de poli et de solennel, ne fit pas non plus asseoir avec lui sur le
trône ce type impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez tous.
Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à ce qu'on nous raconte de sa
prise de possession du pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait
faite au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et le fouet à la
main. Passe encore pour le costume: _justaucorps rouge, chapeau gris
et grosses bottes_, comme le dit Montglat, puisque alors le jeune roi
chassait à Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de chasse;
mais je suis de moins bonne composition pour le reste.
C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son fameux _mot_: «_L'État
c'est moi._» Je n'y ai pas cru davantage, et dernièrement un homme
d'une haute compétence pour ce qui regarde cette époque, M. Chéruel,
m'est venu prouver que j'avais bien fait de douter. Le pupille de
Mazarin ne devait pas sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis,
comme c'est le mien[428].
[Note 428: Ce fut aussi celui de M. de Noailles. _V._ son _Hist. de
Mme de Maintenon_, t. III, p. 687-689.]
Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de l'_Administration
monarchique en France_[429]. Après avoir exposé les nouvelles tendances
du Parlement à la rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, M.
Chéruel ajoute:
[Note 429: T. II, p. 32-34.]
«C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte, le récit de
l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un
fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations
du premier président qui parlait de l'intérêt de l'État: «L'État
c'est moi.» Au lieu de cette scène dramatique qui s'est gravée dans
les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le
roi imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur
insolente.»
M. Chéruel, rappelant ensuite un _Journal_ manuscrit où se retrouve
la relation exacte de cette affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si
favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances
que je viens de rappeler, si elles étaient réelles.»
Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, comme l'a fait
M. Chéruel, se termine par ces mots: «Sa Majesté s'estant levée
promptement sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule parole,
elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, dont elle
estoit partie le matin et où M. le cardinal l'attendoit.»
Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout
s'est passé, pour savoir surtout comment le jeune prince a dit la
leçon qu'il lui avait certainement faite lui-même[430]; et dans cette
leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut pas se départir
d'un mot, vous voudriez qu'une phrase comme celle-ci: «_L'État c'est
moi_», aussi inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre
que menaçante pour la puissance du Parlement, se fût glissée tout à
coup? C'est impossible. L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était
toujours Mazarin.
[Note 430: C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On a su
par ses _carnets_ manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale,
qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche tout ce qu'elle devait
faire, mais qu'il lui dictait tout ce qu'elle devait dire, et l'on a
pu se convaincre aussi, par les _Mémoires_ du temps, de la docilité de
la reine. Ainsi, certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour
elle sur le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît
et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à M. de Jarzé, se
retrouvent presque mot pour mot dans le récit que nous a fait Mme de
Motteville de l'entretien de la reine avec Jarzé (_Collect. Petitot_,
2e série, t. XXXVIII, p. 405-406).]
Le _mot_, je dois l'avouer, n'en est pas moins très bien trouvé. Il ne
lui faudrait, comme vraisemblance, qu'arriver un peu plus tard dans ce
règne, dont il est la plus exacte, la plus formelle expression; comme
vérité, il ne lui manque que d'avoir été dit[431].
[Note 431: Dans un cours de droit public que Louis XIV fit
composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction du duc
de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le manuscrit, on lit à la
première page: «La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout
entière dans la personne du roy.» _L'État c'est moi_ n'en disait pas
tant (_Monarchie de Louis XIV_, etc., 1818, in-8º, p. 327).--Ajoutons,
pour en finir avec ce _mot_, que, suivant les Anglais, c'est la reine
Élisabeth qui l'aurait dit la première (_Rev. britann._, mai 1851, p.
254).]
XLIII
Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent tout naturellement
à penser à son fameux _mot_: «Ils chantent, ils payeront», qui est
vrai, quelle que soit la forme, plus ou moins française, sous laquelle
il l'ait dit[432], et pour lequel je ne trouve qu'un commentaire
possible; c'est cette jolie phrase dont on a fait honneur à tant
de gens, excepté à Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un
gouvernement absolu, tempéré par des chansons[433].»
[Note 432: Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils
nous laissent faire.» (_Lettre_ à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) Dans
la _Vie de Mazarin_, il est reproduit dans cette espèce de patois
mi-partie italien et français, qui était la langue du ministre, qui
lui faisait prononcer _ognion_ pour _union_, et écrire _Rocofoco_ pour
La _Rochefoucauld_, ainsi qu'on le voit sur un de ses _carnets_. Il
disait donc: «S'ils chantent la cansonette, ils pagaront.» La princesse
Palatine cite aussi le _mot_, en le faisant suivre d'une anecdote qui
lui venait de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation
françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent contre
moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et
je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il
faisoit parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on
faisoit contre lui, et il les faisoit vendre en secret; il a de cette
manière gagné dix mille écus.» (_Nouvelles Lettres de la duchesse
d'Orléans, née princesse Palatine_, 1853, in-12, p. 249.)]
[Note 433: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 80.]
Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même; mais, à défaut de
couplets, il faisait des _mots_. N'est-ce pas lui qui dit cette parole
si spirituelle, à propos de la fille de Gaston, dont le canon de la
Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les espérances qu'elle
pouvait avoir d'épouser son royal cousin:
«Mademoiselle,--lit-on dans le _Suppl. manuscrit du Ménagiana_[434], où
le mot attribué à tant d'autres, même au jeune roi, est enfin restitué
au ministre, son véritable auteur,--ayant autrefois fait tirer le
canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur le cardinal
Mazarin dit en raillant qu'elle avoit tué son mary à coups de canon.»
[Note 434: Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.--On a souvent dit
que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est une exagération
du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais elle n'était même plus là
quand les coups partirent. «L'on tira de la Bastille, dit-elle, deux ou
trois volées de canon, comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.»
(_Mémoires_, édit. Petitot, t. II, p. 111.)]
L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire un autre fait d'un
ordre tout différent, moins politique, plus intime; certaine affaire
d'amour, qui, racontée comme elle se passa, eût fait une très piquante
histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu gâter en roman sentimental
et attendri, avec un _mot_ au dénouement.
C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour la nièce du cardinal,
Marie Mancini, qui fut terminé par un départ, au lieu de l'être par un
mariage, comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant quelque
temps.
Selon les versions les plus courantes, la belle, toute éplorée,
lui aurait dit pour adieu: «Vous m'aimez, vous êtes roi, et je
pars.» Mot charmant, sans doute, que tout le monde a répété,--même
Saint-Simon[435], qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire ainsi les
paroles tendres,--mais auquel pourtant, malgré son charme, malgré
l'autorité des témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle n'a
pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf pour un point, comme on
verra.
[Note 435: Notes sur le _Journal de Dangeau_, dans Lemontey,
_Monarchie de Louis XIV_, p. 170.]
Au chapitre LXI de ses _Réponses aux Questions d'un Provincial_, il
remonte à l'origine du _mot_, et la trouve dans un roman[436] sur
lequel il daube d'importance, mais qu'il cite d'abord pour le mieux
gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait:
[Note 436: _Le Palais-Royal_ ou _les Amours de Madame de la
Vallière_, 1680, in-12, p. 66.]
«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc de Colonna. Notre
prince pleura, cria, se jeta à ses pieds, et l'appela son papa; mais
enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante
désolée étant prête à partir, et montant pour cet effet en carosse,
dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif
par l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant
je suis malheureuse et je pars.» Effectivement, le roi faillit mourir
de chagrin de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en
consola, selon les apparences[437].»
[Note 437: Une preuve, au moins singulière, de la réalité de
la douleur du roi se trouve dans le _Journal de sa santé_, dont le
manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (_Suppl. franç._, nº 127,
1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon de le saigner deux fois des
pieds, six fois des bras, et de le purger quatre fois!]
Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire pour attaquer et
couler bas ce roman. «Je suis sûr, dit-il en commençant sa longue
réfutation, que nous ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que
vous me pourriez nommer plus de cent personnes qui vous ont allégué
ce discours de la demoiselle Mancini, non seulement comme une pensée
délicate et ingénieuse, mais aussi comme un fait certain[438], et
cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très impertinemment
inventée. Car lorsque Marie Mancini partit de France pour aller épouser
en Italie le connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à l'amour du
roi, et il n'étoit plus possible qu'elle conservât aucune espérance. Il
y avoit plus de neuf mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de
ce prince...»
[Note 438: Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est
un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ définitif de
Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle partit toutefois, dit-il,
et courut bien le monde depuis. C'étoit la meilleure et la plus folle
de ces Mancines. Pour la plus galante on auroit peine à le décider,
excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et
dans l'innocence des mœurs.»]
Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les _Mémoires_ de Marie
Mancini elle-même[439], dédaignant, tant avec cette preuve il se croit
sûr de son fait, de recourir aux _Mémoires_ de l'abbé de Choisy[440],
qui eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.
[Note 439: Brémond, _Apologie_ ou les _Véritables mémoires de Marie
Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même_. Leyde, 1678,
in-12, p. 29 et suiv.]
[Note 440: _Coll. Petitot_, 2e série, t. LXIII, p. 237.]
Il omet toutefois un point très important: il ne dit mot d'une première
séparation qui eut lieu avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire
en 1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque l'un partit pour
chercher son épouse aux Pyrénées, tandis que l'autre, par ordre de son
oncle, allait, la mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se passa
une scène où purent s'échanger les paroles d'adieu les plus tendres et
les plus déchirantes.
Les _Mémoires_ de Marie, il est vrai, n'en disent rien, non plus
que ceux de sa sœur Hortense, publiés par Saint-Réal[441]. Mlle de
Montpensier, qui mentionne légèrement cette touchante entrevue, mais
qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas davantage[442]. En
revanche, Mme de Motteville s'en explique à peu près nettement[443].
C'est dans son récit que nous voyons apparaître le vrai _mot_ dit par
Marie Mancini, ce _mot_ simple, sans emphase comme tout ce qui vient du
cœur ému, ce _mot_ que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le
mieux la date de la scène[444], ont tous oublié pour répéter la phrase
qui en est la prétentieuse altération, et dont le roman critiqué par
Bayle avait fait la fortune.
[Note 441: _Œuvres_ de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI, p.
161-162.]
[Note 442: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XLII, p. 425.]
[Note 443: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XL, p. 11.]
[Note 444: Walckenaër, _Mémoires sur la vie de Mme de Sévigné_, t.
II, p. 158.--Amédée Renée, _les Nièces de Mazarin_, 1856, in-8º, p.
268.--_Biogr. univ._, art. MARIE MANCINI.]
«Il fallut enfin, dit donc Mme de Motteville, que le roi consentît à
une séparation si rude et qu'il vît partir Mlle de Mancini pour aller
à Brouage, qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans
répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne se laissa pas aller
aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend:
_Vous pleurez et vous êtes le maître!_»
Voilà, encore une fois, le _mot_ véritable, le seul que durent répéter
les gens bien renseignés sur toute cette affaire[445]. Ce qui m'en
assure, c'est que Racine, composant, par ordre, pour célébrer un autre
désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie de _Bérénice_, et persuadé
qu'il serait d'un bon courtisan et tout à fait à propos de lui rappeler
en même temps la première de ses passions[446], trouva moyen de glisser
dans sa pièce la fameuse phrase tout entière, presque textuellement,
au risque de n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V
de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour Marie Mancini et
Henriette d'Angleterre, dit à Louis XIV, c'est-à-dire à Titus:
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
[Note 445: Le comte de Caylus, dans ses _Souvenirs_, au chapitre:
_Anecdotes sur les amours de Louis XIV_, ne le reproduit pas autrement
(p. 326).]
[Note 446: Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans
le programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine en lui
commandant sa tragédie. Les mécomptes de son amour pour le roi, dont
elle avait dû se résigner à n'être que la belle-sœur, étaient l'objet
caché de cette pièce, mais elle voulait que l'histoire de la passion de
Louis XIV pour Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en
vue, non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la connétable
Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de
peur qu'il ne devînt dangereux.» (_Siècle de Louis XIV_, ch. XXV.)]
XLIV
Bayle a quelque part mis en doute une ou deux railleries prêtées
gratuitement à Louis XIV[447], et il a eu raison. Le grand roi savait
quelle valeur les mots mordants auraient acquis dans sa bouche[448];
lors même que son esprit lui en eût fait trouver, soyez donc sûr que,
par bonté, par dignité surtout, il ne s'en fût pas permis un seul.
M. de Lévis nous dit, dans ses _Souvenirs_[449]: «Les plus anciens
courtisans se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie;
mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit en citer une autre.»
[Note 447: Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.]
[Note 448: «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. V de son
_Projet de l'éloquence royale_, puisse non seulement dire mais aussi
faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci où il cherche du
plaisir il y doibt avoir aussi quelque contentement pour ceuls à qui il
parle; de sorte que ses propos semblent plutost chatouiller que piquer
aigrement: tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que
pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment un traict de
moquerie, mesmement quand il est jetté par celuy contre lequel on n'ose
user de revanche.»]
[Note 449: 2e édit., p. 25-26.]
Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une plutôt que l'autre. Ces
quelques lignes de Bussy, que la vérité amène presque à être courtisan,
vous en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement la société,
mais il se retient par politique; la crainte qu'il a que les François,
qui abusent aisément des familiarités qu'on leur donne, ne choquent
le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus réservé...» A peine
se permettait-il de rire aux choses les plus risibles. Quand cela
d'aventure arrivait, c'était un événement qui faisait grand bruit à
la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait note pour ses
_Mémoires_[450].
[Note 450: Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout
_contenu_ qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot _contenu_.
Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de M. Chéruel, on
avait imprimé _content_. Comprenait qui pouvait. _V._ sur ces fautes
d'impression de l'ancien texte, corrigées dans le nouveau, l'_Année
littéraire_, par G. Vapereau, 1858, in-12, p. 318.]
Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il lui fallait avoir
de l'esprit. S'il avait trouvé un mot gracieux pour quelqu'un, il le
répétait presque toujours dans une circonstance pareille, à une autre
personne. «Madame, dit-il à Mme Scarron, en lui remettant le brevet
de sa pension, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez
tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous.» Le
cardinal Fleury disait que Louis XIV, en le nommant évêque de Fréjus,
lui avait fait le même compliment[451].
[Note 451: Noël et Planche, _Éphémérides_, 1803, in-8º, _avril_, p.
144.]
Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité à toutes les paroles
que vous verrez circuler sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même
assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de son caractère. Si
vous lisez dans le _Ménagiana_[452] qu'un jour il dit à un seigneur
de sa cour qui avait reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon
bras; comme maître, je vous promets justice,» souvenez-vous que c'est
un _mot_ de Henri IV à Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne
l'a pas oublié dans ses _Mémoires_, avait été outragé par le jeune
Saint-Phal[453]. Cette parole-là d'ailleurs semble au premier mot bien
plus vraisemblable dans la bouche du Béarnais que dans celle de son
petit-fils.
[Note 452: Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.]
[Note 453: _Ducatiania_, t. II, p. 261.--M. Fr. Barrière, d'accord
avec les _Mémoires_ de La Porte (1830, in-12, p. 106), a de même,
d'après les manuscrits du président Bouhier, restitué avec beaucoup de
vraisemblance à Louis XIII un _mot_ mis souvent sur le compte de Louis
XIV. _V._ _Essai sur les mœurs et les usages du_ XVIIe _siècle_, en
tête des _Mémoires_ de Brienne, t. I, p. 83-84.]
A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit: «Le ciel me prive d'une
épouse qui ne m'a jamais donné d'autre chagrin que celui de sa mort.»
Vieille pensée, vieux _mot_, et qui feraient de Louis XIV un plagiaire
de ces vers de Maynard[454]:
La morte que tu plains fut exempte de blâme,
Et le triste accident qui termina ses jours
Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme.
[Note 454: _Œuvres_, p. 25.--Je ne crois pas davantage à ce billet,
sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec tant d'admiration, et
que le roi, dit-il, avait écrit à un homme de qualité en le gratifiant
d'une place considérable: «Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du
présent que je vous fais comme roy...» (_Nouveau portefeuille histor._,
p. 98.) L'abbé de Choisy (_Mémoires_, 1747, in-8º, p. 34) m'apprend
que c'est à M. de La Rochefoucauld qu'il aurait écrit ce billet, en
le nommant grand maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela
davantage. Je voudrais voir l'autographe.]
Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment que Louis XIV aurait
adressé à Boileau quand il lui présenta son épître sur le _Passage du
Rhin_: «Cela est beau, et je vous louerois davantage si vous m'aviez
loué moins.» Celui qui s'avisa le premier de cette belle phrase, dont
Boileau ne parle pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été
dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface des _Mémoires_ de
la reine Marguerite. On sait que c'est une sorte de dédicace que la
reine fait à Brantôme pour le remercier du chapitre élogieux qu'il lui
avait consacré dans ses _Dames illustres_, oubliant que la reine Margot
ne devait avoir place que parmi ses _Dames galantes_. «_Je louerois
davantage vostre œuvre_, lui dit-elle se rendant justice, _si elle me
louoit moins_.»
XLV
A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il eût été sincère, n'eût
pas eu tant à complimenter Boileau de son éloge.
Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien que brillante, la
réalité, mise auprès du panégyrique, devait avoir un peu pour lui l'air
d'une parodie.
Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus petite largeur, sous
le feu d'une masure à moitié désemparée; un chef, le prince de Condé,
qui, à cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, et passe
en barque au lieu de se lancer à cheval; un roi qui fait moins encore
que le prince goutteux, et que sa _grandeur attache au rivage_, pour
employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout
cela méritait-il tant et de si beaux vers?
On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,
dit La Harpe[455], et Boileau, en voulant renchérir sur le prestige
de ce fait d'armes, a nui en effet à l'admiration qu'il pouvait
mériter[456]; on a cherché l'histoire sous son épopée, et on l'a
trouvée d'autant plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce n'est que
cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les rieurs ont eu beau jeu.
[Note 455: _Mélanie_, acte I, sc. 1.]
[Note 456: Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du
roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable chose. (_V._
Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, 1726, in-4º, t. I, p. 322.)]
«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au président Hénault, le
1er février 1752, d'avoir dit qu'il y avait quarante à cinquante pas
à nager au passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson même le
dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt fois le Rhin sur son cheval
en cet endroit, pour frauder la douane de cet épouvantable fort du
Tholus[457]. Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau, est une
ancienne gentilhommière qui pouvait se défendre du temps du duc d'Albe.
Croyez-moi encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.»
[Note 457: Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que cet
_épouvantable fort_ n'était qu'une _maison de péage_. C'est ce que
signifie _Toll-Huys_ en flamand. (_Mercure de France_, octobre 1809, p.
361.)]
C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage du Rhin qui fit
blâmer, même par ses plus vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir
pas tenté de sa personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses
fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il l'explique. Le
héros y perd, l'homme y gagne; car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par
déférence, par bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y
avoit, écrit l'abbé[458], peu de danger à courir et une gloire infinie
à acquérir. Alexandre et son Granique n'auroient eu qu'à se cacher.
Il est vrai qu'il faut lui rendre justice; il le vouloit, mais M. le
Prince, qui n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa goutte,
s'y opposa. Comment eût-il osé passer en bateau, le roi passant à la
nage? J'en suis témoin, j'y étois présent.»
[Note 458: _Mémoires_, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé
ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un ministre, se
reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse dans cette occasion.]
Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau est une autre
mystification. Là rien ne manque, pas même les vers ridicules, c'est
une parodie complète. Ce siège, où l'on vit en présence les deux grands
ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est assez _mémorable_, suivant
l'expression d'Allent[459], pour qu'on n'ait pas besoin de le célébrer
pompeusement. Les déclamations en vers ne font ici, comme pour le
passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des railleurs, et les pousser
à chercher si tout ce faste ampoulé ne cache pas quelque détail bien
ridicule, agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de Namur
leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut pas de plus crotté.
[Note 459: _Hist. du corps du génie_, 1805, in-8º, p. 273, 312.]