On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant permis de lui

dire: «Nous n'avons pas de marine,» Louis XV, piqué, lui répondit:

«Et celles de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote

que l'observation fort déplacée du peintre. Le roi en fut tellement

interdit qu'il ne trouva rien à répondre. Il lui eût fallu, en pareil

cas, j'en conviens, un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, je

le répète, sa qualité dominante. Mariette est le seul qui rapporte le

fait tel qu'il dut se passer[534]. Or, suivant lui, comme vous allez

voir, le roi ne dit rien:

[Note 534: _Abecedario_, publié par MM. de Chenevière et de

Montaiglon, art. LA TOUR.]

«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de Pompadour; le roi étoit

présent, et dans la conversation il fut question des bâtiments que le

roi avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit pas, prit la

parole et eut l'impudence de dire que cela étoit fort beau, mais que

des vaisseaux vaudroient beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les

Anglois avoient détruit notre marine, et que nous n'avions aucun navire

à leur opposer[535].

[Note 535: C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son _Dict.

crit._, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir rappelé ce qu'on

lit dans le _Siècle de Louis XV_, ch. XXIV, sur le combat naval du 14

octobre 1749, qui aurait laissé notre marine avec UN SEUL vaisseau de

guerre, il prouve, pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de

Voltaire par celle-ci: «La France n'avait plus alors que VINGT-DEUX

vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque où La Tour fit sa

sotte réflexion, notre marine comptait «cinquante-cinq bons vaisseaux à

flot, et sept en construction»!]

«Le roi en rougit, et tout le monde regarda comme une bêtise une sortie

si imprudente, qui ne menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»

_Après nous le déluge!_ disait, même dans sa plus grande prospérité,

madame de Pompadour[536], qui voyait poindre déjà tout au loin, à

l'horizon de la royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de

nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent répétée, et chaque

fois on l'a mise sur le compte de Louis XV. Elle était si bien le

_mot_, l'expression de ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec

raison que le roi _bien-aimé_[537] pouvait seul l'avoir dite.

[Note 536: _Essai sur la marquise de Pompadour_, en tête des

_Mémoires_ de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. XIX.]

[Note 537: On ne sait pas généralement que c'est Vadé (_V._ les

_Lettres_ de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres disent

Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine Courtille.]

Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, venir de loin ce

grand orage; il eut, par pressentiment, l'ennui sombre, comme les

autres, devant la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. Le

trône n'était pas encore frappé que le roi semblait déjà foudroyé, et

qu'il en portait les marques.

Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de

l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire

entendre ce qu'il dit dans l'_Émile_[539] sur les monarchies de son

temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner

jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est

vrai, je le sens mieux que vous[540].»

[Note 538: _Mémoires_, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV,

p. 189.]

[Note 539: Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.--C'était la pensée de

tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril

1764, juste douze jours avant la mort de madame de Pompadour: «Tout

ce que je vois jette les semences d'une _révolution_ qui arrivera

immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La

lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à

la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens

sont bien heureux, ils verront de belles choses.»]

[Note 540: _V._, dans notre article sur madame du Barry (_Rev.

franç._, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses

craintes au sujet «du peuple républicain.»]

J'ai douté du _mot_ de Louis XIII sur la _grimace_ de Cinq-Mars

à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour

l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil

s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La

marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne

me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du

caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du

mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est

presque touchant de sensibilité»[542].

[Note 541: _Causeries du Lundi_, 1re édit., t. II, p. 471.]

[Note 542: Je ne quitterai point la marquise sans préciser

deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de

sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent qu'elle

naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et c'est le plus grand

nombre, soutiennent que son père était _boucher des Invalides_;

ceux-là, Voltaire est parmi, prétendent qu'il était fermier à la

Ferté-sous-Jouarre. L'extrait de naissance de la marquise--publié ici,

dès 1856, c'est-à-dire bien avant que _l'Intermédiaire_ (t. I, p.

144) et le _Dict. crit._ de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun,

comme _inédit_,--mettra tout le monde d'accord sur les deux points:

«_L'an 1721, le 30 décembre_, fut baptisée _Jeanne-Antoinette Poisson_,

née hier, fille de François Poisson, _fourrier_ de Son Altesse R.

Monseigneur le duc d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De

la Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, Jean Paris

de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette Justine Paris, fille

d'Antoine Paris, écuier, thrésorier receveur-général de la province

de Dauphiné.» (_Extrait des registres des baptêmes de la paroisse

Saint-Eustache à Paris._)--C'est madame de Breteuil, femme du ministre

de la guerre en 1723, qui était fille du _boucher des Invalides_, nommé

Charpentier. _V._ le _Journal_ de Marais, _Revue rétrosp._, 2e série,

nº 26, p. 283.]

Dans les _Mémoires de la minorité_, écrits sur son ordre même,

Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers

ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien

parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres

hommes encore. Il avait _insisté_ sur ce point, c'est son mot, parce

qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature

indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que

parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles;

et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans

lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le

poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne

rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit

parler! _J'insiste_ sur cet article par l'amour et l'attachement que je

sens pour mon roi.»

[Note 543: _V._ plus haut, p. 336-337.]

Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant

douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette

impuissance de parler était _un des tics de la maison de Bourbon_.

«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des

conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne

manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre,

en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à

Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne

manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui

étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole

faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de

la morgue allemande et de l'urbanité française.»

[Note 544: _Mélanges inédits de littér._, Paris, 1810, in-8º, p.

260.]

Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de

ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse

demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.--«Oui, Sire, lui

dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie

française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?--Il

ne m'a pas parlé, Sire.--A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.»

[Note 545: _Œuvres choisies de Chamfort_, édit. A. Houssaye, p. 69.]

Peut-être trouva-t-il quelquefois un _mot_ satirique: un _mot_

obligeant, jamais.

Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon,

Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre

Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!

C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois,

comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en

est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M.

de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «_Sortez!_» M. de Brissac lui

répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: _Sortons!_»

[Note 546: _Id._, _ibid._, p. 84.--La reine Marie Leczinska,

bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte

spirituelle. La fameuse anecdote du _Vous m'en direz tant!_ qu'on lui

prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il s'agissait de

juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et la reine, pour voir à

quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, allait augmentant toujours:

«Mais, disait-elle, si l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent

mille écus, un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience,

lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» M. de Las-Cases

(_Mémor. de Sainte-Hélène_, 1re édit., t. III, p. 111) fait raconter

à Napoléon l'anecdote telle qu'elle court le monde; mais elle fut

rétablie dans sa vérité, à la p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour

cette édition, les _additions_ et _corrections_.--Une autre anecdote

plus gaillarde, où se trouve aussi un: _Vous m'en direz tant_, se passa

entre Bautru et la reine Anne d'Autriche. _V._ à la Biblioth. nation.,

fs fr., nº 10, 436, un _recueil ms._, fol. 31.]

[Note 547: _Œuvres choisies de Chamfort_, p. 96.]

Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut

pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548]

et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous

soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de

Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce

sont les faux _Souvenirs de la marquise de Créqui_[550]. D'autres vous

affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac,

ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à

la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans

sa comédie des _Demoiselles de Saint-Cyr_, dont M. de Saint-Herem est,

vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas

de trait plus saillant que ce _mot_ d'emprunt.

[Note 548: _Mémoires_, t. 1er, p. 60.]

[Note 549: _Nouveaux Mélanges._]

[Note 550: Édit. in-12, t. II, p. 28.]

C'est ainsi que vous instruisent romans, drames et comédies

historiques[551].

[Note 551: Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix,

_le Verre d'eau_, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote

qu'avait accréditée Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_. L'auteur

dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur de l'historien par

une foule d'inventions supplémentaires. Si peu qu'on aille au fond

des choses, on trouve dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre

beaucoup de verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal

rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais, voyant la

pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause d'invraisemblance. Il ne

se crut au fait qu'à la scène où lady Marlborough est congédiée: pour

lui, la disgrâce vint de ce que la favorite ayant pris la carafe pour

la bouteille, aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un

verre d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable.

(_V._, pour tout cela, _Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans,

mère du Régent_, p. 80; Agnès Strickland, _Lives of the queens of

England_, t. XII, p. 250, 285, etc.; _Private correspondance of

duchesse of Marlborough_, t. Ier, p. 301, et Eug. Moret, _Quinze ans du

règne de Louis XIV_, t. III, p. 160, 165.)]

Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner l'esprit, qu'on ne

prît pas moins de soin que lorsqu'il s'agit de se parer le corps.

Va-t-on, si peu qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de

chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures pour son intelligence,

s'adresse-t-on aux marchands de _faux_ en histoire[552]?

[Note 552: L'auteur des _Demoiselles de Saint-Cyr_ mettait de

l'amour-propre à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions.

Un jour que, pendant la grande popularité de son _Monte-Cristo_,

il visitait le château d'If, il se donna le plaisir de demander au

concierge où était le cachot de Dantès. On le lui montra. Ayant voulu

voir ensuite, la prison de Mirabeau et les restes du cercueil de

Kléber, son guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là.

«Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon triomphe était

complet. Non seulement j'avais créé ce qui n'était pas, mais j'avais

anéanti ce qui était.»]

LII

L'on a douté quelquefois de la réalité du _mot_ si chevaleresque, si

français, c'est tout dire, que M. le comte d'Auteroches, lieutenant

des grenadiers, adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises,

le jour de la bataille de Fontenoy: _Messieurs les Anglais, tirez les

premiers_. M. Alexis de Valon, quoiqu'il soit de ceux qui doutent,

en a fait, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_[553],

l'objet d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des vaillantes

vertus de l'ancienne armée de France. Quant à moi, je tiens le mot

de M. d'Auteroches pour très authentique, surtout si on le ramène à

l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence. Lord Hay crie en

s'avançant hors des rangs: «Messieurs les gardes françaises, tirez.»

M. d'Auteroches alors va à sa rencontre, et le saluant de l'épée:

«Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais les premiers; tirez

vous-mêmes[554].»

[Note 553: Numéro du 1er fév. 1851.]

[Note 554: Le marquis de Valfons, dans ses _Souvenirs_, Paris,

E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont il avait

été témoin: «Cet engagement se fit à distance si rapprochée que les

officiers anglais, au moment d'arrêter leur troupe, nous saluèrent

le chapeau à la main; les nôtres ayant répondu de même à cette

courtoisie, un capitaine des gardes anglaises, qui était lord Charles

Hay, sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches, lieutenant

des grenadiers, se porta alors au-devant de lui. «Monsieur, dit le

capitaine, faites donc tirer vos gens.--Non, Monsieur, répondit

d'Auteroches, nous ne tirons jamais les premiers.» Et s'étant de

nouveau salués, ils rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais

commença aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus de

mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand désordre.»]

Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait toujours, par

courtoisie, l'avantage du premier feu à l'ennemi.

Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque n'a pas droit à

moins d'honneur que l'officier qui l'a si bien mis en pratique.

M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce _mot_-là. C'est lui qui

dit encore, à propos du siège de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait

que la ville était _imprenable_: «Ce mot-là, Monsieur, n'est pas

français[555].» C'est ce qu'on a dit depuis pour _impossible_.

[Note 555: Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la trouve

que dans un livre assez peu sûr: _Paris, la Cour et les Provinces_,

par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. Ier, p. 6). Je n'ai pas la moindre

confiance dans ce recueil, depuis que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54)

certaine anecdote sur le mot ZESTE du _Dictionnaire_ de Richelet,

dont j'ai démontré sans peine la fausseté dans une note des _Variétés

histor. et littér._, t. IX, p. 20.--J'ajouterai que d'ailleurs

l'anecdote sur _imprenable_ courait avant M. d'Auteroches et le siège

de Maëstricht. Dans un recueil _ms._ de la Biblioth. nation., fs fr.,

nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc de Bourbon, en 1744,

devant une place du Piémont.]

LIII

Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste ce que l'on raconte

du dévouement du chevalier d'Assas; malheureusement il faut que je

laisse Grimm le discuter un peu.

La mémoire du chevalier n'y perdra presque rien; un brave soldat

jusqu'ici inconnu y gagnera beaucoup, et de tout cela la vérité fera

son profit. On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque peu

désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau, de l'opinion trop

longtemps admise.

«J'étais au camp de Reimberg[556], dit Grimm[557], le jour du combat

si connu par le dévouement d'un militaire français.

[Note 556: Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.]

[Note 557: _Mémoires inédits_, t. Ier, p. 188.]

«Le mot sublime: «_A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_» appartient au

valeureux Dubois, sergent de ce régiment; mais, par une erreur presque

inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué à un jeune

officier nommé d'Assas. M. de Castries le crut comme tant d'autres;

mais quand, après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à

repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des renseignements

positifs apprirent que le chevalier d'Assas n'était pas entré seul dans

le bois, mais accompagné de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce fut

celui-ci qui cria: «_A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!_»

«Le chevalier fut blessé en même temps, mais il n'expira pas sur

le coup, comme Dubois; et une foule de témoins affirmèrent à M.

de Castries que cet officier avait souvent répété à ceux qui le

transportaient au camp: «_Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est

Dubois._»

«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne parlait que du beau trait

du chevalier d'Assas, et il n'était pas plus question de Dubois que

s'il n'eût jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre

personne; et l'histoire, qui a recueilli ce fait, n'en consacrera pas

moins une grave erreur de fait et de nom.»

On m'a fait bien des objections au sujet de cette citation de Grimm, et

de ce qui s'y trouve réfuté. Ces _Mémoires inédits_ sont apocryphes,

m'a-t-on dit. Qui le prouve? Un passage de la _France littéraire_

de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait, ajoutent mes

critiques, leur peu d'exactitude est évident: on fait dire à Grimm

que, le 16 octobre 1760, il était au camp de Reimberg, tandis que,

d'après sa _Correspondance_, il est hors de doute qu'à cette date il

se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à répondre, si je ne savais que

cette partie de la _Correspondance_ de Grimm n'est pas de Grimm, mais

de Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci qui a été

récemment publiée[558], je n'avais appris qu'à la date en question,

Diderot et Meister tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm

faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse». Or, où se trouve

Reimberg? Dans la Prusse rhénane. Je retourne donc la critique de mes

critiques contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait être à

Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait? La curiosité de voir un camp

où commandait en chef M. de Castries que nous savons avoir été de ses

amis[559]. Mes critiques ne sont pas à bout pour si peu; ils ont trois

points sur lesquels ils m'attaquent encore.

[Note 558: _Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits_,

publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.]

[Note 559: _Correspondance et Mém._ de Diderot, t. Ier, p. 400.]

1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages l'eussent

confirmé, et il n'en existe aucun de ce genre. 2º Grimm prétend

qu'à son retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et d'en

convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il ait fait de pareils

efforts. 3º M. de Rochambeau, dans ses _Mémoires_, a, lui aussi,

raconté le fait, et avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors

colonel dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient donc que son

récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme à celui qui s'est le plus

accrédité, diffère si fort de la version donnée par Grimm?

Je vais répondre à tout cela.

Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm n'est confirmé par

aucun autre, on se trompe: le chapitre X du livre II des _Mémoires_

de Lombard de Langres[560] contient une relation du fait complètement

identique. C'est de son père, engagé comme sergent-major par M. de

Rochambeau, que Lombard en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait

le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans Auvergne!» Et il

lui racontait comment on était entré, la nuit, dans le taillis pour y

reconnaître l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, il était près

de Dubois; comment il lui avait entendu crier: «A nous, Auvergne!» et

comment enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, répétait

à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois.»

Lombard de Langres prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il,

hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, M. Crêtu, employé au

ministère de la guerre, de faire toutes les recherches possibles pour

savoir s'il ne découvrirait point sur les registres du temps quelque

indice qui pût jeter du jour sur un fait si remarquable; ses soins ont

été infructueux. Ces registres sont muets[561].»

[Note 560: Tome Ier, p. 330-334.]

[Note 561: M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition

de l'_Histoire de l'ordre de Saint-Louis_ par Alex. Mazas (t. I, p.

VIII) constate lui-même l'absence de tout document, au ministère de

la guerre, pour les époques antérieures à 1763. La mort des officiers

sur le champ de bataille n'a pas même une mention; à plus forte raison

celle d'un simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.]

Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur de Dubois n'avaient pas

été moins inutiles; de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si

je ne me trompe, cependant, il en existe dans la _Correspondance_ de

Voltaire une sorte de trace, bien vague, bien effacée peut-être, mais

que je ne puis me dispenser d'indiquer. Dans la première édition de son

_Précis du règne de Louis XV_, Voltaire n'avait pu faire mention du

trait de d'Assas. Le baron, frère du chevalier, et le major du régiment

d'Auvergne lui écrivirent pour le prier de réparer cette omission, tout

en omettant eux-mêmes de parler de Dubois.

Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire[562]», c'est son _mot_,

Voltaire se hâta d'écrire à M. de Choiseul et de lui parler du fait

tel que le lui avaient conté dans leur lettre le frère et le major.

Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire d'un

trait digne de Décius serait réparé dans la belle édition in-4º qu'il

préparait.

[Note 562: _Lettre_ à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.]

Elle parut peu de temps après, avec l'addition annoncée: des

réclamations toutes différentes des premières ne se firent pas

attendre. M. de Schomberg, dont Grimm avait élevé les enfants, et qui

était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux critiques. Nous

n'avons pas sa lettre, mais on voit par la réponse de Voltaire que M.

de Schomberg y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par Grimm, il

s'étonnait des renseignements contraires à la vérité dont l'historien

avait dû se servir.--«D'où vous sont venus ces détails? Qui vous a

dit tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de Schomberg, car

Voltaire lui répond[563]: «Je n'ai fait que copier ce que le frère de

M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé.»

[Note 563: _Lettre_ du 31 oct. 1769.]

Ce récit du baron d'Assas et du major est le même que Voltaire a

conservé, en dépit des critiques, au chapitre XXXIII de son _Précis du

règne de Louis XV_, et que nous connaissons tous. J'avoue qu'en raison

de la source d'où il nous vient, ce récit ne manque pas d'autorité.

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 17 / 23 段