donner le nom de _féronnière_ à l'espèce de parure que les femmes se
mettent sur le front. Le portrait sur lequel on en a pris le modèle, et
qui se voit au Louvre, n'est pas celui de la belle Féronnière, comme
on le pense généralement: c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra
Benci, selon Venturi (_Essai... sur Léonard de Vinci_, p. 48) et M.
Delécluze (_Léonard de Vinci_, 1841, gr. in-8º, p. 29). Selon le P.
Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant d'autres, qui paraissent
plus près du vrai, c'est Lucrezia Crivelli. _V._ nos _Variétés histor.
et litt._ (Bibliothèque elzévirienne de P. Jannet), t. III, p. 40,
note.--Pour un autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre,
l'erreur a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il
représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui l'a peint,
et, au lieu du roi de France, c'est Charles d'Amboise, seigneur de
Chaumont, qui s'y trouve _pourtraict au vif._--J'ajouterai, pour la
Féronnière, que son vrai portrait existait encore sous Louis XIV, et
que la description qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle
du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu _pourtraire_
la Féronnière, puisque, pour le remarquer en passant avec M. Feuillet
de Conches, en son excellent article sur les _Apocryphes de la
Peinture_ (_Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1849, p. 619), il ne vint
en France que lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure
des bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il lui
convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres maîtresses du
roi, dont les portraits se voyaient auprès du sien: «Elle parut défaire
toutes les autres, malgré le chaperon de drap noir qui lui couvroit la
teste, les oreilles et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie
de coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat de cette
beauté pendant que les autres paroissoient languir et s'éclipser
auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le brillant des habits, des
pierreries, des parures, des couleurs dont elles étoient environnées.»
(_Réflexions, pensées et bons mots qui n'ont pas encore été donnés_,
par le sieur Pepinocourt (Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)]
[Note 267: _Diverses leçons_, 1610, in-8º, t. II, p. 109.]
Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante de la reine de
Navarre, plus de vengeance immonde, plus de honteuse contagion dont le
mari s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi sur le lit
adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant de longues années de
souffrance, finit par l'emporter. Ce sont les conteurs qui ont ajouté
cela, toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent, Mézeray en
tête, copiant, exagérant le premier récit.
Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne leur fallut rien moins
que la lente agonie et la mort de François Ier. Malheureusement pour
eux, l'on sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de créance,
que le roi ne fut pas éprouvé certainement par une aussi longue et
aussi impitoyable maladie. Le _post-scriptum_ d'une lettre du cardinal
d'Armagnac nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le roi
était en aussi parfaite santé que l'homme le plus robuste et le plus
sain de son royaume[268].
[Note 268: F. Genin, _Lettres de Marguerite d'Angoulême_, 1841,
in-8º, p. 473.--Puisqu'il est ici question du mal vénérien, n'oublions
pas de dire que M. Walkenaër (_Vies de plusieurs personnages célèbres_,
t. II, p. 39, 44, 49) a tâché de prouver qu'il fut importé de l'Inde,
et non, comme on le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire
qu'il ne nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays.
On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les plus bénignes,
il est vrai, de cette contagion étaient connues des Juifs (_V._ le
_Lévitique_, ch. XV) et des Romains; qu'elles s'envenimèrent au
moyen âge, comme le prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur
l'épidémie appelée _lues inguinaria_, et dans le livre de Lanfranc,
écrit en 1395, _Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ_; et que la lèpre
s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit une violence
dont la décroissance ne date que de nos jours. Un passage de la _Grande
Chirurgie_ de Paracelse, liv. I, ch. VII, fait foi de cette union si
dangereuse, qui dut s'opérer au XVIe siècle, entre la lèpre et le mal
vénérien.]
Peu de temps après la première édition de notre livre, parut une
brochure qui, sur ce point, lui donna complètement raison. En voici le
titre: _De quelle maladie est mort François Ier_[269]. L'auteur, M.
Cullérier, chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus compétents
sur cette redoutable matière, conclut comme nous que le mal qui emporta
le vainqueur de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule au
périnée.
[Note 269: Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude
avait paru d'abord dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
chirurgie_, déc. 1856.]
XXIV
Si je passe au crible tous les _mots_ dont l'imagination des faiseurs
d'esprit s'est plu à gratifier les rois, ce n'est pas, certes, pour
faire grâce davantage à ceux qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs
bouffons. Je trouve justement, à cette époque de François Ier, un de
ces bons mots de _fous de cour_ dont il est à propos de faire enfin
justice.
Charles-Quint s'est fié à la parole de François Ier, et il va passer
par la France pour se rendre dans les Pays-Bas. Comme on l'attend à
Paris, le roi avise son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin.
«Que tiens-tu là? lui dit-il.--Le _Calendrier des fous_, et j'y écris
un nom.--Lequel?--Celui de l'empereur Charles, qui fait la folie de se
mettre à votre merci en traversant ce royaume.--Mais si je le laisse
passer?--Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur mon livre à la
place du sien.»
Tout est faux dans cette anecdote, prise sous cette date et avec ces
personnages. Triboulet, _fol, complétement fol_, comme écrit de lui
Pantagruel; _fol à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le
tout_, comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers, était
tout à fait incapable d'une saillie pareille; d'ailleurs, raison
beaucoup plus décisive, il était mort depuis cinq ans, lorsque en 1540
Charles-Quint se hasarda de passer par la France.
C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance, que l'aventure
arriva. Écoutez Brantôme vous raconter comment alors fut lancée la
bonne riposte.
«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui escrivoit dans
ses tablettes toutes les folies que luy et les courtisans faisoient le
jour et la semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes,
où il se trouva le premier en date pour avoir donné mille escus à
un Maure, pour luy aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce
qu'ayant vu, le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et quelle
folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit: «Pour t'estre fié à
un tel homme qui n'a ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu
n'auras ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.» A quoi répliqua
le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu sur cela?» Le bouffon, achevant
de parler, dit alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes,
et le mettray en ta place, pour estre un grand fol et un grand fat
d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté tes beaux ducats[270].»
[Note 270: _Œuvres de Brantôme_, édition du _Panthéon littéraire_,
t. I, p. 47.--Une anecdote dont un mot semblable fait le dénouement se
trouve dans un livre turc du XVIIe siècle, _Conseils de Nabi Effendi
à son fils Abou'l-Kaïr_. _V._ dans la _Correspondance litt._, 5 déc.
1858, p. 32, un article de M. Ch. Defrémery sur ce livre.]
La réfutation ici n'était sans doute pas des plus nécessaires. Voltaire
disait en pareil cas: «La chose n'est pas bien importante,» mais il se
hâtait d'ajouter: «La vérité est toujours précieuse[271].»
[Note 271: _Mélanges historiques_, Fragments sur l'histoire,
article VIII.]
Nous dirons comme lui, et nous continuerons notre tâche, au risque de
glaner parfois des riens et de tondre sur des vétilles.
XXV
Voici toutefois qui est plus important, et tire bien autrement à
conséquence: car, au mensonge très pittoresque dont je vais parler,
nous ne devons rien moins que trois grands tableaux, l'un de
Ménageot[272], l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux[273]. Il
est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois, par pitié pour les
peintres dont il tente le pinceau, et qu'il faut enfin désenchanter;
par pitié aussi pour le public dont ces _illustrations_ d'un fait
complètement faux caressent et entretiennent l'erreur.
[Note 272: A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut
exécutée en tapisserie aux Gobelins.]
[Note 273: Au Salon de 1835.]
On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des _Derniers moments de
Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau dans les bras de François
Ier_ (style de livret).
La _Biographie universelle_, qui a rarement le courage du doute et
moins encore celui de la négation, a tenté dans cette circonstance son
plus grand effort de critique; elle a bravement nié[274]. L'auteur de
l'article _Léonard de Vinci_ a fait céder les habitudes de crédulité
routinière et presque superstitieuse du recueil dans lequel il
écrivait, devant la logique des preuves entassées par Venturi[275],
par Amoretti[276] et par Millin[277], pour combattre l'opinion trop
longtemps acceptée.
[Note 274: _V._ l'art. VINCI (Léonard), p. 156-157.]
[Note 275: _Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard
de Vinci..._, Paris, an V, in-4º.]
[Note 276: _Vie de Léonard de Vinci._]
[Note 277: _Voyage dans le Milanais_, t. I, p. 216.]
Il s'est demandé comment il s'était pu faire que Léonard, brisé par
l'âge, malade depuis plus d'un an, eût tout à coup quitté le petit
château de Clou près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre
bienveillant du roi[278], et d'où peu de jours auparavant il avait
daté son testament[279], pour venir à Fontainebleau se mêler aux joies
bruyantes de la cour; comment, si sa mort avait eu lieu dans cette
dernière résidence royale, il avait pu se faire que son tombeau ne s'y
trouvât pas, mais fût au contraire placé près du lieu qu'il habitait
d'ordinaire, dans l'église Saint-Florentin d'Amboise[280]. Enfin, il
n'a rien omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre point: il
n'a oublié aucune des preuves données par Venturi pour constater que
François Ier ne pouvait être, le 2 mai 1519, près du lit du grand
artiste expirant, pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou;
preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette circonstance, elles
font de l'_alibi_ double une raison sans réplique, digne d'être devant
l'histoire aussi décisive qu'elle le serait devant un tribunal.
[Note 278: _V._ sur les causes de son voyage en France et de son
séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion en Sologne,
_le Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 158-164.]
[Note 279: On sait maintenant que Léonard fit son testament à
Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois, comme on le
pensait, mais neuf jours seulement avant sa mort. Cet acte, retrouvé il
y a deux ans par M. Arsène Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.]
[Note 280: Il l'avait demandé par son testament. _V._ sur cette
sépulture les _Lettres_ de M. Ph. de Chenevière et de M. Cartier, dans
l'_Athenæum français_, des 19 août et 25 nov. 1854.]
«Venturi...., dit M. J. Delécluze[281], qui, en résumant ces mêmes
preuves, leur a donné une autorité nouvelle, fonde son opinion sur ce
qu'au moment de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye, où
la reine venait d'accoucher; que les ordonnances du 1er mai sont datées
de ce lieu, et que le journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage
du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection prochaine
de l'Empire occupait trop François Ier, qui le convoitait, pour qu'il
s'éloignât du centre des négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et
l'héritier de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard aux
frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot dans sa lettre de cet
événement, qui eût si vivement intéressé sa famille.
[Note 281: _Léonard de Vinci_, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.]
«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment auquel nous ne pouvons
trop applaudir, il y a des choses vraisemblables qui équivalent à la
réalité. Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et l'intérêt
vif que François Ier a toujours montré pour les arts et les artistes,
et pour Léonard en particulier, est cause que l'erreur signalée par
Venturi sera difficilement détruite[282].»
[Note 282: Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché de
cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la réfutation du
fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le roi de France. «Cette
circonstance, dit-il, intéresse plus la gloire de François Ier que
celle de Vinci, qui, sans cela, n'est pas moins grande.» (_Essai sur
les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci_, p. 39.)]
J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable, et à laquelle
on a presque peur de toucher. Tant d'honnêtes gens l'ont répétée!
tant de bons peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une
source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon qui l'a prise le
premier sous l'infaillibilité de son patronage[283]? Malheureusement
pour l'honorable fable, les détails dont on l'a enjolivée sont d'une
si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les lisant, cœur à la
réfutation, et que, pour avoir le plaisir d'en faire justice, l'on se
donne sans remords le courage de ne rien épargner de tout le mensonge.
[Note 283: Son _Itinerarium italicum_, in-4º, où elle se trouve,
p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée. Pasch,
dans ses _Inventa Nova-Antiqua_, la cite d'après lui (p. 742). S'il
eût existé pour ce fait une autorité antérieure, soyez certain qu'il
l'aurait su et l'aurait dit. Mabillon s'était fait, cette fois, sans y
regarder de près, ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition
déjà en cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur de
lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le même temps,
mais d'une façon plus excusable: si le mensonge ne s'était popularisé
que par ses _Lettres_, il n'eût pas fait une si grande fortune. Elles
parurent en 1699, in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve
l'anecdote.]
«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans la _Biographie
universelle_, prétendent que François Ier, lisant une surprise
dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l'avaient accompagné chez
Léonard, leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des nobles quand
je veux, et même de très grands seigneurs; Dieu seul peut faire un
homme comme celui que nous allons perdre.»
«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute naïvement la
_Biographie_, qu'il serait difficile de dire s'il appartient réellement
à François Ier.»
Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre biographe, au
moment de conclure, se relâche un peu trop de sa logique et de
sa sévérité. Mais, après tout, pourquoi de la colère, et même de
l'étonnement, à propos de ces amplifications? On doit toujours
s'attendre à les voir paraître; ce sont les parasites naturels de tout
mensonge qui a fait fortune.
Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers d'Ovide:
Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti
Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor[284].
[Note 284: _Métamorphoses_, liv. XII, v. 7.]
Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir croître à l'entour tout
une végétation d'erreurs accessoires.
S'il s'agit de mensonges _parlés_, la dernière phrase de ce petit
passage de Voltaire, dans les _Annales de l'Empire_, me sert aussi de
leçon constante, et fait que je me tiens toujours sur mes gardes, même,
comme on le verra, contre les erreurs de ce genre propagées... par
Voltaire.
«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que Charles, avant la
bataille (celle qu'il livra près de Tunis à Barberousse), dit à ses
généraux: «Les nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de
notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les nèfles de la valeur de
nos soldats.» Les princes ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire
parler dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire dire ce qu'ils
n'ont point dit. Presque toutes les harangues sont des fictions mêlées
à l'histoire.»
XXVI
Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on prête aux héros
dans les livres, je le dirai des actions qu'on leur prête sur les
tableaux; et pour cela, l'occasion, certes, est bien prise, après ce
que nous venons de voir sur les _illustrations_ de la mort de Vinci.
Le mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque et plus
à effet que la vérité, car je connais fort peu de tableaux historiques
qui ne soient une faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le
faux en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse et folle
qui les prête: l'Imagination. C'est celle-ci qui broie les couleurs,
le roman sert de palette, et le peintre n'a plus qu'à prendre son
pinceau. Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire: le roman
a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la toile, sur laquelle il
l'a transporté, ne parlerait-elle pas aussi éloquemment aux yeux? La
vérité, plus froide, moins complaisante, aurait exigé plus de soins,
plus d'efforts, sans lui garantir un effet si certain; il n'y avait
donc pas à hésiter: l'incolore et sobre muse a été laissée dans son
coin, dans son puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de
la page de l'historien romancier sur la toile du peintre, empâté de
nouvelles couleurs, d'autant plus fausses qu'elles sont plus voyantes.
Rohr dans son _Pictor errans_, Guillaume Bowyer dans un chapitre de ses
_Miscellaneous Tracts_[285], ont énuméré toutes les fautes commises
par les plus grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et
du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, sont presque des
hérésies; je serais tenté d'étendre à l'histoire leur système de
minutieuse rectification; mais la tâche serait, sinon fort difficile,
du moins beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un livre sur
celui-ci.
[Note 285: Édimbourg, 1785, in-4º.--L'_Esprit des journaux_
(juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.]
Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges _illustrés_ par
la peinture: Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès[286];
sainte Geneviève prenant de la main des peintres un rôle de bergère,
qu'elle ne joue même pas dans la légende[287]; Philippe-Auguste avec
sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels il l'offre d'un
geste sublime[288]; les enfants d'Édouard près d'être étouffés sur
leur lit[289]; Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier[290], etc.,
etc. Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, ainsi: la
mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs bons tableaux, mais
pas un seul qui fût vrai[291]; l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un
bâton, pour amuser son fils[292], anecdote que M. Ingres, suivant une
autre tradition populaire, a transposée à l'époque de Henri IV, en nous
montrant le bon roi, non pas à califourchon lui-même, mais servant de
monture au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne stupéfait.
Plus loin, j'en indiquerai d'autres en courant: les tableaux sur
Henri IV et Sully, où le mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:--le
roi, qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement
représenté de dix au moins plus jeune que lui[293]; les tableaux sur
Richelieu et Cinq-Mars, toujours taillés sur un roman trop célèbre,
jamais sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de Louis XIV
entrant au Parlement un fouet à la main; enfin mille autres encore.
Mais puisque je tiens ce sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le
Sixte-Quint de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio de Decaisne.
Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux pontife qui se relève en
jetant ses béquilles[294]; l'autre qui nous fait du Piémontais joueur
de guitare, bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse le
regard amoureux de Marie Stuart[295]; tous deux sont d'effrontés
mensonges.
[Note 286: _V._ plus haut, p. 6.]
[Note 287: _V._ plus haut, p. 120.]
[Note 288: _V._ plus haut, p. 71-75.]
[Note 289: _V._ plus haut, p. 20.--On connaît le tableau de
P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf, M.
Hildebrandt, dont le _Magasin pittoresque_ a donné une gravure, t. X,
p. 49.]
[Note 290: _V._ plus haut, p. 20.]
[Note 291: Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus vrai
que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce qu'on savait sur cet
événement se trouve singulièrement modifié par la découverte qu'on a
faite en Espagne d'un fragment de Nicolas de Damas, publié pour la
première fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des _Fragmenta
historicorum_.--_V._ Mérimée, _Mélanges histor. et litt._, p. 366 et
suiv.]
[Note 292: «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot,
t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur un bâton avec
ses enfants, il se contenta de dire à celui qui l'avait vu en cette
posture: «Attendez à en parler que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf
la différence de mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?]
[Note 293: Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About, dans
son _Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts_, p. 79.]
[Note 294: La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout
pour le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal Brogni
(_V._ Bayle, à ce mot).--La scène des béquilles jetées, et le _mot_
qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal de Médicis, s'étonnant
de le voir marcher droit, lui, si cassé avant l'élection: «Si je me
courbais, c'est que je cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est
qu'invention. On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui n'était
qu'une facétie, en circulation à propos de tous les nouveaux papes. «A
Rome, lisons-nous dans les _Historiettes_ de Tallemant, on dit, quand
on voit un vieux cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès
qu'ils les ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit.
in-12, t. X, p. 74.)]
[Note 295: Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine
et rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est faux.
Ainsi, M. Fétis (_Biographie des music._, à son nom) le pose en
compositeur distingué, tandis que, selon Hawkins, ce n'était qu'un
piètre chanteur, qui n'a rien composé (Lichtenthal, _Dict. de musique_,
trad. par Mondo, t. II, p. 259).]
M. Despois, rendant compte de la première édition de ce livre[296],
disait: «J'imagine que M. Fournier va se faire bien des ennemis; je
mets en première ligne les artistes.» C'était fort juste; mais pour
prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent pas, j'ai cru devoir
ajouter ce qu'on vient de lire. Les ennemis que la première édition ne
m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou me viendront après
la troisième[297].
[Note 296: _Estafette_, 21 juillet 1856.]
[Note 297: Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un
excellent article de M. Vallet de Viriville dans la _Revue des
Provinces_, du 15 juin 1865: _l'Histoire de France au Salon de 1865_.]
Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je viens de finir en
parlant de Marie Stuart: c'est par elle que je recommencerai.
XXVII
Je lus un jour, dans un feuilleton du _Journal des Débats_[298] signé
de M. Philarète Chasles:
[Note 298: 23 oct. 1844.]
«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si j'ose leur dire que
Marie Stuart n'a jamais fait que de très mauvais vers, et que ce petit
couplet tant répété:
Adieu, plaisant pays de France,
O ma patrie
La plus chérie! etc.,
n'est qu'une mystification de journaliste, avouée par le journaliste
Querlon, et néanmoins reproduite à satiété, dans des torrents de
larmes et d'encre sortis de plumes bien taillées et sentimentales.
Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins _dictionnaires_ et
_biographies_, _bibliographies_, _albums_, _notices_, et le reste, ont
reproduit fidèlement la légende; elle est encore écrite et imprimée
dans la _Biographie universelle_ de MM. Michaud. Mais la vérité
vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs pensent que non, je crois
que oui, j'ai tort peut-être.»
Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi les lignes de M.
Ph. Chasles ne firent-elles que me mettre en goût. Sans désemparer, je
me lançai à la recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre.
J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de Marie Stuart,
imprimée, pour la première fois, en 1765, dans cette _Anthologie_[299]
en trois volumes dont Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier
de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours semblé un peu
suspecte. La mention banale: _tirée du manuscrit de Buckingham_, ne me
rassurait pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes de
Querlon, qui prenait volontiers plaisir à ces sortes de mystifications
littéraires; ce que je connaissais de son petit livre publié à
Magdebourg, en 1761, _les Innocentes Impostures, ou Opuscules de
M.***_, n'était pas fait pour me donner plus de confiance.
[Note 299: 1765, in-8º, t. I, p. 19.]
Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de la _Revue des
Deux-Mondes_[300], dans lequel M. Ph. Chasles avait émis, pour la
première fois, le fait répété sous une autre forme dans son feuilleton
des _Débats_. Il persistait dans son dire, donc il en était bien
sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant encore, plus ardent à
la découverte du reste. Il m'apprenait, de plus, que la lettre dans
laquelle M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture était
adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger. Il fallait chercher cette
lettre; je ne m'en fis pas faute, comme bien vous pensez.
[Note 300: Ier juin 1844, art. sur les _Pseudonymes anglais au_
XVIIIe _siècle_.]