plus de ces arrangements et le plus abusé des accommodements qu'on
peut se permettre avec la vérité. Il l'écrivit de souvenir, d'après
ce qu'il savait d'enfance, plutôt que sur bonnes preuves. Lemontey
l'accuse quelque part[481] d'y suivre «les vagues réminiscences de sa
jeunesse». Je crus d'abord l'accusation sévère, mais Voltaire lui-même
vint me confirmer qu'elle est de toute justice. Dans sa _lettre_ au
président Hénault, du 8 janvier 1752, il convient qu'il a écrit de
mémoire une partie du tome II de cet ouvrage. Or le _mot_ dont nous
venons de parler est dans ce tome II. Quelques mois après, le 29 avril,
il écrivait encore à La Condamine au sujet de ce même livre, où il se
souvient trop de ce qu'il n'a jamais bien su: «_Et ignorantias meas ne
memineris_.» Le _mot_ sur les Pyrénées était une de ces ignorances-là.
Pourquoi ne s'en est-il pas repenti comme de bien d'autres qu'il
corrigea[482]?
[Note 481: _Hist. de la Régence_, t. I, p. 224, note.]
[Note 482: Pour son _Histoire de Russie sous Pierre le Grand_,
ayant reçu de Lomonosoff plusieurs observations importantes, il
corrigea son texte en beaucoup d'endroits, à l'édition suivante. On
peut lire les remarques de Lomonosoff dans le _Bulletin du Nord_,
publié à Moscou, juillet 1828, p. 326-330. Pour son _Charles XII_, il
fit de même, comme on peut le voir par l'excellente édition classique,
avec variantes, qu'en a donnée M. Geffroy, chez Dezobry. Le 16 juin
1746, il écrivait dans un billet à M. Dusson d'Alin, notre ministre en
Russie: «J'ai écrit, il y a quelques années, une histoire de Charles
XII sur des _mémoires_ fort bons quant au fond, mais dans lesquels il
y avait quelques erreurs sur les détails des actions de ce monarque.
J'ai à présent des mémoires plus exacts.» Ses corrections furent faites
d'après ces mémoires nouveaux. Le billet que nous venons de citer n'est
dans aucune édition de la _Correspondance_. Il n'a été cité que par
Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 393.--Un des passages
qu'il eût dû modifier, et où il ne changea rien, est l'épisode de
Mazeppa. On a su par les _Mémoires_ du chevalier Pasck, ami du cosaque
trop fameux, que sa cavalcade forcée ne fut que de quelque cent pas,
à travers des haies d'épines, depuis la maison du mari qu'il avait
outragé jusqu'à la sienne. _V._ un fragm. des _Mémoires_ de Pasck,
communiqué par Mickiewicz, dans le _Magasin pittoresque_, t. V, p. 370.]
Ailleurs, il a fait mieux, j'en conviens.
Sans doute, ainsi que J.-J. Rousseau aimait à le répéter, il a pu
dire à ses amis qui lui reprochaient les mensonges dont il a farci
ses histoires: «Moi, je n'écris pas pour être vrai, mais pour être
lu[483].» En revanche, il n'a jamais du moins passionné l'histoire
en calomnies, comme il accusa si justement La Beaumelle de l'avoir
fait[484], et comme il en eût accusé bien mieux encore Saint-Simon, «le
plus avide glaneur de contes apocryphes[485]», s'il eût pu connaître
ses _Mémoires_. Être plus occupé de ce qui peut être «glorieux et
utile... que de dire des vérités désagréables...[486]», telle fut
sa doctrine en histoire. De cette façon sans doute, il lui fallut
sous-entendre bien des sévérités, et nous donner l'idéal des choses
bien plus que leur réalité; mais il ne tomba pas non plus, avec ce
système, dans l'excès qui substitue les petits bruits et les commérages
à la grande voix de l'histoire, et fait si vite de l'historien un
calomniateur. Sa faute, du moins pour ces temps, fut l'indulgence. Or,
comment ne pas pardonner ce qui n'est au fond que trop de tendance au
pardon?
[Note 483: _Souvenirs_ de J.-J. Rousseau dans la _Biblioth.
univers. de Genève_, janv. 1836, p. 89.]
[Note 484: _V._ à ce sujet, dans le _Recueil des Lettres_ donné par
M. de Cayrol, t. II, p. 117-118, ce qu'il écrivait le 7 septembre 1767,
à M. de Chenevières, sur le mauvais effet produit en Europe par les
livres de La Beaumelle, où se trouve ce que nous avons retrouvé depuis
dans Saint-Simon: l'empoisonnement de Louvois par Louis XIV; l'entente
secrète du duc de Bourgogne et du prince Eugène pour trahir la France,
et «un tel coquin, dit-il, fait plus d'impression qu'on ne pense dans
les pays étrangers. Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes,
et la calomnie qui n'a pas été réfutée passe pour une vérité.»]
[Note 485: Ce sont les propres expressions de Lemontey, qui eut si
souvent occasion de le prendre la main dans un mensonge ou dans une
calomnie. (_Hist. de la Régence_, t. II, p. 398.)]
[Note 486: _Lettre à M. de Noailles_, du 28 juillet 1752.]
Voltaire a souvent aussi évité les bourdes grossières dans lesquelles
sont tombés ceux qui le suivirent et arrangèrent à leur tour ses récits
arrangés.
Raconte-t-il la chaude journée de Fribourg, au chapitre III du _Siècle
de Louis XIV_, il se garde bien d'écrire que M. le Prince, alors duc
d'Enghien, jeta dans les retranchements son bâton de maréchal. Il
savait trop bien que Condé, prince du sang, n'était pas, ne pouvait pas
être, ne fut jamais maréchal de France. Il mit: «Le duc d'Enghien jeta
son bâton de commandement, etc.» S'il eût dit: «jeta sa canne», il eût
mieux fait encore, car il faut appeler les choses par leur nom, quel
qu'il soit, et c'est en effet sa canne--il la portait partout, selon
l'usage du temps--que Condé lança par-dessus les palissades ennemies.
Voltaire en employant le vrai mot, aurait été dans la pleine vérité du
fait, et il eût, en outre, sauvé d'une lourde erreur ceux qui vinrent
après lui. Ils ne comprirent rien à ce bâton de commandement, et, pour
simplifier la question, ils le métamorphosèrent en bâton de maréchal.
Quant à en faire ce que c'était en effet, une canne très prosaïque,
fi donc! ils n'y songèrent pas. Depuis lors, où n'a-t-on pas dit, où
n'a-t-on pas imprimé, même officiellement, que le prince de Condé était
maréchal de France?
Les fréquents anathèmes que Voltaire s'est permis contre les
historiens qui font parler leurs héros, l'ont du moins souvent tenu
en garde contre la même manie, et l'ont empêché de tomber dans un des
ridicules d'invention les plus absurdes en histoire: le mensonge de la
déclamation et de la harangue. Par exemple, il s'est bien abstenu de
faire dire par le prince de Condé à ses soldats, avant la bataille de
Lens, cette banalité héroïque tant répétée partout: «Souvenez-vous de
Rocroy, de Fribourg et de Nordlingue[487].»
[Note 487: Lisez _Nordlingen_; de même que, parlant du combat naval
de la Hogue, dites toujours _la Hougue_. _V._ le _Magasin pittor._, t.
IX, p. 131.]
Sa défiance pour ces harangues guerrières, pour ces discours
préliminaires des batailles, semble même en cette occasion lui avoir
trop fait dédaigner les véritables paroles qui furent dites par
le prince; il ne les cite pas, bien qu'elles le méritassent plus
qu'aucunes, comme vous allez en juger. C'est madame de Motteville[488]
qui les rapporte:
[Note 488: _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. XXXVIII.]
«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva partout, dit-elle,
et le comte de Châtillon conta à la reine que, pour toute harangue,
il avoit dit à ses soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut
nécessairement combattre aujourd'hui: il sera inutile de reculer; car
je vous promets que, vaillants et poltrons, tous combattront, les uns
de bonne volonté, les autres par force.»
Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé: c'est net et franc, et
tout à fait selon le précepte de notre ancienne discipline militaire.
Il semble qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne jetée
à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements.
De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de Turenne à Villars la
distance n'est pas longue. J'ai, à leur sujet, à m'expliquer sur deux
_mots_, l'un qui est vrai, l'autre qui ne l'est pas.
J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire, dont un bras fut
emporté par le boulet qui tua Turenne, eût pu trouver assez de force
pour dire à son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible
blessure de son père: «Ah! mon fils, ce n'est pas moi qu'il faut
pleurer, c'est la mort de ce grand homme.» Le témoignage du fils
lui-même, dans ses _Mémoires_, m'a prouvé que je doutais à tort[489].
[Note 489: _Mémoires_ de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p.
205.--Le P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte aux
circonstances de la mort de Turenne, assez inexactement racontée
par les historiens, le récit de Saint-Hilaire est celui qu'on
doit préférer. (_Traité des différentes sortes de preuves_, p.
126.)--Saint-Hilaire a fait lui-même indirectement la critique de ces
relations où les circonstances de la mort de Turenne sont faussement
présentées. «Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir
comme moi.» (_Mémoires_, t. I, p. 204.)]
En revanche, le _mot_ de Villars, qui, près de mourir dans son lit,
aurait envié Berwick, tué sur le champ de bataille, ne m'avait jamais
semblé devoir être mis en doute[490]. C'était encore une erreur; M.
Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son article sur Villars, dans les
_Causeries du lundi_[491]. Il mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre
qui l'exhortait au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui
laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus de grâce qu'au
maréchal de Berwick, qui venait d'être tué devant Philisbourg d'un
coup de canon. «Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours bien
dit que cet homme-là était plus heureux que moi.» Berwick étant mort
seulement le 12, et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le
temps d'apprendre la nouvelle et de dire le _mot_.
[Note 490: Il se trouve dans la _Vie du maréchal de Villars_, t.
IV, p. 350.]
[Note 491: T. XIII, p. 107-108.]
«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour la vraisemblance, le
_mot_ est si bien dans sa nature, que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le
dire[492].»
[Note 492: On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos des
ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut tenir le bassin,
qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont tombés». (_Corr. secrète_,
t. XI, p. 181). Son esprit ne gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura
du profit à le perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de
Villeroy, à qui il fut aussi prêté (La Place, _Pièces intér._, t. III).
On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était tombé; plus tard,
Boursault l'avait mis en vers (_Lettres nouvelles_, 1703, in-12, t. I,
p. 244-245).]
Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien plus grave, car il
s'agit de la mort même de M. de Berwick, n'a pas été davantage
éclairci. D'où partit le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on
se demanda sur le moment même, et ce qu'on se demande encore. «C'est,
écrivit Marais à Bouhier le 25 juin, par conséquent treize jours
après[493], c'est quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique,
Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal de Berwick est mort de
notre canon ou de celui des ennemis[494].»
[Note 493: _Corresp. inédite_ de Marais avec le président Bouhier,
t. II, p. 255.]
[Note 494: J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux
de Louis XIV, que le _mot_ sur le maréchal de Luxembourg, se rendant
au _Te Deum_, à Notre-Dame, après la victoire de Marsaille: «Laissez
passer le tapissier de Notre-Dame», est du prince de Conti. _V._
_Lettres_ de J.-B. Rousseau, 1re édit., t. III, p. 112.]
XVLIII
Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude avec lui, Louis XIV
a-t-il dit: «J'ai failli attendre»?
C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très souvent d'une
patience toute bourgeoise. «Ce matin, dit Dangeau, sous la date du 17
juillet 1690, Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de Portugal,
qui l'a fait attendre plus d'une heure sans que le Roy témoignât la
moindre impatience.»
Cette preuve suffirait. En voici une autre que me fournissent les
_Fragments historiques_ de Racine, et qui vaut mieux que la première,
car cette fois la patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du
parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir par cette porte ne
s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher. Comme il venoit tout en
courant, c'étoit à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi le
grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir
fait attendre?»
L'impatience et la vivacité ne vont guère avec l'idée qu'on se
fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on deux accès de colère: le
premier, lorsqu'il jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper
Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main royale un valet
qui volait un biscuit. Il y aurait bien eu aussi de la colère dans
son _mot_ à l'ambassadeur d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714,
des travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit des traités.
«Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le roi, j'ai toujours été maître
chez moi, quelquefois chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.»
Mais ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président, écrit
Voltaire à M. de Courtivron[495], m'avoua lui-même que cette anecdote
était très fausse; mais que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force
de se rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute Voltaire,
qui se vante.
[Note 495: _Lettre_ du 12 octobre 1775.--_V._ aussi le _Siècle de
Louis XIV_, ch. XXIII, la _Lettre_ à Senac de Meilhan, du 4 juillet
1760, et l'_Hist. de la Régence_ par Lemontey, t. I, p. 88, note.]
Boileau, dans une lettre à de Losme de Monchesnay[496], écrit: «Je vous
dirai qu'un grand prince, qui avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu
jouer le _Britannicus_ de M. de Racine, où la fureur de Néron à monter
sur un théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus aucun ballet.»
Là-dessus, on croit Boileau sur parole[497]; dans le grand prince on
reconnaît Louis XIV, et l'on se met à répéter partout que _Britannicus_
l'a dégoûté de la danse théâtrale, etc., etc. Or, quand cette pièce
fut jouée, à la fin de 1669, il y avait près d'un an qu'il ne dansait
presque plus sur la scène. La dernière fois qu'il s'y était montré, il
avait presque fallu lui faire violence. Le _roy_, dit Robinet[498]:
[Note 496: Septembre 1707.]
[Note 497: L. Racine, _Mémoires sur la vie de son père_, 1747,
in-8º, p. 80;--Voltaire, _Siècle de Louis XIV_, ch. XXVI.]
[Note 498: _Gazette rimée_, 9 mars 1669.]
Le roy, même par complaisance,
Quoyqu'il n'eust dansé de longtemps,
Dansa comme les autres gens;
Il s'acquitta d'une courante
D'une manière très galante[499].
[Note 499: C'était le 15 février 1669. Louis XIV avait figuré, dans
le _Ballet de Flore_, son personnage favori du _Soleil_. «Le lendemain
16, il donna sa parole royale qu'il ne danserait plus», et il ne la
démentit pas (C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 398-399). L'on
croyait qu'il avait reparu dans _les Amants magnifiques_, deux mois
après la représentation de _Britannicus_, ce qui donnait un argument de
plus contre le fait que nous réfutons ici; c'était une erreur. M. Bazin
ne l'eût pas commise (_Notes histor. sur la vie de Molière_, 2e édit.,
p. 167), si, comme M. Deltour (_Les Ennemis de Racine_, p. 224), il
s'en fût référé à la _Gazette_ de Robinet, du 15 février 1670, où nous
lisons, à propos de ce _ballet_ ou _comédie_:
..... Nostre auguste sire
_Fait danser et n'y danse point_,
M'estant trompé dessus ce point,
Quand, sur un livre, j'allay mettre
Le contraire en mon autre lettre.
Dans la _Gazette_ du 8 février, Robinet avait en effet désigné le roi
parmi les acteurs du ballet; et cela--comme il le donne à entendre par
ces mots: «sur un livre»,--cela, dis-je, d'après le livret manuscrit
dont le texte fautif fut aussi suivi pour les _Œuvres_ de Molière.
De là vient que Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des
personnes qui parurent dans _les Amants magnifiques_.]
_Britannicus_ n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup à faire pour
détourner Louis XIV de reparaître sur le théâtre; il s'était, on peut
le dire, corrigé avant la leçon.
Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon avis, d'influence
sur sa résolution. Par contre aussi, pourrions-nous dire comme
réfutation d'une autre erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un
mécontentement de Louis XIV qui causa la mort du poète. Il y avait eu
entre Racine et le roi un peu de froid, mais qui n'avait pas duré, et
dont le poète, tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à
s'en laisser mourir de douleur[500].
[Note 500: _V._ dans l'_Athenæum_ du 6 août 1853, un curieux
article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de M. Fréd. Lock,
dans _l'Ami de la maison_, t. II, p. 239. Il s'agissait d'un _mémoire_
que Mme de Maintenon lui avait dit d'écrire sur la misère du peuple,
et dont l'idée, qui n'était certes pas d'un flatteur, déplut au roi.
Voltaire, qui ne se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le
27 janvier 1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les jésuites
avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de deux! Une erreur, à
ce qu'il paraît, ne suffisait pas!]
M. de Lamartine a donc fait un contresens et une injustice quand il a
écrit que Racine mourut, comme il avait vécu,... _d'adulation_[501].
[Note 501: _Cours familier de littérature_, t. III, p. 46.--La mort
du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des _on-dit_ historiques.
Que n'a-t-on pas répété sur la _brutalité_ du prince de Conti, qui
le frappa de coups de pincettes, dont il mourut... de chagrin? (_V._
_Biog. universelle_, art. SARRASIN, p. 435.) Il eût été juste de dire
que le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui dérober,
pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait sous son chevet, et
parce que, dans l'ombre, il crut que c'était un voleur. Il lui pardonna
pourtant, le reprit à son service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut.
On peut lire à ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, _la Cour
et la Ville_ (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui tenait
le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de thème à une calomnie
plus grave encore. Le victorin serait mort pour avoir bu un verre de
vin dans lequel on aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon
(édit. Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y aurait
versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de Lescure que le prince
était à ce moment loin du lieu où mourut Santeul (_Les Philippiques
de Lagrange-Chancel_, 1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le
_Recueil de particularités, mss._ du président Bouhier, qui voyait
alors Santeul tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une
cause toute naturelle.]
Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui exagéré d'une
disgrâce imaginaire, fut cause de sa fin. Racine mourut de chagrin...
et d'un abcès au foie[502].
[Note 502: Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries
d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet pour son fameux
emblème du soleil ayant ces mots: _Nec pluribus impar_, pour devise.
Il ne prit de lui-même, ni la devise, ni l'emblème: c'est Douvrier,
que Voltaire qualifie d'_antiquaire_, qui les imagina pour lui à
l'occasion du fameux _carrousel_, dont la place, tant agrandie
aujourd'hui, a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais
le succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion de
l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une vieille devise de
Philippe II, qui, régnant en réalité sur deux continents, l'ancien et
le nouveau, avait plus le droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume,
de dire, comme s'il était le soleil: _Nec pluribus impar_ (Je suffis à
plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres aux Pays-Bas
pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de son _antiquaire_. _V._ La
Monnoie, _Œuvres_, t. III, p. 338. On aurait pu ajouter que, même en
France, cet emblème avait déjà servi. (_Annuaire de la Bibliothèque
royale de Belgique_, t. III, p. 249-250.)--Je voudrais encore que
l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le chiffre des
dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On les a exagérées partout
d'une façon déplorable. Mirabeau les évaluait à 1,200 millions, et
Volney à 4 milliards. (_Leçons d'histoire prononcées en l'an III_, p.
141.) La vérité est que, d'après un _mémoire_ dont M. de Monmerqué
possédait le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour Versailles
et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau, etc., pour le
canal du Languedoc, pour acquisition de tableaux et statues, pour
les académies de Rome, gratifications aux savants et artistes, etc.,
s'éleva à 153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire
pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands travaux du roi.
Eckard, faisant aussi, mais d'une façon plus complète, le compte des
_dépenses effectives de Louis XIV_ (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive
à la somme de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690 à
1715, 3,260,341 fr.--Lorsqu'on parle des prodigalités de cette époque,
on rappelle toujours, d'après Amelot de la Houssaye, ces urnes pleines
de louis que M. de Bullion aurait fait un jour servir au dessert,
et que ses nobles convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une
erreur que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire d'un
arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin avait donné à M. de
Bullion plusieurs médailles d'or de son plus beau travail. Comme on en
avait parlé à table, l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et,
voyant qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également à ses
convives. (_Revue rétrosp._, 31 janvier 1837, p. 126.)]
XLIX
L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du _mot_: _Le pauvre homme!_
si habilement enchâssé par Molière dans l'une des premières scènes
du _Tartuffe_; mais la publication des _Historiettes_ de Tallemant
des Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble être bien mieux
l'origine du trait comique[503]. C'est le P. Joseph qui remplace le roi
et qui pousse l'exclamation. M. Bazin avait d'ailleurs prouvé[504] que,
dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est pas, comme on l'a
dit partout, l'évêque de Rodez qui aurait pu le lui inspirer.
[Note 503: Édition in-12, t. II, p. 245.]
[Note 504: _Revue des Deux-Mondes_, 15 janv. 1848, p. 192.]
J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux chefs-d'œuvre; je
ne les quitterai point sans reprendre un peu, pour aider à la mettre à
néant, la grossière histoire qui nous montre le poète-comédien venant
annoncer au public assemblé dans son théâtre l'interdiction dont
le _Tartuffe_ a été frappé.--_M. le président ne veut pas qu'on le
joue_;--voilà ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau[505] a très bien
prouvé que Molière, toujours ami des convenances, n'a jamais pu tenir
un langage pareil, d'autant que le magistrat auquel il aurait fait
injure par cette brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur
bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et du grand Corneille.
[Note 505: _Hist. de Molière_, 2e édit., p. 122.--_V._ aussi la
notice de M. Després, en tête des _Mémoires_ sur Molière. (_Collection
des Mémoires sur l'art dramatique_, 2e livraison, p. VIII.)]
«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé Molière de cette
charge n'a pas même le mérite, assez triste il est vrai, de l'avoir
inventée. On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le
crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens eurent assez
d'accès auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit
l'annonce, la veille que cette pièce devait être représentée, dit
au parterre: «Messieurs, _le Juge_ (c'était le nom de la pièce) a
souffert quelque difficultés: l'alcade ne voulait pas qu'on le jouât;
mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente.» Cette anecdote,
qu'on lit dans le _Ménagiana_[506], dit encore M. Taschereau,
a évidemment fourni l'idée et le trait de celle où l'on s'est
calomnieusement plu à faire figurer Molière[507].
[Note 506: 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.]