Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit, sous les auspices

de saint Médard[460], quelle belle victoire embourbée ce fut là. Louis

XIV y fut pris de la goutte à son tour, et l'on ne savait comment s'en

tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée pour si peu; elle trouva

moyen de dire dans son épître à la prosaïque maladie, que la _goutte_

du roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il aurait menée

trop vite:

[Note 460: «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en pluyes,

de l'abondance et de la continuité desquelles personne n'avoit vu

d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint Médard, dont

la feste est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on prétend

que le temps qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le

hazard fit que cela arriva cette année.» (_Mémoires_, t. I, ch. 1.)]

Tout ce qu'affrontoit son courage,

En forçant de Namur les orgueilleux remparts,

Peignoit l'effroy sur le visage

Des généreux guerriers dont ce héros partage

Les pénibles travaux, les glorieux hazards.

Dans la crainte de luy déplaire

On n'osoit condamner son ardeur téméraire,

Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur.

A force de respect on devenoit coupable:

Vous seule, Goutte secourable,

Avez osé donner un frein à sa valeur.

Est-ce charmant!

Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières dans son épître,

prenaient tant de peine pour mentir en mauvais vers, les comédiens

italiens y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur. Ils se

donnaient bel et bien là-dessus leur franc-parler:

«ISABELLE. Vous estiez donc à Namur?

«ARLEQUIN. Si j'y estois! Ouy, par la sambleu! j'y estois; j'en suis

encore tout crotté.

«ISABELLE. En quelle qualité serviez-vous, Monsieur, dans l'armée?

«ARLEQUIN. Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous donc? Je commandois

en chef le détachement des brouettes qui enlevoient les boues du

camp[461].»

[Note 461: _Les Chinois_, par Regnard et Du Fresny, _Théâtre

italien de Gherardi_, t. IV, p. 198-199.]

XLVI

Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, comme je viens de le

faire ici, sur les rayons de la gloire du grand roi, donner une

revanche à l'histoire de son règne, en me hâtant de biffer d'un trait

de plume ce roman de l'incendie du Palatinat par Turenne, que Sandras

de Courtilz a complaisamment inventé[462]; mais cette réfutation a

été faite si complètement par le comte de Grimoard[463], et même par

Voltaire[464], que je ne pourrais ajouter aucun fait nouveau[465].

[Note 462: _Vie du vicomte de Turenne_, 1685, in-12, par Dubuisson

(Sandras de Courtilz).]

[Note 463: _Histoire des dernières campagnes de Turenne_, 1782,

in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme de Beaurain

fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut d'horribles ravages

dans le Palatinat, ce fut seulement en 1689, lors de l'expédition

du maréchal de Duras et du général Mélac. «On a fait brûler Spire,

Worms, Oppeinheim, dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne s'y

établissent et n'en tirassent des secours.» (_Journal_, édit. complète,

t. II, p. 406.)--C'est Louvois qui avait commandé ces ravages.

«J'éprouve, écrit la Palatine, une douleur amère, quand je pense à tout

ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle

terriblement dans l'autre monde.» (_Nouvelles Lettres_, p. 181.)]

[Note 464: _Lettre_ à Collini, 21 octobre 1767.]

[Note 465: Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps

_inédite_, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août 1674, il

y avait eu des incendies dans plusieurs endroits du Palatinat, et que

l'Électeur furieux avait alors fait défier Turenne, «lui demandant

un jour et un lieu pour le combat» seul à seul. «La réponse de M. de

Turenne a été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit

été expressément défendu, mais que quelques soldats des nôtres, ayant

trouvé de leurs camarades brûlés par les paysans, ils s'étoient vengés

sur les paysans par le feu même, et qu'il supplioit Son Altesse

Électorale de lui conserver sa bonne volonté.» (_Correspondance de

Bussy_, édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était fort

bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se trouve dans

celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois, quelques jours après.

Il y réduit à quelques bourgades brûlées par représailles ce fameux

incendie de toute une contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit

Turenne, ce qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre

quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des soldats

tués par les paysans.» (Rousset, _Hist. de Louvois_, t. II, p. 83.)]

C'est là certainement un _sinistre_ tout gratuit que supposa le

romancier, afin, sans doute, que cet épisode de sa romanesque

histoire eût plus d'intérêt et de couleur; ou bien plutôt encore à

la sollicitation des ennemis de la France, pour jeter de l'odieux sur

la politique de Louis XIV, en montrant quels moyens extrêmes il ne

craignait pas d'employer quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans

ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement payé par

les cabinets d'Allemagne pour fausser la vérité, il n'aurait fait que

recourir, en leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, je ne

dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, notamment par Louvois.

Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit de Saint-Germain,

le 14 mars 1675, à _M. Descarrières, envoyé du roy à Liège_; vous y

trouverez la preuve que le mensonge et le faux en écriture politique

étaient des moyens d'action qui ne répugnaient pas à M. le surintendant

de la guerre:

«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers

du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de l'empereur qui pût,

étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier les affaires

de Sa Majesté Impériale et de son parti. Il faudroit que cette lettre

fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes

choses qui pourroient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci

après que vous l'aurez lu[466].»

[Note 466: _Recueil_ (ms.) _de pièces et de faits particuliers que

le P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire

de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il est auteur._

(Bibliothèque nation.)--Ces suppositions de documents étaient un des

procédés politiques de Louvois. Sur la fin de son ministère, toutes

les correspondances d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans

la _Gazette_, avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues

et corrigées pour se trouver bien au point de sa politique, dont il

enflait les succès et cachait les défaites. _V._ Rousset, _Hist. de

Louvois_, t. IV, p. 376, et les _Rois et Princes journalistes_, dans la

_Revue des Provinces_ du 15 avril 1865, p. 142.]

Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, est l'un des hommes

les plus funestes à la vérité qui aient écrit,--et que n'a-t-il

pas écrit!--pendant le XVIIe siècle. Un bon travail sur lui serait

nécessaire, non pour montrer tous ses mensonges, ce serait impossible,

mais pour prouver qu'il est le mensonge même. Il a inventé le roman

historique, c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère qu'en

un, deux ou trois volumes au plus, tandis que de nos jours vous savez

à quel nombre de tomes on a porté les livres du même genre, qu'on lui

a presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers mixtes

dont fait partie l'auteur du livre que Bayle a si bien malmené tout

à l'heure, et dans laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de

Saint-Réal, un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé d'écrire

l'histoire sans attendre les renseignements, d'où le fameux _mot_:

_Mon siège est fait!_ qu'il dit si naïvement lorsque, son _Histoire de

l'Ordre de Malte_ et du siège si vaillamment soutenu par les chevaliers

étant finie, il reçut les documents avec lesquels il eût fallu la

faire, ou tout au moins la recommencer, ce dont il se garda[467].

[Note 467: Le _mot_ se trouve, je crois, pour la première fois,

dans les _Réflexions sur l'histoire_, par d'Alembert, 1762. L'abbé

dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, que son livre

fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à Bouhier, dans une lettre

encore _inédite_, et ce qu'il lui en avait dit, donnait, par un mot,

une idée de la hâte que l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du

désir qu'il avait d'en finir vite.]

Que de gens étaient alors de cette école! que de gens en sont toujours!

celui par exemple, qui inventa les singulières aventures du _Masque de

fer_, prétendu fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère jumeau

de Louis XIV, légende à présent éclaircie, ou plutôt dissipée, qui, en

disparaissant, a laissé le mystérieux personnage passer enfin du roman

dans l'histoire[468]; cet autre qui supposa l'anecdote de la subite

conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du cadavre décapité de madame

de Monbazon[469]; celui qui enjoliva si romanesquement l'histoire du

musicien Stradella, dont le meurtre, sans le moindre attendrissement

de la part des bravi, est le seul détail vrai[470]; celui encore qui

imagina l'histoire impossible de saint Vincent de Paul se substituant à

un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, à laquelle

pourtant le bon Abelli[471] se laissa prendre en toute ingénuité; cet

autre qui, s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de Caus, fait

mourir méconnu, méprisé, fou, dans un cabanon de Bicêtre[472], un homme

qui était à l'époque de sa mort «ingénieur et architecte du roi[473]»,

et dont les livres jouirent d'une grande estime parmi les savants

durant tout le XVIIe siècle[474]; enfin, mille autres dont l'imposture

historique semble être l'industrie, et qui mériteraient le traitement

que leur réservait Gomberville[475].

[Note 468: On sait maintenant de façon presque certaine que

le prisonnier au _masque de fer_ n'était autre que Matthioli,

ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser une

ligue des princes d'Italie contre Louis XIV, pour laquelle il avait

presque entièrement réussi, quand Louvois le fit enlever par notre

ambassadeur à Turin, le marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis

aux îles Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère

qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La vérité de

ce fait, entrevue par Mme Campan (_Mémoires_, t. II, p. 206), plus

nettement précisée par Dutens, en 1789, dans la _Corresp. interceptée_,

puis dans les _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, t. II, p.

206-210, a été à peu près établie par M. Rousset dans son _Hist. de

Louvois_, in-12, t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants

de l'excellent recueil _l'Intermédiaire_, 3e année, p. 71, 108 et

140.--J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent vite du mystère

en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars, gouverneur des îles

Sainte-Marguerite et geôlier du _Masque de Fer_, écrivait à Louvois, le

8 janvier, à propos de son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on

dit que le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le

fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par Roux-Farillac,

qui tint le premier pour Matthioli, dans ses _Recherches... sur le

Masque de Fer_, a été publiée tout entière en 1834, par M. Monmerqué,

qui l'avait vue autographe, dans la Revue _Vieille France et Jeune

France_, t. I, p. 297-300.]

[Note 469: Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons prouvé

ailleurs (_Paris démoli_, 2e édit., p. 64-65) qu'il y avait eu au moins

supposition de personnages, et que par conséquent M. de Rancé n'y

était pour rien, fut mise en circulation sous son nom par un livre,

aujourd'hui fort rare, de Daniel de Larroque: _Les véritables motifs de

la conversion de l'abbé de la Trappe_, Cologne, P. Marteau, 1665, petit

in-12.]

[Note 470: On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise

jusqu'à Turin par les _bravi_ d'un Contarini, dont il avait enlevé la

maîtresse, fut seulement blessé dans un premier guet-apens, puis un peu

plus tard définitivement tué par les assassins, que le prestige de son

talent n'eut pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur

et non un chanteur. M. Rousset, dans son _Histoire de Louvois_,

édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur cette affaire

des commencements de clarté que M. P. Richard, de la Bibliothèque

nationale, a singulièrement étendus et complétés par d'excellents

articles du _Ménestrel_, nos du 19 nov. 1865 et suivants.]

[Note 471: _Vie de saint Vincent de Paul_, t. II, p. 294.--Le

lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, n'hésite pas

à déclarer le fait impossible.]

[Note 472: Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme

d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin,

la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée

et que grand journal ait jamais répétée.» (_Lettres parisiennes_,

1re édit., p. 170.) Cet homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous

a conté lui-même l'histoire de son mensonge. La direction du _Musée

des Familles_ avait demandé à Gavarni un dessin pour une nouvelle, où

figurait un fou regardant à travers les barreaux de son cabanon. Le

dessin fut fait et gravé, mais arriva trop tard. La nouvelle, qui ne

pouvait attendre, avait paru sans vignette. Cependant, comme le _bois_

était à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne fût

pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet et de fabriquer

une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. Je ne sais trop comment,

peut-être en feuilletant la _Biographie universelle_, l'idée de Salomon

de Caus lui vint à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait

pu être, mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut

ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea le

cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, et il y plaça

son homme derrière les barreaux d'une grille, ainsi que l'exigeait

la gravure. Comme assaisonnement, il imagina une visite que Marion

Delorme aurait faite à Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui,

dans les éclairs de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret:

l'invention de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination?

Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une lettre écrite, le 3

février 1641, par Marion à son amant Cinq-Mars, parut, tout flambant de

mensonge, au mois de décembre 1834, dans le _Musée des Familles_ (t.

II, p. 57-58). Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense

et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est un mensonge! j'en

réponds; il est de moi.» On lui répondit qu'il se vantait, et son petit

roman continua de courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire,

en dépit de ses démentis. Un jour que la _Démocratie pacifique_,

journal du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud

écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons donc! lui dit-on; nous

en avons vu l'original autographe dans une bibliothèque de Normandie.»

C'était trop fort! Il écrivit de nouveau pour promettre _un million_

à qui lui ferait voir ce fameux autographe, oui, _un million!_ dont,

ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant cette

promesse, si étonnante de la part d'un homme de lettres, on s'inclina

et l'on se tint pour battu; mais le mensonge en question ne l'est pas;

tout dernièrement, je le voyais se réveiller triomphant dans un petit

volume qui s'est beaucoup vendu: _Les Mystères des prisons_, in-18, p.

66-70.]

[Note 473: C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il

donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre: _Raison

des forces mouvantes_, où se trouve en germe l'invention de la

vapeur.--On peut lire sur lui et sur la haute position qu'il occupa

comme architecte auprès d'un prince d'Allemagne, des détails fort

intéressants dans le beau livre de M. L. Dussieux: _Les Artistes

français à l'étranger_, Paris, 1856, grand in-8º, p. 48.--Il y a dix

ans, M. Ch. Read a découvert au greffe du Palais un document qui met à

néant ce qui pouvait rester du mensonge; c'est l'acte d'inhumation du

prétendu fou de Bicêtre en 1641: «_Salomon de Caus, ingénieur du Roy, a

esté enterré à la Trinité le samedy dernier jour de febvrier_ (1626),

_assisté de deux archers du guet_.» Ainsi, d'après cette découverte,

communiquée par M. Read à l'Académie des sciences dans une lettre du 18

juillet 1862, Salomon de Caus était mort depuis quinze ans, à l'époque

de la fameuse visite que Marion Delorme aurait faite en 1641 à son

cabanon de Bicêtre! Il était ingénieur du roi, comme nous l'avons déjà

dit, et en l'enterrant dans le cimetière de la Trinité, on lui rendait

tous les honneurs qui lui étaient dus, puisqu'on le faisait accompagner

par deux archers du guet; distinction réelle et fort rare en ce temps.

Cela nous met bien loin de Bicêtre et de son cabanon. Par suite de la

découverte de M. Ch. Read, une rue voisine de l'endroit où fut enterré

Salomon de Caus a pris son nom.]

[Note 474: _V._ _le Roman bourgeois_, de Furetière, P. Jannet,

1855, biblioth. elzévirienne, p. 244, note.]

[Note 475: Le Roy de Gomberville, _Discours sur les vertus et les

vices de l'histoire_, in-4º, p. 59.]

Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât le livre; il n'ajoute pas

qu'au second il faudrait brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était

sa pensée.

XLVII

Voltaire, dans sa lettre à Collini sur l'affaire de l'incendie du

Palatinat, rappelée tout à l'heure, a dit avec beaucoup de sens: «Les

historiens ne se font pas scrupule de faire parler leurs héros. Je

n'approuve pas dans Tite-Live ce que j'aime dans Homère.»

C'est très bien pensé, très bien dit. Pourquoi donc alors Voltaire

s'empresse-t-il de prêter lui-même à Louis XIV des _mots_ que, s'il fût

allé aux informations, il aurait bien su n'avoir pas été dits par ce

roi? Pourquoi, par exemple, écrit-il avec un si bel aplomb, au chapitre

XXVIII du _Siècle de Louis XIV_:

«Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il (le

roi) lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les

deux nations: «IL N'Y A PLUS DE PYRÉNÉES.»

Voltaire alors avait pourtant déjà dû lire le _Journal de Dangeau_,

dont, sans qu'il l'ait avoué, le manuscrit lui fut si utile pour son

_Histoire_[476]; il devait par conséquent savoir déjà la vérité sur

cette parole, qui ne fut pas dite ainsi tout à fait, et qui surtout ne

le fut point par Louis XIV. Puisque en ne prenant pas le _mot_ tel que

l'auteur de l'exact _Journal_ l'a donné, il ne s'est pas soucié d'être

vrai, nous allons, nous, l'être à sa place, et sans beaucoup de peine.

Il nous suffira de nous parer de ce qu'il n'a pas voulu ramasser.

[Note 476: Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu,

puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de notes pour

l'_Essai sur les mœurs_ et pour le _Siècle de Louis XIV_, fut, avec M.

de Luynes, qui en avait hérité, l'un des continuateurs du _Journal de

Dangeau_. _V._ les _Mémoires du président Hénault_, E. Dentu, 1855,

in-8º, p. 193.]

Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre 1700, que le

nouveau roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans de le suivre dans

ses États, Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui n'attribue

à chacun, même, notez ce point, même au roi, que juste ce qui lui

revient d'esprit, Dangeau ajoute[477]: «L'ambassadeur d'Espagne dit

fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement _les

Pyrénées étoient fondues_;» mot bien espagnol, n'est-ce pas? et qui

porte avec soi toute sa couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il

fut dit ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le sien,

l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf la forme.

[Note 477: _Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour la

première fois par MM. Soulié et Dussieux_, t. VII, p. 419. Malherbe,

comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne dans sa belle édition, t.

I, p. 415, avait d'avance paraphrasé le _mot_, quand il avait dit, à

propos du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche:

Puis quand ces deux grands hyménées,

Dont le fatal embrassement

Doit aplanir les Pyrénées..

]

Madame de Genlis comprit cela la première et, bien mieux, l'écrivit,

mais en pure perte; elle n'avait pas autorité. «Ce qu'il raconte est

vrai, assurait-on à madame Geoffrin, à propos de certain récit fait

par un menteur.--Eh bien! pourquoi le dit-il?» s'écriait-elle, doutant

toujours. Madame de Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu

de faire la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit pas

la moindre attention à la note excellente que, dans son édition des

fragments du _Journal de Dangeau_, elle consacra à la parole prononcée

par l'ambassadeur. «Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot

a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: _Il n'y a plus de

Pyrénées_. Ce dernier mot ne serait qu'une espèce de répétition de

celui de l'ambassadeur, et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit[478].»

[Note 478: _Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau_,

1817, in-8º, t. II, p. 208.]

Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée madame de Genlis;

c'est du malheur, et, qui pis est, il y eut ici, de sa part, un cas

d'erreur en récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des _notes

intéressantes_, des extraits de Dangeau, sous ce titre: _le Journal de

la cour de Louis XIV_. Dans le nombre, du reste assez restreint, il

n'oublia pas le passage qui nous occupe. C'était pour lui le moment

ou jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai jadis. Il

ne daigna pas y prendre garde malheureusement. Bien loin même de se

laisser convaincre par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note:

«Louis XIV avait dit: _Il n'y a plus de Pyrénées..._ Cela est plus

beau[479].»

[Note 479: C'était le même _mot_, encore une fois, et la preuve,

c'est que le _Mercure_, rapportant la parole de l'ambassadeur, la

donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur se jeta à

ses pieds et lui baisa la main, les yeux remplis de larmes de joie, et

s'étant relevé, il fit avancer son fils et les Espagnols de sa suite,

qui en firent autant. Il s'écria alors: «Quelle joie! _il n'y a plus de

Pyrénées_; elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.» (_Mercure

galant_, novembre 1700, p. 237.)]

Il y tenait: c'était son _mot_, ou plutôt, peut-être, ne voulait-il

pas, après avoir fait dans ses précédentes notes un grand étalage de

mépris pour l'auteur du _Journal_, se donner la honte de recevoir

un tel démenti de ce «pied-plat,» de ce «laquais»; il n'appelle pas

Dangeau autrement.

Ce n'est pourtant pas encore en ceci que la petite méchanceté de madame

du Deffand aurait raison contre Voltaire: «Il n'a rien inventé, lui

disait-on.--Rien! répliquait-elle, et que voulez-vous de plus? il a

inventé l'histoire[480].» Ici, il l'a tout bonnement arrangée; il faut

bien lui en tenir compte.

[Note 480: Une fois, l'abbé Velly--c'était encore jouer de

malheur--le prit en flagrant délit d'invention. L'abbé avait lu, au

chap. LVII de l'_Essai sur les mœurs_, qu'en 1204, les Français,

maîtres de Constantinople, «dansèrent avec des femmes dans le

sanctuaire de l'église de Sainte-Sophie», etc. Il écrivit à Voltaire

pour lui demander naïvement où il avait trouvé ce fait. Voltaire, non

moins ingénument, lui répondit: «Nulle part; c'est une espièglerie de

mon imagination.» (Coupé, _Soirées littéraires_, t. IV, p.240.) Il ne

faudrait pourtant pas croire que Voltaire s'amusât continuellement

de ces sortes d'espiègleries historiques, et, partant de là, lui

faire un crime de son fameux _mot_: _Mentez, mes amis, mentez_, où

l'histoire n'a rien à faire, quoi qu'on en ait dit. Il s'agissait de

la comédie de _l'Enfant prodigue_, Voltaire ne s'en voulait pas avouer

l'auteur.--«Mais si l'on vous devine? disaient ses amis.--Criez: L'on

se trompe, ce n'est pas de Voltaire, _mentez, mes amis, mentez_!» Vous

voyez, comme l'a fort bien remarqué M. Despois (_Estafette_, 21 juillet

1856), que l'histoire n'est ici pour rien, et qu'on est injuste quand

on fait, pour ce _mot_-là, comparaître Voltaire pardevant elle.]

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 14 / 23 段