Je pourrais, aidé de Bassompierre[386], réfuter très facilement ici

la fable du grand veneur de Fontainebleau et de ses tapages giboyeux

et lointains dans les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais

aussi vous montrer en quelques mots que la chanson de _la Belle

Gabrielle_ n'est de ce roi, ni pour les paroles,--dont une partie,

le refrain, date de bien avant lui, j'en ai la preuve[387];--ni pour

l'air encore moins[388], puisque, selon le cardinal Duperron, qui le

connaissait bien, Henri IV n'entendait rien «ni en la musique ni en la

poésie[389]»; mais c'est une question que je réserve pour le temps où

je ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait très facile

encore de vous faire voir que l'on a calomnié le _Diable à quatre_

dans la pratique du premier de ses _talents_, celui de boire, quand

on a prétendu qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près Paris,

tandis qu'en réalité c'est le _Suren_, petit vin blanc _suret_ du _Clos

du Roi_, dans le Vendômois, qui le délectait plus que tout autre; mais

j'ai déjà traité quelque part[390], d'après un curieux renseignement

donné par Musset-Pathay[391], cette question importante, et j'ai trop

à dire encore pour avoir le temps de me répéter ici.

[Note 386: _Observations sur l'Histoire de France de Dupleix_, p.

55.]

[Note 387: _V._ le _Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XI, p.

380.--M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (_Revue des Deux-Mondes_,

1er juin 1844) que la chanson

Viens, Aurore,

Je t'implore, etc.,

n'est pas de Henri IV. _V._ encore Sainte-Beuve, _Derniers portraits_,

p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le premier à Henri

IV, dans le t. IV de ses _Essais sur la musique_, où l'abbé Brizard

la reprit pour son livre cité tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p.

92-93, qu'on lui ferait «voir l'original écrit de la main du Roi»;

je crois bien qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en

ai vue est dans les _Stromates_ de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il

n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si à cette

époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets eussent passé pour être

de Henri IV.]

[Note 388: _V._ Fétis, _Curiosités de la musique_, 1re édition, p.

376.]

[Note 389: _Perroniana_, p. 167.]

[Note 390: _Variétés histor. et littér._, t. III, p. 133, note.]

[Note 391: Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable,

_Bibliographie agronomique_, 1810, in-8º, p. 459.]

Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des dindons importés

par les jésuites, selon les uns, ou, selon d'autres, naturalisés en

France à une époque bien antérieure[392]; comme aussi la grave querelle

relative aux bas de soie de Henri II[393]; ce sont là, dis-je, de

petits faits accessoires, de petites discussions incidentes dont je ne

puis m'occuper même en passant.

[Note 392: _V._, à ce sujet, une très curieuse note de M. L.

Dubois, _Chansons d'Olivier Basselin_, édit. Ad. Delahays, in-18, p.

33-34, et un article du _Magasin pittor._, 1835, p. 62.]

[Note 393: Mézeray a écrit (_Abrégé chronologique_, in-4º, p.

1388) que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux noces

de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien d'_Histoires_,

de _Dictionnaires des origines_, etc., ont répété la phrase. C'est

cependant tout le contraire qu'il faut croire pour être dans la vérité,

telle que nous la tenons d'un contemporain même, d'Olivier de Serres,

qui certes devait la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne

voulut jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable

modestie se remarque du roy Henry second, _n'ayant jamais voulu porter

de bas de soie_ encore que l'usage en fust jà receu en France.»

(_Théâtre d'agriculture_, édit. François de Neufchâteau, in-4º, t. II,

p. 107.)]

Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement importante ici, c'est

la _Poule au pot_ du bon roi. En a-t-il parlé? l'a-t-il souhaitée sur

la table du paysan chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là

est un _mot_ de son cœur, et j'y crois plus qu'à ceux de son esprit.

On se la répétait aux règnes suivants, même chez les ministres, et

il semble que Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et

paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses lettres à l'intendant

de Tours, Voisin de la Noiraye[394], n'est qu'une paraphrase du _mot_

de Henri IV, son désir transformé en vague espérance. Colbert demande:

«si les paysans commencent à estre bien vestus et bien logés, et s'ils

pourront enfin se réjouir un peu, aux jours de feste et de noces». Je

crains bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante.

La poule n'était pas encore au pot, bien qu'on la plumât depuis

longtemps, comme disait la vieille épigramme.

[Note 394: _Correspondance administrat. de Louis XIV_, à la date du

21 nov. 1670.]

XXXIX

«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré[395], trouvoit bon tout ce

qu'on lui disoit de facétieux, et le feu roy (Louis XIII), qui se

plaisoit assez à dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se

défendist agréablement.»

[Note 395: _Œuvres posthumes_, p. 282.]

Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas un _bon mot_ n'est

resté. Il fut impopulaire comme Henri III, et comme lui il en porte la

peine. Aux autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait même pas

honneur de celui qu'ils ont eu.

Ce que Richelieu dit dans son _Testament politique_[396], sur les

plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur bouche que dans toute

autre, doit être à l'adresse de son maître. Ce sont de belles paroles,

comme vous allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever au

cardinal pour les prêter au Béarnais[397]. Le _Diable à quatre_, qui ne

sut jamais retenir un bon mot contre personne, n'était pas d'humeur à

se faire à lui-même cette grave leçon de silence:

[Note 396: P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce

livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour moi

La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me semblent en histoire

d'aussi bonnes autorités que l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_. Le

P. Griffet, pour affirmer son témoignage, invoquait celui de Huet,

qui avait vu le ms. dont on s'était servi pour l'impression, et que

la nièce du cardinal, Mme d'Aiguillon, avait prêté. (_Traité des

différentes preuves..._, 1770, in-8º, p. 102.)]

[Note 397: _Hist. de Henri IV_, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.]

«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais il n'en est pas de

même de ceux de la langue, particulièrement de celle des rois,

dont l'autorité rend les coups presque sans remède, s'il ne vient

d'eux-mêmes. Plus une pierre est jetée de haut, plus elle fait

d'impression où elle tombe.»

Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en aurait lancé beaucoup de

cette sorte dans le jardin de ses amis; mais, encore une fois, personne

ne les a ramassées.

Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont presque tous

ridicules; les seuls _mots_ qu'on répète de lui sont odieux. Par

bonheur pour sa mémoire, il n'est pas bien difficile de prouver que

les uns et les autres sont inventés. L'aventure du billet que Mlle

de Hautefort cache dans son sein et que la main pudique du roi n'ose

aller y prendre, est un conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre:

_Intrigues galantes de la cour_, dans lequel il se trouve pour la

première fois.

L'anecdote du volant qui va se nicher à la même charmante place, et

que le roi n'ose reprendre qu'avec des pincettes et en fermant les

yeux, n'est pas certainement plus vraie[398]: c'est une invention

du prédicateur qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII, ne

crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un exemple la vertu

la plus célèbre de ce chaste roi. On s'en est bien moqué dans le

_Segraisiana_[399].

[Note 398: Elle se trouve dans la _Biogr. univers._, 1re édit. t.

XLI, p. 223-224.]

[Note 399: P. 174-175.]

«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique de Louis XIII,

et en le louant de sa chasteté, il en rapportoit cet exemple avec une

grande exagération: «Ce prince, disoit-il, jouant un jour au volant

avec une dame de sa cour, et le volant étant tombé dans le sein de

la dame, la dame voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste

prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il alla prendre les

pincettes au coin de la cheminée, etc.» Cela seroit bon à mettre dans

un _Asiniana_. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire de ces

bagatelles; aussi un gentilhomme se leva et cria hautement: «Il auroit

bien mieux fait de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire toute

la grande assemblée.»

Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph, peut-être saint

Vincent de Paul, qui, sur ce point-là surtout, servaient, par la colère

de leurs sermons, la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses

_Rêveries_, _Rébus_, etc., dont Lancelot possédait le manuscrit, après

avoir fait une très spirituelle dissertation sur le _beau tétin_[400],

parle de l'horreur qu'en avait Louis XIII, «qui le regardoit comme

damnation et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit, ajoute-t-il,

que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives

sur cette partie de l'ornement des belles».

[Note 400: Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot par

Jamet, dans ses _Stromates_, t. II, p. 1014.]

XL

«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, il (Louis XIII) dit:

«Je voudrois bien voir la grimace qu'il fait à cette heure sur cet

échafaud.» C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son métier de

médisant quand il le répète[401]; mais M. Bazin remplit encore mieux sa

mission d'historien sérieux quand il semble n'y pas croire, en disant:

«Aucun témoin digne de foi ne garantit l'anecdote[402].»

[Note 401: _Historiettes_, édit. in-12, t. III, p. 58.]

[Note 402: _Hist. de Louis XIII_, t. IV, p. 416.]

Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni même quel jour

l'exécution avait lieu, puisqu'elle avait été tout à coup retardée

à cause du bourreau de Lyon qui s'était cassé la jambe[403], et par

conséquent aussi ne pouvait-il pas tenir sur la _grimace de M. le Grand

à cette heure-là_ le propos qu'on lui prête.

[Note 403: _V._ Rosset, _Hist. tragiques_.]

Pour dire la vérité, ce _mot_ me semble, comme à M. Paulin Paris[404],

la seconde édition abrégée de celui qu'on attribue au duc d'Alençon,

lorsqu'on vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan avait été tué

au _tumulte_ d'Anvers, le 19 janvier 1583.

[Note 404: Tallemant des Réaux, _Historiettes_, nouvelle édition,

t. II, p. 265, note.]

«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant à rire: «Je

croy, dit-il, que quy eust pu prendre le loisir de contempler à cette

heure-là Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une plaisante

grimace[405].»

[Note 405: L'Estoille, _Journal_, édition de 1719, t. I, p. 156.]

Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars, telle qu'elle court

le monde et les livres, depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la

vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de désarmer. Le romancier

nous a fait pleurer sur la jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons

plus vu son crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette

ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne; le traître, enfin, a

disparu. Toutes les déclamations de la sensiblerie se sont apitoyées

sur lui; et tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu, dont

la rigueur en cette circonstance arrêtait d'autres complots et sauvait

la France des menaces du dedans conspirant avec le dehors. Cette

rigueur de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais, même contre

de Thou, dont la part dans le complot n'est pas douteuse, elle n'eut

rien que de juste. Il suffit de lire les _Mémoires_ de Retz, qui fut

alors sollicité de conspiration par de Thou[406], pour être sûr de sa

complicité[407].

[Note 406: _V._ dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des _Mémoires_,

p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de Thou fut

plus coupable qu'on ne le croit.]

[Note 407: C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars

avec M. de Bouillon (_Mém._ d'Arnault d'Andilly, _Collect. Petitot_, 2e

série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore qu'il s'était fait recruteur

de conjurés par une lettre à Alexandre de Campion, qu'il avait voulu,

mais sans succès, entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a

publié cette lettre (_Mém._ de A. de Campion, édit. P. Jannet, p.

379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à l'adresse du

roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain que de Thou avait fait

un peu plus que de garder le secret de son ami.»--P. Delaroche, dans

son tableau, nous fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou,

traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une erreur à

effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu n'était pas assez

maladroit pour laisser ensemble les deux coupables. Cinq-Mars était

dans un carrosse fermé et bien escorté, qui suivait les bords du Rhône,

tandis que de Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la

remorque de Richelieu (_Athenæum_, 1854, p. 758).]

Le cardinal disait souvent: «On ne ramène guère un traître par

l'impunité, au lieu que par la punition l'on en rend mille autres

sages[408].» Le supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise

en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite, et dont on

retrouve une formule étendue dans son _Testament politique_[409]: «Être

rigoureux pour les particuliers qui font gloire de mépriser les loix,

c'est être bon pour le public... On ne sauroit faire un plus grand

crime contre les intérêts publics qu'en se rendant indulgent envers

ceux qui les violent.»

[Note 408: _Mercure histor. et polit._, juillet 1688, p. 7-8.]

[Note 409: P. 24.]

Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé lui demandant s'il ne

pardonnoit point à ses ennemis, il répondit qu'il n'en avoit point que

ceux de l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire[410]. Or, c'est

comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars et qu'il fit tomber

sa tête. La lettre qu'il écrivit à la malheureuse marquise d'Effiat,

qui le suppliait pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un

homme qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé. Voici cette

lettre, qui est _inédite_, ou peu s'en faut[411]:

[Note 410: _Mém._ de Monglat, _Collection Michaud_, 3e série, t. V,

p. 133;--_Mém._ de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.]

[Note 411: Elle n'a été imprimée que dans la _Revue des

Deux-Mondes_, 15 nov. 1834, p. 427.]

«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins qu'il a faits

pour me perdre, je m'oublierois volontiers moy-même, pour l'assister

selon votre désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable envers

le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour troubler la prospérité de

son règne, en faveur des ennemis de cet Estat, je ne puis en façon

quelconque me mesler de ses affaires, selon la prière que vous me

faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.»

XLI

On met souvent sur le compte de Richelieu cette parole patibulaire:

«Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme,

j'y trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a dit cela pendant

ce règne, c'est Laubardemont certainement, ou bien encore Laffémas[412].

[Note 412: Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite

d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il demandait au

chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois criminels... pour ne

plus passer pour un homme de sang» (Sainte-Suzanne, _les Intendants de

la généralité d'Amiens_, p. 239).]

Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier farouche et de

bourreau en quête de supplices.

Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire des antithèses sur

le sang de ses victimes et sur la couleur de sa robe de cardinal. «Il

avait dit, écrit M. Michelet[413]: «Je n'ose rien entreprendre que je

n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je

vais droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite

je couvre tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie M. Michelet,

des paroles qui font frémir.» Écoutez-les telles que Richelieu les a

dites, et vous ne frémirez pas tant. Vous n'y trouverez, en effet,

que l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se faire gloire

de _tout faucher_, marche toujours dans sa force et n'est arrêtée par

rien: «Quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but

et je renverse tout de ma soutane rouge.».

[Note 413: _Précis de l'Hist. de France_, p. 237.]

Un autre de ses _mots_, que Voltaire[414], je ne sais pourquoi, trouve

trivial, était celui-ci: «Tout par raison;» et c'est en effet par

raison qu'il fit tout. La politique de Henri IV lui semblait être

la vraie politique de la France; il s'en rendit bien compte, et ne

se donna d'autre tâche que de la continuer. Henri IV avait dit: «Je

veux bien que la langue espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande

à l'Allemand; mais toute la françoise doit être à moy[415].» C'était

poser les véritables limites de la France. Richelieu, qui le comprit,

dit à son tour: «Le but de mon ministère a été celui-ci: rétablir les

limites naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la France, et

partout où fut l'ancienne Gaule constituer la nouvelle[416].»

[Note 414: _Lettre du 21 mars 1768_, à M. de Taulès, dans laquelle

il reprend quelques points de sa _Dissertation_ tendant à prouver

que le _Testament politique du cardinal de Richelieu_ n'était pas de

ce ministre. Cette _Dissertation_, imprimée dans son chapitre des

_Mensonges imprimés_, a été mise à néant, avec toutes ses objections,

par la _Lettre_ de Foncemagne sur ce même _Testament politique_, 1769,

in-12.]

[Note 415: Mathieu, _Hist. de Henry le Grand_, t. II, p. 444.]

[Note 416: _Testamentum politicum_, publié d'abord dans les _Elogia

sacra_ de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la _Lettre_ de

Foncemagne, p. 105.]

Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté d'action accordée par

lui à son ministre, il faut lui savoir presque autant de gré que s'il

eût agi lui-même. S'effacer du premier rang pour passer volontairement

au second n'est pas un mérite commun chez un souverain absolu: ce fut

le mérite de Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance

du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué qu'il n'était pas de

force à le porter dignement, le confia sans réserve à son ministre.

Abnégation généreuse, car elle fut complète et persistante, sans

arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il consentit à ce

que le cardinal fût, comme on l'a si bien dit, «le fondé de pouvoir

universel de la royauté[417]». Jamais il ne revint, de lui-même, sur

le mandat qu'il lui avait octroyé[418]. Ce fut, pourrait-on dire, une

sorte de monarchie en commandite: le roi fournissait la puissance,

le ministre en trouvait l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu

gouvernait, et tous deux préparèrent ainsi l'avènement d'un prince qui

pût tout à la fois gouverner et régner.

[Note 417: A. Thierry, _Essai sur l'histoire et la formation du

Tiers-État_ (_Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 824).]

[Note 418: Il ne fallait pas moins que les obsessions les

plus puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre

une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou à quelque

bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, comme on le

voit par ce qui arriva dans la _Journée des dupes_. _V._ dans nos

_Variétés hist. et littér._, t. IX, p. 309, la relation qu'en a donnée

Saint-Simon, relation si peu connue, mais qui mérite tant de l'être,

à tous égards, pour les faits qui s'y trouvent et pour le style

incroyable qui les revêt.]

Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite monarchique,

de ce pouvoir royal affermé en des mains ministérielles, c'est que

l'homme de génie à qui l'exploitation était remise n'en retint jamais

rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse jalousie du maître.

Toujours il fit remonter au roi l'honneur et l'éclat que ses actes

pouvaient jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou écrit, on

ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification du pouvoir qu'il

tient de Sa Majesté et sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne

parle autrement que dans ce passage de son _Testament politique_[419]:

«Je promis à Votre Majesté d'employer toute l'autorité qu'il lui

plairoit me donner.»

[Note 419: P. 7.]

Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis entourent,

quelque défaillance de bonne volonté, quelque défiance, qui en

détruisant leur accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet

de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser ce que je lui ai

représenté plusieurs fois, qu'il n'y a point de prince en si mauvais

état, que celui qui ne pouvant toujours faire par soi-même les choses

à quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles soient faites

par autrui; et, qu'être capable de se laisser servir n'est pas une des

moindres qualités que puisse avoir un grand roi[420].»

[Note 420: P. 198.]

Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: «Je souhayte votre

gloire, plus que jamais serviteur qui ayt esté n'a fait celle de son

maître... je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et

le plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu au monde[421]»;

répétant sans cesse, à propos de cette gloire, qui ne vient que de lui:

«Je n'oublieray jamais rien de ce que j'y pourray contribuer[422]»; et

s'employant en effet de toutes les forces de son infatigable génie à ce

service, où chacun le subit, tant il en pousse les moyens à l'extrême,

mais où personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il n'est pas

nécessaire[423].

[Note 421: _Lettre au Roy_, publiée pour la première fois dans la

_Revue des Deux-Mondes_ du 15 nov. 1834, p. 424.]

[Note 422: _Id._, _ibid._]

[Note 423: _V._ encore à ce sujet la relation de la _Journée des

dupes_, par Saint-Simon.]

«Nous, dit M. Augustin Thierry[424], qui avons recueilli le fruit

lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne

pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution, par qui ont

été préparées les voies de la société nouvelle.»

[Note 424: _Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 836.]

XLII

Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le dauphin, qu'on venait

de baptiser, et qu'il aurait interrogé sur son nom, aurait répondu,

comme un enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et le roi, tout

agonisant, aurait répliqué: «Pas encore, mon fils, pas encore.»

Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les derniers moments du

mourant, aurait besoin de preuves pour être accepté. Or, la relation

très circonstanciée du valet de chambre Dubois et les _Mémoires_ de La

Porte n'en disent pas un mot. L'on me permettra donc d'en douter, en

dépit de Montglat[425] et du P. Griffet[426].

[Note 425: _Mémoires_ (_Collect. Petitot_), p. 136.]

[Note 426: _Hist. de Louis XIII_, t. III, p. 608.--L'éditeur du

_Mémoire_ de Dubois sur la mort de Louis XIII pense, comme nous, que

le silence de ce très exact journal détruit le fait tout naturellement

(_Collect. Michaud_, t. XI, p. 525, note).]

Nous voici aux premiers temps du grand règne; nous touchons à la

Fronde, abordons-la.

Pendant une de ses crises les plus violentes, le président Mathieu

Molé, qui n'était pas, certes, un faiseur de phrases, a-t-il assez

menti à ses habitudes gravement modestes et à son langage ordinaire,

pour se permettre cette parole de matamore qui ronfle et s'étale dans

tous les livres d'_Ana_: «Il y a loin du poignard d'un assassin à la

poitrine d'un honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta de dire

avec la plus courageuse simplicité à ceux qui le menaçaient: «Quand

vous m'aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre[427].»

[Note 427: _Biogr. univ_., art. MOLÉ (Mathieu), p. 289, note. _V._

aussi dans le _Plutarque français_ (XVIIe siècle, p. 306), la notice

que M. le comte Molé a consacrée au plus illustre de ses ancêtres.]

Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait tapage au cabaret; il

ne siégeait pas encore au Parlement.

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 12 / 23 段