[Note 328: _Notice des tableaux du Louvre_, École allemande, nº

586, p. 317.]

[Note 329: T. IV, p. 258.]

[Note 330: 20 prairial an IX, p. 266.]

Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions, il faudrait

quelque autorité irrécusable, la parole d'un homme qui a vu, puis

écrit ce qu'il a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre,

où il faillit périr, devait être une vive impression d'enfance,

serait, quoique huguenot, fort bien venu pour ce témoignage. Je l'ai

cherché dans ses _Mémoires_, et n'ai rien trouvé[331]. L'attestation

de Brantôme peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas, puisque à

l'époque des massacres de Paris, Brantôme se trouvait à Brouage[332].

D'Aubigné, dont M. Lud. Lalanne[333] m'a opposé le double témoignage,

en prose, dans l'_Histoire universelle_[334], en vers dans les

_Tragiques_[335], mérite-t-il plus de créance, lorsque, tenant,

lui aussi, pour la _fenestre du Louvre_,--celle de la chambre du

roi,--il nous dit que «de là Charles IX giboyoit aux corps passants»?

Je répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme, et cela, non

seulement parce que, de son aveu[336], il avait quitté Paris trois

jours avant la nuit du massacre, mais encore parce que, protestant

acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité au gré de ses

haines et de la passionner jusqu'au mensonge. Je le récuse, comme

fait tout bon juge pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme

Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement, même pour le

récit de ce qui s'était «faict auprès de luy, et par manière de dire,

à sa porte[337]». Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai,

me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans phrase, serait bien

mieux mon affaire. A ces conditions d'honnêteté naïve, sauvegarde de

sincérité, je le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour

l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or, c'est en effet là que

je l'ai trouvé lorsque je ne le cherchais plus. Comme je relisais, il

y a quelques mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit

pour indiquer l'esprit tout huguenot, _le Tocsin contre les massacreurs

et auteurs des confusions en France_[338], voici ce qui me tomba sous

les yeux. Notez que la pièce est presque contemporaine du fait, puisque

la première édition date de 1579, tandis que le récit de Brantôme ne

fut pas écrit avant 1594[339], et que celui de d'Aubigné vint encore

bien plus tard[340].

[Note 331: M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche, sans

plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion que j'en

tire. _V._ son _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, 1851,

in-8º.]

[Note 332: _Œuvres de Brantôme_, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63.

M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage de

Brantôme». (_Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 224.)]

[Note 333: _Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 223.]

[Note 334: 1626, in-fol., p. 550.]

[Note 335: Édit. elzévir., p. 240.]

[Note 336: _Mémoires_ de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.]

[Note 337: _Lettre_ de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du 14

février 1620.]

[Note 338: Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, 1re série, t.

VII, p. 61-62.]

[Note 339: _V._ _sa Vie_ en tête de l'édition de ses _Œuvres_,

1779, in-8º, t. I, p. 75.]

[Note 340: Son _Histoire universelle_ ne fut publiée pour la

première fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il l'achevait.]

«Or, dit l'auteur du _Tocsin_, encores qu'on eust pu penser que ce

carnage estant si grand, eust pu rassasier la cruauté d'un jeune Roy,

d'une femme et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins

ils sembloient d'autant plus s'acharner que le mal croissoit devant

leurs yeux; car le Roy de son costé ne s'y espargnoit point; NON PAS

QU'IL Y MIST LES MAINS, mais parce qu'estant au Louvre, à mesure qu'on

massacroit par la ville, il commandoit qu'on lui apportast les noms des

occis ou des prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui estoient

à garder ou à défaire[341].»

[Note 341: Dans un récent article de _l'Intermédiaire_ (t. II, p.

88), où l'on revient sur cette question, le passage que je viens de

citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de Charles IX. On

y ajoute des extraits de deux écrits protestants: _Le Réveil-Matin des

François_ et les _Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_, où

le fait de l'arquebuse n'est donné que comme un _on-dit_. M. G. Gandy,

dans la _Revue des Questions historiques_, décembre 1866, p. 329, donne

aussi une conclusion conforme à la nôtre.]

Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles IX est certes assez mal

traité, mais seulement au moins dans les limites de la vérité; il me

semble évident qu'après ces mots: _non pas qu'il y mist les mains..._,

que l'on croirait avoir été écrits dans un élan de sincérité pour

réfuter les calomnies déjà répandues, l'on ne peut plus sérieusement

répéter que Charles IX prit part aux massacres, _en arquebusant_ les

huguenots de la fenêtre de sa chambre.

Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de l'apprendre par le

témoignage du pamphlet huguenot, mais comme on le sait encore mieux par

une de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le lendemain

du massacre au duc de Longueville, gouverneur de Picardie[342]. Il dit

qu'il n'a pu s'opposer au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu

assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et autres forces,

pour me tenir le plus fort en ce chasteau du Louvre, pour après faire

donner par toute la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour

prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un merveilleux regret[343].»

[Note 342: Citée dans la _Revue de Bibliographie_ de MM. Miller et

Aubenas, t. III, p. 72.]

[Note 343: Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les

ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère le duc d'Anjou,

qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient continuer dans les

provinces, devancèrent les siens. _V._ p. 206, 211, 216, 219, note.]

M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne à l'opinion commune?

Ce serait avoir mauvaise grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est

pas, en effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait Pasquier,

bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs anciens, si est-ce qu'il

est bien séant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de

l'empire[344]».

[Note 344: _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. XXI.]

XXX

Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit vrai dans cette

occasion, ce ne serait pas la seule fois qu'il eût erré en parlant

de Charles IX. Ici, il lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas

commis; ailleurs, il lui prête un _mot_ qu'il n'a pas dit.

A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles, c'estoit cruauté

que d'estre humain et humanité d'estre cruel.» Le farouche apophthegme

n'est pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons de Corneille

Muis, évêque de Bitonte[345], dont Catherine de Médicis, dans ses

conseils à son fils, s'était fait un précepte favori.

[Note 345: _Bibliothèque choisie_ de Colomiez, 1682, in-12, p.

179.]

D'Aubigné nous révèle cette particularité[346], et nous aide ainsi à

corriger Brantôme. Son tour arrive d'être réfuté lui-même.

[Note 346: _Histoire universelle_, t. II, liv. I, ch. II.]

La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte d'Orthez, comme refus

d'obéissance à l'ordre qu'il avait reçu de faire massacrer les

huguenots de Bayonne, est très probablement une pièce de son

invention[347].

[Note 347: _Ibid._, ch. V.--Par les lettres que Charles IX adressa

le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, seigneur

d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, on peut supposer de

quelle nature devaient être celles qu'il écrivit aux gouverneurs des

provinces, et qu'on n'a pas retrouvées. Elles avaient pour but, non

pas d'ordonner le massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer

les raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral et celle

de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde de ces lettres,

d'autant que ledit faict pourroit leur avoir été déguisé autrement que

il n'est». Ce sont des conspirateurs et non pas les protestants que le

roi poursuit, et contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que

ce qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune de religion,

ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu,

comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier

et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration

faicte par ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...»

Ces curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour la

première fois par l'_Artiste_ du 30 juillet 1843.--La lettre que

Charles IX écrivit le jour même du massacre à son ambassadeur à Rome,

et qui a été publiée d'après les manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric

de Raumer, _Briefe aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte_, etc.,

prouve aussi, par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien

il était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses

aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée par d'Aubigné

au vicomte d'Orthez. _V._ encore, pour les lettres écrites par Charles

IX à cette date fatale, le _Bulletin du Bibliophile_, 1842, p. 198,

et le t. VII de la _Correspondance_ de Bertrand de Salignac de La

Mothe-Fénelon.]

Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce simple avis, vous

reconnaîtrez tout d'abord à la tournure du style, énergique, serré,

prompt à l'antithèse, que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit

l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.

«Sire, j'ay communiqué le commandement de Vostre Majesté à ses fidèles

habitans et gens de guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons

citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau[348]. C'est pourquoi

eux et moy supplions très humblement Vostre dite Majesté de vouloir

bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soyent,

nos bras et nos vies, comme estant, autant qu'elles dureront, Sire,

vostres.»

[Note 348: Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le

_Scaligerana_ (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse à peu

près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que le massacre ne fust

fait à Grenoble; il respondit qu'il estoit lieutenant du roy et non

bourreau.»]

Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas même de Thou, qui, ne lui

trouvant pas une authenticité suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit

l'abbé Caveirac[349], malgré sa bonne volonté pour les huguenots et

ses mauvaises intentions contre Charles IX». D'Aubigné est le seul qui

l'ait connue, et cela pour une excellente raison, si, comme j'ai tout

lieu de le penser, c'est lui qui l'a fabriquée[350].

[Note 349: _Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy_,

etc. (_Archives curieuses_, 1re série, t. VII, p. 508).--C'est autour

de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue par M. Allen,

qu'on fit si grand bruit de brochures en Angleterre, vers 1829.

Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, et on la trouve d'une logique

fort acceptable. Du temps de Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité.

«Envoyez-moi, je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758,

cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai acheté

un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! l'on persécute M.

Helvétius et l'on souffre des monstres?»]

[Note 350: Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon

Feugère (_Revue contemp._, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée dans

ce vers des _Tragiques_:

Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne.

]

C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru et fait fortune dans

l'histoire. Par malheur, il n'a pas été heureux dans le choix de

l'homme à qui il en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage

qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble sans doute n'avoir pu

être qu'un homme de la plus énergique intégrité, catholique clément,

ennemi de toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y avait pas

de plus enragé guerroyeur contre les protestants. Fallait-il tenter

quelque coup de main contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de

se joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer dans les États du

Navarrais huguenot, et, comme dit La Planche, pour «tout râcler, sans

espargner femmes ni enfans[351]»; on pouvait compter sur lui. Il

allait même si loin dans ses sévices, il était si ardent au massacre

et à la curée quand il s'agissait des religionnaires de Bayonne qu'on

lui avait donnés à gouverner, que ce même roi aux cruautés duquel

d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement refusé de prêter les

mains, Charles IX, se vit forcé de lui ordonner moins de rigueur. M.

Huillard-Bréholles en a donné des preuves dans un Rapport au ministre

sur deux cent trente-huit lettres de rois et de reines de France

conservées aux archives de Bayonne.

[Note 351: _Hist. de l'Estat de France_, par Regnier de La Planche,

édit. in-8º, p. 116.]

«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une lettre de Charles IX, du

mois de mai 1574, à Vincennes, confirmée par une autre de Catherine

de Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de se conduire avec

plus de modération, et la promesse de faire droit aux plaintes des

habitants contre ce gouverneur. En y joignant deux notifications de

Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du 29 janvier 1582 à

Paris, où il est question d'une réponse de ce même gouverneur contre

l'autorité royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus exacte

du caractère d'un personnage qui n'est guère connu que par la lettre de

d'Aubigné, reproduite avec empressement par Voltaire, mais rejetée à

juste titre par la critique moderne[352].»

[Note 352: _Bulletin des comités histor._, 1850, p. 167.]

On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas de massacres à Bayonne,

il faut que quelqu'un s'y soit opposé; et l'on me demandera qui ce put

être. Tallemant va nous répondre par deux lignes de son _Historiette_

sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était pas encore avisé de citer à

ce sujet.

«De Niert, écrit Tallemant[353],... est de Bayonne: il dit que son

grand-père étant maire empescha qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»

[Note 353: Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.]

Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient pour le vicomte

d'Orthez, ou de de Niert qui tient pour son grand-père? Ni l'un ni

l'autre de façon certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour

d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne voyant dans le

dire de de Niert que la vantardise d'un descendant, qui se fait une

gloire de la belle action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte

d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et lui en tient trop

de compte[354] pour qu'il n'y eût pas quelque réalité dans le fait: un

homme de guerre, ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh[355],

peut être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent,

qui ne reculait pas devant les plus sanglants massacres contre des

gens armés, pouvait au contraire avoir de la répugnance pour une

exécution digne du bourreau[356]. De là son refus, dont je ne repousse

expressément que la forme donnée par d'Aubigné. Le fait peut être

vrai; mais la lettre qui l'annonce est, à mon avis, incontestablement

fausse dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui nous

importe le plus? La réalité des _mots_ prononcés, l'authenticité des

lettres écrites[357].

[Note 354: Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, les

soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce qu'il avait fait

à ses coreligionnaires de Bayonne. (_Hist. univ._, liv. III, ch. XIII.)]

[Note 355: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme

français_, 1863, p. 19.]

[Note 356: Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné aux

ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les huguenots dans les

temps ordinaires furent ceux qui se montrèrent les plus ardents à la

désobéissance. (_Scaligerana_, p. 5, 96.)]

[Note 357: Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent

article de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la _Revue des Questions

historiques_, 1er janvier 1867, p. 292-296, est venu clore le débat

et nous donner raison. M. de Larroque a découvert dans les manuscrits

de la Bibliothèque Impériale, fs fr., nº 15555, p. 601, une lettre du

vicomte d'Orthez au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle

il lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est chargé,

qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui eut lieu. Il tint

en brides catholiques et huguenots, et lutte et massacre furent ainsi

empêchés. M. de Larroque pense avec assez de raison que de Niert,

le maire, dut lui venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui

expliquerait le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.]

XXXI

On a prêté[358] à M. de Montmorin, que Charles IX aurait aussi sommé de

sévir contre les huguenots de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une

réponse assez semblable à la prétendue lettre du vicomte d'Orthez. Elle

n'a pas mieux tenu devant la critique. Dulaure, que l'on n'attendait

guère en pareille affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant

un fait défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits, en a

impartialement et logiquement nié l'existence, dans un _Mémoire_ lu à

l'Institut en 1802[359].

[Note 358: Voltaire, _Essai sur les guerres civiles_, édit.

Beuchot, t. X, p. 365.]

[Note 359: _V._ _Décade philosophique_, t. XXXII, p. 188-189.]

Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de Lisieux, adressa, dit-on,

aux massacreurs pour arrêter leurs bras levés contre les huguenots,

«ces brebis égarées», s'est réfuté de lui-même[360].

[Note 360: Ce discours se trouve partout, notamment dans une note

de la _Vie de l'Hôpital_, en tête de l'édit. de ses _Œuvres_ donnée

par Dufey (de l'Yonne), p. 283.--Puisqu'il vient d'être parlé de la

vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui avoit les fleurs de lys dans le

cœur», comme dit L'Étoile, n'oublions pas de rappeler ses paroles à

propos des massacres: «Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui

l'a donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.» Brantôme lui

attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche pas de la mettre aussi dans

la bouche du pape Pie V; mais comme ce pontife était mort trois mois

avant la Saint-Barthélemy, la seconde attribution ne doit pas nuire à

la première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (_Paroles mémorables_,

1790, in-12, p. 40).--Le _mot_ doit rester au chancelier, qui eut le

malheur de voir les massacres et de leur survivre six mois. On dit

aussi qu'ils lui inspirèrent ce vers:

Excidat illa dies ævo, nec postera credant

Sæcula...

C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les _Sylves_ de

Stace (lib. V, syl. II). L'application était très heureuse; mais il

paraît qu'elle fut faite par le président de Thou et non par l'Hôpital.

C'est du moins le fils du premier qui l'assure dans les _Mémoires de

sa vie_, liv. I.--L'avocat Gouthières (_De Jure manium_, lib. II,

cap. XXVI) prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français

pour laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II,

ch. XVII) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François, disait-il,

semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont un arbre, de branche

en branche, et ne cessent d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées

à la plus haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»]

Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier du roi, confesseur

de la reine, et l'on s'est bientôt convaincu que ce prélat fanatique,

sans doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû rien faire pour

enchaîner l'ardeur des bourreaux. Il les eût plutôt armés lui-même. Au

dernier siècle, le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour un

mensonge tellement avéré que le _Gallia Christiana_[361] n'a pas osé en

faire mention.

[Note 361: Édition de 1759, t. XII, art. LISIEUX.--Selon l'abbé

Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage d'Alençon, d'où

dépendait Lisieux, qui aurait empêché le massacre des protestants. _V._

le _Mercure_, décembre 1748.--Selon M.-L. Dubois, en son _Histoire

de Lisieux_, citée par M. Despois (_Estafette_ du 21 juillet 1857),

l'honneur d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine

Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte d'un

procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.]

Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses à connaître, je vais

en dire quelques mots.

En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme on sait, tout de

conciliation, Charles IX avait envoyé dans les villes l'ordre de

ne plus sévir contre ceux de la religion, et de tolérer l'exercice

public de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre à

l'ordre du roi par une protestation dont lui tinrent beaucoup de

compte les fervents du parti catholique. Sa désobéissance, en cette

occasion, marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les actes les plus

honorables de sa vie, que mention en fut faite sur l'épitaphe de son

tombeau, placé dans la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise.

Son intolérante rébellion de 1562, transportée à dix années de là,

quand on commandait, non plus des ménagements, mais des massacres, lui

fut imputée comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne connais

pas de contre-sens historique qui vaille celui-là. L'historien de

Saint-Quentin, Hémeré, fut le premier coupable; les autres, les moutons

de Panurge, suivirent, comme toujours, _à la queue leu-leu_.

XXXII

J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents épisodes qui

précédèrent ou suivirent cette sanglante nuit de la Saint-Barthélemy.

Que de faits à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la

véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il y eut là bien moins

un sanglant parti pris de la part de Catherine de Médicis et du roi,

qu'un complot particulier des Guises! Par ambition, ils en voulaient à

la vie du roi de Navarre et du prince de Condé[362], héritiers du trône

après le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient

pas d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout ils en

voulaient à l'Amiral. Leur but était d'avoir raison de l'assassinat de

leur père[363]; afin d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons,

avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai coupable, ils

entassèrent des milliers de victimes[364].

[Note 362: _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne,

p. 35.]

[Note 363: _V._, à ce sujet, dans nos _Variétés hist. et litt._, t.

VIII, p. 5 et suiv., l'_Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot_,

avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.]

[Note 364: Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir

accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur, je vous le

pardonne», étaient, selon Brantôme, à l'adresse de l'Amiral. (Édit. du

_Panthéon_, t. I, p. 435.) Notons, en passant, que ces paroles suprêmes

de François de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit,

lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin soupçonné d'être le

chef d'une conspiration contre ses jours. Ces paroles que Montaigne

rapporte, d'après ce qu'Amyot lui en avait dit (_Essais_, liv. I, ch.

XXIII), et qui se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin,

_La Fortune de la cour_ (p. 139), ont été reproduites, en ces vers que

dit Guzman, dans _Alzire_:

Des dieux que nous servons connais la différence.

Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;

Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner,

M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Voltaire est convenu très franchement de l'imitation (_V._ sa _Lettre_

à d'Argental, du 4 janv. 1736).]

Que de _mots_ dits alors qui sont à rétablir aussi dans leur véritable

formule!

Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé grièvement à la

main par le fameux coup d'arquebuse qu'on a cru si longtemps avoir été

tiré par Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles preuves,

passe pour être le fait d'un homme dont c'était bien mieux le métier:

le capitaine Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et favori

intime de M. d'Anjou[365]».

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 10 / 23 段