du _mot_ prêté à Molière. Le fragment des _Mémoires_ de Brossette,
publié par M. Laverdet à la suite de son édition de la _Correspondance
de Boileau_ (1858, in-8º), contient (p. 564) le récit d'une visite
que Molière, conduit par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le
lendemain de l'interdiction du _Tartuffe_, afin d'obtenir qu'elle
fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le _mot_ qu'on lui
attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? Brossette assure,
d'ailleurs, que Boileau lui avait affirmé que l'anecdote «n'étoit pas
véritable, et qu'il savoit le contraire par lui-même.» (_Ibid._)]
Ce _mot_ ne vaut un peu que par l'application qu'en fit Florian sur
le théâtre du château de Sceaux, un soir qu'on devait représenter
sa comédie du _Bon Père_. Au moment où l'on allait commencer, M. le
duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait pas. C'était défendre
le spectacle. Florian, pour congédier poliment son monde, fit cette
_annonce_: «Nous allions vous donner le _Bon Père_; Monseigneur ne
veut pas qu'on le joue.»
Un autre _mot_ de Molière, qu'on répète encore plus souvent, et qui
a fait surtout fortune chez les plagiaires, dont il est le _mot de
passe_, mérite aussi qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son
vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» fait-on dire au poète,
qui se serait ainsi donné sur les terres d'autrui un droit de conquête,
bientôt transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons ce qu'il
dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu de justifier le vol
littéraire par son exemple et sa formule, il criait lui-même au voleur,
quand il disait le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.
Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades d'étude chez Gassendi,
et son _copin_ d'inspiration pour les premières idées de théâtre qui
lui jaillirent au cerveau, profita des longues courses de Molière en
province pour donner à Paris sa comédie du _Pédant joué_, dans laquelle
il avait glissé l'une des scènes ainsi glanées par lui dans ses
entretiens avec le jeune grand homme, c'est celle de la _Galère_.
Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta quelque temps. Il
était assez en fonds d'autres bonnes scènes pour se passer de celle-là.
Plus tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de ses idées
passées, et le forcer à prendre, pour les œuvres de son âge plus mûr,
des ressources dans les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il
songeât à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et que bon gré
mal gré il y revînt.
C'est alors que remettant sur pied, dans _les Fourberies de Scapin_,
une des premières farces dont s'était égayé son génie, et y faisant
reparaître à son tour cette scène de la _Galère_, dont Cyrano avait
fait le joyau comique de son _Pédant joué_, il dit et eut raison de
dire: «_Je reprends_ mon bien où je le trouve.» C'était en effet
son bien qu'il _reprenait_, et non celui d'autrui qu'il _prenait_.
Grimarest est le seul qui nous ait dit le _mot_, et il le donne tel que
vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont je l'ai entouré.
Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement. Ils
perdraient trop s'ils perdaient ce mot de passe qu'ils se sont
complaisamment arrangé, et si Molière ainsi cessait de paraître leur
chef de file.
L
Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part de bons mots; elles ont,
elles aussi, mis en circulation leur menue monnaie d'esprit courant,
monnaie fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai que des
_mots_ qui sont de bonne fabrique, de marque certaine.
Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à madame de
Maintenon, au lit de mort de Louis XIV[508], parole indigne acceptée
par Saint-Simon[509] avec une complaisance méchante, mais que M. de
Monmerqué a très logiquement réfutée[510].
[Note 508: Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait dit:
«Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise aurait murmuré en se
retournant: «Voyez le beau rendez-vous qu'il me donne, cet homme-là n'a
jamais aimé que lui-même.» Est-ce possible?]
[Note 509: _Mémoires_, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.]
[Note 510: _Notice sur madame de Maintenon_, en tête des
_Conversations morales inédites_, p. LXVI.--_V._ dans les extraits du
_Journal de Dangeau_ donnés par Voltaire (p. 162-163), les véritables
paroles de Louis XIV à la marquise.--Médire de madame de Maintenon
est un lieu commun dont tout le monde veut se passer l'envie. Il y a
quelques années, un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre
pour vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom de
madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans les _Manuscrits_
de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou quatre érudits se hâtèrent de
le publier, croyant en avoir la primeur. Il avait été publié depuis
quatre ou cinq ans déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit
n'existait par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût
avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a pris la peine
de le prouver (_Correspondance littér._, 20 fév. 1859, p. 130), et
M. Chéruel s'est donné le même soin (_Mémoires sur Fouquet_, 1862,
in-8º, t. I, p. 448); il suffisait pour s'en convaincre de rapprocher
ces six lignes, indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement
réservée de madame de Maintenon, et de les confronter avec ses autres
lettres, avec ses autres écrits, notamment ses _Conversations_, où,
dans un passage, elle parle justement du danger des correspondances,
«des cassettes trouvées, etc.» (_Conversations morales inédites_,
publiées par M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)--Dans la _Journée
des Madrigaux_, réimpression d'ailleurs charmante et faite avec
soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables _Manuscrits_
de Conrart, un madrigal adressé par _mademoiselle_ de Maintenon à
Villarceaux, avec la réponse de celui-ci, et l'on a voulu y voir une
preuve décisive des relations galantes de l'ami de Ninon avec Françoise
d'Aubigné. On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela madame
(et non pas _mademoiselle_) de Maintenon (_V._ sa _Lettre_ à madame
de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire lorsqu'elle avait
quarante ans, et lorsque Villarceaux en avait cinquante-six, ce qui
n'est plus guère l'âge d'envoyer des _galants_ (faveurs) et de courir
la bague, choses dont il est question dans le madrigal et dans la
réponse. De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, qui
fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de Charles-François
d'Angennes, marquis de Maintenon, le même qui vendit sa terre et son
titre à Françoise d'Aubigné, à la fin de 1674.--Je voudrais bien aussi
que, d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), l'on
n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré à Louis XIV l'idée
de révoquer l'édit de Nantes. Au mois de mars 1665, c'est-à-dire
quatre ans avant que la veuve Scarron eût été attachée à l'éducation
des enfants de madame de Montespan, et fût ainsi entrée en relation,
même très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans les
projets de Louis XIV (_V._ une _Lettre_ de Gui Patin à Spon, 3 mars
1665, et aussi, surtout, les _Mémoires inédits_ de l'abbé Legendre,
dans le _Magasin de librairie_, t. V, p. 115). Voltaire avait sur ce
point protesté le premier et très justement. «Pourquoi dites-vous,
avait-il écrit à Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon
eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle toléra
cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles,
celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un
fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV.»]
Je vous citerai en revanche quelques-uns des _mots_ de madame Cornuel,
cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur
chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante
pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné,
comme on l'a dit souvent, que nous vient ce _mot_ si bien fait au sujet
des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à
Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul
homme: elle les appelait _la monnoie de M. de Turenne_. La première
aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si
vraie et qui a fait fortune: _Il n'y a pas de héros pour son valet de
chambre._
[Note 511: _Lettres_, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p.
161.--Madame Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici de
cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont esté admirez par leurs
domestiques.» (_Essais_, livre III, chap. II.)]
Ne trouvez-vous pas que ce _mot_-là ferait merveille dans une lettre de
madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter
quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci:
_Racine passera comme le café_, qu'on a toujours mis sur son compte et
toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que,
Dieu merci! elle n'en soit pas coupable?
C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont
débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin
M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux _Essais d'histoire littéraire_, en a
donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne
nous contentions pas de le citer:
[Note 512: Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note de
M. J. Taschereau, dans la _Revue rétrospective_, t. Ier, p. 126-127,
à propos d'une _Notice sur madame de Sévigné_, par Mirabeau, dans
laquelle l'erreur commune se trouve reproduite.]
«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?....
Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime.
Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies
pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais
il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc
notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa
fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri
l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la
fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases
reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son
entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher
en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine _n'ira
pas loin_; elle en jugeait comme du café, dont elle disait _qu'on
se désabuserait bientôt_.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la
phrase sacramentelle: _Racine passera comme le café._ Il la porte tout
simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les
moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé
ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité
pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec
enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui
devons probablement l'usage du café au lait[516].»
[Note 513: _Lettre du 16 mars._ Il n'est pas indifférent de
préciser les dates que M. Géruzez a oublié de donner.]
[Note 514: _Lettre du 10 mai 1676._]
[Note 515: _Lettre du 20 février 1689._]
[Note 516: _Lettre du 29 janvier 1690._]
Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter si M. Géruzez
n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit pas l'erreur, mais qui
la déplace un peu. Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le
vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres de madame de
Sévigné, si étonnées du rapprochement, la liaison dangereuse signalée
tout à l'heure. La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle.
Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre de Voltaire à
l'Académie, qui sert de préface à son _Irène_: «Nous avons été indignés
contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si
mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette
aveugle prévention qui lui fait dire: _La mode d'aimer Racine passera
comme la mode du café_[517].»
[Note 517: A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour y
rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux, quand il
transporta, par ordre du Régent, à la Martinique, deux caféiers venus
de Hollande au Jardin du Roi. Il est bien vrai que dans le voyage il
se priva de sa ration d'eau pour les conserver, mais il n'est pas vrai
que ce fussent les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien
auparavant, l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait transporté
du golfe Persique à l'île Bourbon soixante plants qu'il avait obtenus
du cheick de l'Yemen. La plupart réussirent, et la Compagnie put, en
1710, distribuer aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est
l'origine du _café Bourbon_, qui, en raison de sa provenance directe,
a plus de ressemblance que les autres avec le moka. _V._ une citation
des _Mémoires mss._ de M. Hardancourt, directeur de la Compagnie des
Indes, dans l'_Hist. de la Régence_, par Lemontey, t. II, p. 325.--On
a souvent appliqué à la légende du _Cèdre du Jardin des Plantes_ le
détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des Clieux; il faut
l'en retrancher, comme presque tout le reste, y compris même le fameux
chapeau, qui aurait servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On
a su par M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si le
grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du cèdre dans
son chapeau, ce ne fut que pendant quelques minutes. Il le portait de
la rue des Bernardins au Jardin du Roi, le pot fêlé se brisa en route,
et le cèdre n'eut alors que le chapeau du savant pour refuge. (F.
Roulin, _Hist. naturelle_, etc., 1865, in-18, p. 260.)]
Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner contre Voltaire
lui-même cette vertueuse indignation, puis à passer à autre chose.
L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une faute contre le goût,
trouve ailleurs un défenseur éloquent dans M. Walckenaër, au sujet de
la boutade au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote que voici:
«Elle avait signé le contrat de mariage de sa fille avec le comte de
Grignan. Lorsqu'elle compta la dot, qui était considérable: «Quoi!
s'écria-t-elle, faut-il tant d'argent pour obliger M. de Grignan de
coucher avec ma fille?» Après avoir un peu réfléchi, elle se reprit en
disant: «Il y couchera demain, après-demain, toutes les nuits; ce n'est
pas trop d'argent pour cela.»
«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de mauvais goût, de mauvais
ton, qui ne s'appuie sur rien, qui n'a paru que dans de détestables
_Ana_.» Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de l'avoir admis
dans sa notice, d'ailleurs excellente[518].
[Note 518: _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 452.--Les
opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore à moins que cela
quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression, même d'une faute de
ponctuation, pour pervertir complètement un mot connu et faire dire
à la personne à qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On
lit dans la première édition du _Segraisiana_, p. 28: «Madame de La
Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné de l'esprit, mais
j'ai réformé son cœur.» C'est le plus gros contre sens dont les points
et virgules se soient rendus coupables. Voici ce qu'il faut lire, en
ponctuant et guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit:
«M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son
cœur.»--Ces anecdotes littéraires m'amènent à dire un mot de celle qui
court depuis l'abbé Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier
(_Le Pour et le Contre_, t. V, p. 74), au sujet du _Glossaire_ de
Ducange, dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse énorme de
petits papiers pêle-mêle dans une grande malle. La découverte qu'on a
faite il y a quelques années du manuscrit original, à la Bibliothèque
nationale, prouve la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, _Mélanges
archéologiques_, p. 278.)]
Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes,
et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris
de même à partie le fameux _mot_ de Lauzun à la grande Mademoiselle:
_Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, et d'avoir prouvé qu'il est
absurdement faux[519].
[Note 519: Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.]
Il ne faut qu'un de ces _mots_-là pour décrier une société. Montrer
leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque.
Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on
la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de
justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté?
La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse
le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration
et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la
bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver
contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux
à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de
l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la
France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui
donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande
puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment
de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne
sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans
déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu
de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient
recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son
adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les
mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un
autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient
déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le
satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a
pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne,
tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par
laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle
avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la
méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement
de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu
l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523],
envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils
auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une
révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence
presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de
gouvernement.
[Note 520: L. de Carné, _l'École administrative de Louis XIV_,
_Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1857, p. 71.]
[Note 521: _Id., ibid._, p. 58.]
[Note 522: L. de Carné, _ibid._, p. 66.]
[Note 523: _Id., ibid._, p. 75.]
«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain distingué auquel
nous empruntons ce passage, et qui nous a guidé dans toute cette
appréciation; cependant, par un contraste inexplicable, par l'esprit de
contradiction le plus obstiné, il se trouve que les fils de ceux dont
Louis XIV remplissait ses conseils le tiennent pour le représentant
d'un état social dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est
devenu le modèle des princes et le type accompli de la royauté pour les
gentilshommes, dont il avait abaissé l'importance jusqu'à le servir à
sa table et à l'assister à sa toilette.»
A la fin du dernier siècle, Chamfort[524] trouvait beaucoup de justesse
et de portée à ce _mot_ de Voisenon[525]: «Henri IV fut un grand
roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va plus
loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV furent deux grands rois. On
confirme pour le dernier ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752,
à madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts, un grand roi; son
siècle est un très grand siècle.»
[Note 524: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 127.]
[Note 525: _Œuvres_, t. IV, p. 121.]
Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort de succéder trop
gaiement à un règne trop grave, de trop détendre des affaires trop
tendues. Lui et Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation.
Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire qu'avec des intentions
de critique, fut obligé de s'en départir en présence des faits qu'une
étude sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne pas repousser.
Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur qu'un débauché, un ambitieux
plus qu'un corrompu[526].
[Note 526: Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 87, note.]
Quant au Régent, «ce fanfaron de crime[527]», il lui trouve une
capacité des plus vastes, sans presque rien de futile, même dans les
choses où on l'accuse de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui
garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant l'affaire
par la politique. En payant deux millions, il acheta bien moins le
diamant que Pitt son possesseur, et tout le parti que dirigeait à
Londres ce beau-frère du ministre Stanhope[528].
[Note 527: Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu.
«C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris de ce grand
coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc d'Orléans d'un seul trait,
et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite.» (_Mém._,
édit. Hachette, in-12, t. VI, p. 268.)]
[Note 528: Lemontey, t. II, p. 108.--Il est curieux de rapprocher
ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon sur le même objet, t.
IX, p. 223. On y peut voir combien peu le dernier était vraiment au
fait de ce qu'il raconte.]
Ici, comme pour le reste de son administration, Lemontey ne trouve à
reprocher au Régent que trop d'entraînement vers la politique anglaise,
qui resta de tradition dans sa famille. Nous savons ce que fit
Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.
LI
Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien des _mots_, quoiqu'il
eût même la prétention d'en dire[529], il n'y eut pas de monarque plus
muet. C'est un vrai roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce
défaut d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité même;
car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à le rendre timide[530].
[Note 529: D'Argenson, _Mémoire_, t. II, p. 330.]
[Note 530: Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la
peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (_Nouv. Lettres_,
p. 177).--«Il est taciturne,» dit aussi Barbier dans son _Journal_
(édit. in-18, t. Ier, p. 257); «il ne répond aux compliments» (_Ibid._,
p. 259); «on croit qu'il a un sort sur la langue» (_Ibid._, t. II, p.
410).]
L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent avait insisté pour
lui sur le besoin de discrétion, «qualité la plus essentielle à un
roi qui veut se faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens
invité l'Académie française à faire de la _Discrétion des Princes_ le
sujet d'un concours, et prié aussi les ambassadeurs de glisser le plus
souvent possible l'éloge de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil
de Régence[531]. Le petit roi comprit et ne parla guère; mais s'il
fut en cela obéissant aux avis du Régent, il fut aussi surtout docile
à sa nature. Plus tard, le cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le
bavardage que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait dû lui
apprendre l'esprit.
[Note 531: Lemontey, _Hist. de la Régence_, t. II, p. 79.]
Je savais de Louis XV un _mot_, fort joli du reste, qu'on prétendait
qu'il avait dit à M. de Lauraguais, de retour d'un voyage philosophique
à Londres: «Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?--Apprendre
à penser, Sire.--Les chevaux,» aurait répliqué le roi, en tournant
le dos. Eh bien! ce mot charmant, le prince de Ligne nous assure que
Louis XV ne l'a pas dit[532]. Il est vrai que, d'après une lettre de
Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, où il lui répète le _mot_
que Louis XV lui aurait dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion
courante. Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais?
Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a déjà décidé, avant nous,
M. de Loménie[533].
[Note 532: _Œuvres choisies_, t. II, p. 342.--En revanche, je
crois qu'il faut laisser à Louis XV le _mot_ plein d'esprit et de goût
qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère de la guerre.
Un papier était sur une presse et des lunettes auprès: il les prend
et lit, c'était son éloge. «_Elles sont trop fortes_, dit-il en les
replaçant; _elles grossissent les objets_.»]
[Note 533: _Beaumarchais et son temps_, 1856, in-8º, t. II, p. 272.]