[Note 365: C'est M. A. Baschet, dans son beau livre _la

Diplomatie vénitienne_, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation

de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et d'après les

dépêches du nonce, nous a le premier renseignés sur ce fait «dont

Tosinghi s'était vanté lui-même à un ami». M. Baschet eût pu ajouter

que ce _bravo_ était déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans

ses _Mémoires_, à propos des États de Blois de 1577, et il figure parmi

les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne. _V._ nos _Variétés

hist._, t. IX, p. 104.--L'ambassadeur de Venise, dans le récit déjà

mentionné, assure, comme nous l'avons dit nous-même (p. 204, note),

que pour la Saint-Barthélemy comme pour le coup d'arquebuse qui eût

empêché le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut concerté par la

reine, «avec la seule participation du duc d'Anjou», et que celui-ci se

servit du _bravo_ florentin parce qu'il ne trouva pas un seul Français

à qui se fier. Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois,

tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité tacite des

Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la dernière heure ne sut

rien. Philippe II, qu'on accusa d'avoir tout dirigé de loin, était

moins instruit encore. Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept.

1572, retrouvée il y a quelques années à Simancas par M. Gachard,

témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est vrai, de sa

satisfaction.]

Ce _mot_ a été vraiment dit, car il est relaté partout; mais partout

aussi c'est d'une manière différente qu'on nous le présente. Quelle est

la bonne?

Tel est le sort des _mots_ historiques: ou ils n'ont pas été dits, ou

l'on ne peut savoir comment au juste ils l'ont été. Les _mots_ faux

sont en cela ceux qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux

une formule nette, bien préparée, adroitement mise en saillie; veut-on

y déranger quelque chose, l'on a bien moins ses aises qu'avec les mots

vrais, venus sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout ce qui

jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne sont arrivés qu'écrits,

et on les a répétés comme on les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont

été d'abord entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus mal

encore. Pour les uns, qui ne passent que du livre au livre, il n'y a

presque pas de causes d'altération; pour les autres, qui ont eu la

forme parlée avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles dit

à Coligny--je prends dans le nombre la plus simple version du _mot_ qui

m'occupe ici, celle de l'historien de Thou: «La blessure est pour vous,

la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui n'a entendu qu'à moitié, mais

qui veut paraître avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme il

l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La douleur des blessures

est à vous, l'injure et l'outrage sont faicts à moy[366].» Un autre se

fait aussi l'écho de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un

lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième version[367]:

«Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur.»

[Note 366: La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le

_Réveil-Matin des Massacreurs_.]

[Note 367: C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.]

Vous voyez la transformation: plus le _mot_ marche, plus il prend ses

aises; il grandit, il se prélasse dans sa formule amplifiée, _crescit

eundo_.

Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; il se resserre, il

se condense, il prend la forme concentrée et brève de l'apophthegme;

au lieu d'un discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de vingt

lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons vu par le célèbre: _Tout

est perdu fors l'honneur_.

L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y prend dans ce cas tout

au rebours des commères de la fable.

XXXIII

Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin Ambroise Paré, que le roi

sauva, assure-t-on, de la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste[368].

Je laisserai à un savant de ma connaissance[369] le soin de vous

prouver que Charles IX n'eut pas en cela grand effort de clémence à

faire, puisque Paré, quoi qu'on en ait dit, était catholique[370].

[Note 368: Le _mot_ de Paré: _Je le soignay, Dieu le guarit_, gravé

sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce que disait le

roi de France à chacun de ceux qu'il touchait pour les écrouelles: «Le

Roy te touche, Dieu te guérit.» (_V._ Du Peyrat, p. 793.)]

[Note 369: A. Jal, _Dictionnaire critique_, 1867, in-8º, p.

936-941.]

[Note 370: M. Malgaigne, dans sa remarquable _Introduction_ aux

_Œuvres complètes_ d'A. Paré (t. I, p. CCLXXIX), avait émis déjà, sur

ce sujet, des doutes équivalant presque à une négation absolue du fait

accepté par tout le monde, depuis Brantôme (Sully, _Mémoires_, liv.

I). C'est surtout au premier qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté

deux fois dans ses _Hommes illustres_: au discours sur l'_Amiral

Coligny_ et à celui sur _Charles IX_. Il dit notamment en ce dernier

endroit que le roi «incessamment crioit: _Tuez, tuez_, et n'en voulut

jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré, son premier chirurgien...».

L'erreur est double ici: d'abord, en ce que Charles IX, contre l'avis

duquel le massacre eut lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny,

La Nouë, La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de

Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on l'en croie

(_Mémoires_, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite, parce que, je le

répète, A. Paré, que Brantôme déclare avoir été le seul épargné,

était de ceux qui n'avaient pas besoin de l'être, puisqu'il était

catholique. M. Malgaigne (p. CCLXXX-CCLXXXII) démontre qu'il en eut

toujours les croyances. On trouve dans ses _Œuvres_ des preuves de sa

dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance, très

peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas tout: quand il

mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église, à Saint-André-des-Arcs,

alors qu'Aubry, le plus enragé des prêtres ligueurs, en était curé! M.

Jal, p. 938, a reproduit l'acte mortuaire.]

Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère de la mort de

Jean Goujon, qu'on prétend, sans preuve, avoir été massacré à la

Saint-Barthélemy; je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué d'une

balle sur son échafaud du Louvre[371], ni, plus certainement encore,

au moment où il achevait de sculpter les belles nymphes de la fontaine

des Innocents. En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce travail était

terminé.

[Note 371: Dans un de ces romans modernes qui ont tant ajouté aux

mensonges que nous ont laissés les derniers siècles, l'on a été jusqu'à

dire que c'est Charles IX qui, de son arquebuse, avait lui-même tué le

sculpteur du Louvre. «Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne

laisse même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures: nous

trouvons dans un ancien historien que la reine Catherine de Médicis

avait fait avertir Jean Goujon de ne pas sortir de chez lui.» (_Le

Plutarque français_, XVIe siècle, notice sur JEAN GOUJON.)]

Avant de tenter la solution de ce problème, il faudrait pouvoir porter

la lumière sur tous les points de l'existence obscure du glorieux

artiste; chercher, par exemple, où et quand il est né, avant de

demander où et quand il est mort[372].

[Note 372: _V._ _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1850.--«Il

serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier dans

son excellente notice, que Jean Goujon, contrairement à l'opinion

reçue, n'est pas mort dans la triste journée de la Saint-Barthélemy.

Les _Martyrologes_ protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui

contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui

périrent dans les troubles du XVIe siècle, ne font aucune mention de

Jean Goujon.»]

XXXIV

«Guise, averti de se garder des assassins, répond: «Ils n'oseraient.»

César, en pareille circonstance, avait dit la même chose. S'ensuit-il

que Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans Guise quelque

chose de César. Guise ressemblait à César, mais il ne le copiait pas.»

L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes dans un article de la

_Revue de Paris_, sur les imitations plus ou moins fortuites d'actions

ou de paroles, a tout à fait raison: c'est une rencontre de pensées

inspirées par une rencontre d'événements semblables. Le _mot_ de

Guise, dont nous avons la preuve par tous les historiens de son temps,

contribue même à nous faire croire davantage à celui de César,

dont l'authenticité nous est certifiée par un moins grand nombre de

témoignages.

Tout au rebours de celui-ci, le _mot_ du duc de Joyeuse, s'écriant

avant le combat de Coutras, lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre

se mettre à genoux pour prier et non pas pour demander pardon, comme il

le pensait: _Ces gens tremblent, ils sont à nous_; ce _mot_, dis-je,

est évidemment renouvelé de vingt autres du même genre. C'est ce

qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de Granson, lorsque,

voyant les Suisses s'agenouiller, il estima qu'ils demandaient merci;

c'est ce qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz[373]. Il n'y

a que les anecdotiers comme L'Étoile, ou les historiens suspects comme

d'Aubigné, qui prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils:

l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il combattait dans

le camp opposé? Sully, historien beaucoup moins inventif que d'Aubigné,

n'en dit mot: c'est lui seul que je crois[374].

[Note 373: V. un article de M. de Golbéry, _Revue du XIXe siècle_,

6 oct. 1838, p. 69.]

[Note 374: Il n'y eut d'authentique à Coutras que le _mot_ du

Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte Brantôme,

avec de longues et grandes plumes bien pendantes, disoit à ses gens:

«Ostez-vous de devant moy, ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»]

Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je n'ai pas grande foi dans

ce que dit d'Aubigné. Je suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit

raisonnable de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à son cousin,

le 14 février 1620, dans une lettre déjà citée, lorsque le second

volume de la première édition de l'_Histoire universelle_ était encore

dans sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet bientôt après,

était attendu:

«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre lettre touchant

l'histoire de d'Aubigné, vous avez en ce volume, que je vous ay envoyé,

tout ce qu'il a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un

troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement, que je crois

qu'il y pensera de plus près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il

doit parler véritablement des affaires du Levant et du Midy, puisqu'en

ce qui s'est faict auprès de luy, par manière de dire à sa porte, il

rencontre si mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges ne

feront pas geler les vignes, et que les denrées seront en la halle au

prix qu'elles ont accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le

reste, vanité, sottise et chimère[375].»

[Note 375: _Les Œuvres de messire François de Malherbe_, 1634

in-8º, p. 464.]

XXXV

Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des grâces du bien dire,

et le mieux disant lui-même, ce fut peut-être Henri III. «On sait,

écrit l'abbé Coupé[376], qu'il composait lui-même ses harangues, et

qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait pas toujours

celui de bien faire.» Cependant, il n'est pas resté un seul mot de

lui. Tout à l'heure, nous avons trouvé une anecdote à son honneur,

et c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable aux princes

populaires,--Louis XI le fut plus qu'aucun,--s'est empressée d'en

gratifier. Henri III porte ainsi la peine de sa vie clandestine et

perdue, la peine de son règne sans popularité.

[Note 376: _Essai de traduction des poésies de L'Hôpital_, t.

II, p. 103.--_V._ Henry Estienne, _Epistre au roy_, en tête de la

_Précellence du langage françois_.--Quand il monta sur le trône,

Amyot composa pour lui un _Projet de l'Eloquence royale_, etc.,

publié pour la première fois, d'après le manuscrit autographe, dans

la _Bibliothèque choisie du Constitutionnel_, t. I, p. 77. Le grand

aumônier de France, en bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que

de conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il au chap.

IV, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter en un prince très

accompli... Nous avons encore à déduire ce qui est de la troisième

faculté de l'âme et de la première partie de l'éloquence qu'on nomme

invention, en quoy la promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit

est incomparable.»]

Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui pourtant ne «se faisoit

pas gloire de passer pour excellent orateur», comme il le disait au

commencement de sa _Harangue aux notables de Rouen_, un peu par ironie

pour les prétentions oratoires de son prédécesseur[377]. Plutôt que de

le laisser chômer, lui, d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va,

nous l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour lui en trouver,

jusque chez les anciens. On eût mieux fait de s'en tenir aux _mots_

qu'il dit réellement, et dont le recueil n'est certes pas mince; on

eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les frelater d'aucune

sorte, les gaillardes paroles échappées à sa verve aimable et vaillante.

[Note 377: C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si

remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu dans le nôtre:

_De l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, 1785, in-12, p. 64.]

Après une de ses victoires, répète-t-on partout en copiant une note de

Voltaire dans la _Henriade_[378], le Béarnais aurait écrit à celui de

ses braves qu'il aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie:

[Note 378: Chant VIII, vers 109.--La _Biogr. univ._, t. X, p. 262,

a reproduit la lettre.]

_Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à Arques et tu n'y étois

pas.... Adieu, brave Crillon, je vous aime à tort et à travers._

On a longtemps cherché et enfin on a trouvé, publié[379], le vrai

billet de Henri IV à Grillon,--c'est ainsi que le roi l'appelait,--et

il est arrivé alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de

François Ier après Pavie: le billet authentique a prouvé que les trois

lignes fanfaronnes qui avaient eu la prétention de le résumer étaient

tout bonnement un mensonge. Comme avec la lettre de François Ier, et

mieux même encore, on tenait là une pauvre vérité qui s'était faite

erreur en s'abrégeant.

[Note 379: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de

Henri IV_ (_Collect. des docum. inéd._), t. IV, p. 848. Cette lettre,

dont l'original autographe se trouve dans les archives de M. le duc de

Crillon, avait été imprimée, longtemps avant que Voltaire en donnât

la _variante_ qui l'a si complètement dénaturée, dans _le Bouclier

d'honneur_, par P. Bening (Avignon, 1616, in-8º).--Elle fut aussi

publiée, sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase,

par M. de Valory, dans le _Journal militaire de Henri IV_ (1821,

in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban, dans la _Vie de

Crillon, suivie de notes histor. et critiques_ (1825, in-8º), t. I, p.

69-70.]

D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques, où Crillon ne

pouvait pas être, puisque en 1589, selon M. Berger de Xivrey[380], il

n'avait pas encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre est

datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans plus tard, le 20 septembre

1597. Pour donner plus d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir

lui assigner une date plus éclatante, ou bien encore, comme l'a dit M.

Berger de Xivrey, «son imagination aura suppléé à sa mémoire. Le siège

d'Amiens, qui sortait du cadre de la _Henriade_, ne lui était pas aussi

présent que le combat d'Arques.»

[Note 380: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri

IV_, t. T, p. 848 et 899.--M. Borel d'Hauterive a été le premier à

signaler la découverte faite par M. de Xivrey, dans un curieux article

de son _Annuaire de la Noblesse_, 1851, p. 265-266.]

Quoi qu'il en soit, voici la lettre:

«A M. DE GRILLON.

«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy près de moy, lundy

dernier, à la plus belle occasion qui se soit jamais veue, et qui

peut-estre ne se verra jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le

Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné

fort honteusement. J'espère jeudy prochain estre dans Amiens, où je ne

sesjourneray gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car j'ay

maintenant une des belles armées que l'on sçauroit imaginer. Il n'y

manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu

de moy. A Dieu. Ce XXe septembre, au camp devant Amiens.

«HENRY.»

Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il eût manqué, s'il

l'eût fait, non pas seulement à l'une de ses habitudes, mais à l'un

des usages de son siècle, où ces manies de familiarités, qui ont si

trivialement ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient pas cours

encore, Dieu merci! Quant à la formule du billet, qui semble avoir été

l'une des raisons qui l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas

trop; elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions. On a de

lui un billet au borgne Harambure, écrit tout à fait dans le même style:

«Harambure, pendés-vous de ne vous estre point trouvé près de moy, en

un combat que nous avons eu contre les ennemys, où nous avons fait

rage, etc.... A Dieu, Borgne[381].»

[Note 381: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri

IV_, t. IV, p. 375.--On conservait un billet du même genre, écrit

par Henri IV à Fervacques, dans les archives du maréchal de Médavi,

au château de Grancey (Fr. Barrière, _La Cour et la Ville_, p. 22).

Chaque grande famille, en effet, possédait en son trésor un certain

nombre de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et

si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il écrivait.

C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne directe au cinquième

degré de Manaud de Batz, put communiquer toute la correspondance de

Henri IV avec son aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier

cet admirable fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a

quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses _Causeries d'un

Curieux_, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz..., combien que soyez de

ceux-là du Pape, je n'avois, comme le cuydiés, mesfiance de vous...

Ceux qui suyvent tout droict leur conscyence sont de ma relygion,

et je suis de celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (_De

l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, p. 52.) Les Chastellux avaient

aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai un récemment

retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble écrit sur la selle

après le coup de l'étrier. Henri part du camp de Nangis pour faire le

siège de Montereau, couper les deux rivières de Marne et de Seine,

et enlever toutes provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre

bon medesyn de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour le

remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à Chastellux d'arrêter

cinq bateaux de vin, qu'on lui signale comme descendant la Seine:

«Ne leur laissés rien passer avant la convalescence, ce sera pour la

fester tous ensemble.» (_Catal. des Autogr._, du Mis Raffaelli, 1863,

in-8º, p. 23-24.)--Quant aux prétendues lettres du même roi à François

Miron, citées, il y a quelques années, avec le plus grand sérieux, par

plusieurs journaux, on sait qu'elles sont complètement fausses. M.

Berger de Xivrey l'a prouvé sans réplique, à la grande confusion de

certains hommes d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations

pour émailler leur éloquence administrative (_V._ le _Moniteur_ du 31

mai 1858).]

XXXVI

«La couronne vaut bien une messe.» D'autres disent: «Paris vaut bien

une messe.»

Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est, à mon sens, un

mot très-impudent. Si Henri IV en eut la pensée, lorsqu'il prit la

résolution d'abjurer, pour en finir avec les difficultés qui lui

barraient le libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne ville,

il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le tel qu'il

est, ce _mot_, rendez-le surtout à qui il appartient réellement, et

il va devenir tout à coup d'une grande justesse, d'une incontestable

vraisemblance.

C'est une des babillardes des _Caquets de l'Accouchée_[382] qui va

vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon à l'histoire, sa commère.

«Il est vray, dit-elle, la hart sent toujours le fagot; et comme disoit

un jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que Dieu absolve,

lorsqu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien

que luy: «_Sire, sire, la couronne vaut bien une messe._»

[Note 382: _V._ notre édition, _Bibliothèque elzévirienne_ de P.

Jannet, p. 172-173.]

J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV, mais je me serais

bien plus encore gardé de le lui enlever s'il lui eût appartenu. A

chacun ce qu'il fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est

pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y a quelque temps,

dans un travail d'ailleurs remarquable et décisif[383], la question du

procès du maréchal de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons

de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il n'eût pas publié ses

recherches si le résultat en eût été défavorable à Henri IV. Bien qu'il

eût été convaincu dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire d'un

innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains pleines de vérité ne se

seraient pas ouvertes parce que ces vérités eussent été fatales à la

popularité d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût coûté

de trouver Henri IV coupable de la mort d'un innocent, et que ces

recherches personnelles n'eussent jamais vu le jour de la publicité, si

j'avais acquis la conviction qu'une mesquine jalousie seule avait armé

de vengeance le bras du Béarnais? Oui, je crois devoir faire cet aveu.

J'eusse préféré taire la vérité à l'histoire sur un point du reste

d'une bien microscopique importance, plutôt que de ternir, de propos

délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.»

[Note 383: _Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort_,

1861, in-12.]

A cette théorie de l'écrivain moderne sur Henri IV, je laisserai

répliquer celui même qui fit de son temps son histoire. «S'il y a,

dit Pierre Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est une

honteuse couardise à dissimuler les vraies.»

XXXVII

Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un bref venu directement

du pape[384], d'avoir à se faire catholique. A cette prière du

pontife il répondit par une lettre qui contenait un refus, mais très

respectueux. L'une des dernières phrases était celle-ci: «Je publieray

en tout lieu vostre gloire et louange immortelles, rendant mille grâces

à Vostre Sainteté des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et

la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais si, estimant ne

pouvoir faire aucune action plus louable qu'en imitant les vostres,

j'adresse mes très ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes

choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes

lumières, assister et illuminer de son saint esprit vostre zèle et

béatitude, et luy donner de plus en plus entière connoissance de sa

vérité et bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la félicité

éternelle de toute créature.»

[Note 384: _Rapport au ministre sur les manuscrits français des

bibliothèques d'Italie_, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.]

Savez-vous comment les biographes ont raconté l'affaire, comment

surtout ils ont résumé la lettre et changé en une lourde insolence la

politesse un peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin de

cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage de l'article SULLY dans

le _Dictionnaire historique portatif_ du bénédictin Chaudon:

«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait par des éloges de

son ministère et finissait par le prier d'entrer dans la bonne voie, le

duc lui répondit qu'_il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la

conversion de Sa Sainteté_[385].»

[Note 385: M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une

intéressante dissertation: _Recherches sur une réponse attribuée à

Sully_, Paris, 1825, in-8º.]

Il est impossible de pousser plus loin cet abus dont je vous parlais,

et qui consiste à résumer les paroles pour les altérer, cette rage de

brutaliser le vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité en

mensonge.

XXXVIII

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 11 / 23 段