il y a trente ans environ, s'amusait souvent à conter l'histoire
de la supercherie commise par son père, et dont le monde entier
s'obstinait à être la dupe[301]. Je découvris quelques lignes de
M. Viollet-le-Duc[302], où il soutenait, lui aussi, que la chanson
attribuée à Marie Stuart n'était certainement pas d'elle. J'acquis
de plus, par un article de M. Sainte-Beuve dans le _Journal des
Savants_[303], une nouvelle preuve que l'assurance donnée à l'abbé
de Saint-Léger par Querlon sur la véritable origine de la chanson
était très réelle; enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs
possédait, dans sa collection, l'_autographe_ même de la lettre dans
laquelle l'innocente fraude se trouvait révélée par son auteur[304].
C'était tenir tout; cependant, je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas
moins.
[Note 301: Mme de Norbelly, mariée en premières noces avec
l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le général de
division Levasseur.]
[Note 302: _Biblioth. poétique_, IIe part., p. 20.]
[Note 303: Année 1847, p. 278, et _Derniers Portraits littéraires_,
p. 63-64.]
[Note 304: C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 446.]
Les autographes sur des faits déjà un peu connus et pour lesquels ils
nous sont des preuves trop désirées, trop imprévues, m'ont toujours
trouvé sur mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée qu'ils
apportent. Elle est, selon moi, trop complète pour l'être assez. Ici,
quelques lignes imprimées de Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans
un des recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien mieux été
mon affaire. Je désespérais malheureusement de les trouver, et, de
guerre lasse, je renonçais presque à poursuivre davantage la solution
définitive de ce petit problème littéraire.
Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe M. Mignet, dans sa
belle et sérieuse _Histoire de Marie Stuart_, affecte de ne pas parler
de cette chanson, tandis que M. Dargaud[305], dans son livre romanesque
sur la même reine, n'oublie pas de la donner pour authentique, je
m'étais de plus en plus convaincu qu'elle devait être supposée[306].
[Note 305: _Hist. de Marie Stuart_, 1850, in-8º, t. I, p.
134-135.--«Ces vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables de
son nom. Elle les acheva quelques semaines plus tard à Holyrood.» M.
Dargaud avait, à ce qu'il paraît, sur cette partie de la vie de Marie
Stuart, des mémoires particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se
trouvent.]
[Note 306: M. Mignet (_Histoire de Marie Stuart_, 3e édit.,
Charpentier, 1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de citer ce
passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les deux bras sur la
pouppe de la galère du costé du timon, se mist à fondre à grosses
larmes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où
elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles: «Adieu,
France!» jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se
coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la chambre de
pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle commanda au timonnier,
sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et découvroit encore le terrain
de France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler: à quoy la
fortune la favorisa, car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours
aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour
paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant failly le
timonnier au commandement qu'elle lui avoit faict, elle se leva sur son
lict, et se mit à contempler la France, encore et tant qu'elle put...
Adonc redoubla encore ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense
ne vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle pas mieux
que le couplet de Querlon? Le silence de Marie Stuart, entrecoupé d'un
seul cri d'adieu, n'en dit-il pas plus que cette romance, composée de
sang-froid et chantée sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que
les vers de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les
cite:
Le jour que vostre voile au vent se recourba
Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,
Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France
Les muses qui souloient y faire demeurance.
]
Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses _Mélanges de
littérature_, etc.[307], me rendirent tout à coup l'espoir.
[Note 307: _Mélanges de littérature et d'histoire_, Liège, 1788,
in-8º p. 39.]
Elles me mettaient sur la trace d'un article de l'_Esprit des
Journaux_, dans lequel, caché sous un pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger
confessait franchement l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de sa
supercherie. Je courus au volumineux recueil, et le feuilletai tant
et si bien que, dans le volume du mois de _septembre_ 1781[308], je
découvris ce petit paragraphe, qui mettait victorieusement fin à ma
tâche de chercheur:
[Note 308: P. 227. _Observations sur deux lettres imprimées dans
l'_Esprit des Journaux, _concernant les Annales poétiques_ (par D...).]
«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui lui est attribuée dans
l'_Anthologie_? Feu M. de Querlon m'a assuré l'avoir faite lui-même.
Cette assertion d'un homme qui étoit vrai tranche la question.»
Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution de l'affaire et la
condamnation des routiniers qui persisteraient désormais à croire et à
dire le contraire.
XXVIII
Dans l'article du _Journal des Savants_ cité tout à l'heure, M.
Sainte-Beuve pose cette autre question que personne, je crois, ne
s'était encore faite:
«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,
où se trouvent-ils pour la première fois?...»
Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis par me mettre,
je crois, en état d'y répondre. Ces vers, «les meilleurs que l'on
connaisse publiés sous le nom d'un roi, dit M. Valery[309], et
peut-être les plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire[310],
pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans plus de raison
sur le compte d'Amyot, très excellent prosateur, mais rimeur
détestable[311], se trouvent pour la première fois dans le _Sommaire
de l'Histoire de France, etc._, par Jean Le Royer, sieur de Prades,
Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de Sainte-Marthe les reprit pour
les placer dans le _Recueil de preuves_ jointes au _Discours historique
sur le rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau_[312].
[Note 309: _Curiosités et Anecdotes italiennes_, p. 252-253.]
[Note 310: _Lettre à l'abbé Vitrac_, 23 décembre 1775. (Édit.
Beuchot, t. LXIX, p. 459.) _V._ aussi et surtout le _Dictionn.
philosoph._, art. CHARLES IX.--Puisque nous allons parler d'Amyot,
n'oublions pas de dire que toute l'histoire de son enfance, telle
qu'on la lit partout, est complètement fausse, ainsi que M. Ampère
l'a prouvé (_Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1841, p. 720-722).
Bayle y avait cru. Joly le réfuta le premier dans les _Remarques_ sur
son _Dictionnaire_, t. I, p. VI. C'est un petit roman de l'invention
de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a écrit sur la
_Conspiration des Espagnols contre Venise_ (_V._ Sainte-Beuve,
_Causeries du lundi_, t. IX, p. 371), et de cet autre, dont Schiller
a fait une tragédie, et qui travestit tout à fait la vérité au sujet
de don Carlos et des causes de sa mort. Dès le dernier siècle, le
P. Griffet (_Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p.
11-12) et l'abbé de Longuerue en avaient éventé le mensonge. _V._
d'Argenson, _Essais dans le goût de Montaigne_, p. 346.--Dans la _Revue
des Deux-Mondes_ (1er avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit à son tour
justice de ce roman, d'après les deux volumes de Prescott, _History of
the reign of Philippe II_; mais, depuis lors, en 1863, M. Gachard à
Bruxelles, M. Charles de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant
le même titre: _Don Carlos et Philippe II_, en ont encore eu bien plus
définitivement raison; après les deux volumes de l'un et le volume de
l'autre, il n'y a plus à douter de la folie coupable de l'insensé D.
Carlos, et de la fausseté de ses amours avec la reine sa belle-mère.
Robertson, qui popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à
Tite-Live, avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais non pas
cependant avec celle du mensonge.]
[Note 311: C'était l'avis de Charles IX lui-même. _V._
_Dictionnaire_ de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.]
[Note 312: 1668, in-4º, p. 17.--Sainte-Marthe y cite tout le
passage du livre de son ami de Prades, sur le talent poétique de
Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On en voit quelques-uns
à la suite de la _Franciade_ de Ronsard, et d'autres en d'autres
_lieux_, dont ceux-ci (ceux dont il est question ici) ne sont pas les
moins remarquables.» Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne
s'expliquent davantage sur le _lieu_, très intéressant à connaître
cependant, où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (_Biblioth.
franç._, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux.
De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers étaient
attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de chercher s'ils lui
appartenaient réellement. Il y avait prescription pour le mensonge.
J'ai regretté que, dernièrement encore, on n'ait pas cru devoir revenir
sur cette prescription dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui
donnera une trop solennelle consécration: c'est le _Dictionnaire
historique_ de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait pas bon
d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers, au moins, à mon
avis, fallait-il faire quelques réserves.]
Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à leur sujet, nous allons,
bien qu'ils soient connus de tout le monde, les reproduire encore ici:
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes:
Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes.
Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,
Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur.
Si du côté des dieux je cherche l'avantage,
Ronsard est leur mignon, et je suis leur image.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps,
Elle t'en rend le maître, et te sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à
l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous
pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie
de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui,
littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce
petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit,
selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers,
à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse
qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin
à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt
une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la
muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner
place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné,
remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son
temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces.
[Note 313: C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de Mlle de
Calages, cités par la _Biographie universelle_ (art. CALAGES). En les
reproduisant le premier dans le _Parnasse des Dames_, il changea des
vers entiers, il l'avoue lui-même, des expressions, quelquefois même
des tours de phrase, et cela, dit-il, pour faire mieux goûter notre
ancienne poésie. Il n'est pas étonnant que la _Biographie_, qui les
reprit avec ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant _le
Cid_, étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, _Examen critique des
dict. histor._, p. 165.)]
L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut
donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait
soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus
possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans
crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le
premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en
1651, qui pût s'en permettre la citation[314].
[Note 314: Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il
était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, entre
autres un _Arsace_, joué en 1666 par la _troupe du Roy_, et qui, lit-on
dans la préface, avait eu l'approbation des meilleurs esprits: MM. de
Sainte-Marthe, La Mothe-Le Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre
M. Corneille dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois
pièces entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit dit en
passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général Cavaignac,
quittant le pouvoir à la fin de 1848:
J'abandonne le trône...
Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc.
On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement de
Corneille pouvait se croire en droit d'arranger ceux de Charles IX,
sinon de les faire entièrement lui-même.--C'est du reste--et ceci sera
décisif dans le procès--ce que de Prades s'était déjà permis pour
le même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses _Œuvres
poétiques_, 1650, in-4º, p. 37-38, une _Epistre de Charles IX à
Ronsard_, faite par lui tout entière.]
Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver le premier gîte de
ces beaux vers, et à qui tout d'abord ils avaient aussi semblé d'une
authenticité suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à un
travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas assez dire; mais pour
son temps c'était beaucoup. «Ils sont, écrit-il[315], si exacts pour ce
qu'on appelle versification, et même pour l'expression toute moderne,
que je ne saurois m'empêcher d'avertir le lecteur que celui qui les
rapporte s'est sans doute écarté de l'original, sous prétexte de ne pas
choquer l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée.
Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais bien loin de mériter
quelque reconnoissance par cette fausse délicatesse, on ne sauroit que
le blâmer de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables d'un
original précieux, pour nous donner une copie peut-être foible, et ses
expressions, au lieu de celles du monarque dont il parle.»
[Note 315: _Tablettes historiques_, etc., t. II, p. 228.]
XXIX
«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du plus beau fleuron de sa
couronne poétique, je vais lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les
huguenots le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète partout?
Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages allégués, celui du Gascon
Brantôme[316], celui de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire[317],
tenait le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse du roi,
n'étant pas, à mon avis, des preuves bien redoutables. L'abbé Coupé en
a fait bon marché dans un article de ses _Soirées littéraires_, et je
fais comme lui très volontiers[318].
[Note 316: _Hommes illustres et grands capitaines françois_ (édit.
du _Panthéon littéraire_), t. I, p. 560-561.]
[Note 317: _La Henriade_, chant II, notes.--Voltaire, dans ses
notes de _la Henriade_, comme dans son _Essai sur les guerres civiles_,
est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne craint pas de
lui prêter, devant le cadavre de Coligny à Montfaucon, le _mot_ de
Vitellius à Bédriac: «Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.»
Walter Scott l'a bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre III
de _Quentin-Durward_! O licences du roman historique! Pour le prêt
fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable. C'est lui qui
lui fait dire, devant le gibet de Coligny, à ses courtisans qui se
bouchaient le nez «à cause de la senteur:--Je ne le bouche, comme vous
autres, car l'odeur de son ennemi est très bonne.» (_Œuvres_, édit. du
_Panthéon littéraire_, t. I, p. 561.)--Avouons que Voltaire se rétracta
plus tard. «C'est, dit-il au chap. CLXXI de l'_Essai sur les Mœurs_, un
ancien mot de Vitellius, qu'on s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»]
[Note 318: _V._ aussi Musset-Pathay, _Correspond, histor._, in-8º,
p. 103.]
«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme dans ses _Révolutions de
Paris_, où il est dit, par exemple, que Charles IX quittait une partie
de billard quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots, qui
me fera changer d'opinion. Le fameux décret de la Commune statuant,
en date du 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis
un poteau infamant à la place même où Charles IX tirait sur son
peuple[319]», ne me convaincra pas davantage, et je ne me rendrai
point parce que je saurai que ce poteau, portant une inscription en
lettres gigantesques, se vit très longtemps sur le quai au-dessous
de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la galerie des
Antiques. Je sais trop bien que toute cette partie du Louvre n'ayant
été construite que vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez
difficile que Charles IX pût s'être embusqué là pour _arquebuser_
«aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain, qui se remuoient et se
sauvoient», comme dit Brantôme.
[Note 319: _Réimpression du Moniteur_, t. XVIII, p. 170.]
«Un livre récemment publié déplace la scène, mais sans la rendre plus
vraisemblable. Ce n'est pas du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui
était proche et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de
l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la Monnaie, que le roi
aurait tiré. On acheva de démolir le Petit-Bourbon en septembre 1758,
et c'est à propos de cette démolition que le livre dont je viens de
parler, et qui n'est autre que le _Journal_ de l'avocat Barbier[320],
assigne au forfait royal ce nouveau théâtre.
[Note 320: T. IV, p. 290.]
«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé à abattre l'ancien
garde-meuble, rue des Poulies, sur le quai[321], dans lequel
bâtiment étoit un balcon d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où
Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple, le jour de la
Saint-Barthélemy; on ne verra plus, ajoute Barbier, le monument de ce
trait historique.»
[Note 321: La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de
l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. _V._ notre _Paris
démoli_, 2e édit., Introduction, p. XXXVIII, notes.]
«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges qu'elle a caressés
pendant des siècles. Quand on fait disparaître les lieux où elle en
avait étalé la mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où
les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui nous occupe, le
balcon du garde-meuble étant détruit, elle fit choix de la fenêtre du
cabinet de la reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait été déjà
consacrée par trente-cinq ans de commérages, lorsque la Commune vint à
son tour la déclarer authentique.
«Vous savez maintenant, et de reste, si elle pouvait l'être. Celle
dont on lui cédait le rôle, la fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était
pas davantage. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de la
lettre le passage de Brantôme sur lequel se base toute l'accusation.
«Quand il fut jour, y est-il dit, le roy mist la teste à la fenestre de
sa _chambre_...» Où se trouvait la _chambre_ de Charles IX? Au Louvre,
et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un fait qui laisse ainsi dans
le doute sur le lieu où il s'est passé est loin d'être bien avéré[322].»
[Note 322: Dans la première édition de son _Abrégé chronologique_
(p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce fait. Parlant
de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il avait écrit: «Ce roi qui
ce jour-là, _dit-on_, tira lui-même une carabine sur les huguenots
qui étoient ses sujets.» Ce _dit-on_, jeté prudemment au milieu de la
phrase, prouvait que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait
là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il supprima tout
le passage.]
Voilà ce que je disais dans la première édition de ce livre, et je m'y
tiens. Les objections n'ont cependant pas manqué pour me faire départir
de mon opinion; on a remué contre moi, groupé, échafaudé bien des
preuves; mais comme je me suis remis moi-même à la découverte, et comme
ce que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on m'a opposé, ainsi
qu'on en pourra juger tout à l'heure, je crois bon de répéter tout
d'abord, et même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois:
Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.
Le _Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français_
est le champ clos sur le terrain duquel m'ont entraîné mes adversaires,
lice courtoise où les juges du camp me répondaient de la loyauté du
combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé contre moi par un
feuilleton de M. Méry[323] où moi-même je ne pouvais tout accepter,
notamment les éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un
premier article[324], puis dans un second publié six mois plus
tard[325], cherchait à bien établir que le pavillon dont je contestais
l'existence en 1572 «ne pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins
à prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il aurait pu tirer
«d'un pavillon tout voisin», où se trouvait sa chambre. Afin qu'il
n'y eût pas sur ces deux points de doutes à élever, il avait pris la
peine de dessiner, et le _Bulletin_ avait fait graver un plan qui
expliquait à merveille l'état des lieux. M. Ad. Berty, qui s'engagea
dans la discussion lors de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin
de faire dessiner et de faire graver un plan[326]. Ses conclusions
étaient les mêmes: si l'on admet, d'après Brantôme, que le roi tira de
sa chambre, la chose est possible, car les fenêtres de cette chambre,
placée dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient face à la
Seine; si l'on veut, au contraire, que la royale arquebusade ait été
dirigée de la fenêtre traditionnelle, rien d'impossible encore, puisque
la construction de la grande galerie du Louvre implique celle de la
petite, et par conséquent l'existence de la fenêtre qui termine cette
petite galerie. Soit, et je veux bien, sans l'approfondir davantage,
donner raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, qui n'est pas le
plus important de la question.
[Note 323: _Le Pays_, 4 nov. 1856.]
[Note 324: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant.
franç._, nov.-déc. 1856, p. 336.]
[Note 325: _Id._, mai-août 1857, p. 118.]
[Note 326: _Id._, mai-août 1857, p. 124.]
Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs que, la petite
galerie existant, la fenêtre existât aussi avec le balcon. Je n'en
suis pas, moi, bien persuadé. Ces jours derniers encore, j'examinais
au Louvre le tableau de Zeemann représentant le palais peu de temps
après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie des Rois, aujourd'hui
galerie d'Apollon, avait pris depuis plus de quarante ans déjà la
place de la terrasse à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV,
couronna ce simple rez-de-chaussée[327]. Or, que trouvai-je sur ce
tableau de Zeemann? Une fenêtre, sans doute, mais murée. M. Frédéric
Villot l'a remarqué, comme moi, dans la minutieuse description qu'il
a faite de ce tableau si curieux. «La fenêtre inférieure est bouchée,
dit-il[328], et il n'existe pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il
n'en était pas de même sous Charles IX? Le fait est que pour le peuple
cette fenêtre bouchée était comme si elle n'existait pas, et qu'avant
que le poteau révolutionnaire lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa
jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un endroit où la tradition
lui montrait, non pas une fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas
davantage pour la fenêtre de la chambre de Charles IX dans le pavillon
du roi, mais pour la fenêtre du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis
la citation du _Journal_ de Barbier donnée plus haut, j'ai trouvé un
passage des _Mémoires_ de d'Argenson[329], et un article du _Journal
des Arts_[330], prouvant, à n'en pas douter, que pour la tradition la
fenêtre fatale était au Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que
c'est impossible, que cette tradition est mensongère, puisque Brantôme
a prétendu que Charles IX tirait de sa chambre, et que cette chambre,
on l'a vu, n'était pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de
graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les désaccords prouvent
l'absence de la vérité, et en tout cela je ne veux pas démontrer autre
chose.
[Note 327: L. Vitet, _Le Louvre_, 1853, in-8º, p. 30.]