prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le
monde[580].»
[Note 580: _V._ Montlosier, _Mém. sur la Révolution française_, t.
Ier, p. 379, et la _Notice sur M. de Montlosier_, par M. de Barante,
p. 10.--M. de Talleyrand, dans un de ses derniers entretiens avec
M. Dupanloup, lui certifia que tout ce qu'on disait sur ce _mot_ de
Montlosier, et sur l'immense effet qu'il avait produit, était la vérité
même. (_Biographie univers._, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)]
LVI
Le _mot_ de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: _Allez dire à votre maître
que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en
sortirons que par la force des baïonnettes_[581], a longtemps été
regardé comme étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite
discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet
de la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille, a tout à coup
amené des révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont les
paroles du grand orateur, qui en étaient le coup de théâtre, se sont
elles-mêmes un peu ressenties. Le _Moniteur_ raconte ainsi ce court
mais très curieux débat:
[Note 581: A propos de la _baïonnette_, dont le P. Daniel disait
(_Milice françoise_, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni où
elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler, en passant,
que son nom ne vient pas, comme on le dit partout, de celui de la
ville de Bayonne, mais du diminutif espagnol _bayneta_, petite gaîne.
_V._ notre _Chronique_ de la _Patrie_, nº du 27 mai 1859; le _Magasin
pittoresque_, t. IX, p. 151-152. _V._ aussi _l'Intermédiaire_, t. II,
p. 452, 598.--Le _mot_ le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme
est celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.» Il se
trouve dans la _Proclamation de Souwarow aux armées russes en 1796_.
_V._ la traduction qu'en a donnée, d'après la version anglaise, M. de
Montalivet, dans la _Revue de Paris_, 2e année, t. XIII, p. 232.]
«M. VILLEMAIN.... Il y a quarante-deux ans, M. le marquis de
Dreux-Brézé, appuyant et répétant un ordre imprudent qui avait été
suggéré au vertueux et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée
nationale de se dissoudre et de se séparer en trois ordres, et de
ressusciter ainsi un passé qui allait disparaître à jamais. Vous savez
les terribles et foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par
un grand orateur...
«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. Je vous remercie.
«M. VILLEMAIN. Vous savez les paroles qui furent prononcées alors:
«Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du
peuple...» Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées,
Messieurs, l'insurrection commençait et la Bastille était prise.
«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. J'ai dit que je remerciais M. Villemain
d'avoir parlé de la séance dans laquelle mon père fut en présence de
Mirabeau, et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que depuis
longtemps je désirais que l'occasion se présentât de rectifier ce fait.
Mon père, au retour de Louis XVIII, lui demanda la permission de le
faire. Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda de ne pas le
faire, et mon père s'y soumit par respect pour une si auguste volonté.
Voici comment la chose se passa.
«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution de l'Assemblée
nationale. Il y arriva couvert, c'était son devoir, il parlait au nom
du roi. L'Assemblée qui était déjà dans un état d'agitation trouva cela
mauvais. Mon père, en se servant d'une expression que je ne veux pas
rappeler, répondit qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom
du roi. Mirabeau ne lui dit pas: _Allez dire à votre maître_... J'en
appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée et qui peuvent se
trouver dans cette enceinte; ce langage n'aurait pas été admis.
«Mirabeau dit à mon père: «NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ
NATIONALE, NOUS NE SORTIRONS QUE PAR LA FORCE.» Je demande à M. de
Montlosier si cela est exact[582]. Mon père répondit à M. Bailly: «Je
ne puis reconnaître dans M. Mirabeau que le député du bailliage d'Aix,
et non l'organe de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un homme contre
cinq cents est toujours le plus faible; mon père se retira. Voilà,
Messieurs, la vérité dans toute son exactitude[583].»
[Note 582: D'après le compte rendu du _Journal des Débats_ du même
jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.--Les
_Mémoires_ de Bailly, publiés en 1804 (t. Ier, p. 216), ne rapportent
les paroles de Mirabeau, ni comme on les répète ordinairement, ni comme
elles sont reproduites ici. Les _Éphémérides_ de Noël, au contraire
(juin, p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de
Dreux-Brézé.]
[Note 583: On a repris dans _l'Intermédiaire_, t. II, p. 74, 126,
275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir de
nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis de Dreux-Brézé
à la Chambre des pairs.]
Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau, cette belle phrase
sur un fait mensonger[584] qu'il dit dans la séance du 13 avril 1790:
«Je vois d'ici cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui
a donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy, etc.,» est un
vol qu'il fit à Volney, bon écrivain, mauvais diseur, et, selon
un pamphlet du temps, «l'un des plus éloquents orateurs _muets_ de
l'Assemblée nationale[585].» Ces sortes d'emprunts, avec consentement
du prêteur, étaient alors assez fréquents; Mirabeau, plus que personne,
y trouva son compte.
[Note 584: _V._ plus haut, p. 192-204.]
[Note 585: Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. VII, p.
323.--_V._ aussi Fortia de Piles, _Préservatif contre la Biographie
nouvelle des contemporains_, nº 5, p. 43.]
«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra toujours celui
des autres. Il avait une aptitude particulière à s'en emparer, et
savait très-bien le rendre sien, en lui donnant sa couleur[586].»
[Note 586: _Anecdotes sur les principaux personnages de la
Révolution_, à la suite des _Mémoires_ attribués à Condorcet, 1824,
in-8º, p. 319.]
Chamfort fit presque tous ses discours, notamment, en sa qualité
d'académicien, celui qui attaque si violemment les académies. Mirabeau,
en échange, appelait Chamfort son _cher philosophe_[587]. Ce fut, en
cela, son seul salaire, sa seule gloire.
[Note 587: _Anecdotes inédites de la fin du_ XVIIIe _siècle_,
Paris, 1801, in-12, p. 34.]
Sieyès dut à M. de Lauraguais[588] le titre, c'est-à-dire tout l'effet
de la brochure qui fit sa fortune séditieuse, comme disait M. de
Vaisne: _Qu'est-ce que le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!_
[Note 588: _Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***_, an X, in-8º,
p. 161-162.]
M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien directeur de l'École
royale des sourds-muets de Bordeaux, le rapport sur l'instruction
publique qu'il lut à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite
sous son nom[589].
[Note 589: Quérard, _Supercheries littéraires dévoilées_, t. IV, p.
441-442.]
On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien se voler
quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome, rajeuni pour une autre
révolution, n'était-il pas trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit
dès 1780: «_La propriété_ exclusive _est un vol_ dans la nature[590].»
[Note 590: _Recherches philosophiques sur le droit de propriété
et sur le vol considéré dans sa nature_, etc. (Biblioth. philosoph.
des législateurs, t. VI.)--Un bel esprit qui avait eu en communication
les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait que trop usé de ce
droit plagiaire. D'après une note, écrite par M. de Villevieille,
sur l'un des autographes du moraliste qui font partie de la riche
collection de M. Ed. Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de
celui de Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres
particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il pillait
ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues à M. de Villevieille,
père de celui qui a écrit la note, n'ont pas été perdues autrement.]
LVII
J'avais souvent entendu dire[591] que Prudhomme avait pris dans une des
plus véhémentes _mazarinades_ la fameuse devise de son recueil _les
Révolutions de Paris_: «Les grands ne sont grands que parce que nous
sommes à genoux; relevons-nous.» Je me mis en quête, et je finis par
découvrir, mais sans être fort satisfait de la découverte. Je n'avais
pas trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation indécise
au lieu du plagiat bien conditionné qu'on m'avait promis. Jugez-en.
Montandré a dit, dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre
encore: _le Point de l'Ovale_: «Les grands ne sont grands que parce
que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer
pour en joncher la terre[592].» Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme,
et vous verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on crie au
voleur.
[Note 591: _V._ Henri Martin, _le Libelliste_, Paris, 1833,
introd., p. VI, et le _Catalogue de la biblioth. Soleinne_, t. Ier, p.
287, nº 1264.]
[Note 592: Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. Ier, p. 31;
Rathery, _Athenæum_, 12 février 1853.]
En fait de _mots_, il y en eut alors beaucoup plus de prêtés que de
trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier Saint-Fargeau tombant sous
le couteau du garde du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour la
liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de ceux qui assistèrent à
son agonie, il n'a rien dit[593].
[Note 593: _V._ un article de G. Duval, _Revue du_ XIXe _siècle_, 9
février 1840, p. 348.]
«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier[594], des paroles qui ne
furent jamais prononcées.»
[Note 594: _Le Nouveau Paris_, t. Ier, p. 162.]
A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous des _mots_ prêtés
aux mourants. La mort n'est point bavarde: un soupir, un regard noyé
dans les ombres suprêmes, un geste de la main se portant vers le
cœur, quelques paroles confuses, mais surtout sans déclamation, voilà
seulement ce qu'elle permet à ceux qu'elle a frappés.
On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix à Marengo ne dit
rien et ne put rien dire[595], et que les dernières paroles de Lannes à
Essling ne furent pas celles qu'on croit[596].
[Note 595: «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas blessé à
la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, mais d'une balle dans
la poitrine qui traversa le cœur entier, et sortit par le dos. C'est
alors que la division Desaix plia, et que les colonnes autrichiennes
passèrent sur le corps du général qui ne fut retrouvé que longtemps
après la bataille.» (_Hist. de la campagne de 1800_, 1854, in-8º, p.
188.) Comment alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit donc
rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, qui, sur ce
point, n'a pas été démenti. (_Mémoires_, t. II, p. 137.)]